‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 36 sur 185 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

ce une ombre ? est-ce une réalité ? Gomme mon barbet vient de se gonfler! Il se lève avec effort, ce n'est plus une forme de chien. Quel spectre ai-je introduit chez moi? Il a déjà l'air d'un hippopotame, avec ses yeux de feu et son effroyable mâchoire. Oh! je serai ton maître! Pour une bête aussi infernale, la clef de Salomon m'est nécessaire.

ESPRITS, dans la rue.

L'un des nôtres est prisonnier! Restons dehors, et qu'aucun ne le suive! Un vieux diable s'est pris ici comme un renard au piège! Attention! voltigeons à l'entour, et cherchons à lui porter aide! N'abandonnons pas un frère qui nous a toujours bien servis !

FAUST

D'abord, pour aborder le monstre, j'emploierai la conjuration des quatre.

Que le salamandre s'enflamme !

Que l'ondin se replie !

Que le sylphe s'évanouisse !

Que le lutin travaille!

Qui ne connaîtrait pas les éléments, leur force et leurs propriétés, ne se rendrait jamais maître des esprits.

\'ole en flamme, salamandre !

Coulez ensemble en murmurant, ondins !

Brille en éclatant météore, sylphe !

Apporte-moi tes secours domestiques, Incubus ! incubiis !

Viens ici, et ferme la marche !

Aucun des quatre n'existe dans cet animal. Il reste immobile et grince des dents devant moi; je ne lui ai fait encore aucun mal. Tu vas m'entcndre employer de plus fortes conjurations.

Es-tu, mon ami, un échappé de l'enfer? Alors, regarde ce signe : les noires phalanges se courbent devant lui.

Déjà il se gonfle, ses crins sont hérissés !

Etre maudit ! peux-tu le lire. Celui qui jamais ne fut

64 FAUST

créé, l'inexprimable, adoré par tout le ciel, et criminellement transpercé ?

Relégué derrière le poêle, il s'enfle comme un éléphant, il remplit déjà tout l'espace, et va se résoudre en vapeur. Ne monte pas au moins jusqu'à la voûte ! Viens plutôt te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que je ne menace pas en vain. Je suis prêt à te roussir avec le feu sacré. N'attends pas la lumière au triple éclat ! n'attends pas la plus puissante de mes conjurations !

MEPHISTOPHELES entre pendant que le nuage tombe, et sort de derrière le poêle, en habit d'étudiant.

D'où vient ce vacarme ? Qu'est-ce qu'il y a pour le service de monsieur?

FAUST

C'était donc là le contenu du barbet? Un écolier ambulant.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je salue le savant docteur. Vous m'avez fait suer rudement.

FAUST

Quel est ton nom ?

La demande me paraît bien frivole, pour quelqu'un qui a tant de mépris pour les mots, qui toujours s'écarte des apparences, et regarde surtout le fond des êtres.

FAUST

Chez vous autres, messieurs, on doit pouvoir aisément deviner votre nature d'après vos noms, et c'est ce qu'on fait connaître clairement en vous appelant ennemis de Dieu, séducteurs, menteurs. Eh bien, qui donc es tu?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Une partie de cette force qui tantôt veut le mal et tantôt fait le bien.

PkEiMlÈRE PARTIE 65

FAUST

Que signifie cette énigme ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je suis l'esprit qui toujours nie ; et c'est avec justice : car tout ce qui existe est digne d'être détruit ; il serait donc mieux que rien n'existât. Ainsi, tout ce que vous nommez péché, destruction, bref, ce qu'on entend par mal, voilà mon élément.

FAUST

Tu te nommes partie, et te voilà en entier devant moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je te dis la modeste vérité. Si l'homme, ce petit monde de folie, se regarde ordinairement comme formant un entier, je suis, moi, une partie de la partie qui existait au commencement de tout, une parlie fie cette obscurité qui donna naissance à la lumière, la lumière orgueilleuse, qui maintenant dispute à sa mère la Nuit son rang antique et l'espace qu'elle occupait; ce qui ne lui réussit guère pourtant ; car, malgré ses efforts, elle ne peut que ramper à la surface des corps qui l'arrêtent ; elle jaillit de la malière, elle y ruisselle et la colore, mais un corps suffit pour briser sa marche. Je puis donc espérer qu'elle ne sera plus de longue durée, ou qu'elle s'anéantira avec les corps eux-mêmes.

FAUST

Maintenant, je connais tes honorables fonctions; tu ne peux anéantir la masse, et tu te rattrapes sur les détails.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Et, franchemenl, je n'ai point fait grand ouvrage : ce qui s'oppose au néant, le quelque chose, ce monde matériel, quoi que j'aie entrepris jusqu'ici, je n'ai pu encore l'entamer ; et j'ai en vain déchaîné contre lui flots, tempêtes, tremblements, incendies ; la mer et la terre sont demeurées tranquilles. Nous n'avons rien à gagner sur cette maudite

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semence, matière des animaux et des hommes. Combien n'en ai-je pas déjà enterré ! Et toujours circule un sang frais et nouveau. Voilà la marche des choses; c'est à en devenir fou. Mille germes s'élancent de l'air, de l'eau, comme de la terre, dans le sec, l'humide, le froid, le chaud. Si je ne m'étais pas réservé le feu, je n'aurais rien pour ma part.

FAUST

Ainsi tu opposes au mouvement éternel, à la puissance secourable qui crée, la main froide du démon, qui se roidit en vain avec malice ! Quelle autre chose cherches-tu à entreprendre, étonnant fils du chaos ? ,

Nous nous en occuperons à loisir dans la prochaine entrevue. Oserais-je bien cette fois m'éloigner ?

FAUST

Je ne vois pas pourquoi tu me le demandes. J'ai maintenant appris à te connaître; visite-moi désormais quand tu voudras : voici la fenêtre, la porte, et même la cheminée, à choisir.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je l'avouerai, un petit obstacle m'empêche de sortir : pied magique sur votre seuil.

FAUST

Le penlagramme^ te met en peine? Eh! dis-moi, lils de l'enfer, si cela te conjure, comment es-tu entré ici"? comment un tel esprit s'est-il laissé attraper ainsi?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Considère-le bien : il est mal posé ; l'angle tourné vers la porte est, comme tu vois, un peu ouvert.

FAUST

Le hasard s'est bien rencontré ! Et tu serais donc mon prisonnier ? C'est un heureux accident !

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