PREMIÈRE PARTIE
MÉPHISTOPHÉLÈS
Et quelqu'un cependant n'a pas avalé cette nuit une certaine liqueur brune...
FAUST
L'espionnage est ton plaisir, à ce qu'il paraît.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je n'ai pas la science universelle, et cependant j'en sais beaucoup.
FAUST
Eh bien, puisque des sons bien doux et bien connus m'ont arrache à l'horreur de mes sensations, en m'ofl'rant, avec l'image de temps plus joyeux, les aimables sentiments de l'enfance... je maudis tout ce que l'àme environne d'attraits et de prestiges, tout ce qu'en ces tristes demeures elle voile d'éclat et de mensonges ! Maudite soit d'abord la haute opinion dont l'esprit s'enivre luimême! Maudite soit la splendeur des vaines apparences qui assiègent lïos sens I Maudit soit ce qui nous séduit dans nos rêves, illusions de gloire et d'immortalité ! Maudits soient tous les objets dont la possession nous flatte, femme ou enfant, valet ou charrue ! Maudit soit Mammou, quand, par l'appât de ses trésors, il nous pousse à des entreprises audacieuses, ou quand, par des jouissances oisives, il nous entoure de voluptueux coussins ! Maudite soit toute exaltation de l'amour ! Maudite soit l'espérance! Maudite la foi, et maudite, avant tout, la patience !
CHCEUR d'esprits, invisible.
Hélas! hélas! lu l'as détruit, l'heureux monde ! tu l'as écrasé de ta main puissante; il est en ruine! Un demi-dieu l'a renversé!... Nous emportons ses débris dans le néant, et nous pleurons sur sa beauté perdue! Oh! le plus grand des enfants . de la terre ! relève-le, reconstruis-le dans ton cœur! recommence le cours d'une existence nouvelle, et nos chants résonneront encore pour accompagner les travaux.-
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ceux-là sont les petits d'entre les miens. Ecoute comme
72 FAUST
ils te conseillent sagement le plaisir et l'activité! Ils veulent t'entraîner dans le monde, t'arraeher à celte solitude, où se figent et l'esprit et les sucs qui servent à l'alimenter.
Cesse donc de te jouer de cette tristesse qui, comme un vautour, dévore ta vie. En si mauvaise compagnie que tu sois, tu pourras sentir que tu es homme avec les hommes, cependant on ne songe pas pour cela à t'encanailler. Je ne suis pas moi-même un des premiers ; mais, si tu veux, uni à moi, diriger tes pas dans la vie, je m'accommoderai volontiers de t'appartenir sur-le-champ. Je me fais Ion compagnon, ou, si cela t'arrange mieux, ton serviteur et ton esclave,
FAUST
Et quelle obligation de vrai-je remplir en retour"?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Tu auras le temps de t'occuper de-cela,
FAUST
Non, non ! Le diable est un égoïste, et ne fait point pour ['amour de Dieu ce qui est utile à autrui. Exprime clairement ta condition; un pareil serviteur porte malheur à une maison.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je veux ici m'attacher à ton service, obéir sans fin ni cesse à ton moindre signe; mais, quand nous nous reverrons là-dessous, lu devras me l'endre la pareille.
FAUST
Le dessous ne m'inquiète guère; mets d'abord en pièces ce monde-ci, et l'autre peut arriver ensuite. Mes plaisirs jaillissent de cette terre, et ce soleil éclaire mes peines; que je m'affranchisse une fois de ces dernières, arrive après ce qui pourra! Je n'en veux point apprendre davantage. Peu m'importe que, dans l'avenir, on aime ou haïsse et que ces sphères aient aussi un dessus et un dessous.
PREMIÈRE PAUTU;
MEPHISTOPHELES,
Dans un tel esprit, ta peux te hasarder; engage-toi : lu verras ces joui^s-ci tout ce que mon art peut procurer de plaisir; je te donnerai ce qu'aucun homme n'a pu même encore entrevoir.
Et qu'as-tu à donner, pauvre démon? L'esprit d'un homme en ses hautes inspirations fut-il jamais conçu par tes pareils? Tu n'as que des aliments qui ne rassasient pas; de l'or pâle, qui sans cesse s'écoule des mains comme le vif-argent ; un jeu auquel on ne gagne jamais ; une fille qui, jusque dans mes bras, fait les yeux doux à mon voisin ; l'honneur! belle divinité qui s'évanouit comme un météore. Fais-moi voir un fruit qui ne pourrisse pas avant de tomber, et des arbres qui tous les jours se couvrent d'une verdure nouvelle.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Une pareille entreprise n'a rien qui m'étonne; je puis t'offrir de tels trésors. Oui, mon bon ami, le temps est venu aussi où nous pouvons faire lu débauche en toute sécurité.
FAUST
Si jamais je puis m'étendre sur un lit de plume pour y reposer, que ce soit fait de moi à l'instant ! Si tu peux me flatter au point que je me plaise à moi-même, situ peux m'abuser par des jouissances, que ce soit pour moi le dernier jour ! Je t'offre le pari !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Tope !
FAUST
JEt réciproquement ! Si je dis à l'instant : « Reste donc! tu me plais tant! t alors, tu peux m'entourer de liens! alors, je consens à m'anéanlir ! alors, la cloche des morts peut résonner! alors, tu es libre de ton service... Que l'heure sonne, que l'aiguille tombe, que le temps n'existe plus pour moi !
MKPHISTOl'HELKS.
Peuses-y bien, nous ne l'oublierons pas!
FAUST
Tu as fout à lait raison là-dessus; je ne me suis pas frivolement engagé; et, puisque je suis conslamment esclave, qu'importe que ce soit de toi ou de tout autre?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je vais donc, aujourd'hui même, à la table de M. le docteur, remplir mon rôle de valet. Un mot encore : pour l'amour de la vie ou de la mort, je demande pour moi une couple de lignes.
FAUST
11 te faut aussi un écrit, pédant? Ne sais-tu pas ce que c'est qu'un homme, ni ce que la parole a de valeur? N'est-ce pas assez que la mienne doive, pour l'éternité, disposer de mes jours? Quand le monde s'agite de tous les orages, crois-tu qu'un simple mot d'écrit soit une obligation assez puissante? Cependant, une telle chimère nous tient toujours au cœur, et qui pourrait s'en affranchir? Heureux qui porte sa foi pure au fond de son cœur, il n'aura regret d'anoun saerilice ! Mais un parchemin écrit et cacheté est un épouvanlail pour tout le monde, le serment va expirer sous la plume, et l'on ne reconnaît que l'empire de la cire et du parchemin. Esprit malin, qu'exiges-tu de moi? air.iin, marbre, parchemin, papier? Faut-il écrire avec un stylet, un burin, ou une plume ? Je l'en laisse le choix libre.
MKPHISTOPUÉLÈS.
A quoi bon tout ce bavardage? Pourquoi t'emporter avec tant de chaleur? Il suflira du premier papier venu. Tu te serviras, pour signer ton nom, d'une petite goutte de sang.
Si cela t'est absolument égal, ceci devra rester pour la plaisanterie.