‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 41 sur 185 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le sang est un suc tout particulier.

FAUST

Aucune crainte maintenant que je viole cet engagement. L'exercice de toulema force est justement ce que je promets. Je me suis trop enflé, il faut maintenant que j'appartienne à ton espèce; le grand Esprit nVa dédaigné; la nature se ferme devant moi; le fil de ma pensée est rompu, et je suis dégoûté de toute science. Il faut que, dans le gouffre de la sensualité, mes passions ardentes s'apaisent ! Qu'au sein de voiles magiques et impénétrables de nouveaux miracles s'apprêtent ! Précipitons-nous dans le murmure des temps, dans les vagues agitées du destin ! et qu'ensuite la douleur et la jouissance, le succès et l'infortune, se suivent coniuic ils pourront. Il faut désormais que l'homme s'occupe sans relâche.

MÉPHISTOPHÉLÈS

II ne vous est assigné aucune limite, aucun but. S'il vous plaît de goûter un peu de tout, d'attraper au vol ce qui se présentera, faites comme vous l'entendrez. Allons, attachez-vous à moi, et ne faites pas le timide!

FAUST

Tu sens bien qu'il ne sagit pas là d'amusements. Je me consacre au tumulte, aux jouissances douloureuses, à l'amour qui sent la haine, à la paix qui sent le désespoir. Mon sein, guéri de l'ardeur de la science, ne sera désormais fermé à aucune douleur : et ce qui est le partage de l'humanité tout entière, je veux le concentrer dans le plus profond de mon être; je veux, par mon esprit, atteindre à ce qu'elle a de plus élevé et de plus secret; je veux entasser sur mon ca.'ur tout le bien et tout le mal qu'elle contient, et, me gonflant comme elle, me briser aussi de môme.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ah! vous pouvez me croire, moi qui, pendant plusieurs

7G FAUST

milliers d'années, ai mâché un si dur aliment : je vous assure que, depuis le berceau jusqu'à la bière, aucun homme ne peut digérer le vieux levain ! croyez-en l'un de nous, tout cela n'est fait que pour un Dieu ! Il s'y contemple dans un éternel éclat; il nous a créés, nous, pour les ténèbres, et, pour vous, le jour vaut la nuit et la nuit le jour.

Mais je le veux.

FAUST

MKPHISTOPHELES.

C'est entendu ! Je suis encore inquiet sur un point : le temps est court, l'art est long. Je pense que vous devriez vous instruire. Associez-vous avec un poëte ; laissez-le se livrer à son imagination, et entasser sur votre tète toutes les qualités les plus nobles et les plus honorables, le courage du lion, l'agilité du cerf, le sang bouillant de l'Italien, la fermeté de l'habitant du Nord; laissez-le trouver le secret de concilier en vous la grandeur d'âme avec la finesse, et, d'après le même plan, de vous douer des passions ardentes de la jeunesse. Je voudrais connaître un tel homme; je l'appellerais M. Microcosmos'.

FAUST

Eh! que suis-je donc?... Cette couronne de l'humanité vers laquelle tous les cœurs se pressent, m'est-il impossible de l'atteindre?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu es, au reste... ce que tu es. Entasse sur ta tète des perruques à mille marteaux, chausse tes pieds de cothurnes hauts d'une aune, tu n'en resteras pas moins ce que tu es.

FAUST

Je le sens, en vain j'aurai accumulé sur moi tous les trésors de l'esprit humain.., lorsque je veux enfin prendre quelque repos, aucune force nouvell ne jaillit de mon cœur; je ne puis grandir de l'épaisseur d'un cheveu, ni me rapprocher tant soit peu de l'infini.

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