‹ Faust, et le second Faust; suivis d'un choix de poésies allemandes, traduits par Gérard de Nerval. Nouv. éd., précédée d'une notice sur Goethe et sur Gérard de NervalChapitre 49 sur 185 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

MÉPHISTOPHÉI.ÈS.

L'animal, plein de joie, Dès qu'il se vit paré D'or, de velours, de soie, El de croix décoré, Fit venir de province Ses frères et ses sœurs, Qui, par ordre du prince, Devinrent grands seigneurs.

Mais ce qui fut le pire, C'est que les gens de cour, Sans en oser rien dire, Se grattaient tout le jour...

Cruelle politique !

Quel ennui que cela!...

Quand la puce nous pique, Amis, écrasons-la !

CHŒUR, avec arclamution

Quand la puce nous pique, . Amis, écrasons-là!

FROSCH.

Bravo ! bravo ! voilà du bon !

SIEBEL

Ainsi soit-il de toutes les puces !

BRANDER

Serrez les doigts et pincez-les ferme !

ALTMAYER.

Vive la liberté 1 vive le vin !

MÉPHISTOPHÉI.ÈS.

Je boirais volontiers un verre eu l'iionucur de la liberté, si vos vins étaient tant soit pou meilleurs.

SIEBEL

N'en dites pas davantage...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je craindrais d'offenser l'hôte, sans quoi je ferais goûter aux aimables convives ce qu'il y a de mieux dans notre cave.

SIEBEL

Allez toujours! je prends tout sur moi.

FROSCH.

Donnez-nous-en un bon verre, si vous voulez qu'on le loue; car, quand je veux en juger, il faut que j'aio la bouche bien pleine.

ALTM.WER, bas.

Ils sont du Rhin, à ce que je vois.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Procurez-moi un foret !

BRANDER

Qu'en voulez-vous faire? Vous n'avez pas sans doute vos tonneaux devant la porte.

ALTMAYER.

Là derrière, l'hôte a déposé un panier d'outils.

MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret de Frosch.

Dites maintenant ce que vous voulez goûter.

FROSCH.

Y pensez-vous ? est-ce que vous en auriez de tant de sortes?

Je laisse à chacun le choix libre.

ALTMAYER, ù Frosch.

Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les lèvres.

FROSCH.

Bon! si j'ai le choix, il me faut du vin du Rhin ; la patrie produit toujours ce qu'il y a de mieux.

PRKMIKRK PARTIK 93

MÉPHIS70PHÉr>ÈS, piquant un trou dans le rebord de la table, à la place

où Frosch s'assied.

Procurez-moi un peu de cire pour servir de bouchon.

ALTMAYER.

Ah çà ! voilà de l'escamotage.

MÉPHISTOPHÉLliS, ù Brondcr.

Et VOUS ?

BRANDER

Je désirerais du vin de Champagne, et qu'il fût bien mousseux !

Méphistophélès continue de forer, et, pendant ce temps, quelqu'un a fait des bouchons el les a enfoncés dans les trous.

RRANItER.

On ne peut pas toujours se passer de l'étranger ; les Ijonnes choses sont souvent bien loin! Un bon Allemand ne peut souffrir les Français ; mais pourtant il boit leurs vins très-volontiers.

SIEBEL, pendant qae Méphistophélès s'approche de sa place.

Je dois l'avouer, je n'aime pas l'aigre : donnez-moi un verre de quelque chose de doux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, forant.

Aussi vais-je vous faire couler du tokay.

ALTMAXER.

Non, monsieur; regardez-moi en face! Je le vois bien, vous nous faites aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh ! eh ! avec d'aussi nobles convives, ce serait un peu trop risquer. Allons vite ! voilà assez de dit : de quel vin puis-je servir ?

ALTMAYER.

De tous ! et assez causé !

Après que les trous sont forés el bouchés. Méphistophélès se lère.

9i FAUST

MKPHISTOHHÉLÈS, avec des gestes singuliers :

Si des cornes bien élancées Croissent au front du bouquetin, Si le cep produit du raisin, Tables en bois, de trous percées, Peuvent aussi donner du vin.

C'est un miracle, je vous jure; Mais, messieurs, comme vous savez, Rien d'impossible à la nature !

Débouchez les trous, et buvez !

TOUS, tirant les bouchons et recevant dans leurs verres le vin désiré par

chac<in.

La belle fontaine qui nous coule là !

MÉPHISTOPHÉI.ÈS.

Gardez-vous seulement de rien répandre.

TOUS chantent.

Nous buvons, buvons, buvons, Comme cinq cents cochons 1

lis se remettent à boire.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Voilà mes coquins lancés, vois comme ils y vont.

FAUST

J'ai envie de m'en aller.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Encore une minute d'attention, et tu vas voir la bestialité dans toute sa candeur.

SIEBKL boit sans précaution, le vin coule à terre et se change en flamme.

AU secours ! au feu I au secours ! l'enfer brûle !

MÉPHISTOPHÉLÈS, parlant è la flamme.

Calme-toi, mon élément chéri ! (Aux compagnons.) Pour cette fois, ce n'était rien qu'une goutte de feu du purgatoire.

P lU: M 1 È K !•: PAHTIK " 9S

SIEBEL

Qu'est-ce que cela signifie ? Attendez ! vous le payei'ez cher; il paraîl ({ue vous ne nous connaissez guère.

FROSGH.

Je lui conseille de recommencer !

ALTMAYER.

Mon avis est qu'il faut le prier poliment de s'en aller.

SIEBEL

Que veut ce monsieur? Oserait-il bien mettre en œuvre ici son hoeuspociis^ ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Paix ! vieux sac-à-vin!

SIEBEL

Manche à balai ! tu veux encore faire le manant !

BRANDER

Attends un peu, les coups vont pleuvoir!

ALT.MAYER tire un bouchon de la table, un jet de feu s'élance et l'atteint.

Je brûle ! je brûle !

SIEBEL

borcellerie !... sautez dessus ! le coquin va nous le payer!

Ils tirent b urs couteaux, et s'élancent vers Méphistophélès. MÉPHISrOPHÉLÈS, avec des gestes graves.

Tableaux et paroles magiques, Par vos puissants enchantements, Troublez leurs esprits et leurs sens!

Ils se regardent les uns les autres avec étonnement. ALTMAYER.

OÙ suis-je? Quel beau pays!

i. Terme de sorcellerie.

FROSCH.

L'n coteau de vignes ! y vois-je bien ?

SIEBEL

El des grappes sous la main.

BRANDER

Là, sous les pampres verts, voyez quel pied ! voyez quelle grappe !

Il prend Siebel par le nez, les autres en font autant mutuellement et lèvent

les couteaux.

MÉPHISTOPHÉLÈS, comme plus haut.

Maintenant, partons : c'est assez !

Source de vin, riclie vendange, Illu ions, disparaissez!

C'est ainsi que l'enfer se venge.

Il disparaît avec Faust; tous les compagnons lâchent prise. SIEBEL.

Qu'est-ce que c'est ?

ALTMAYER.

Quoi?

FROSCH.

Tiens ! c'était donc ton nez?

BRANDER, à Siebel.

Et j'ai le tien dans la main ?

ALTMAYER.

C'est un coup à vous rompre les membres. Apportez un siège, je tombe en défaillance.

FHOSCH.

Non, dis-moi donc ce qui est arrivé.

SIEBEL

Où est-il, le drôle? Si je l'attrape, il ne sortira pas vivant de mes mains.

PRKMIÈRK PARIII':

ALTMAYER.

Je l'ai vu passer par la porte de la cave... à cheval sur un tonneau... J'ai les pieds lourds comme du plomb, (il so retourne vers la table. ) Ma foi ! le vin devrait bien encore couler !

SIEBEL

Tout cela n'était que tromperie, illusion et mensonge !

FROSCH.

J'aurais pourtant bien juré boire du vin.

BRANDER

Mais que sont devenues ces belles grappes ?

ALTMAYER.

Qu'on vienne dire encore qu'il ne faut pas croire inis miracles !

Cuisine de sorcière. — Dans un t'itre enfoncé, une grossp marmite ests'irle feu. A travers la vapeur qui s'en élève apparaissent des figures singulières. L'ne guenon, assise près de la marmite, l'écume, et veille à ce qu'elle no répande pas. Le radie, avec ses petits, est assis près d'elle, il se chauffe. Les mura et le plafond sont tapissés d'outils singuliers à l'usage de la sorcière.

F.\UST, MÉPHISTOPIIKLÈS.

FAUST

Tout cet étrange appareil de sorcellerie me répugne; quelles jouissances peux-tu me promettre au sein de cet amas d'extravagances ? Quels conseils attendre d'une vieille femme? Et y a-t-il dans celte cuisine quelque breuvage qui puisse m'ôler trente ans de dessus le corps'?... Malheur à moi, si tu ne sais rien de mieux ! J'ai déjà perdu toute espérance. Se peut-il que la nature et qu'un esprit supérieur n'aient point un baume capable d'adoucir mon sort ■?

98 FAUST

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mon ami, tu parles encore avec sagesse. Il y a bien, pour se l'ajeunir, un moyen tout naturel ; mais il se trouve dans un autre livre, et c'en est un singulier chapitre.

FAUST

Je veux le connaître.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Bon! c'est un moyen qui ne demande argent, médecine ni sortilège : rends-toi tout de suite dans les champs, metstoi à bêcher et à creuser, resserre ta pensée dans un cercle étroit, contente-toi d'une nourriture simple, vis comme une bête avec les bêtes, et ne dédaigne pas de fumer toi-même ton patrimoine; c'est, crois-moi, le meilleur moyen de te rajeunir de quatre-vingts ans.

FAUST

Je n'en ai point l'habitude, et je ne saurais m'accoutumer à prendre en main la bêche. Une vie étroite n'est pas ce qui me convient.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il faut donc que la sorcière s'en mêle.

FAUST

Mais pourquoi justement cette vieille? ne peux-tubrasser toi-même le breuvage?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ce serait un beau passe-temps! j'aurais plus tôt fait de bâtir mille ponts. Ce travail demande non-seulement de l'art et du savoir, mais encore beaucoup de patience. Le temps peut seul donner de la vertu à la fermentation ; et tous les ingrédients qui s'y rapportent sont des choses bien étranges ! Le diable le lui a enseigné, mais ne pourrait pas le faire lui-même, (a aperçoit les nnimnux.) Vois, quelle gentille espèce! Voici la servante, voilà le valet... .

PUEMIERE PARTIE 99

Aux animaux.

Je n'aperçois pas, mes amis, La bonne femme !

LES ANIMAUX

Elle est allée, Par le trou de la cheminée, Dfner sans doute hors du logis.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mais, pour sa course, d'ordinaire, Quel temps prend-elle cependant?

LES ANIMAUX

Le temps que nous prenons à faire... Chauffer nos pieds en l'attendant.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faust.

Comment trouves-tu ces aimables animaux?

FAUST

Les plus dégoûtants que j'aie jamais vus.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Non ! un discours comme celui-là est justement ce qui me convient le mieux.

Aux animaux.

Dites-moi, drôles que vous êtes, Qu'est-ce que vous brassez ainsi ?

LES ANIMAUX

Nous faisons la soupe des bêtes.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Vous avez bien du monde ici ?

LK CHAT s'approche et flatte Jléphistophélès.

Oh! jouons tous deux,

Et fais ma fortune ;

Un peu de pécune

Me rendrait heureux.

Ami, jouons, de grâce!

Pauvre, je ne suis rien ;

Mais, si j'avais du bien.

J'obtiendrais une belle place.

MEPHISTOPHELES.

Comme il s'estimerait heureux, le singe, s'il pouvait seulement mettre à la loterie !

Pendant ce temps, les autres animaux jouent avec une grosse boule,

et la font rouler.

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