SUR LE THEATRE
rade, et la curiosité seule donne des ailes aux plus lents; les belles dames régalent le public de leurs personnes et de leurs toilettes et jouent leur rôle gratis.... Que diantre rêvez-vous donc sur votre Parnasse? En quoi peut vous inspirer une salle garnie de monde? Eh! regardez de près nos Mécènes. Ils sont; les uns blasés, les autres à moitié ours : Tun, après le spectacle, se promet une partie de jeu; l'autre, une nuit de plaisir dans les bras de sa maîtresse. Y pensez-vous, pauvres fous, d'aller prostituer à ces gens-là les chastes Muses? Je vous le répète, donnez-leur-en de toute couleur et de toute qualité : ainsi vous ne manquerez jamais votre but. Cherchez à intriguer les hommes, les satisfaire est trop difficile.... Mais, qu'est-ce qui vous prend? Extase? douleur?
Le poète.
Va loin d'ici chercher un autre valet.... Que pour ton bon plaisir le poète déshonore son plus beau titre! qu'il renonce au droit sacré dont la nature l'a investi!... Par quelle puissance émeut-il les âmes? par quelle puissance bouleverse-t-il les éléments? N'est-ce point à l'aide de l'accord parlait qui règne en lui-même, et qui oblige l'univers à se reconstruire harmonieusement au fond de son propre cœur? Pendant que la Nature, tournant son fuseau d'une main insouciante, déroule, en se jouant, les fils sans fin de toute existence, pendant
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que la foule tumultueuse des êtres se presse en désordre et accomplit péniblement sa dure des^ îinée, qui sait animer d'un feu divin cette masse iîicrte, uniforme, et l'assujettir aux lois de l'harmonie ? Qui sait faire rentrer l'individu isolé dans l'ordre universel? Qui répand un doux crépuscule sur l'esprit absorbé dans une méditation austère? Qui sème toutes les jolies fleurs du printemps le long du sentier foulé par une amante? Qui dépouille de leurs feuilles les arbres, où elles pendaient inutiles, et les tresse en couronnes pour les distribuer aax mérites de tous genres? Qui soutient l'Olympe? Qui convoque l'assemblée des Dieux? La puissance de l'homme, révélée dans le poète.
Le PERSONXAGr: bouffon.
Mais cette noble puissance ne mènc-t-elle pas l'opération poétique à peu près comme on suit une aventure d'amour? On se rapproche par hasard, on s'enflamme, on reste, et peu à peu on se trouve pris; le bonheur croît à chaque moment, l'Attaque commence enfin," on est enivré, transporté ; puis arrive le dégoût, et, avant qu'on s'en aperçoive, on a broché un roman.... Au fait, donnez-nous une comédie de ce genre. Lancez-vous au milieu de la vie humaine. Chacun vit de cette vie- là, un petit nombre la connaît; et c'est le peu que vous en montrez qui fait ïout le charme de vos ouvrages.
sru LL Tiir:.\ Tui:. o
Dans un flux d'images une fiiible clarté, beaucoup d'erreurs et une étincelle de vérité ; avec cela l'on compose le meilleur breuvage, avec cela l'on restaure et l'on rafraîchit tout le monde. Alors s'assemble la fleur de la jeunesse, et dans votre œuvre elle se mire avec complaisance ; alors toute âme tendre trouve la nourriture mélancolique qui lui convient; alors sont émus tantôt l'un, tantôt l'autre des spectateurs, et chacun voit représenté au naturel ce qu'il porte en lui-même. Ils sont prêts à rire comme à pleurer, à pleurer comme à rire; ils honorent les eff"orts du poète, ils applaudissent à l'illusion de la scène. Pour l'homme déjà fait rien n'est bon ; mais on peut s'assurer en la gratitude de celui qui espère devenir homme.
Li-: POÈTE.
Rends-moi donc, rends-moi les temps où je n'étais encore moi-même qu'en espérance, lorsqu'une source intarissable de chants mélodieu.s coulait de ma veine, lorsqu'un voile de nuages dérobait le monde à mes regards, que les bourgeons promettaient des fruits merveilleux, et que je cueillais d'une main avide les millions de fleurs qui tapissaient les vallées. Je n'avais rien, et ce rien me suffisait : c'était l'amour de la vérité et la volupté des songes. Rends-moi les désirs indomptés qui fatiguaient mon cœur, rends -moi ce coeur profondément ému, et la force de hnïr, et
la puissance d'aimer ! Rends-moi ma jeunesse !
Le personnage bouffon.
La jeunesse, mon ami? Tu en aurais besoin, si dans la bataille l'ennemi te pressait de toutes parts ; ou si de charmantes jeunes filles se pendaient à ton cou ; ou bien si de loin tu voyais la couronne, prix d'une course rapide, se balancer près d'une barrière difficile à atteindre; ou encore si, au sortir d'une valse folle, il te fallait passer la nuit dans les festins. Mais jouer avec aisance et grâce sur une lyre familière, se proposer un but vague et s'y rendre à travers mille agréables détours, voilà, messieurs les vieillards, ce qui doit vous occuper. Et nous ne vous en estimons pas moins. La vieillesse ne nous fait pas, comme on dit, retomber en enfance ; elle nous trouve encore vrais enfants.
Le directeur.
Assez discourir : montrez-moi enfin des actions. Pendant que vous faites assaut de paroles, U pourrait se passer quelque chose d'utile. A quoi bon tant parler de la disposition où l'on devrait être? Pour s'y mettre, il faut agir. Vous donnez-vous pour un poète, commandez à la poésie. Vous savez quels sont nos besoins ; nous voulons des boissons fortes : brassez-en donc sur l'heure ! Ce qui ne se fait pas aujourd'hui, demain n'est pas fait, et il ne
SUR LE THEATRE. ii
faut pas perdre tout un jour à délibérer. Prenons l'occasion aux cheveux, et ne la lâchons point, si nous voulons répondre à l'attente du public.
Vous savez que, sur nos théâtres d'Allemagne, chacun fait les essais qui lui plaisent : ainsi n'épargnez aujourd'hui ni les décors ni les machines. Servez-vous de la grande et de la petite lumière du ciel ; vous pouvez semer à pleines mains les étoiles : d'eau, de feu, de rochers escarpés, de quadrupèdes, d'oiseaux, nous n'en manquons pas non plus. Transportez donc de plein saut, dans cette étroite maison de planches, tout le cercle de la création ; et, avec une vitesse calculée d'avance, allez des cieux, à travers le monde, aux enfers.
DANS ll: ciel
LE SEIGXEL'R, LES ARMEES CI-LESTES ensuite MÉPHISTOPHÉLÈS
(Trois x\rclKinges s'avancent.)
Raphaël.
LE soleil poursuit son cantique Dans le chœur des mondes roulants; Le long de sa carrière antique 11 imprime ses pas hrùl.uils.
Tout ébloui de sa lumière, Lange se voile devant lui.
Il fut, dès son aube première, Ce qu'il est encore aujourd'hui.
Gahrhx.
Sur la terre, qu'au loin épure Un seul regard de son amour.
Le jour chasse la nuit obscure Et fuit devant elle à son tour, La mer brise ses larges ondes Au pied des rochers indomptés, Et dans V éternel flux des inondes Rochers et mers sont emportés.
Michel.
L'orage gronde : ivre il se lance
Des monts aux mers, des nurs aux monts,
Et son aveugle turbulence
Agite les gouffres profonds.
L'éclair darde ses feux sinistres,
La foudre éclate et fend le ciel ;
Mais, Seigneur, tes heureux ministres
Adorent ton jour éternel.
Les trois i:nsf.mble.
Comme un père sur eux tu veilles, Sur toi leur œil s'ouvre incertain ; Et tes ouvrages, ô merveilles !
Sont beaux connue an premier matin.
MÉPHISTOPIIKI.ÈS.
Seigneur, puisqu'une fois, en prince affable et doux, Laissant d'un peu plus près envisager ta gloire, Tu daignes demander comment tout va che^ nous.
Et que d'ailleurs, si fai mémoire.
Loin d'exciter en toi le tins léger courroux.
DANS l.E CIEL, i5
Afa persomie eut souvent l'heureux don de te plaire^ , Me voici près du trône, au milieu de tes gens.
Pardon, je ne viens pas céans Débiter de grands mots. Mieux vaudrait-il me taire.
Non, dusse- je m'ouir siffler
Par l'assistance tout entière, Connue on parle à ta cour je ne saurais parler; Et si par grand malheur je m'en voulais mêler.,
Mon pathos te ferait bien rire...
Supposé toutefois que cela pût aller
Avec ta dignité de Sire.
Bref, je suis pauvre en ornements Sur les perfections de la machine ronde.. Et de tes chérubins je n'ai point la faconde, Ni l'art de m' épuiser en saints ravissements.
Sur les choses de ce bas monde
fe pense si difj'éreniment !
D'oii vient ? — C'est que ma vue est courte ajfanui-
Ou ma cervelle peu féconde. [nient,
Toujours y remarqué-je, à parler sans détour, Du pauvre fils d'Adam la misère profonde. Ce petit dieu de la terre et de l'onde E<t, sur via foi, plus sot qu'au premier jour ; — Et m'est avis qu'après l'avoir pétri de terre. Tu lui jouas d'un mauvais tour
En l'éclairant de ta lumière.
Pour diriger ses pas, quel étrange fanal Que ce reflet céleste empreint sur son visage f Il le nomme raison ; mais, far un sort fatal,
lô l^ROLUCaE.
Le )iiaJJ}c'iiri'iix n'eu fait usaoe
Que pour ravaler ton image
Jusques à l'état d'aniuml.
Moi, j'oserais comparer l'homme (Sauf la permission de Foire Majesté) A cet insecte ailé que sauterelle on nomme,
Sur de longues pattes monté.
Gambadant tant que l'été dure.
Et répétant sur la verdure
Un vieux refrain de tous les ans.
Encor si c'était là qu'il passât tout son lciiip)s ! Mais non, pas un fumier, pas une fange imjmre.
Où, ce dieu ne mette son ne^.
Le Seigneur.
N'as-tu donc rien d'autre à m'ajypreiulre ? Tous les discours qu'ici tu m'obliges d'entendre A des sarcasmes froids seront-ils donc bornés ? Et ne verras-tu rien qui ne soit à reprendre
Au inonde oii les hommes soûl nés ?
MÉMiisioMu'a.Hs.
Hélas I oui, cher Seigneur (soil dit sans vous déplaire], Fous me trouve:!^ encor du ))ième avis
Et soutenant que tout dans ce monde est au pis. De l'homme enfin si grande est la misère,
Que moi-même jyar foi s je m'en sens attristé,
Et que de rendre pire une telle existence
DANS LE Cl El..
DeNiis longtemps en ver lie îe vie fais quelque conscience.
Le seigneur.
Connais-tu Faust ?
Méphistophélès.
Oui ? le ihclcnr ?
Le Seigneur.
Eh ! sans don te, mon serviteur.
MÉPHISTOPHÉLÈS
JI VOUS sert en effet de la belle manière.
Rien de terrestre cbe^ ce fou ; A leine ce qu'il mange est-il fait de matière.
Ours rechigné, vrai loup garou, 11 reste nuit et jour enfermé dans son trou. Espèce de tombeau sans air et sans lumière.
Mais si son corps ne bouge pas.
Son esprit, par exemple, est toujours en campagne
Plaine, torrent^ vallon, montagne^
Dans Ions les recoins de là-bas
Il se glisse et prend ses ébats ; Et puis il monte au ciel, il nage dans l'espace, 'Demande à l'unii>ers ses plus exquis plaisirs...
Après quoi pourtant il se lasse
Et retombe à la même place,
Consume des mêmes désirs.
Le Seigneur.
Ballu comme il l'est de Vciagey Si dans h fond du cœur il me garde la fol^ Si, même en s' égarant ^ il se tourne vers moi, Je le recneillerai pour prix de son courage. Quand le frêle arbrisseau qui n'a vu qu'un printcmp Commence à se couvrir d'une tendre verdure. Le jardinier sait bien qu'au midi de ses ans
Fleurs et fruits seront sa parure.
MÉrHISTOPHÉLÈS.
Si bien donc que sur lui vous comptei quelque peu? Gageons que celui-là vous h perdre^ encore !
Pourvu que, jouant tin franc jeu, Vous me laissiei tout doux amener la pécore Où bon me semblera. M'accordei-vous ce point ?
Le Seigneur.
^ussi lono temps que Faust habitera la terre, je ne t'en empêcherai point.
Tant que l'homme y voyage, il ene.
MÉPllISTOPHÉLÈS.
Votre cadeau, Seigneur, me ravit, me confond. Vai toujours abhorré d'avoir aux morts a/jaire,
Ht de beaucoup je leur préfre
Un vivant au teint rubicond.
Pour un citoyen de la bière
k ne iuis jamais au logis...
Comme le chat pour la souris.
DANS LE CIEL. Uj
Le Seigneur.
Je daigne exaucer (a (rière.
Va, détourne, si tu le peux, Delon nie cet esprit de sa source première ; Fais-le suivre avec toi Je chemin tortueux
'Des ennemis de la lumière; Mais sois confus, s'il faut reconnaître à la fin Qu'égaré dans la nuit et dans l'erreur grossière, Le juste garde encor l'amour du droit chemin.
MÉPHISTOPHÉLÈS
'Bon ! nous n'en aurons pas pour longtemps, je le jure. Vraiment je ne vois nul sujet D'être en souci de ma gageure.
Si j'arrive à bon port, vous voudre^, s'il vous jdaif, M'accorder les honneurs d'une victo'.re entière.
Je veux qu'il mange la poussière.
Et qu'avec plaisir même il la lèche en ram/ant Comme mon cousin le serpent.
Le Seigneur.
Tu peux en liberté paraître dans le monde. Je n'en voudrais bannir ni tes j'areils ni toi ; Car je me sers aussi de votre engeance immonde, Et le Malin toujours fut précieux pour moi.
Sous la matière qui l'accable.
LJiomnie risque parfois de perdre tout ressort • • Et de changer sa vie en un sommeil de mort.