TRAGI-OIE
Filles et bourgades Se rendent à nous.
La peine est immense, Mais le prix la vaut, Et qui porte lance Le gagne bientôt.
Les glaçons ne retiennent plus captive l'eau des ruisseaux et des torrents; au léger souffle du printemps la terre s'amollit, les vallées reverdissent, l'espérance renaît. Le vieil hiver s'en va cacher sa décrépitude sur les sommets escarpés des montagnes. Là, vainement il s'entoure de neiges et de frimas; le morne coup d'œil qu'il jette en fuyant sur le gazon des prairies est une arme impuissante ; le soleil ne souftVe rien de blanc sous ses rayons. Partout le mouvement, partout la vie; il embellit, il colore toutes choses. On n'aperçoit pas encore de fleurs dans la campagne : prendrait-il pour des fleurs tous ces promeneurs chamarrés? Mais détournons nos regards de ces collines, et voyons ce qui se passe du côté de la ville. Hors des portes obscures et profondes se pousse une multitude de gens diversement vêtus. Avec quel empressement chacun court aujourd'hui se réchauffer aux rayons du soleil ! Ils fêtent bien la résurrection du Seigneur, car ils sont eux-mêmes ressuscites : échappés
aux sombres appartements de leurs maisons basses, aux liens de leurs habitudes vulgaires et de leurs vils trafics, aux toits et aux plafonds qui les écrasent, à leurs rues sales et étranglées, aux ténèbres mystérieuses de leurs églises; tous, ils renaissent à la lumière. Vois donc avec quelle précipitation la toule se disperse dans les jardins et dans les campagnes. Vois que de barques joyeuses descendent et remontent le fleuve en tous sens... et cette dernière qui suit le fil de l'eau, chargée à couler bas! Il n'est pas jusqu'aux sentiers lointains de la montagne qui ne brillent de l'éclat des vêtements. Mon oreille distingue déjà le bruit tumultueux du village. Voilà le vrai paradis du peuple; grands et petits, tous bondissent de joie : ici je me sens homme, ici j'ose l'être.
Wagner.
Monsieur le docteur, il est sans doute honorable et avantageux de se promener avec vous ; mais je désirerais ne pas me mêler à ces villageois, attendu que je suis l'ennemi juré de tout ce qui sent la grossièreté. Les violons, les cris, les plaisirs bruyants de ces gens-là me font un mail... Ils hurlent comme des damnés, et ils appellent cela s'amuser, ils appellent cela chanter!
Paysans J0M5 la jctiillèe, dansant et chantant»
Le berf^er quitte ses brebis,
Et, mettant ses plus beaux habits,
A la danse il s'apprête.
Sous le bois ils sont déjà tous, Et dansent là comme des fous.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira !
Ainsi dit la musette.
Dans le cercle il entre à grands pas, Et brusquement heurte du bras
Une jeune fillette.
La belle se tourne aussitôt, Disant : • Prenez-le un peu moins haut ; Ha ! ha! ha! ha!
Landerira!
Voyez ce malhonnête! »
Cependant vingt couples dansaient :
A droite, à gauche ils se lançaient;
Robes volaient en tête.
Tous les fronts étaient enflammés.
L'un sur l'autre ils tombaient pâmés.
Ha! ha! ha! ha!
Landerira !
Quel chaos ! quelle fête !
• Monsieur, point de ces privautés !
— Fi ! point d'épouse à mes côtés!
Mieux vaut une grisette. »
Puis, à part la tirant un brin....
La danse allait toujours son train.
Ha ! ha ! ha! ha !
Landerira !
Les chants et la musette.
Un vihlx p.\ys.\n.
C'est beau de votre part, Monsieur le docteur, de ne pas rougir de nous aujourd'hui et de venir,
savant comme vous l'êtes, vous mêler à la foule du peuple. Prenez cette jolie cruche, que nous avons emplie de boisson fraîche, et buvez un coup : je vous l'offre de grand cœur, et je souhaite, non seulement qu'elle vous ôte la soif, mais encore que toutes les gouttes qu'elle contient s'ajoutent à vos jours.
J'accepte votre oflVe et vos vœux, en vous en remerciant mille fois; et je vous souhaite à tous une bonne santé. (Le peuple se range en cercle autour d'eux.)
Le vieux paysan.
Assurément, vous faites bien de reparaître chez nous un jour de fête : dans quels mauvais jours vous nous avez visités autrefois! Il y en a ici pkis d'un que votre père arracha aux griffes de la fièvre cliaude dans le temps qu'il mit fin h la contagion. Et vous, qui n'étiez qu'un jeune homme dans ce temps-là, vous alliez partout où il y avait des malades : on emportait maint cadavre hors des maisons ; mais vous, vous en sortiez toujours sain et sauf. Vous avez été mis à de rudes épreuves. L'homme qui secourait ses semblables. Celui qui est là-haut l'a secouru à son tour.
Tous.
Vive l'homme courageux! Qu'il puisse faire du bien longtemps encore I
Prostcrncz-voLis devant Celui qui est là-haut : lui seul enseigne à faire du bien, lui seul est la source de tout bien. {Il l:::rsitit son cbeniiii avec Wagner.^
Wagner.
O grand homme ! quel plaisir ce doit être pour toi, de te voir ainsi honoré par tout ce peuple ! Heureux qui peut retirer un pareil avantage de ses talents naturels! Le père te montre à son enfant, chacun interroge la foule, chacun court et se presse autour de toi, les violons se taisent, la danse s'arrête. Fais-tu un pas en avant ; ils forment une haie, les chapeaux volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne s'agenouillent, comme si le Saint-Sacrement passait.
Encore quelques pas jusqu'à cette pierre, et nous nous reposerons de notre longue promenade. Là, bien souvent je me suis assis, seul, absorbé dans la méditation, exténué de jeûnes et de prières. Riche d'espoir, ferme dans ma croyance, je pensais, à force de larmes, de soupirs, de supplications à mains jointes, obtenir du Maître des cieux la fin de cette contagion.... Et maintenant les acclamations de ce peuple sonnent à mon oreille comme ferait l'ironie la plus amère. Ah! si tu pouvais lire dans mon cœur combien peu le père et le tils méritent une
5o FAUST.
telle gloire ! Mon père était un honnête homme borné, qui avait la manie de réfléchir sur la nature et ses forces cachées; ce qu'il faisait de bien bonne foi, mais à sa manière. Dans la compagnie de quelques adeptes, il s'enfermait au fond d'un obscur laboratoire, et, d'après certaines recettes, il amalgamait les contraires. C'était un lion rouge, amant tant soit peu sauvage, qu'il mariait dans un bain tiède au lys sans tache; après quoi il les plaçait tous les deux dans un four chaud, puis les transvasait sans cesse d'une capsule dans l'autre, Alors paraissait dans un verre la jeune reine, nuancée de mille couleurs; on administrait la médecine, les patients mouraient, et nul ne demandait : « Qiii a guéri? » C'est ainsi que, dans ces vallées et sur ces montagnes, distribuant nos élixirs infernaux, nous avons lutté de ravages avec la contagion. J'ai moi-même administré le poison à des milliers d'hommes : ils ont passé; et moi je survis, pour qu'on adresse éloge sur éloge à leur téméraire assassin.
Wagnhr.
Comment cela peut-il vous tourmenter? Un honnête homme n'a-t-il pas fait tout ce qu'on doit attendre de lui, quand il a exercé ponctuellement et consciencieusement l'art qui lui a été enseigné ! Jeune homme, si tu honores ton père, tu te plairas à recevoir ses enseignements; homme, si tu fais faire à la science quelques pas, ton fils
TRAGÉDIE. 5i
pourra aspirer à de plus hauts résultats encore.
Heureux qui peut conserver Tespérance de surnager sur cet océan d'erreurs! Ce qu'on ignore, voilà justement ce dont on aurait besoin ; et ce qu'on sait, on ne peut pas s'en servir.... Mais chassons ces tristes idées ; qu'elles ne viennent pas troubler le calme heureux de si belles heures! Regarde comme au loin sur le gazon les cabanes étincellent aux lueurs ardentes du couchant. Le soleil penche et s'éteint, le jour expire; mais il se hâte d'aller éclairer d'autres contrées, et d'y porter une nouvelle vie. Oh ! que n'ai-je des ailes pour m'enlever dans les airs et suivre cet astre le long de sa carrière, que rien n'interrompt jamais ! Je verrais, dans un éternel crépuscule, se balancer le monde à mes pieds ; je verrais s'enflammer toutes les hauteurs, toutes les vallées s'obscurcir, et tous les torrents changer en vagues d'or leurs vagues argentées.... En vain la montagne oppose à ma course ses défilés sauvages; déjà mes yeux étonnés plongent sur la mer, elle ouvre devant moi ses golfes brûlants. Le dieu semble-t-il vouloir disparaître : un second élan, et je poursuis ma Toute; je continue de boire à longs traits sa lumière étemelle; devant moi le jour, et la nuit derrière moi, le ciel au-dessus de ma tète, et sous mes pieds les flots de l'océan.... Charmant rêve.
tant qu'il dure! Mais l'esprit a beau déployer ses ailes, le corps, hélas ! n'en a point à y ajouter. Et pourtant, il n'est personne qui n'ait senti battre son cœur, quand au-dessus de nous, perdue dans les espaces azurés, l'alouette nous envoie les éclats de son chant matinal ; quand, par delà la cime des rochers couverts de sapins, l'aigle plane les ailes étendues, et quand la grue traverse les plaines et les mers pour regagner les lieux qui l'ont vue naître.
Wagner.
J'eus souvent aussi, moi, mes instants de folie; mais de pareils désirs, je n'en éprouvai jamais. On se lasse bientôt des forêts et des champs, et je n'envierai jamais les ailes de l'oiseau. Mais, pour ^ l'esprit, quel plaisir de voler de livre en livre, de feuillet en feuillet! Cela embellit et réchauffe les nuits d'hiver; vous sentez courir comme une douce flamme dans tous vos membres, et vous n'avez pas plus tôt déroulé un parchemin que le ciel tout entier semble s'abaisser sur vous.
C'est le seul désir que tu connaisses; puisse
l'autre te rester toujours étranger! Deux âmes,
hélas! habitent en mon sein, dont l'une tend
, continuellement à se séparer de l'autre. L'une,
vive et passionnée, participe du monde et s'y tient
attachée au moyen des organes du corps; Tautre, ennemie des ténèbres, aspire à s'envoler dans les demeures de nos aïeux.... S'il y a dans l'air des Esprits souverains qui planent librement entre la :erre et le ciel, oh! qu'ils quittent leurs nuages d'or, et qu'ils me conduisent vers une nouvelle vie ! Oui, si j'avais un manteau magique qui pût me transporter sur des plages lointaines, je ne m'en déferais pas en échange des habits les plus précieux, je ne le donnerais pas pour le manteau d'un roi.
Wagn'er.
Hélas! n'appelez point la troupe des Esprits. Il est bien connu qu'elle fait sa ronde dans l'atmosphère, et ne cesse de tendre à l'homme toute sorte de pièges. Du nord il en vient qui vous enfoncent dans la chair des dents aiguës et uiic langue à .^riple dard. De l'est ils soufflent un air qui dessèche tout, et ils se nourrissent de vos poumons. Quand c'est le midi qui les envoie du fond du désert, ils amassent sur votre tête flamme sur flamme ; et rou>'îst en vomit un essaim qui d'abord vous ravive, puis 6nit par vous engloutir, vous, les plaines et les moissons. Enclins au mal, ils écoutent volontiers qui les appelle; ils obéissent volontiers aussi, parce qu'ils aiment à tromper et à nuire ; ils se disent envoyés du ciel, et prennent une voix angélique quand ils mentent.... F.\i:sT. 8
Mais retirons-nous ; le ciel devient obscur, Tair fraîchit, le brouillard tombe. C'est le soir qu'on commence à apprécier son chei soi.... D'où vient que vous restez là immobile? Qu'avez-vous à considérer? Qu'est-ce donc qui peut attirer votre attention dans le crépuscule?
îe vois-tu pas un chien noir rôder à travers les blés et les jachères?
Wagner.
Il y a déjà longtemps que je le vois : rien de plus commun, ce me semble.
Regarde-le bien ! Pour qui prends-tu cet animal ?
WagniiR.
Pour un barbet qui cherche à retrouver la piste de son maître.
Ne remarques-tu pas conmie il décrit de vastes spirales et s'approche de nous de plus en plus? Et je me trompe fort, ou un trait de feu marque son passage.
Waokhr.
Je ne vois rien, moi, qu'un barbet noir : pcutfjrc nvcz-v()\is des éblouissements.