CABINET D'ETUDE
Faust entre, suivi du harhet.
J'ai quitté les champs et les prairies, qu'en- \eloppe une nuit protonde. De secrets pressentiments m'agitent et une sainte horreur m'avertit qu'au dedans de moi veille la meilleure de mes deux âmes; les penchants grossiers sommeillent, et avec eux tous les orages qu'ils enfantent; j'éprouve un ardent amour des hommes, l'amour de Dieu me pénètre et me ravit.
Tiens-toi donc en repos, barbet ! Ne cours donc pas çà et là dans la chambre. Que flaires-tu autour de la porte ? Allons, couche-toi derrière le poêle ; je te cède mon meilleur coussin. Puisque tout à l'heure, sur le chemin de la montagne, tu nous as divertis par tes tours et par tes bonds, sois le bienvenu chez moi ; mais conduis-toi en hôte paisible.
Ah ! dès qu'au fond de notre cellule étroite notre lampe recommence à luire en amie, aussitôt la lumière se répand dans notre sein, dans notre cœur
qui se connaît lui-même ; la raison élève de nouveau sa voix, et l'espérance renaît ; on aspire à se retremper aux sources du torrent, à ces sources d'où jaillit la vie.
Ne grogne donc pas ainsi, barbet! Les accords célestes, qui remplissent maintenant mon âme tout entière, ne peuvent s'accorder avec les hurlements d'un animal. Nous sommes habitués à ce que les hommes tournent en ridicule ce qu'ils n'entendent pas, à ce qu'ils murmurent à la vue du bien et du beau, qui les gênent souvent : le chien en grognera-t-il à leur exemple?... Mais hélas! avec les meilleures dispositions, je me sens déjà moins pur et moins satisfait. Pourquoi donc faut-il que le fleuve tarisse sitôt, et nous laisse en proie à une soif dévorante? Que de fois j'en ai fait la triste expérience! Néanmoins, cette misère a sa compensation ; nous apprenons enfin à évaluer à son juste prix ce qui dépasse les limites resserrées de la terre, nous aspirons à une révélation, révélation qui ne brille nulle part d'un éclat plus pur et plus digne de la majesté de Dieu que dans le livre du Nouveau Testament. Il me prend envie d'ouvrir le texte grec, et, m'abandonnant une fois à toute la candeur de mes sentiments, de traduire le saint original dans ma chère langue maternelle.
(// ouvre un volume et se prépare à écrire.) Il est écrit : Au commencement était la Parole. Me
TR.\(il-:i)I E. 5<;
voici déjà arrêté! Qiii viendra à mon aide? Il m'est tellement impossible de comprendre la valeur de ce mot, la parole \ Je dois le traduire autrement, si l'Esprit daigne m'éclairer. Il est écrit : Au coiiiiiiciiù'iiiciit était Vlntelligcuce. Voyons, pesons bien cette première ligne ; que notre plume ne se hâte pas trop : est-ce bien Vinldligeucc qui crée et conserve tout? Il devrait y avoir : Au comnieuccmciit était la Force. Cependant, même en écrivant ceci, quelque chose me dit que je n'y suis pas encore.... L'Esprit m'éclaire ! je vois maintenant ce qu'il faut, et j'écris avec confiance : Au conunencement était V Activité.
Si je partage la chambre avec toi, barbet, au nom du ciel, cesse d'aboyer, cesse de hurler! Il n'est pas possible d'endurer auprès de soi un compagnon aussi bruyant; l'un de nous deux doit nécessairement quitter la chambre. C'est à regret que je viole les lois de l'hospitalité : la porte est ouverte, tu as la clef des champs.... Mais que vois-je? cela tient du prodige. Est-ce illusion? est-ce réalité? Comme mon barbet grandit et se gonfle! Il se soulève avec effort : ce n'est plus là la figure d'un chien. Qiiel spectre ai-je traîné chez moi? Le voici devenu un hippopotame , ses yeux lancent des éclairs, il ouvre une gueule armée. Oh! tu ne m'écliappcras pas! Pour une pareille engeance de Démons, la Clef de Salomon est ce qui convient.
6o FAUST.
Esprits au dehors.
Un de nous au piège est pris.
N'entrez point, restez, Esprits!
Vieux lynx de race infernale.
Il s'est pris dans cette salle, Comme au piège une souris.
Restez, restez.... Mais silence!
Sur nos brillants ailerons Balançons-nous en cadence, Formons, formons notre danse; Et nous le dégagerons.
Voulez-vous qu'il sorte,
Au seuil de la porte Ne le laissez point s'asseoir :
Formez-vous en essaim noir, Volez autour de la porte ; Oui, volons à son secours.
Car il nous aima toujours.
Premièrement, pour aborder le monstre, prononçons la conjuration des quatre Esprits : « Que la Salamandre s'allume! que l'Ondine se replie! que le Sylphe s'évanouisse ! que le Lutin travaille ! »
Qui ne connaîtrait point les éléments, leur force et leurs propriétés, n'aurait aucun pouvoir sur les Es^^rits.
(c Vole en flamme légère, Salamandre ! coule en vagues bruyantes, Ondine! brille en météore éblouissant, Sylphe ! assiste-moi dans ma demeure, Incube! Incube, avance à ton tour et ferme la marche ! «
Le monstre ne recèle aucun de ces quatre I-^prits.
TRAGEDIE. 6i
Il reste immobile et me grince les dents; je ne -lui ai fait encore aucun mal. Patience! je vais mettre en oeuvre contre toi des charmes plus puissants.
Mon ami, es-tu un échappé de l'enfer? Regarde donc ce signe : devant lui s'inclinent les noires phalanges.
Le voilà qui s'enfle ! Ses crins se hérissent.
Être maudit, peux-tu l'envisager, l'incréé, l'inexprimable, celui que tous les cieux adorent, et que le crime a transpercé? Il se gonfle de plus en plus, jusqu'à paraître un élépliant ; relégué derrière le poêle, il remplit tout l'espace à lui seul. On dirait qu'il va fondre en vapeur. Ne monte pas jusqu'au plafond! Viens te coucher aux pieds de ton maître. Tu vois que mes menaces ne sont pas vaines : obéis, ou je roussis ton poil avec le feu sacré ! N'attends pas la Triple lumière, n'attends pas le plus puissant de mes charmes !
{Pendant que le brouillard se dissipe, Méphistophélès s'avance de derrière le toéle, sous Vhahit d'un étudiant ambulant.)
MÉPHISTOPHÉLÈS
Pourquoi tout ce vacarme? Que demande Monsieur? Qu'y a-t-il pour son service?
C'était donc là ce que cacliait le barbet ? Un étudiant ambulant? L'aventure est risible.
MÉPIlISTOl'llHLÈS.
Salut au savant docteur! Vous m'avez fait rucienient suer.
Comment te nommes-tu ?
MÉPHISTOPHÉLÈS
La question me paraît de peu d'importance pour quelqu'un qui méprise si fort les mots, qui ne s'arrête jamais à l'apparence, et qui regarde surtout au fond des êtres.
C'est que vous autres Messieurs, vous portez ordinairement des noms qui peignent assez bien votre nature : c'est ou Béelzébuth, ou malin Esprit, ou menteur, qu'on vous appelle. Hé biea, qui donc es-tu?
MÉPHISTOrilÉLÈS.
Une partie de cette puissance qui veut toujours le mal et fait toujours le bien.
Que signifie cette énigme?
Mkphistophhi.hs.
Je suis l'Fsprit qui toujours nie et cela avec
TRACiltDIE. 63
raison, car tout ce qui existe mérite d'être anéanti, et il vaudrait beaucoup mieux que rien n'existât. Ainsi, tout ce que vous appelez péché, destruction, en un mot le mal, c'est mon élément.
Tu te dis une partie, et pourtant te voilà devant moi en entier.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je te dis Thumble vérité. Si Thomme, ce petit monde d'extravagances, s'imagine qu'il û\k un tout à lui seul, moi, je ne suis qu'une partie de cette partie, qui était tout au commencement, une partie des ténèbres qui enfcintèrent la lumière, l'orgueilleuse lumière qui dispute maintenant le rang et l'espace à son antique mère, la nuit ; sans y réussir toutefois, étant de partout repoussé^ et, malgré qu'elle en ait, contrainte de ramper à la surface des corps. Elle jaillit des corps, elle fait leur beauté : eh bien, un corps l'arrête invinciblement dans sa course. J'ai donc bonne espérance que cela ne durera pas longtemps, et qu'au moyen des corps elle finira par être anéantie.
Je connais à présent tes dignes fonctions ! Tu ne peux rien anéantir en masse, et te rabats sur les détails.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Et il faut avouer que jusqu'ici il n'y a pas grand ouvrage de fait. Ce qui s'oppose au rien, le réel, ce lourd monde, quelques peines que je me sois données, je n'ai pu l'entamer d'aucun côté. Flots, tempêtes, bouleversements, incendies, rien n'y fait; la terre et la mer rentrent toujours dans l'ordre! Et cette damnée semence, principe des animaux et des hommes, pas moyen d'avoir prise sur elle! Combien n'en ai-je pas détruit! et toujours il circule un sang jeune et nouveau ! Il y a de quoi devenir fou ! De l'air, de l'eau, ainsi que de la terre, s'élancent mille germes, dans le sec, dans l'humide, dans le froid, dans le chaud!... Enfin, si je ne m'étais pas réservé la flamme, je n'aurais rien pour moi,
Ainsi donc, à l'éternel flux des êtres, au pouvoir bienfaisant qui toujours crée, tu opposes la main glacée du Démon ; et tu te raidis en vain contre lui dans ta malice. Va tenter une autre entreprise, ô bizarre enfant du chaos !
Ml'îPHISTOPIIKLlîS.
Oui, mais nous en causerons plus à fond la prochaine fois. Oserais-je, pour cette fois, me retirer?
Je ne vois pas trop pourquoi tu me le demandes.
Maintenant que je sais qui tu es, entre et sors par où tu voudras : voici la fenêtre, voici la porte, ou même la cheminée, si tu l'aimes mieux.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je dois l'avouer, il y a un petit empêchement à ce que je sorte : ce pied de sorcière, sur votre seuil....
Le Pciitagrammc te tourmente? Puisque ce signe t'est contraire, explique-moi donc, fils de l'enfer, comment tu as pu entrer ici. Comment se fait-il qu'un Esprit tel que toi se soit ainsi laissé prendre?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Rcmarque-le bien : il n'est pas posé comme il faut ; l'angle qui regarde la rue est, tu le vois, un peu ouvert.
Le cas est singulièrement heureux ! De cette manière donc, tu te trouves mon prisonnier? Je suis bien servi par le hasard.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Le barbet ne remarqua rien, lorsqu'il sauta dans la chambre; mais la chose a changé de face, et à présent le Diable ne peut plus sortir de la maison.
Pourquoi ne passes-tu pas par la fenêtre?
MÉPHISTOPHÉLÈS
C'est une loi des Diables et des revenants que, par où ils sont entrés, par Là ils doivent sortir. A cette condition nous avons notre liberté; autrement, nous sommes esclaves.
L'enfer même a ses lois ! Je suis bien aise de le savoir. Dans ce cas, Messieurs, on pourrait donc, en sécurité, faire un pacte avec vous?
MÉPHISTOPHÉLÈS
Ce qu'on te promettrait, tu en aurais la pleine jouissance, et l'on ne t'en rognerait pas la moindre parcelle.... Mais ce n'est pas une petite affaire; nous la conclurons à la première entrevue que nous aurons ensemble. Maintenant je te prie, je te supplie de me laisser partir.
Reste encore un instant, pour me dire la bonne aventure.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Délivre-moi, te dis-je, oh ! délivre-moi ! Je reviendrai bientôt, et alors tu pourras me demander tout ce que tu \oudras.
Je ne t'ai point tendu de piège, mais tu as donné de toi-même dans le panneau. Bien fou qui se dessaisit du Diable quand il le tient! Il ne le ressaisira pas de sitôt.
MÉPHISTOPHKLÈS.
Eh bien, si bon te semble, je suis prêt à te faire ici compagnie, mais à la charge d'employer toutes les ressources de mon art pour te rendre agréable le temps que nous passerons ensemble.
Volontiers! Libre à toi d'exercer ton art, pourvu qu'il soit divertissant.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Tu vas, mon ami, dans ce peu d'heures, prendre plus de plaisir que durant les uniformes jours d'une année entière. Ce que chantent mes aimables Esprits, les belles images qu'ils apportent avec eux, ne sont pas un vain prestige. Il y en aura même pour ton odorat, il y en aura pour ton palais, il y en aura même pour ton cœur. Pas n'est besoin de préparatifs, nous sommes réunis. Commence/!
Esprits.
Arceaux gothiques, Voûtes antiques,
Sombres portiques, Disparaissez!
Laissez, laissez Le soleil luire Et nous sourire Avec amour!...
Devant le jour La nuit s'écoule ; Brillant et pur Le ciel déroule Ses plis d'azur; Des feux sans nombre Sillonnent l'ombre; De sa prison La jeune Aurore, Timide encore, S'échappe et dore Le frais gazon ; Un doux frisson Court dans les veines, Et le réveil Du lourd sommeil Brise les chaînes ; Les vêtements S'en vont flottants Par les rivafi-es, Par les bocaf,'-es, Où les amants A mille oraf,^es Livrent leurs sens.
Bourgeons naissants Heureux bocages !
Aux pampres noirs Les raisins pendent, Puis, seuls, se rendent Sous les pressoirs Qui les attendent;
En longs ruisseaux, De leurs tonneaux Les vins descendent; Sur des tapis De fins rubis Leurs flots s'épandent, Et, vagabonds, Autour des monts En lacs s'étendent :
Lacs transparents, Miroirs errants, Où se répètent Les monts lointains, Où se reflètent Les cieux sereins.
La vague humide Chasse et poursuit Dans son réduit Le daim timide ; D'un vol rapide L'oiseau s'enfuit Vers d'autres plages, Vole aux nuages, Vole aux îlots, Qui sur les flots Tremblent, s'agitent.
Parés de Heurs, Là mille choeurs Aux chants s'excitent; De leurs accents Vifs et puissants L'accord entraîne, Ravit les sens ; De chœurs dansants La rive est pleine :
Aux rocs déserts Les uns s'avancent; D'autres s'ckincent
FAl'ST.
Au sein des mers, Et se balancent Sur leurs flots verts.
Tous pour la vie, Tous pour jouir, Dans la folie.
Du court plaisir De cette vie.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Il dort. C'est assez, gentils Esprits; aimables enlants de l'air, vous l'avez très bien assoupi par vos enchantements : je vous suis obligé de ce concert.... Non, tu n'es pas encore homme à retenir le Diable malgré lui!... Maintenant faites vohiger autour de lui d'agréables songes, plongez-le dans une mer d'illusions. Moi, pour rompre le charme de ce seuil, j'ai besoin d'une dent de rat.... Ah ! je n'aurai pas longtemps à conjurer ; en voici un qui trotte de ce côté, il m'entendra bientôt.
Le maître des rats et des souris, des mouches, des grenouilles, des punaises et des poux, t'enjoint de mordre le seuil de cette porte, à l'endroit où il est frotté d'huile. Bon, le voici déjà qui sautille vers la porte. Allons, allons, à l'ouvrage! La pointe qui m'a repoussé est tout au bord. Là, encore un coup de dent!... Voici qui est fait. A présent, mon cher Faust, rêve tout ce que tu voudras; jusqu'au rev(jir !
Faust, s'éveilîant.
Suis-je encore une fois trompé? La foule des Esprits a-t-elle disparu? Quoi! cette visite du Diable serait un songe!... Et ce barbet qui a sauté
après moi