‹ FaustChapitre 42 sur 66 · CABINET D'ETUDE · texte numérisé non relu

CABINET D'ETUDE

N frappe!... Entrez.... Qui vient m'importuner

ON irapj encor

encore?

MÉPHISTOPHÉLÈS, en dehors.

C'est moi.

Entrez.

MÉPHISTOPHÉLÈS, de même.

Il faut que tu le dises trois fois.

Entrez donc!

MÉPHISTOPHÉLÈS, ouvratit.

Bien, je suis content de toi ; nous allons, je l'espùre, signer la paix. Pour dissiper tes vapeurs, me voici en jeune gentilhomme, dans des habits

écarlates galonnés d"or, le petit manteau de satin sur les épaules, la plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté, et, sans périphrases, je te conseille d'en faire autant, si tu veux secouer une bonne fois les chaînes qui t'accablent et, libre enfin, éprouver ce que c'est que la vie.

Sous quelque habit que ce soit, la vie pour moi sera toujours pénible, le monde toujours vide et sans charmes. Je suis trop vieux pour m'amuser, trop jeune pour être sans désirs. Que peut m'offrir ce monde?... « Renonce, il le faut! il le faut, renonce ! » Voilà l'étemel refrain qui fatigue les oreilles de l'homme; voilà ce que, d'un bout de la vie à l'autre, un mauvais génie lui répète à chaque heure d'une voix cassée. Ce n'est qu'avec effroi que je contemple l'aurore à mon réveil : je pleure avec amertume en voyant poindre ce jour, qui dans sa carrière n'accomplira pas un de mes souhaits, pas un seul ; ce jour qui étouffe jusqu'au pressentiment de la plus mince de mes jouissances; ce jour, dont les contrariétés sans nombre doivent bientôt glacer l'inspiration qui m'échauffe et qui remue mes entrailles.... Puis il faut, lorsque la nuit tombe, il faut m'étendi;e, solitaire et désolé, sur un lit où le repos ne me visitera point, où des rêves horribles viendront agiter mon sommeil. Le Dieu qui habite en mon sein peut bien ébranler mes

libres secrètes ; mais, quoiqu'il règne sur toutes mes forces, il ne saurait leur donner l'impulsion qui les ferait agir au dehors. C'est pourquoi l'existence me pèse ; c'est pourquoi je souhaite la mort, ^ et j'ai la vie en horreur.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ht cependant la mort n'est jamais un hôte très bien venu.

O heureux celui dont, au milieu de l'éclat d'une victoire, elle vient ceindre les tempes d'un laurier sanglant! Heureux celui qu'après l'ivresse d'une danse échevelée elle endort dans les bras d'une jeune fille ! Oh ! que ne suis-je tombé, consumé par la flamme du grand Esprit! Que ne me suis-je abîmé dans ses profondeurs!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ht cependant, cette nuit même, quelqu'un n'a pas osé avaler certaine liqueur brune....

11 paraît que l'espionnage est ton occupation favorite.

MÉPHISJ'OPHÉLÉS.

Je n'ai pas la touto-science, mais j'en sais passaolement lon^^.

Eh bien! puisque les sons trop connus d'une pieuse mélodie m'ont tiré de l'obscur dédale où j'errais, et, réveillant en moi les sentiments éteints de mes jeunes années, ont offert à mes yeux abusés l'image de temps heureux qui ne sont plus, je maudis tout ce qui environne Tàme de prestiges enivrants, et tout ce que, dans nos demeures d'exil, l'illusion nous dérobe sous les voiles brillants du mensonge ! Soit maudite d'avance la haute opinion que l'esprit se fait de lui-même ! Maudites soient encore les visions chimériques dont nos sens sont assaillis sans relâche ! Maudit soit ce que nos rêves nous montrent de plus séduisant, fintôme de gloire, fantôme de renommée ! Maudites soient toutes les choses dont la possession nous flatte, femme ou enfant, esclave ou charrue ! Maudit soit Mammon, quand, nous éblouissant de ses trésors, il nous pousse à des entreprises hardies, ou quand, pour d'oisives jouissances, il enfle nos oreillers d'une plume voluptueuse! Maudit soit le jus balsamique de la treille ! Maudits soient l'amour et ses plus doux épanchements ! Maudite soit l'espérance, maudite la foi, et maudite avant tout la patience!

Chœur d'esprits invisibles.

Ah! ah!

Tu l'as renverse, Le beau, l'heureux monde!

Par ton souffle immonde

Il est effacé :

Il s'est éclipsé, Le beau, l'heureux monde, Un demi-dieu l'a renversé !

Tous les débris de sa beauté passée.

Dans le néant nous les précipitons,

Et nous pleurons Cette beauté pour jamais effacée;

Nous la pleurons !

O le plus grand des enfants de la terre, Ce monde heureux construis-le de nouveau; Relève-le de sa poussière, Plus heureux encore et plus beau.

Oui, dans ton cœur bâtis un nouveau monde, Recommence de nouveaux jours :

Que sur nous ton espoir se fonde, Nous t'accorderons nos secours ; Sur toi, sur tes travaux, sans cesse Nous veillerons.

Et chanterons, Pour alléger le poids de ta tristesse.

MÉPIIISTOPHHLKS.

Ce sont là les plus jeunes d'entre mes Esprits. Entends-tu comme, avec une sagesse profonde, ils te conseillent de chercher les plaisirs et de te jeter dans le tourbillon de la vie? Ils voudraient te plonger dans le vaste monde, t'arracher à cette solitude où les sens s'émoussent, oia se figent les sucs dont l'âme se nourrit. Cesse donc de jouer avec cette tristesse maudite, qui s'acharne sur toi comme un vautour et dévore ton existence. Il n'est si mauvaise compagnie qui ne te fît sentir au moins que tu es un homme parmi des hommes; et l'on n'est

point dans l'intention de te mêler à la canaille. Ce n'est pas non plus que je sois un seigneur des plus huppés; mais si tu veux prendre avec moi ta course à travers la vie, je consens à t'appartenir sur-le-champ, je suis ton compagnon; et, pour peu que cela te convienne, je me fais même ton valet, je me fais ton esclave.

Mais que dois-je te promettre en retour?

MÉrHISTOPIlÉLÈS.

Oh ! tu auras le temps d'y penser.

Non, non; le Diable est un égoïste, et ce n'est pas ordinairement pour l'amour de Dieu qu'il rend service à autrui. Énonce la condition nettement; il y a péril à loger un tel serviteur.

MÉPHISTOrHÉLÈS.

Je me dévouerai ici à ton service et courrai sans fin ni cesse au moindre signe de ta volonté; mais, quand nous nous retrouverons là-has, tu me rendras la pareille.

Je m'embarrasse peu de ce qui se fait là-bas. Commence par mettre en pièces ce monde-ci, et

vienne l'autre ensuite! De cette terre naissent mes plaisirs, et ce soleil éclaire mes souffrances; si je dois une fois m'en séparer, alors advienne que pourra. Peu m'importe que dans la vie à venir l'on aime et l'on haïsse, et qu'il y ait aussi dans ces sphères un dessus et un dessous : je n'en veux pas entendre parler.

Avec ces dispositions, tu peux risquer la chose. Engage-toi, et mon art te fait passer dans l'ivresse du plaisir des jours délicieux; je te donne ce qu'aucun homme n'a entrevu jusqu'à présent.

Ht que veux-tu me donner, pauvre Diable? L'esprit d'un homme, en ses élans sublimes, fut -il jamais à la portée d'un de tes pareils?... Dis, qu'as-tu à m'offrir? des aliments, qui ne rassasient pas; de l'or, qui s'écoule des mains comme le vifargent; des jeux, où l'on ne gagne jamais; des jeunes filles, qui, jusque dans les bras de leur amant, en appellent un autre de l'œil ; l'honneur, déité brillante, qui s'évanouit comme un météore. Montre-moi un fruit qui ne tombe pas avant d'être mûr, et des arbres qui reverdissent tous les jours!

MïiPIIISTOI'Ml'-LKS.

Une semblable commission ne m'effraye pas; j'ai

de tels trésors à ton service. Certes, mon bon ami, le temps approche où nous pourrons faire la vie en toute sécurité.

Paust.

Si jamais il m'arrive de me reposer avec satisfaction sur un lit de paresse, qu'à l'instant je sois anéanti! Si jamais il m'arrive de prendre tes séductions mensongères pour la réalité du bonheur et de m'oublicr moi-même au sein des jouissances, que ce jour soit le dernier de ma vie ! Je te propose le défi.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tope!

Voici ma main. Si jamais je dis au moment qui passe : « Suspends ton vol, tu es si beau ! » alors tu peux me charger de chaînes, alors je consens à m'engloutir dans l'abimc, alors la cloche des morts peut sonner, alors tu es affranchi de ton service.... Que l'aiguille s'arrête, que le cadran tombe en poussière, qu'il n'y ait plus de temps pour moi !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Songes-y bien, nous ne l'oublierons pas.

Tu en as le droit incontestable, je ne me suis

8o FAUST.

pas engagé témérairement. Aussi bien, puisque je dois être esclave, que m'importe le nom de mon maître? Joug pour joug, autant vaut le tien.

MÉPIIISTOPHÉLÈS.

Je remplirai donc dès aujourd'hui mes fonctions de valet à la table de mon docteur. Un mot seulement : comme on ne sait qui vit ni qui meurt, tu voudras bien me remettre une couple de lignes.

Quoi! pédant, tu demandes un écrit! Ne connais-tu donc pas l'homme encore? Ne connais-tu pas le prix de sa parole? N'est-ce point assez que la mienne ait irrévocablement disposé de mes jours? Le monde n'est-il pas dans un flux perpétuel? Et quelques mots d'écrit m'obligeraient davantage!... C'est pourtant à une pareille chimère que notre âme se laisse entraîner; qui oserait s'en affranchir? Heureux celui qui garde fidèlement sa parole en son cœur! nul sacrifice ne lui coûte. Mais un parchemin écrit et scellé est un fantôme qui épouvante tout le monde ; un serment n'a de valeur qu'autant que la plume l'a tracé, et l'on mène la foule avec un peu de cire et quatre doigts de \ peau.... Que veux-tu de moi, malin Esprit? marbre, airain, parchemin, papier? Dois-je écrire avec un style, un burin, une plume? Je t'en laisse le choix.

TRAGÉDIE. 8i

MÉPHISTOPHÉLÈS

A quel propos cet emportement, ce torrent d'éloquence? Il suffit d'une petite feuille de quoi que ce soit ; et tu auras soin, pour signer ton nom, de te tirer une goutte de sang.

Si cela te fait grand plaisir, on peut jouer cette comédie.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le sang est un suc tout particulif.

N'aie pas peur que je viole ce traité. L'accomplissement de ce que je promettrai t'est garanti par les efforts de ma vie entière. Je me suis trop enflé; force est maintenant que je crève, ou que je t'appartienne. Le grand Esprit m'a repoussé avec dédain, la nature s'est fermée devant moi, le fil de ma pensée a été rompu, je suis dégoûté de toute science.... Ouvre donc les abîmes de ma sensualité, et que les ardentes passions qui y fermentent s'assouvissent ! Que, sous le voile impénétrable de tes enchantements, ils préparent leurs miracles ! Que je me précipite en aveugle, à travers le fracas des siècles, sur les vagues mobiles du destin, et qu'en moi la douleur et le plaisir, le bonheur et l'infortune, se succèdent l'un à l'autre comme il

plaira au hasard. Il n'est qu'une loi fixe, celle qui contraint l'homme à s'occuper sans relâche.

MÉPHISTOPHÉLÈS

On ne vous assigne aucune limite, aucun but ne vous est proposé. Goûtez un peu de tout, attrapez au vol ce que vous pourrez, arrangez-vous de ce qui vous amusera. Allons, point de faiblesse; aitachez-vous à moi.

Tu ne comprends donc pas? il ne s'agit point ici de plaisir. Je me voue au vertige, à l'amère volupté d'aimer et de haïr tout ensemble, de me baigner dans mes larmes comme dans une source fortifiante. Mon cœur, guéri de la fièvre du savoir, ne doit plus désormais se fermer à aucune sorte de sen^ation; tout ce qui est départi à l'humanité, je veux l'éprouver dans le plus intime de mon être; bien et mal, joies et douleurs, je veux descendre dans tous les bas-fonds, monter à toutes les cimes, accumuler dans mon sein tout ce qui est humain ; je veux, élargissant ainsi ma nature, confondre ma propre existence dans celle de riuimanité, pour échouer avec elle sur le même écueil.

Mi-rnisToriiiaHS.

Je te proteste (et tu peux m'en croire, moi qui ai passé plusieurs milliers d'années à mâcher un

TRAGÉDIP:. 83

aliment si dur), je te proteste que, depuis le berceau jusqu'à la bière, l'homme ne saurait digérer ce vieux levain. Crois-en l'un de nous, l'univers n'est fait que pour un Dieu. Il s'y contemple dans l'éclat d'une éternelle lumière ; nous, il nous a créés pour les ténèbres; et pour vous, ce qui vous convient, c'est la succession du jour et de la nuit.

Faust. y^

Mais je le veux !

Ml-PIIISTOPHÉLÈS.

A la bonne heure ! Pourtant un point m'embarrasse : le temps est court, l'art est long; et j'imagine que vous feriez bien d'écouter un bon avis. Associez-vous avec un poète; laissez-le se livrer ^ aux écarts de son imagination, et entasser sur votre tête tout ce qu'il y a ici-bas de nobles qualités et de sentiments honorables, le courage du lion et la vitesse du cerf, le sang bouillant de l'Italien et la persévérance de l'homme du Nord ; qu'il trouve le secret d'allier en vous la grandeur d'âme à l'astuce, et de vous douer au déclin de l'âge des passions brûlantes de la jeunesse : j'aurais plaisir à connaître un pareil original, je l'appellerais maître Micro- — cosme.

Et que suis-jc donc, s'il ne m'est pas possible • •

d'atteindre à cette couronne de Thumanité, objet continuel de tous mes désirs?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu es, après tout... ce que tu es. Mets sur ta tête une perruque où les boucles flottent par millions, chausse tes pieds de brodequins hauts d'une coudée; tu n'en resteras pas moins ce que tu es.

Je le sens bien, vainement me suis-je approprié tous les trésors de l'esprit humain ; au bout de mes longs travaux, nulle énergie nouvelle ne s'est manifestée au dedans de moi, je n'ai pas grandi de l'épaisseur d'un cheveu, je ne suis pas plus près de l'infini.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mon bon monsieur, vous vo}ez les choses précisément comme tout le monde les voit. Il faut vous y prendre un peu mieux avant que les plaisirs de la vie vous échappent. Que diantre! tes mains et tes pieds, ta tête et ton c, sont bien à toi; mais tout ce que je fitis servir à ma jouissance, est-ce que cela est moins à moi? Si l'on met dans mon écurie six chevaux, leurs forces ne seront-elles pas les miennes? Je les monte, et me voilà comme si j'avais vingt-quatre jambes. Courage donc; plus de vaincs rêveries, et en route avec moi dans ce

TRAGÉDIE. 8b

monde! En vérité, je te le dis, un liommc qui spécule est comme un animal qu'un Esprit malin ferait tournoyer sur d'arides bruyères, tandis qu'à quelques pas de lui s'étendraient de beaux pâturages verdoyants.

Par où commençons-nous?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Nous partons à l'instant mC-mc. Qu'est-ce que ce cabinet, sinon un lieu de torture? Et peut-on appeler vivre, de s'ennuyer soi et les marmots qu'on instruit? Laisse un pareil métier à ton voisin Richepanse! Pourquoi te tourmenter à battre la paille? Le meilleur de ce que tu peux savoir, tu n'oserais le dire à tes élèves.... Ah! j'en entends un marcher dans l'allée.

Il ne m'est pas possible de le recevoir.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le pauvre garçon attend depuis longtemps; on ne saurait en conscience le renvoyer comme il est venu. Donne-moi ta robe et ton bonnet, ce costume me siéra merveilleusement. {Il s'habille.) Tu peux te fier à mon savoir-faire; je ne demande qu'un petit quart d'heure. Pendant ce temps-là, fais tes apprêts pour notre agréable voy.ige. (Faust sort.)

MÉPHiSTOFHÉLÈs, daiis la loiioue rohe de Faust.

Oui, oui, méprise bien la raison et la science, suprême force de l'homme, laisse-toi prendre aux séductions enchanteresses de l'Esprit de mensonge ; tu es à moi sans conditions. Le sort lui a donné une âme indomptable, qui ne recule jamais, et dont l'élan précipité franchit d'un bond les joies de la terre. Je vais le traîner sans pitié dans les arides déserts de la vie, je ne lui ferai pas grâce d'une seule platitude : il se débattra, il se roidira, il voudra se cramponner à moi; pour son supplice, il y aura des mets délicats et des boissons rafraîchissantes, qui se balanceront devant ses lèvres avides sans les toucher jamais ; il criera merci, mais en vain. Et, quand même il ne se serait pas donné au Diable, son âme n'en périrait pas moins.

(Entre Un Écolier.)

L'Ecolier.

Je ne suis en ces lieux que depuis peu de temps; et, plein de soumission, je m'empresse de venir parler et me recommander à un homme dont le nom n'est prononcé qu'avec respect par tout le monde.

MÉPHISTOniÉLÈS.

Vcjtre ci\ililé me rend confus! vous voyez en moi un homme comme bien d'autres. Avcz-vous déjà fait des études?

L'ÉcOLIIiR.

Je vous en prie, chargez-vous de moi. J'arrive avec ia meilleure volonté du monde, un peu d'argent et une bonne santé. C'est avec peine que ma mère a consenti à mon éloignement, et je voudrais au moins en profiter pour apprendre quelque chose d'utile.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Vous êtes justement au bon endroit.

L'Écolier.

Eh bien, je voudrais déjà m'en retourner. Entre ces murs, dans ces salles, je ne me plais pas le moins du monde ; c'est un espace si étranglé ! On n'y voit rien de vert, pas un seul petit arbre.... Et quand je suis sur ces bancs, je perds la faculté d'entendre, de voir et de penser.

Ml-PHISTOPHÉLÈS.

Tout dépend de l'habitude : c'est ainsi qu'un enfant répugne d'abord à prendre le sein de sa mère, puis finit par trouver excellent le lait qu'il contient. Il en sera de même du lait de la sagesse, vous mettrez tous les jours plus d'ardeur à vous en nourrir.

L'Écolier.

Vous me rendez la vie. Mais dites-moi comment il faut m'y prendre.

MÛPHISTOPHHLÈS.

Expliquez-vous, avant d'aller plus loin, sur la faculté que vous choisissez.

L'Écolier.

Je voudrais devenir aussi savant que possible; j'aimerais tant à comprendre tout ce qu'il y a sur la terre et dans le ciel, la science et la nature !

MÉPHISTOPHHLÈS.

Vous êtes sur la bonne voie, mais prenez garde de vous laisser distraire.

L'Écolier.

J'y suis corps et âme. Cependant j'avoue que je voudrais me ménager un peu de liberté et de bon temps aux jours de fête durant l'été.

Mlphistophhlùs.

Profitez du temps, il passe si vite! D'ailleurs, avec de l'ordre, vous apprendrez à en gagner beaucoup. Mon clier ami, je vous conseille d'abord pour cela le cours de logique. Là, on vous dressera l'esprit comme il Huit, on vous le chaussera de bottes espagnoles bien lourdes, pour qu'il suive en esclave le droit chemin de la pensée, et n'aille point, comme un feu follet, se promener en zigzag dans les espaces imaginaires. Puis on passera des journées à vous apprendre que, pour les opéra-

tions les plus simples, pour des opérations qui ne vous ont jamais demandé qu'un clin d'œil, comme de boire et de manger, un, deux, trois, est indispensable. Et effectivement, la fabrique des pensées ressemble tout à fait à un métier de tisserand, où une impulsion du pied suffit pour ébranler un millier de fils, où la navette va et revient sans cesse, où les fils s'entre-croisent inaperçus, où mille liens se forment d'un seul coup. Le philosophe, lui, monte en chaire, et vous démontre que le premier doit être cela, le second cela, et partant le troisième et le quatrième cela : et que, sans le premier et le second, le troisième et le quatrième n'existeraient pas. Ce raisonnement est familier aux étudiants de tous les pays, mais pas un d'eux n'est devenu tisserand. Veut-on reconnaître et décrire quelque chose de vivant, on commence par chasser le souffle vital : alors on a bien entre les mains tous les matériaux; mais, hélas! il n'y manque que le lien spirituel. La chimie l'appelle enchciresin iiatuvce, sans savoir à quel point elle se moque d'elle-même.

L'Écolier.

Je ne vous comprends pas entièrement.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Vous serez bientôt au fait; cela ira beaucoup mieux quand vous aurez appris à tout résumer et classer convenablement.

L'Écolier.

Je suis si abasourdi de tout ce que vous venez de dire, qu'il me semble que j'ai une roue de moulin dans la tête.

Et puis il faut, sur toutes choses, vous adonner à la métaphysique. Mettez le plus grand soin à cette étude, scrutez profondément ce qui ne cadre point avec le cerveau de l'homme ; et que la chose s'y trouve ou ne s'y trouve pas, faites toujours en sorte d'avoir à votre service un mot pompeux. Mais commencez par vous prescrire, pour ce premier semestre, une règle invariable. Vous avez par jour cinq heures de leçons : ne manquez pas de vous rendre dans la salle des cours au coup de la cloche, et n'y allez jamais qu'après vous être bien préparé, après avoir bien étudié les paragraphes, afin d'être d'autant plus à même de voir qu'il ne s'y dit rien qui ne soit dans le livre. Et néanmoins ne laissez pas d'écrire, comme si le Saint-Esprit lui-même vous dictait.

L'Écolier.

Vous n'aurez pas besoin de me le répéter deux fois! Je sais par expérience combien cette métliode est utile : car enfin, quand on rentre chez soi avec du noir sur du blanc, on tient déjà quelque chose.

TRAGÉDIE. f

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mais clioisisscz-moi donc une fixi/.tél

L'ÉCOLTER.

La jurisprudence me répugne.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je ne puis trop vous en blâmer, lorsque je n-flcchis à Tobjet de cette science. On y voit se succéder les lois politiques et les droits civils, comme une maladie héréditaire; ils passent de génération en génération, ils glissent sans bruit d'un lieu à un autre, et par eux la raison devient folie, le bienfait se change en fléau. Tu descends de tes aïeux? malheur à toi ! Car, hélas! des droits qui sont nés avec nous, il n'en est jamais question.

L'Écolier.

Vous avez encore augmenté ma répugnance. Oh ! quel bonheur d'être instruit par vous ! J'aurais presque envie d'étudier la théologie.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je désirerais ne point vous égarer; or, dans ce qui regarde cette science, il est si difficile d'éviter la fausse route, le poison qui s'y cache est tellement subtil, et l'on a tant de peine à le distinguer du remède! Là encore, ce que vous avez de mieux à faire, si vous suivez les leçons de quelqu'un,

c'est de jurer sur la parole du maître. Au total... tenez-vous-en aux mots; vous êtes sûr alors d'entrer, par la grande porte, dans le temple de la certitude.

L'Écolier.

Dans un mot, il doit pourtant toujours y avoir une idée.

MÉPHISTOPHÉLHS.

Sans doute, mais il ne fout pas s'en trop inquiéter : car, lorsque l'idée manque, le mot vient à propos pour y suppléer. Avec des mots on discute fort bien, avec des mots on bcâtit un système, on peut sur des mots fonder une croyance; rien de positif comme un mot ; d'un mot on n'ôterait pas un iota.

L'Écolier.

Pardon si je me rends importun, mais il me reste une question à vous faire. Ne voulez-vous pas me dire aussi quelque chose de la médecine? Trois ans,, c'est bien peu de temps; et, bon Dieu! le champ est si vaste! Il suffirait d'un léger signe de la main pour me mettre ensuite en état de marcher seul.

Mi';iiiisTorHÉLLS, à part.

Je suis las du ton doctoral, reprenons notre rôle

de Diable. (Haut.) Rien de plus facile à saisir que l'esprit de la médecine : vous étudiez la nature et l'homme, pour finir par les laisser aller comme il plaît à Dieu. Il est superflu de courir après la science, chacun n'apprenant que ce qu'il peut apprendre ; mais celui qui sait mettre à profit l'occasion, c'est là l'habile homme. Vous êtes assez bien bâti, vous ne manquez pas non plus d'une certaine assurance ; or, dès l'instant que vous avez une bonne dose de confiance en vous-même, vous en inspirez nécessairement aux autres. Surtout, sachez conduire les femmes : c'est leur soupir continu, leur éternel bêlas, caché sous tant de simagrées, auquel il faut appliquer un traitement uniforme; et, pourvu que vous gardiez avec elles un décorum à demi décent, vous les aurez toutes dans votre manche. Un titre suffit pour les convaincre de la supériorité de votre art sur tous les autres arts; dès l'abord vous pourrez vous permettre avec elles mille choses, qu'un autre hasarderait à peine après plusieurs années d'assiduités. Ne manquez pas de leur tâter souvent le pouls; puis, en accompagnant votre geste d'un coup d'œil vif et pénétrant, parcourez de la main leur taille svelte, comme pour voir si les hanches sont bien soutenues.

L'Écolier.

Cela me plaît assez : c'est un conseil pratique.

Toute théorie est sèche, mon bon ami, et l'arbre de la vie est fleuri.

L'Écolier.

Je vous jure que je crois rêver. Oserai-je venir vous importuner encore une fois, pour vous entendre, avec votre éminente sagesse, traiter à fond toutes ces matières?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Ne doutez pas que je ne fasse pour vous tout ce qui dépendra de moi.

L'Écolier.

Je ne puis cependant me retirer sans vous avoir présenté mon album. M'accorderez-vous l'insigne faveur...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Très volontiers. (// écrit et lui rend Valhuvi.')

L'Écolier lit.

Eritis siciit Deus, scicntes hoiiiim et nialum.

{Il s'incline respectueusement et se retire.')

MÉPHISTOPHÉLÈS

Suis seulement cette vieille sentence de mon

cousin le serpent, et ta ressemblance divine, tu ne laisseras pas de la regretter un Jour, (Entre Faust.)

Eh bien! où allons-nous maintenant?

Mkphistophélès.

Où il te plaira. Nous verrons d'abord le petit monde, puis le grand. Quel plaisir, quelle utilité tu vas retirer de cette revue !

Mais, avec ma longue barbe, le savoir-vivre me manque entièrement. Cet essai ne me réussira point, je n'ai jamais su me tirer d'affaire dans le monde; en présence des autres je me sens si petit !... Je serai toujours embarrasse.

Méphistophélès.

Mon cher ami, tout cela s'acquiert. Un peu d'amour-propre, et tu sauras vivre.

Mais comment sortir de la maison ? Où prendre des chevaux, un carrosse, des domestiques?

MÉPHISTOPHl-Ll-S.

Tu vois ce manteau : nous n'avons qu'à l'étendre, il nous portera à travers les airs. Pour ce

hardi voyage, ne prends pas un gros bagage avec lOi. Un peu d'air inflammable, que je vais préparer, nous enlèvera de terre ; et, comme nous ne sommes pas très lourds nous irons vite. Je te fais mon compliment de ton nouveau genre de vie.

K<.i^, e^r^ ^<rs -eK/^ "«r\.-9<ry.'-e<.r\.'«.

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CAVI:AU D'AU ER bac h, a LEIPZIG

COMPAGNONS DE BOUTEILLE à table.

Frosch.

HÉ bien ! personne no rit? personne ne boit? Je vais vous apprendre, moi, à faire la moue ! Vous qui êtes tout feu ordinairement, vous voilà aujourd'hui comme de la paille mouillée.

Brander.

C'est ta faute, tu ne mets rien sur le tapis; pas une bêtise, pas une petite cochonnerie,

pROSCii, lui versant sur la tête un verre de vin. Tiens, les voici, l'une portant l'autre.

Brander.

Double cochon I

Frosch.

Vous Pavez voulu I

SlHREL.

A hi porte, les querelleurs! Allons, qu'on chante la ronde à plein gosier, qu'on boive et qu'on crie. Ho ! holà ! ho !

Altmayer.

Miséricorde, je suis perdu ! Vite, du coton ! Le maraud me perce les oreilles.

Siebel.

Quand la voûte résonne, on juge bien du timbre de la basse.

Frosch.

C'est exact. Hors d'ici qui se fâche ! A ! tara lara da!

Altmayer,

A ! tara lara da !

Froscii.

Les gosiers sont d'accord. (// chante.)

Le saint-empire des Romains,

Eh ! d'où vient donc qu'il dure encore ?

Brander.

Fi, la vilaine chanson ! une chanson politique ! la pitoyable chanson ! Rendez donc grâces ci Dieu, tous les matins, de n'avoir point à vous occuper de rFmpire romain. Pour moi, je m'estime souve-

rainement heureux de n'être ni empereur ni chancelier. Cependant, comme il ne faut pas se hùsser manquer de chef, nous allons élire un pape. Vous savez quelle qualité fait pencher la balance et place un homme sur le trône pontifical?

Frosch chante.

Çix, levez-vous, Monsieur le rossignol.

Et poliment saluez ma maîtresse.

Siebel.

Point de salut à ta maîtresse ! Je ne veux pas en entendre parler.

Frosch.

A ma maîtresse salut et baiser ! Tu ne m'en empêcheras pas. (// chante.)

Il est minuit. Dors-tu, ma belle?

Ouvre ta porte, il est minuit.

A ta porte ton amant gèle; Il est tard, ouvre-la sans bruit.

SlhBI-L.

Oui, oui, chante, chante bien ses louanges ! Tu ne seras pas le seul à rire; j'aurai aussi mon temps, moi : elle m'a trahi, elle te trahira de même. Qu'un lutin en devienne amoureux, il pourra s'amuser d'elle dans un carrefour ; un bouc, en revenant du Blocksbcrg, pourra galoper après elle et lui souhaiter en bêlant une bonne nuit.

'•^ets,

BiBLlOTHECA ))

Mais un brave garçon, un homme de la vraie pâte, comme nous, c'est trop bon pour une pareille créature. Tout le salut que je veux qu'on lui fasse, c'est de lui casser ses vitres !

Brandhr, frappant sur la table.

Attention, attention! tcoutcz-moi, et confessez, Messieurs, que je sais vivre : il y a ici des gens amoureux; or, d'après les usages, je dois, pour la bonne nuit, les régaler d'un joli plat de mon métier. Prêtez l'oreille, c'est une chanson de nouvelle fabrique, et entonnez avec moi le refrain de toute la force de vos poumons. (// chante.)

Un rat vivait, non d'abstinence, En une office, où le frater De tant de lard emplit sa panse, Qu'on l'eût pris pour le gros Luther.

Mais dans son trou la cuisinière Mit du poison, tant que dehors On vit sauter le pauvre hère Comme s'il eût l'amour au corps.

Chœuk, avec acclamation.

Comme s'il eût l'amour au corps,

Brander.

Par monts, par vaux, courant en nage, A tous les ruisseaux il buvait; Il ^-rattait, mordait, faisait rage :

La rage de rien ne servait.

Vingt fois il s'élança de terre, Et vingt fois, épuisé d'efforts,

r R A G li: D 1 E 101

Il se roula dans la poussière Comme s'il eût l'amour au corps

Chœur.

Comme s'il eût l'amour au corps.

Braxdhr.

Pour dernier tour, à la cuisine, Hors de lui, vite il se sauva, Prit le feu pour de la farine, Et piteusement y creva.

L'empoisonneuse à pleine gforge Se prit à rire, et sans remords :

« Ah ! dit-elle, quel feu de forge !

11 a parbleu l'amour au corps. »

Chœur.

Il a parbleu l'amour au corps.

Siebel.

Comme ils rient, ces imbéciles ! C'est en vérité un beau chef-d'œuvre que l'empoisonnement d'un pauvre rat !

Brakder.

Les rats sont donc dans tes bonnes grâces? Altmayer.

Oui, avec son gros ventre et sa tête pelée 1 Le malheur le rend compatissant, et dans ce rat crevé il voit son portrait au naturel.

{Entrent Faust d MÉPinsTorHKLf.s.) Faist. Il

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il faut avant tout que je t'introduise au milieu d'une troupe de bons vivants, afin que tu voies comme la vie est chose facile. Pour ces gens-ci, pas un jour qui ne soit une fête; avec peu d'esprit et beaucoup de laisser-aller, tous, dans le cercle étroit de leurs folies, pirouettent comme de jeunes chats qui jouent avec leur queue. Tant qu'ils n'ont pas mal à la tête et que l'aubergiste veut bien leur faire crédit, ils sont heureux et insouciants.

Brander.

Voici de frais débarqués, il est aisé de s'en apercevoir à leur mise extraordinaire. Je parierais qu'il n'y a pas une heure qu'ils sont en ville.

Frosch.

Effectivement, tu as raison. Parlez-moi de Leipzifr; c'est un petit Paris, qui vous forme son monde.

Siebel.

D'où penses-tu que viennent ces deux étrangers?

Frosch.

Luissc-moi faire; avec une rasade j'aurai satisfaction de ces drcMcs, et leur tirerai les vers du ne/, comme on enlève une dent de lait. Je les croirais de bonne maison, ils ont l'air mécontent et fier.

TU A Gît DIE. io3

Braxdi:r.

Moi, je parie que ce sont des charlatans.

Altmayer.

Peut-être.

Frosch.

Tais-toi, tais-toi, que je m'amuse à leurs dépens.

Mkphistophélès, â Faust.

Les bonnes gens n'éventeraient pas le Diable, quand il les tiendrait à la gorge.

Nous vous saluons. Messieurs.

Siebel.

Grand merci de la politesse. (^Bas, regardant de travers Mcphistùphélcs.) Qu'a donc ce drôle, pour marcher à cloche-pied ?

MÉl'HlSTOrHÉLÈS.

Nous serait-il permis de nous asseoir à votre table? A défaut d'un verre de bon vin, que l'on ne peut se procurer ici, votre société sera une récréation pour nous.

Alimayer.

Vous m'avez l'air d'un honnne furieusement blasé.

Frosch.

Vous êtes parti tard de Rippach? Avez-vous soupe ce soir avec M. Grosjean?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Nous ne nous sommes point arrêtés clicz lui aujourd'hui ; mais la dernière fois nous lui parlâmes. Il nous entretint longuement de ses cousins, et nous chargea de mille compliments pour chacun d'eux. (// s'incline vers Frosch d

Altmayer, bas.

Attrape! Il s'y entend.

Siebel.

C'est un fin matois !

Frosch.

Attends un peu, je le repincerai !

MÉPIIISTOPilÉLKS.

Si je ne me trompe, nous venons d'entendre un cliœur de voix exercées ? En effet, le chant doit résonner admirablement sous ces voûtes.

Fkosch.

Seriez-vous un virtuose, par iiasard?

TRAGltDIE. io5

MÉPIllSTOPHl'.LKS.

Oh ! non, mon talent est peu de chose ; mais j'ai de la bonne volonté.

Altmayer.

Chantez-nous une chanson.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mille, si vous voulez.

Siebel.

Mais un morceau tout battant neuf.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Justement nous revenons d'Espagne, le pays du vin et des chansons. (// chante.)

Advint que chez un prince Une puce logeait.

Frosch.

Écoutez bien! Une puce! Avez-vous entendu? Une puce est, à mon sens, un hôte fort incommode.

MÉPHISTOPHÉLÈS chatiU.

Advint que chez un prince Une puce logeait.

D'une faveur peu mince Le roi la protégeait.

io6 FAUST.

Son tailleur ordinaire Au gentil damoiseau Reçut un jour l'ordre de faire Une culotte, un habit, un manteau.

Brander.

Mais n'oubliez pas d'enjoindre au tailleur qu'il prenne la mesure très exactement, et que, pour peu qu'il tienne à sa tête, il se garde de laisser faire à la culotte le moindre pli.

MÉPHISTOPHÉLÈS

De velours et de soie Le voilà donc couvert; Tout fier il se déploie Dans son justaucorps vert, La sainte croix y brille ; Et, ministre du jour, Tous ceux de sa noble famille.

En bon parent il les place à la cour.

Les seif^neurs et les dames S'irritent vainement.

Pour la reine et ses femmes, Juste Dieu, quel tourment !

Être mordu sans cesse, Ne se prratter jamais...

Nous, quand une puce nous blesse, Nous l'écrasons sans forme de procès.

Chœur, avec acclamation.

Nous, quand une puce nous blesse, Noiis l'écrasons sans forme de procès.

Frosch.

uTCXo, bravo! C'était superbe.

Siebel. ;

Ainsi soit-il de toutes les puces!

Braxder.

Prenez-les du bout des doigts et serrez comme il ûut.

Altmayer.

Vive la liberté ! Vive le vin !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je boirais volontiers un verre à la liberté, si vos vins étaient un peu meilleurs.

Siebel.

N'en dites pas de mal, ou...

MÉPHISTOPHÉLÈS

Si je ne craignais de fiîcher l'aubergiste, j'offrirais à ces dignes convives du meilleur de notre cave.

Siebel.

Faites toujours, je le prends sur moi.

Froscii.

Donnez-nous-en un ^mnd verre, et nous chante-

io8 FAUST

rons VQK louanges. Point de petits échantillons! Quand je dois porter un jugement, il faut que j'aie la bouche pleine.

Altmayer, bas.

Ils sont du Rhin, je m'en doute.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Allez me chercher un foret.

Brander.

Vous en auriez un, qu'en feriez-vous? Vous n'avez pas les tonneaux devant la porte, je pense?

Altmayer.

Là derrière l'aubergiste a déposé un panier d'outils.

■ MÉPHISTOPHÉLÈS prend le foret. — A Frosch.

Dites un peu, vous, quel vin souhaitez-vous goûter?

Frosch.

Comment l'entcndez-vous? en avez- vous de tant de sortes?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je laisse chacun libre de choisir.

Altmayer, à Frosch.

Ah! ah! tu commences déjà à te lécher les babines.

Frosch.

Bon, s'il me faut choisir, je veux avoir du vin du Rhin. Rien ne vaut ce qui vient du pays.

Méphistophélès, faisant avec h foret un trou dans h rehord de la table, à la place où s'assied Frosch.

Apportez de la cire pour faire vite les bouchons.

Altmayer.

Ah ! ce sont des tours de passe-passe.

MÉPHISTOPIIÉLÈS, â Brander.

El vous?

Brander.

Je veux du vin de Champagne, et qu'il soit bien mousseux. (Me'phistophe'lès continue de forer : cependant un des personnages a fait des bouchons de cire et les a enjoncés dans les trous.) On ne peut pas toujours éviter l'étranger; les bonnes choses sont souvent si loin de nous ! Tout loyal Allemand déteste les Français, mais il boit leurs vins très volontiers,

Siebel, pendant que Mephistophélès s'approche de sa place.

Moi, je n'aime pas les vins lorts; donnez-moi un verre de doux.

MEPHISTOPHÉLÈS, forant.

Il va couler pour vous du Tokay.

Altmayer.

Morbleu, regardez-moi en face! Je le vois du reste, vous vous moquez de nous.

MÉPHISTOPHIiLÈS.

Hé, hé, avec d'aussi nobles convives ce serait un peu risquer. Dépêchons-nous, assez de paroles comme cela! Quel vin dois-je servir d'abord?

Altmayer.

Tous. Seulement, pas tant de questions!

(Après que tous les trous sont forés et bouches, Mèphistophélès s'avance.)

MÉPHiSTOPHÉLÈs, ttvec des gestes Ini^arres.

Sur la vigne il croit du raisin,

Des cornes sur le bouquetin :

Si d'un cep dur coule un vin délectable, On en peut bien tirer de cette table.

La nature n'a point de loi :

C'est un miracle, croyez-moi !

A présent tirez les bouchons, et régalez-vous!

Tous, pendant qu'ils tirent les hoiicJmis, et que chacun d'eux recueille dans son verre h vin souhaite.

O l'admirable fontaine!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mais prenez garde de rien répandre à terre.

(Ils se mettent à boire.)

TRAGP.DIE. III

Tous chantent.

Nous nous en donnons à cœur joie :

Nous buvons, nous buvons, buvons,

Comme cinq cents cochons !

MÉPHISTOPHIÎLKS.

Mes gaillards sont lances, voyez s'ils sont heureux !

Je voudrais me retirer.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Reste encore quelques minutes, la bestialité va se montrer dans tout son lustre.

Siebel. // hoit sans précaution; le vin coule à terre, et se change en jJamme.

A l'aide, au feu, à l'aide! l'enfer s'allume!

MÉPHISTOPHÉLÈS, s'adressant à lafiannne.

Calme-toi, élément chéri! (Aux convives.) Cette fois, ce n'était qu'une goutte du purgatoire.

SiF.BEL.

Que veut dire ceci? Attendez, vous le paverez cher! 11 paraît que vous ne me connaissez pas.

Frosch.

Qu'il essaye de recommencer!

Altmayer.

Je serais d'avis qu'on le priât poliment de s'en aller.

Siebel.

Comment ! Monsieur, oseriez-vous faire ici de la magie noire?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Paix, vieux sac à vin!

Siebel.

Ce manche à balai va-t-il encore se mettre à nous insulter?

Brander.

Attendez un peu, il pleuvra des coups.

Altmayer. // ôte tin bouchon de la table; il en sort un jet de Jeu, qui V atteint.

Je brûle, je brûle !

Siebel.

Sorcellerie! Jetez-vous sur lui! Le coquin est hors la loi, son affaire ne sera pas longue. (Us tirent leur s couteaux et s élancent sur MéthistophéUs.)

MÉPHISTOPHÉLÈS, avec des gestes graves.

O magiques accents, Tableaux 6blouissants,

TRAGEDIE. Ii3

Troublez les lieux, les sens.

A moi, charmes puissants !

(Us s'anèUnt étonnés, et se regardent les uns les autres.)

Altmayer.

Où suis-jc?... Quel beau pays!

Frosch.

Un coteau de vignobles!... Y vois-je clair?

Siebel.

Et des grappes tout juste à portée de la main !

Brander.

Ici, sous ces feuilles vertes, voyez, quel cep! voyez, quelle grappe!

(Il prind Siebel par le iie^. Les autres s'en jont autant mutufllevient, et tous lèvent leurs couteaux.)

MÉPHiSTOPHÉLÈs, couimc ci-âessus.

Bandeau fallacieux,

Tombe, et rouvre leurs yeux !

l:t n'oubliez jamais comme le Diable se moque du monde. (Il disparaît avec Faust. Tous les convives hichcnt prise.)

Siebel

Qu'y a-t-il?

Altmayer.

Comment?

Frosch.

C'était ton nez?

Brander, à Siebel.

Et le tien que j'ai dans ma main !

Altmayer.

J'ai senti comme un coup qui m'a cassé bras et jambes. Vite, une chaise, je tombe en faiblesse.

Frosch.

Non^ dis-moi, qu'est-il arrivé?

Siebel.

Où est-il, le coquin? Si jamais je l'empoigne, il ne sortira pas vivant de mes mains !

Altmayer.

Je l'ai vu passer par la porte du caveau... à cheval sur une tonne... J'ai du plomb dans les pieds. (Se tournant vers la table.) Ma foi, s'il coulait encore dv. vin?

Sii:i'.i;l.

Magie que tout cela, ilhision cl mensonge I

Frosch.

il me semblait pourtant bien que je buvais du vin.

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