‹ FaustChapitre 47 sur 66 · F AL ST · texte numérisé non relu

F AL ST

i5o FAUST.

Marguerite.

Je ne suis qu'une pauvre fille; ah! mon Dieu! Monsieur est beaucoup trop bon. Cette parure et ces bijoux ne m'appartiennent point.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Oh! ce n'est pas votre parure seulement; mais vous avez des manières, un regard!... Je suis charmé de pouvoir rester,

Marthe.

Que venez-vous m'annoncer? Il me tarde bien....

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je voudrais être porteur d'une nouvelle plus gaie, et toutefois j'espère que vous ne m'en voudrez pas à cause de mon message. Votre mari est mort et vous fiiit saluer.

Marthe.

Il est mort?. . Le cher homme! Miséricorde, mon mari est mort! Ah! mon bon Dieu, ayez pitié de moi.

Marguerite.

Eh! chère dame, ne vous désespérez pas

Mi'i'insjoi'Hi'.i.Ès, Écoutez le triste récit que j'ai à vous faire.

TRAGÉDIE. i5i

Marguerite.

Voilà pourquoi je ne voudrais aimer de ma vie ; une pareille perte me ferait mourir de chagrin.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il n'y a ni plaisir sans peine, ni peine sans plaisir.

Marthe.

Racontez-moi la fin de sa vie.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il gît à Padoue, enseveli près de saint Antoine en terre sainte ; là est la froide couche où il doit reposer éternellement.

Marthe.

Mais n'avez-vous rien à me remettre de sa part?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Si fait, une prière grave et importante, à savoir, de faire chanter pour lui trois cents messes. Du reste, mes poches sont vides.

Marthe.

Comment! pas une pièce de monnaie? pas un bijou? Ce que le plus pauvre compagnon épargne au fond de son sac, et garde en souvenir de ceux qu'il a quittés, aimant mieux mourir de faim, aimant mieux mendier que de s'en défaire

i53 FAUST.

MÉPIllSTOPHÉLÈS.

Madame, j'en suis on ne peut plus désolé; mais, pour être juste, il n'a pas jeté son argrmt par les fenêtres; et puis il s'est amèrement repenti de ses lautes, et s'est beaucoup lamenté sur son malheur.

Marguerite.

Ah ! que les hommes sont malheureux ! Sûrement je ferai chanter pour lui plus d'un Requiem.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Vous seriez digne de trouver un mari ; vous êtes une aimable enfant.

Marguerite.

Oh! non, cela ne se peut pas encore.

MÉPiiisioriiîi.Ès.

J:n attendant un mari, vous pourriez prendre un galant. Ce serait un don rare du Ciel que la possession d'une aussi charmante personne.

Marguerite.

Ce n'est pas l'usage du pays.

MÉPIllSTOPHÉLÈS.

Usage ou non, cela peut s'arranger.

TR AGI- DIE. i5.î

Marthe, Faites-moi donc votre récit.

MÉPHISTOrHKLF.S.

Je me tenais auprès de son lit de mort : c'était quelque chose de mieux que du fumier, de la paille à moitié pourrie. Mais il mourut en chrétien, et trouva qu'il était mieux traité encore qu'il ne le méritait. « Ah ! s'écria-t-il, comme je dois me détester, là... à fond, pour avoir ainsi abandonné mon métier, ma femme! Ce souvenir m'achève. Encore, si elle me pardonnait dans cette vie!... »

M.^RTHE, pleurant.

L'excellent homme! Il y a longtemps que je lui ai pardonné.

MÉPHISTOPHÉLÈS

« Mais, Dieu le sait, c'était plus sa faute que la

mienne. »

Marthe.

Pour cela, il en a menti. Quoi! mentir au bord de la fosse!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Il divaguait à sa dernière heure, autant que Je m'y peux connaître. « Je n'avais pas, disait-il, un instant

i54 FAUST.

de loisir; obligé d'abord de lui faire des enfants, et après cela chargé de leur gagner du pain ; et, quand je dis du pain, c'est dans toute la force du terme Eh bien, je ne pouvais seulement pas manger mon morceau en paix. »

Marthe.

A-t-il donc oublié tant de fidélité, tant d'amour, les tourments que jour et nuit....

MÉPHISTOPHÉLÈS

Non, non, il y a bien pensé. « Quand je partis de Malte, continua-t-il, je priais ardemment pour ma femme et pour mes enfants : aussi le Ciel nous fut-il fiivorable; notre vaisseau prit un bâtiment turc qui portait un trésor au grand sultan. Le courage reçut sa récompense; et moi, comme il était juste, j'eus ma bonne part du butin. »

Marthe.

Hé?... comment?... où?... L'a-t-il peut-être enfoui?

MÉPHISTOPHÉLÈS

dui sait lequel des quatre vents l'a emporté? Une belle demoiselle s'intéressa à lui, lorsqu'il se promenait à Naples en sa qualité d'étranger : elle lui voulait beaucoup de bien, et lui en fit tant et tant qu'il s'en est ressenti jusques à sa fin bienheureuse.

TRAGÉDIE. i55

Marthe.

Le coquin, le voleur de ses enfants ! Ainsi donc, il n'y a besoin, il n'y a misère qui ait pu l'empcclier de continuer sa vie infâme !

Vous voyez; aussi est-il mort. Maintenant, si j'étais de vous, je donnerais strictement à sa mémoire l'année de deuil; et, pendant l'intervalle, je chercherais quelque nouveau trésor.

Marthe.

Ah ! mon Dieu, comme était mon premier, je n'en trouverai pas si aisément dans ce monde; car après tout c'était un brave garçon.... Il aimait seulement trop les voyages, et les femmes étrangères, et le vin étranger, et les maudits jeux de hasard.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Bon, bon, cela pouvait aller, s'il vous en passait autant de votre coté. Je vous jure, moi, qu'à cette condition j'échangerais volontiers l'anneau avec vous.

Marthe.

Oh ! Monsieur veut plaisanter.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

Il est temps que je m'en aille, car elle est femme

i56 FAUST.

à prendre le Diable au mot. (A Marguerite.) Eh, comment va le cœur?

Marguerite.

Que voulez-vous dire, Monsieur?

MÉPHiSTOPiiï-LÏ-s, à part.

Aimable enfant, l'innocence même. (Haut.) Adieu, Mesdames.

Adieu.

Marthe.

Un mot encore! Je voudrais bien savoir précisément où, quand et comment mon mari est mort et a été enterré, afin d'en pouvoir fournir la preuve : j'ai toujours aimé l'ordre, je voudrais lire sa mort dans les afficlies publiques.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Eh bien, ma bonne dame, le témoignage de deii.\ personnes suffit en tout pays pour prouver la vérité d'un fait : j'ai un ami, homme de poids, que je prierai de comparaître pour vous devant le juge. Je vais l'amener ici.

Marthe.

Oh ! faites cela.

TRAGÉDIE. ib7

MÉPHISTOPHÉLÈS

Et la jeune demoiselle y sera aussi?... C'est un joli homme, qui a beaucoup voyagé, et qui est extrêmement galant auprès des femmes.

Marguerite.

Je rougirai en sa présence.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Vous n'avez à rougir devant aucun roi de la terre.

Marthe.

Là, dans mon jardin, derrière la maison, nous attendrons ce soir ces messieurs.

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