LE JARDIN DE MARTHE
Marguerite.
PROMETS-MOI, Henn. . . .
Tout ce qui est en ma puissance !
Marguerite.
Eh bien, dis, que penses-tu au sujet de la religion? Tu es un excellent homme, un homme de cœur; mais je crois que tu n'as guère de religion.
Ne t'inquiète point décela, mon enfant. Tu sais que je t'aime, et que pour mon amour je verserais tout mon sang, je donnerais ma vie. Je ne voudrais d'ailleurs troubler personne dans ses sentiments ni dans sa foi.
MARf}l'i;RITF,
Ce n'est pas tout; il laut croire soi-même.
Le faut-il?
TKA(iIi:DlE. 185
Marguerite.
Ah! si j'avais quelque pouvoir sur toi!... Tu ne respectes pas les saints sacrements.
Je les respecte.
Marguerite.
Mais sans les désirer. Il y a longtemps que tu n'es allé à la messe, que tu ne t'es confessé. Crois-tu en Dieu?
Eh! ma chère, qui oserait affirmer qu'il croit en Dieu? Fais cette question aux prêtres ou aux philosophes; et, en écoutant leur réponse, il te semblera qu'ils veulent se moquer de toi.
Marguerite.
Tu n'y crois donc pas?
Xe te méprends pas sur le sens de mes paroles, charmante amie ! Qui a le droit de le nommer, et de faire cette profession : « Je crois en lui »? Mais quel est l'homme doué de la faculté de sentir qui
puisse prendre sur soi de dire : « Je ne crois pas en lui »? Celui qui contient tout et e]ui soutient tout, ne contient-il pas, ne soutient-il pas toi, moi, luimême? La voûte du ciel ne s'arrondit-elle pas sur nos têtes; sous nos pieds, la terre ne s'étend-ella pas inébranlable, et les astres immortels ne roulentils pas dans l'espace, en nous regardant avec amour? Mon œil ne se réfléchit-il pas dans ton œil, et tout n'entraîne-t-il pas mon cœur vers ton cœur? N'estce point un mystère éternel, invisible et visible, que le lien qui nous attache l'un à l'autre? Pénètres-en ton âme, tout incompréhensible qu'il soit; et, lorsqu'en rêvant à moi tu te sens heureuse, donne à ce sentiment le nom que tu voudras; nomme-le féHcité, cœur, amour, dieu : je n'en ai point pour une telle chose. Le sentiment est tout, les noms ne sont que du bruit, qu'une vaine fumée obscurcissant la clarté des cieux.
Margukiutk.
Tout cela est bel et bon ; le curé nous dit à peu près la même chose, mais en des termes un peu différents.
C'est ce que disent en tous Heux tous les hommes sous le soleil, chacun dans sa langue. Pourquoi donc ne le dirais-je pas dans la mienne?
Marguerite.
Alentendrcainsi, rien de plus raisonnable. Cependant, il y reste toujours quelque chose de louche, car tu n'as point de christianisme.
Chère entant !
Marguerite.
Depuis longtemps je souffre de te voir dans la compagnie....
De qui?
Marguerite.
De cet homme que tu as toujours avec toi. Je le — h.ais de toutes les forces de mon âme; le visage de [' *, c:t homme m'est odieux, il me navre. \'*'^
N'aie pas peur de lui, ma petite.
Sa présence me glace le sang. J'ai d'ailleurs de la b.enveillance pour tout le monde; mais autant j'ai de plaisir à te regarder, autant je frissonne à l'aspect de cet homme. Et avec cela je le liens pour un
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fouibc... Q.UO Dieu me pardonne, si je lui fais injure !
II faut qu'il y ait aussi de ces merles-là.
Marguerite.
Je ne voudrais pas vivre avec ses pareils. Vient-il à se présenter à la porte, il a toujours l'air moqueur et à moitié en colère : on voit qu'il ne prend aucun intérêt à rien, il est écrit sur son front qu'il ne peut aimer personne. Je suis si bien près de toi, si libre, si à l'aise! Eh bien, même alors il suffît de sa présence pour me serrer le cœur.
Faust, à part.
Pressentiments d'ange !
Marguerite.
Cette impression me domine à un tel point que, dès qu'il s'approche de nous, je crois en vérité... que je ne t'aime plus. Ht puis, quand il est là, je ne peux jamais prier; cela me trouble la conscience. Il en doit être de même pour toi, Henri.
Il y a de ces antipathies qu'on ne saurait expli ■ cjuer.
TRACiKDIC. iC;
Margueritl.
Voici le moment de me retirer.
Ah ! ne pourrai-je donc jamais passer une heure en paix auprès de toi, appuyer à loisir mon cœur contre le tien, confondre mon âme dans la tienne?
Marguerite.
Si je couchais seule à la maison, je n'hésiterais pas à t'ouvrir les verrous ce soir; mais ma mère a le sommeil léger, et si elle nous surprenait ensemble, je tomberais morte sur la place.
Bannis cette inquiétude, mon ange. \'oici une liqueur dont trois gouttes suffisent pour assoupir quelqu'un profondément.
Marguerite.
Comment te refuser?... J'espère que cette liquear ne lui fera pas de mal.
Sans cela, ma chère, te la conseillerais-je?
Marguerite.
O le plus aimable des hommes! quand je te vois,
IQO
]c ne sais quoi me force à vouloir tout ce que tu veux... et d'ailleurs j'ai déjà tant fait pour toi qu'il ne me reste pour ainsi dire ph s rien à faire.
(Elle s'en va.)
(MÉPHiSTOPHÉLÈs s'aùprochc.)
MÉPHisTornÉLÈs.
La perruche est-elle partie?
Tu viens encore d'espionner
MÉPHISTOPHHLÈS.
Je sais tout par le menu. Monsieur le Docteur, vous avez été ce qu'on appelle catéchisé; j'espère que vous en ferez votre profit. Les filles sont fort intéressées à ce qu'on se montre pieux et soumis à la vieille coutume. S'il obéit là, pensent-elles, c'est d'un bon augure pour nous.
Monstre ! tu ne peux pas te figurer la sainte affliction que cette âme aimante et fidèle, pénétrée d'une croyance à laquelle elle attache tout son bonheur, éprouve à tenir pour perdu l'homme qu'elle adore.
TRA(;L;DiE. lOi
MÉPHISTOPHÉLÈ3.
Amant /iiiystique et sensuel,/ une petite fille te mène par le nez.
Vile engeance de boue et de feu !
MÉPHISTOrHKLÈS.
Il faut avouer qu'elle est physionomiste. En ma présence elle est, dit-elle, mal à son aise; mon masque lui trahit un Esprit caché : elle sent que je suis à coup sûr un Génie, ou peut-être même le Diable en personne.... Hé bien, cette nuit...?
F.\UST.
Que t'importe ?
Ml'-PHISTOPHÉLÈS.
C'est que j'y ai aussi ma part de plaisir. ,