‹ FaustChapitre 57 sur 66 · FAIST · texte numérisé non relu

FAIST

murs!... les brocards, les quolibets vont pleuvoir sur moi, le dernier va-nu-pieds se croira en droit de me railler; je serai là comme un criminel, chaque mot dit par hasard me donnera une sueur froide ! Puis, quand je les assommerais tous, je ne pourrais pas les appeler menteurs.

Qui s'avance de ce côté? Qui se glisse le long des maisons ? Je me trompe fort, ou voici mon coquin. Si c'est lui, ses aflfaires vont mal; il ne sortira pas vivant d'ici.

Tu vois à travers la fenêtre de la sacristie cette lampe perpétuelle, dont la flamme vacillante pâlit par moments? Tu vois aussi l'obscurité qui règne à l'entour? Eh bien, dans mon âme il fait également nuit.

Mhpiiistophélès.

Eh bien, moi, je me sens au contraire ragaillardi, comme le petit chat qui grimpe à une échelle en tapinois, et qui se frotte voluptueusement contre les murs: je suis content de moi, et dans une excellente disposition, qui tient un peu de la convoitise du voleur, un peu de la chaleur du matou. Je flaire d'avance la magnifique nuit du sabbat, tous mes

membres en frissonnent déjà de plaisir. Elle revient pour nous après-demain, et c'est alors qu'on sait pourquoi l'on veille.

Ce trésor que j'ai vu briller dans la terre, va-t-il bientôt paraître au jour?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu pourras dans peu te donner le plaisir de ramasser cette cassette. Je l'ai reluquée dernièrement, elle est pleine de beaux écus neufs.

Et pas un bijou, pas une bague, pour en orner ma chère maîtresse?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Pardonnez-moi, j'y ai remarqué quelque chose qui ressemblait à un collier de perles.

Tant mieux, car il me fâche d'entrer chez elle sans cadeau.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Pourquoi vous fàcheriez-vous d'avoir parfois du plaisir gratis? Maintenant que le ciel brille de

toutes ses étoiles, il faut que vous entendiez un vrai chef-d'œuvre : je veux la régaler d'une chanson morale, pour la séduire d'autant mieux. (Il chante en s' accompagnant sur la guitare.)

Hé ! que fais-tu donc,

Jeune Margoton, ,

Devant la maison De l'amoureux Léandre?

Va, petite, va,

11 te laissera

Fille monter là, Mais non lille en descendre.

Veille sur tes pas.

Es-tu dans ses bras,

Bonne nuit, hélas !

Ma pauvre, pauvre fille.

Gardez toutes bien

De rien céder, rien,

Que l'anneau chrétien A votre doigt ne brille.

Valentin s'avance.

Qui amorces-tu là, par la mort, maudit preneur de souris!... Au diable d'abord l'instrument, et puis au diable le chanteur !

Méphistophélès.

La guitare est en deux, on n'en peut plus rien faire.

Valentin.

En garde, nviintenaiu !

MÉPHISTOPHÉLÈS, à Faiist.

Monsieur le Docteur, n'allez pas mollir. Mettezvous en garde ! Plus près de moi, que je vous dirige. Allons, flamberge au vent ! Ferme, poussez, je pare.

Valextin.

Pare celle-ci !

MÉPHISTOPHÉLÈS

Pourquoi pas?

Valentin.

Et celle-ci!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Sans doute.

Valentin.

Je crois en vérité que le Diable combat! Qu'estce donc? j'ai déjà la main fatiguée.

MÉPHISTOPHÉLÈS, A FûllSt.

Pousse !

Valextin tombe.

Oh!

MÉPHISTOPHÉLÈS

Voilà mon rustaud apprivoisé.... Maintenant, alerte ! Il nous faut gagner promptement au large : car j'entends déjà crier au meurtre. La police ne m'embarrasse guère; mais pour la justice criminelle, c'est autre chose.

Marthe, â la fenêtre.

A l'aide, au secours!

Marguerite, à la fenêtre .

Vite, un flambeau !

Marthe, de même.

On s'injurie, on appelle, on crie, on se bat.

Le Peuple.

Il y en a déjà un de mort !

Marthe, sortant.

Les meurtriers se sont donc enfuis?

Marguerite, sortant.

Qui est resté sur la place ?

Le Peuple.

Le fils de ta mère.

Marguerite.

Grand Dieu! Mailieurcusc que je suis!

Valentin.

Je meurs : c'est bientôt dit, et encore plus tôt fait. Q.UC signifie tout ce bruit, femmes? Pourquoi ces

TR AGI' DIE. 2o3

cris, ces plaintes ? Approchez-vous et écoutez-moi. (Toits font cercle autour de lui.) Ma petite Marguerite, vois-tu bien, tu es jeune, tu n'es pas assez habile encore, tu mènes mal tes affaires. Je te le dis entre nous: tu n'es qu'une catin, sois-le donc comme il fluit.

Marguerite.

Mon frère!... Dieu!... Que veux-tu dire?

Valentin.

Ne mêle pas Dieu Notre-Seigneur là-dedans. Malheureusement ce qui est fait est fait, et ce qui en doit arriver arrivera. Il y a commencement à tout : tu t'es donnée à un homme en cachette, bientôt il en viendra d'autres; et, dès l'instant que tu es à une douzaine, tu es à toute la ville.

Quand la honte vient à naître, elle est mise au monde en secret, et on lui jette le voile de la nuit sur la tête et sur les oreilles; oui, on voudrait bien l'étouffer. Mais elle n'en grandit pas moins; puis, elle se montre nue au grand jour ; et ce n'est pas qu'elle soit devenue en même temps plus belle : au contraire, plus elle est laide, plus elle cherche la lumière.

Je vois déjà comme si j'y étais le temps où tout ce que la ville a d'honnêtes gens reculera devant toi, malheureuse, comme devant un cadavre infect. Le coeur te saijînera, s'ils s'avisent de te re<j;arder entre

les deux yeux: tu ne porteras plus de chaînes d'or; tu n'iras plus à Téglise ni à l'autel ; tu ne te pavaneras plus au bal avec une fraise brodée ! C'est sur la paille, dans un recoin obscur, au milieu des gueux et des estropiés, que tu iras t'étendre; et Dieu te pardonnerait que tu n'en seras pas moins maudite sur la terre.

Marthe.

Recommandez votre âme à la gnâce de Dieu ! Voulez-vous aggraver encore vos péchés ?

Valentin.

Si je pouvais tomber sur ta vieille carcasse, infâme entremetteuse, je croirais racheter amplement tous mes péchés!

Marguerite.

Mon frère, quel supplice affreux !

Valentin.

Va, va, ne pleure pas. C'est quand tu as forfait à ton honneur que j'ai reçu le coup le plus terrible.... Aujourd'hui, en mourant, je monte vers Dieu comme un brave et honnête soldat.

(// meurt.)

Page 1