JOUR SOMBRE
UXE PLAINE.
DANS la misère, dans le désespoir, entraînée longtemps sur une pente funeste, sur la pente de labîme; et maintenant captive, jetée comme une criminelle au fond d'un cachot,, où l'attendent d'effroyables supplices!... La céleste, l'infortunée créature!... Jusque-là... jusques à ce point!... Traître, méprisable Esprit, tu me l'as caclié!... Reste donc, reste ici, roule avec colère dans leur orbite tes yeux de démon ! Reste et bravemoi par ton insupportable présence!... Captive! dans une irréparable misère ! livrée aux mauvais esprits et à la justice barbare des hommes!... Et, pendant ce temps, tu me fais courir à de hideux divertissements, tu me caches sa détresse toujours croissante, et tu la laisses périr sans secours!
MÉrHISTOPHÉLÈS.
Elle n'est pas la première.
Faust. xW-*-*. )»«ia
ç« ItujM.
Chien, abominable monstre!... Rends-lui, ô Esprit infnii, rends à ce ver de terre cette forme de chien sous laquelle il s'est amusé tant de fois à rôder pendant la nuit pour mordre les jambes du voyageur paisible et se jeter sur ses épaules quand il l'avait renversé; rends-lui cette forme ûivorite; que devant moi dans le sable il rampe sur son ventre, et que je le foule aux pieds, l'infâme ! « Elle n'est pas la première! » Horrible pensée, pensée incompréhensible à l'âme humaine! Que plus d'une créature ait été plongée dans l'abîme d'une telle misère! que la première, dans les agonies de sa mort, n'ait pas payé pour toutes les autres aux regards de l'éternelle pitié ! La misère d'une seule a suffi pour glacer jusqu'à la moelle de mes os; et toi, tu ricanes tranquillement, en parlant du sort affreux de quelques milliers d'entre elles!
Mhphistopiiklhs.
Nous sommes à peine à l'a b c de notre esprit, que déjà, vous autres hommes, vous l'avez perdu. Pourquoi fais-tu société avec nous, si tu n'en peux supporter les conséquences? Tu veux voler, et tu
TRAGEDIE. =,i
crains le vertige!... D'ailleurs est-ce moi qui nie suis jeté à ta tête, ou toi à la mienne?
Ne grince pas tes dents de tigre si près de moi, tu me fais horreur !.. . Esprit sublime, toi qui m'avais jugé digne de te contempler, toi qui connais mon cœur et mon âme, pourquoi m'as-tu attelé au même joug que ce misérable, qui se nourrit de désastres, qui se complaît dans la destruction?
MÉPHISTOPHÉLÈS
As-tu fini ?
Sauve-la, ou malheur à toi, la plus effroyable malédiction sur toi aux siècles des siècles !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Je ne peux pas briser les chaînes de la justice vengeresse, je ne peux pas ouvrir ses verrous. « Sauvela ! » Lequel donc de nous deux l'a précipitée dans l'abîme? Est-ce moi ou toi? {Faust jette autour de lui des regards furieux.') Vas-tu prendre en main le tonnerre? Heureusement qu'il ne vous fut point confié, chétifs mortels ! Foudroyer l'innocent qui vous résisterait, ce serait un petit plaisir que vous vous donneriez quelquefois.
Conduis-moi dans sa prison, il faut qu'elle en sorte.
MÉPHISTOPHÉLÈS
C'est t'exposer à un grand péril ; as-tu déjà oublié le meurtre dont ta main ensanglanta cette ville? Sur la demeure de la victime planent des esprits vengeurs qui épient le retour de l'assassin.
Et c'est de toi qu'il faut l'entendre? Ruine et mort de tout un monde sur toi, monstre!... Conduis-moi dans sa prison, te dis-je, et délivre-la.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Eh bien ! je t'y conduirai ; et, quant à ce que je peux faire pour sa délivrance, le voici — Ai-je, moi, tout pouvoir dans le ciel et sur la terre?... J'endormirai le geôlier, et je te mettrai en possession de la clef; il foudra ensuite la main d'un homme pour ouvrir les portes : charge-t'en. Je serai là avec des chevaux magiques, prêt à vous emmener tous les deux. C'est tout ce que je puis faire.
Partons donc !
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