UN CACHOT
FAUST, 1111 trousseau de clefs dans une inaiiiy
une lampe dans l'autre, debout devant une petite porte.
de fer .
IL y a longtemps que je n'ai éprouvé une horreur si profonde; toute la misère de l'humanité me saisit. C'est ici qu'elle habite, derrière ce mur humide; et quel fut son crime? une douce illusion. Tu trembles de l'approcher, tu crains de la revoir!... Entrons, mon hésitation ne fait que hâter sa mort.
(Il détache une des clefs. On entend chanter au dedan du cachot.)
Ma mère, la câlin,
Qui m'a tuée !...
Mon père, le coquin.
Qui m'a mangée !....
Ma jeune sœur,
A la faveur
De la nuit sombre,
Fn un lieu frais
Que je connais, A l'ombre,
Jeta mes os Dans des roseaux,
Sous un saule,
A l'eau.
Là, je devins petit oiseau.
Et vole, vole !
Faust, ouvrant la porte.
Elle ne se doute pas que son amant l'écoute.... J'entends le bruit des fers qui traînent à terre et de la paille qui se froisse. (// entre.)
(Marguerite paraît, s' enveloppant dans sa couverture.)
Marguerite.
Dieu, Dieu, ils viennent!... Affreuse mort !
Faust, bas.
Silence ! je viens te délivrer.
Marguerite, se traînant jusqu'à lui.
Si tu es un homme, sois touché de mon intortune.
Tes cris vont réveiller les gardes.
(Il saisit les chaînes pour les détacher.)
Marguerite, à genoux.
Bourreau, qui t'a donné cette puissance sur moi?... FAUST. 20
Tu viens déjà me chercher, dès minuit ! Aie pitié de moi, et laisse-moi vivre encore. Demain, au point du jour, ne sera-ce pas assez tôt? (Elle se relevé.) Je suis si jeune, si jeune... et déjà il faut mourir.... J'étais belle aussi, et ce fut ma perte.... Mon ami était alors près de moi ; il est bien loin maintenant ; ma couronne est arrachée, ses fleurs sont dispersées.... Ne me saisis pas avec tant de violence, épargne-moi; que t'ai-je fait?... Ne me laisse pas supplier en vain.... Je ne t'ai jamais vu de ma vie!
Comment résister à tant de douleur?
Marguerite.
Je suis tout à fait en ta puissance ; permets-moi seulement d'allaiter encore une fois mon enfant. Je l'ai serré contre mon cœur toute la nuit; ils me l'ont pris pour me faire du chagrin, et ils disent à présent que je l'ai tué.... Jamais je ne reprendrai ma gaieté.... Ils chantent des chansons sur moi.... C'est bien méchant à eux!... Un vieux conte finit comme cela : Qui leur a dit de lui donner un ùareil sens?
Faust se ^ette à ses pieds.
Ton amant est à tes genoux, il vient briser tes horribles chaînes.
Marguerite, Jaisaut de nicwe.
Oui, mettons-nous à genoux pour implorer les saints.... Vois-tu, sous ces degrés et sur le seuil de cette porte, les chaudières bouillantes de l'enfer? Vois-tu le Malin qui grince les dents de colère et qui fait un épouvantable bruit?
Faust, à haute voix.
Marguerite ! Marguerite !
Marguerite, d'un air attentif.
C'était la voix de mon ami. {Elle s'élance brusquement, ses fers tombent.^ Où est-il ? Je l'ai entendu appeler. Je suis libre, personne ne m'arrêtera; je veux me jeter à son cou, me reposer sur son cœur. Il a appelé Marguerite, il était près de la porte ; au milieu des hurlements et du fracas de l'enfer, à travers l'amère ironie du Démon, j'ai reconnu sa douce voix, sa voix si tendre !
C'est moi-même.
Marguerite.
C'est toi? Oh! dis-le encore une fois! {Elle le saisit.) C'est lui, c'est lui! Où est la douleur? Où est l'angoisse des fers et du cachot? C'est toi I... lu viens me sauver... je suis sauvée!... Je revois la
rue où je t'aperçus pour la première fois : elle est là; et voici le beau jardin où Marthe et moi nous t'attendions.
Faust, s'efforçant de l'entraîner.
Viens avec moi, viens.
Marguerite.
Oli ! reste, reste; j'aime tant à être où tu es! {Elle l'cDihrasse.)
Hâte-toi ; si tu tardes encore, nous le payerons bien cher!
Marguerite.
Comment ! tu ne sais plus m'embrasser ? Absent depuis si peu de temps, mon ami ne sait déjà plus m'embrasser? ,. Pourquoi ai-je donc le cœur si serré près de toi? Quand je me souviens qu'une seule de tes paroles, qu'un seul de tes regards m'ouvrait le ciel, et que tu m'embrassais jusqu'à m'étouffer.... Embrasse moi donc, ou je vais t'embrasser la première. {Elle se pend à son cou.) O Ciel ! tes lèvres sont froides, elles sont muettes!... Qu'as-tu fait de ton amour? Qui me l'a enlevé? (^Elle se détourne de lui.)
Viens, suis-moi ; douce amie, prends courage. Je
t'aime avec transport, je t'aime avec fureur ! Suismoi, je ne te demande que cela.
M.'^RGUERiTE, h' regardant fixement.
Est-ce donc toi? Est-ce toi, bien sûr?
Oui, c'est moi. Viens, viens.
Marguerite.
Tu brises mes chaînes, et tu me reprends dans tes bras!... D'où vient que tu n'as pas horreur de moi?... Mais sais-tu, mon ami, qui tu délivres?
Viens, viens, te dis-je. Déjà la nuit est moins sombre.
Marguerite.
J'ai tué ma mère; mon enfant, je l'ai noyé. Ne te fut-il pas donné, à toi comme ci moi? Oui, à toi.... C'est toi! j'ai peine à le croire. Donne-moi tn main... ce n'est pas un songe... ta main chérie!... Oh! mais elle est humide; essuie-la, je crois qu'il va du sang... Ah! Dieu! qu'as-tu fait?.... Rengaine ton épée, je t'en supplie!
Ce qui est fait est fait, laisse là le passé, tu me fais mourir.
25o FAUST.
Marguerite.
Non, il faut que tu survives, toi. Je vais te décrire les tombeaux que tu dois élever demain. Donne à ma mère la meilleure place, mets mon frère tout près d'elle, moi un peu à l'écart... mais pas trop loin pourtant, et mon enfant à ma droite. Nul autre ne reposera près de moi.... Me presser contre toi, c'était un si grand bonheur! Mais il ne m'appartient plus; j'ai beau m'efForcer de me rapprocher de toi, il me semble toujours que tu me repousses.... Et cependant c'est bien toi, et tu me regardes avec tant de bonté, de tendresse !
Si tu sens que c'est moi, viens donc!
Marguerite.
Dehors?
A la liberté.
Marguerite.
Dehors il y a mon tombeau ; la mort me guette : « Viens donc! » J'irai d'ici dans la couche de l'éternel repos, et je ne ferai pas un pas de plus.... Tu pars déjà? O Henri, si je pouvais t'accompagner !
TR.\fii-:nin. 25i
Tu le peux, tu n'as qu'à le vouloir, la porte est ouverte.
M.\RGUERITE.
Pourquoi sortir, n'ayant rien à espérer? A quoi bon fuir, quand ils me guettent au passage?... Il est si triste d'être réduite à mendier, et encore avec une mauvaise conscience ! Il est si triste d'errer en pays étranger! et d'ailleurs ils sauraient bien m'y retrouver.
Je reste auprès de toi !
Marguerite.
Vite, vite, sauve ton pauvre enfant! Pars, suis d'abord le grand chemin le long du ruisseau, remonte ensuite le sentier au fond du bois, sur la gauche, à l'endroit de la bonde, dans l'étang ; prends-le vite par la main, il la tendra vers toi, il se débat encore.... Sauve-le! sauve-le!
Faus.t.
Reviens à toi. Un seul pas, et tu es libre.
Marguerite.
Si nous avions seulement passé la montagne! Là,
ma mère est assise sur une pierre.... Le froid me prend à la nuque.... Là, ma mère est assise sur une pierre, et elle branle la tête : elle ne fait point signe du doigt, elle ne cligne point de l'œil, sa tête est lourde... elle dort depuis si longtemps! Plus de réveil!... Elle dormait autrefois pour nos plaisirs.... C'étaient d'heureux temps !
Puisque les pleurs, puisque les prières ne peuvent rien sur toi, je saurai t'emporter hors d'ici.
Marguerite.
Laisse-moi! Non, je ne souffrirai point la violence; ne porte pas sur moi tes mains meurtrières, ne me saisis pas ainsi!... Souviens-toi que j'ai tout fait pour te plaire.
Le jour paraît. Mon amie, ma douce amie!
Marguerite.
Le jour!... Oui, il fait jour; c'est mon dernier jour qui pénètre ici.... Ce devait être mon jour de noces !... Ne dis à personne, au moins, que tu as été déjà chez Marguerite.... Adieu ma couronne; c'en est fait!... Nous nous reverrons, mais non pas au bal.... La foule se presse, et on ne l'entend pas; la
TRAGÉDIE. a53
place, les rues ne peuvent h contenir; la cloche sonne, le signal est donné.... Comme ils me prennent et m'enchaînent! Me voici déjà montée sur l'échafaud, déjà tombe sur le cou de chacun des spectateurs le tranchant qui s'abat sur le mien.... Le monde est muet comme un tombeau.
Ah! pourquoi suis-je né?
MÉPHiSTOPHÉLÈs sc montre à la porte.
MÉPHISTOPHÉLÈS
Hors d'ici, ou vous êtes perdus. QjLie de paroles inutiles, que de délais et d'incertitudes ! Mes chevaux frissonnent, l'aube blanchit l'horizon.
Qui s'élève de terre?... C'est lui ! C'est lui ! Chassez-le. Que veut-il dans le saint lieu?... Il veut mon âme !
Il ù\ut absolument que tu vives.
Marguerite.
Justice de Dieu, je me suis abandonnée à toî.
Mhphistophélès, â Faust.
Viens toi-même, ou je te laisse là avec elle.
Marguerite.
Je suis à toi, Père céleste ! Anges, déployez vos saintes armées, protégez-moi!... Henri, tu me fais horreur !
MÉPHISTOPHÉLÈS
Elle est jugée.
Voix d'en haut.
• Elle est sauvée.
MÉPHISTOPHÉLÈS, â FllUSt.
Par ici ! A moi ! Viens !
(// disparaît avec Faust.)
Voix du fond s'affaibîissant par degrés, Henri ! Henri !
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DÉDICACE. — Pag^e i. En 1797, Gœthe se remit à la composition de Faust, commencé plus de vingt ans auparavant; il rappelle à sa mémoire, dans cette dédicace, la première conception de son poème et les amis disparus qui en furent les témoins.
14, 1. 21. L'étymologie du nom de Méphistophélès, ou Mcphostopfiilis, comme il s'appelle dans la légende, est inconnue. On a proposé, moins sérieusement que par jeu, diverses explications : ennemi de la lumière (af,, çonôç, çOiw); ennemi de Faust (af,, P/iosto, çi)i(o) ; OU enfin ami des miasmes (niepliitis, oOitù).
2|, 5. Terme de la philosophie scolastique, signifiant l'univers ou le monde en grand, par opposition à l'homme, appelé microcosme, c'est-à-dire abrégé du monde, monde en miniature.
28, 7. Nom donné dans les universités allemandes à un étudiant pauvre qui rendait au professeur des
services matériels, en échange desquels il était instruit, nourri et logé gratuitement.
5o, 7, 9, 12. Jargon d'alchimie.
59, 29. Clavicîila Salomonis, livre de magie attribué à Salomon.
61, 27. Ein fahrender Scolast. Les scholastici vagantes, comme on les appelait en latin, étaient des étudiants qui voyageaient de ville en ville en mendiant plus ou moins et en faisant, pour vivre, divers métiers de charlatan, tels que ceux de nécromancien et d'astrologue. On en vit errer en Allemagne jusqu'au milieu du XVII" siècle. Le Faust historique ou légendaire était lui-même un fahrender Scolast, comme le fameux alchimiste et médecin Paracelse.
65, 8, Le Pentagramme ou Pied de Sorcière, appelé aussi Pentalpha, est une figure cabalistique ainsi nommée parce que, vue par chacun de ses cinq côtés, elle présente la forme d'un alpha.
99, 19 «Vous serez comme Dieu, sachant le bien et le mal. » (Genèse, chap. m, vers. 5).
99, 5. Rabelais nous dit quelle est cette gaillarde qualité au chapitre xii du livre III de Pantagruel et au chapitre xi.viii du livre IV.
104, 2. Rippach est le nom d'un village prés de Leipzig, qui sert de plastron aux habitants de cette ville raillant la simplicité campagnarde, et Jean de Rippach est un sobriquet pour désigner un rustaud.
io5, i3. La chanson de la puce, plus fine que la chanson du rat, a un sens et figure la carrière d'un favori. — Puce est. en allemand, du genre masculin.
114, 16. La tradition rapporte quen ir25 Faust, se trouvant à Leipzig, fit plusieurs tours de passepasse dans la cave d'Auerbach, et finalement en sortit à cheval sur une tonne pleine de vin.
119, 17. La soupe des gueux désigne la mauvaise littérature, comme nous l'apprend le passage suivant d'une lettre de Gœthe à Schiller, parlant de certains ouvrages contemporains ; « C'est une vraie soupe de gueux telle que l'aime le public allemand».
123, 9. Cette couronne qu'on raccommode avec des sueurs et du sang est une allusion politique d'un sens indéterminé et général.
124, 6. Trait à l'adresse des versificateurs plus riches de rime que de raison.
128, 3. et suiv. Parodie des cérémonies du culte catholique.
129, 19. Raillerie à l'adresse du mystère de la Trinité.
104, 25. On connaît la maladie quelquefois désignée sous le nom de mal de Narles.
Le jour de la colore, ce grand jour Réduira le monde en cendre.
Lorsque le juge siégera Tout ce qui est caché viendra à la lumière, Rien ne restera sans vengeance.
Que dirai-je alors, misérable que je suis?
Quel avocat invoquerai-je, Quand le juste lui-même sera à peine en sûreté ?
[Office des morts.)
208, La journée du \" mai était consacrée à sainte Walpurgis ou sainte Vaubourg, nièce de Boniface, apôtre de la Germanie. Dans la nuit précédente, les sorciers et les sorcières faisaient leur sabbat. II faudrait un long et minutieux examen pour rendre intelligible la Nuit de Walpurgis et surtout le Songe qui la suit. Mais comme, en rendant plus intelligible ce fatras bizarre, on ne le rendrait guère plus intéressant, on a pensé qu'un commentaire complet serait peine perdue, et l'on s"est borné à quelques notes choisies.
21 3, 24. Les mots ù la rime ne sont indiqués dans l'original que par la première et la dernière lettre.
2i(J, I. Ancien sobriquet de Satan.
24.3, 14-15 et 19-20. Les lignes de peints sont dans le texte allemand.
2\?i. 21. .M fit formé de Tip-foxiô;, derrière, et de ^'y.vrxTii.a, apparition, et désignant Nicr)iaï, philo-
sophe rationaliste et libraire. Quoiqu'il fût ennemi de tout mysticisme et de toute sentimentalité, il avait des visions, dont il guérit par le moyen d'une application de sangsues à l'anus. Il fit sur cette cure intéressante une lecture publique dans une séance de l'Académie des sciences de Berlin. C'est son genre de critique et desprit qui est raillé page 224. Il avait parodié platement le Werl/icr de Gœthe. il était possédé d'une sorte de manie, à laquelle le poète fait allusion plus loin, page 25^, et qui consistait à voir des jésuites partout.
229, 7. Ebéniste de la cour et machiniste en chef du théâtre de Weimar. Il existe un célèbre poème de Gœthe sur la mort de Mieding,
2.33, II. Séries d'épigrammes composées par Gœthe et par Schiller.
— 16. Chambellan danois, une des victimes des Xétiies, rédacteur du Musagète et du Génie du Temps, plus tard Génie du XIX' siècle, journaux dirigés contre VAlmauach des Muses, de Schiller,
241, II. La Grue représente le pieux Lavatcr, comme nous l'apprend Gœthe lui-même. « Sa dé marche, disait-il à Eckermann, ressemblait à celle d'une grue. C'est pourquoi il parait en grue sur le Blocksberg. ••
239. Voir sur la sccne intitulée Jour sombre la préface, page xiii. La différence de style qu'il y a entre cette scène et toutes les autres saute aux yeux, même dans une traduction. Cette prose déclamatoire, haletante, convulsive, toute pleine de vio-
26o NOTES.
lences et d'hyperboles, porte bien le cachet du temps où elle a été écrite, de cette période de crise à laquelle on a donné le nom d'Orage et Assaut (Sturm iind Draug), et qui fut l'époque de la première jeunesse de Goethe. Il faut consulter sur cette époque la belle édition de Gœtz de Berlichingen publiée par M. Ernest Lichtenberger.
253, 2. Le signal est donné. Littéralement, la baguette est rompue. Le signe d'un arrêt de mort irrévocable est la rupture, sur la tête du condamné, d'une baguette blanche, dont on jette à ses pieds les morcoaux.
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