Faut-il une religion? [microform]
La religion est un commerce libre et efficace de l'homme avec j)ieu. — Elle est une science et la première des sciences. — Elle est aussi une vertu . — La religion est intérieure et extérieure, naturelle et surnaturelle.
La religion, envisagée dans sa signification la plus étendue, telle que les peuples l'ont comprise, est un ensemble de relations libres et efficaces entre l'homme et Dieu. Tout ce qui se rapporte à ces communications est religieux ; tout ce qui s'en éloigne ne revêt pas ce caractère.
Si ces relations n'étaient pas libres, si elles étaient le résultat d'une nécessité fatale, quelle gloire en reviendrait au Créateur ? Où serait l'hommage digne de Dieu, si les hommes en l'honorant n'étaient que
des esclaves courbés sous sa puissance ? Et, comme c'est par la religion que l'homme atteint ses destinées, comment, arrivé à sa fin dernière, pourrait-il se rendre ce glorieux témoignage : Ce honheur dont je jouis, je l'ai mérité ; c'est le résultat de mes efforts, c'est l'œuvre de ma vie, c'est une victoire vaillamment et librement remportée ? Non, des rapports entre l'homme et Dieu qui ne porteraient pas l'empreinte d'actes libres, ne seraient dignes ni du Créateur ni de celui qu'il fit le Pontife du monde visible.
La véritable religion doit être efficace. Dès qu'elle nous met en communication avec celui qui est la soui'ce de toute beauté et de toute perfection, elle doit nous grandir et nous transformer. Si la société d'une âme d'élite nous élève et nous améliore, comment le commerce de Dieu avec nous resterait-il stérile ? Pourquoi l'effet ne répondrait-il pas à la cause ? Ce serait inexplicable. Aussi tous les grands esprits se sont plu à constater que la religion est la force motrice de l'humanité. Cicéron disait : « Tout se meut par la religion, omnia religione moventur. » —
La religion, ce commerce libre et efficace qui existe entre l'homme et Dieu, consiste en des relations d'intelligence et de cœur, dans un ensemble de vérités et de devoirs, qui unissent la créature intelligente au Créateur. Quels autres rapports pourraiton concevoir entre un être raisonnable et Dieu, pur esprit ?
Considérée dans l'âme humaine, ce sujet où elle repose, la religion est d'abord une manifestation de Dieu à notre entendement : elle doit nous éclairer, avant d'agir sur notre volonté. Mais il importe de remarquer qu'en prenant possession de notre intelligence la vérité religieuse y revêt une double forme, la forme de la foi et la forme de la science. Elle ne nous présente pas, comme les sciences humaines, ses premieips principes rayonnants de l'éclat de l'évidence ; mais elle vient appuyée sur un témoignage irrécusable, le témoignage de Dieu; elle ne s'impose pas, mais, en soumettant ses titres à notre confiance, elle sollicite notre libre assentiment aux mystères qu'elle nous propose. On se récrie contre ce défaut d'évidence propre aux vérités religieuses ; mais pourrait-il en être autrement? La religion serait-elle encore un commerce libre de notre âme avec Dieu, si elle emportait notre assentiment par la force de l'évidence ? Comme la colonne de nuées et de lumière du désert, elle doit être obscure par un côté, pour faire de notre adhésion un acte méritoire ; elle doit être claire par l'autre, pour en faire un acte raisonnable.
La foi, une foi raisonnée, est donc une condition préalable, si l'on veut pénétrer dans le sanctuaire du dogme religieux et en acquérir une connaissance approfondie. Mais, lorsque la foi a rempli son rôle, celui de la science commence. L'intelligence, après s'être courbée sous l'autorité de Dieu par l'acte de
foi, se relève et s'empresse de contempler ces hautes vérités auxquelles elle a librement adhéré ; elle les scrute ; elle recherche leurs analogies avec les vérités de l'ordre naturel, et,, heureuse de ses découvertes, elle constate avec joie que l'affirmation religieuse s'accorde toujours avec la formule scientifique. Gomme toute science, la théologie déduit des conclusions de ses principes, et, recherchant le lien logique qui unit ces vérités entre elles, elle forme cette vaste synthèse, ce bel édifice doctrinal, que nous admirons dans la Somme de saint Thomas d'Aquin. La science religieuse est même considérée comme la première des sciences. C'est, en effet, la plus élevée, la plus éti3ndue, celle qui projette ses lumières sur toutes les autres. C'est la science religieuse qui donne la raison dernière de toutes choses, qui affirme les grands principes et les lois générales qui touchent à tout, en nous révélant la cause première des êtres, leur fin dernière et leur modèle, ou leur cause exemplaire.
«Il est surprenant », écrivait un libre-penseur, « qu'au fond de notre politique nous trouvions toujours la théologie (1) ». Il eût parlé plus exactement, s'il eût dit : Il serait surprenant si, au fond de toutes les sciences, nous ne rencontrions pas la science de Dieu, puisque c'est elle qui nous fait connaître les causes les plus élevées de tout ce qui existe. Comme
(1) Proudhon, Confession 6[ un révolutionnaire.
l'infini dont elle est la science, elle est à la base, au centre, au sommet de toutes les investigations scientifiques. Ainsi les sciences humaines sont subordonnées à la théologie ; elles doivent s'éclairer à son flambeau, si elles veulent progresser. «Plus la théologie est parfaite dans un pays », dit un célèbre écrivain (1), «plus il est fécond en véritable science. Voilà pourquoi les nations chrétiennes ont surpassé toutes les autres dans les sciences, et pourquoi les Indiens et les Chinois, avec leur science trop vantée, ne nous atteindront jamais, tant que nous demeurerons respectivement ce que nous sommes. Copernic, Kepler, Dcscartes^ Newton, Les Bernouilly, etc., sont des productions de l'Evangile ». Et si, pour examiner la question sous toutes ses faces, nous demandions à nos savants modernes, qui se glorifient d'être athées, ce qu'ils ont fait des plus importantes de toutes les sciences humaines, de la philosophie, de la physiologie, de la critique, de l'art médical, que pourraientils répondre? S'ils étaient sincères, ne devraient-ils pas avouer qu'au lieu de les faire progresser, ils les ont fait rétrograder de plusieurs siècles, parce qu'ils les ont isolées de la science qui doit les éclairer dans leur marche, la théologie (2) ?
La religion n'est pas seulement une manifestation de Dieu à notre intelligence sous la forme de la foi et
(1) De Maistre, Examen de la philosophie de Bacon.
(2) P. Félix, 1868.
8 FAUT-IL UNK REiLIGION ?
de la science ; elle est aussi une transformation de notre cœur. Dès que la religion est un commerce efficace de l'âme avec Dieu, ne faut-il pas que l'action divine produise son effet sur notre volonté? N'est-ce pas la volonté qui est le grand ressort de la vie humaine, ce qui donne l'impulsion à toutes nos opérations, ce qui produit nos actes libres et raisonnables ? On l'a dit très judicieusement: La volonté, c'est l'homme. Mais perfectionner cette volonté puissante, l'élever au-dessus d'elle-même, en la rendant participante de la sainteté de Dieu, est une œuvre aussi difficile qu'importante. Etre religieux, rendre à Dieu les hommages qu'il exige, s'améliorer jusqu'à se diviniser, suppose une lutte incessante et redoutable contre la corruption du cœur et l'appétit insatiable des sens.
On n'est pas religieux par tempérament et par aptitude naturelle, comme on est mathématicien ; on est religieux par les victoires que l'on remporte sur soi-même. Voilà pourquoi la religion, considérée en tant qu'elle est dans notre volonté, est appelée une vertu ou une force, qui nous dispose à rendre nos devoirs à Dieu. Voilà ce qui nous explique la multiplicité des religions, pourquoi dans tous les temps il y a eu des hommes qui, ne se sentant pas le courage de remplir les devoirs de la vraie religion, ont inventé des cultes faciles et faux ; ce qui nous donne la raison d'un autre fait moins commun, mais non moins réel, de l'irréligion, cette rupture de tout
commerce entre l'homme et Dieu. On se soustrait au joug de la religion, parce qu'on ne veut pas se faire violence, parce qu'on ne veut pas du frein qu'elle: impose aux passions humaines.
Pour connaître plus intimement la nature de la religion, il importe, après en avoir donné la définition, de distinguer les divers aspects sous lesquels elle peut se présenter à celui qui veut en faire une étude sérieuse.
Les rapports invisibles de l'âme avec Dieu, les actes intimes d'adoration, de reconnaissance et d'amour qu'elle lui rend, constituent la religion ou le culte intérieur. Lorsque ces hommages sont exprimés aa dehors par des actes sensibles, ils forment la religion ou le culte extérieur.
Cette manifestation visible présuppose l'existence da culte intérieur, sinon elle ne serait qu'une vile hypocrisie, une religion mensongère.
Mais ce qui demande une exposition claire et précise, ce sont les notions de religion naturelle et de religion surnaturelle. Les sophistes contemporains ont obscurci cette question ; ils ont prétendu que la religion naturelle suffit à l'homme, que le surnaturel est imaginaire, impossible, absurde. En propa-
géant ces fausses doctrines, ils ignorent ou feignent d'ignorer ce qu'il faut entendre par religion naturelle et par religion surnaturelle. Nous allons leur rappeler l'enseignement des grands docteurs à ce sujet.
Connaître, aimer et honorer Dieu est la fin dernière de tout être intelligent; le Créateur devait nous la proposer et ne pouvait nous en proposer d'autre. Faire connaître, aimer et honorer Dieu est le but de la religion. Or, Dieu peut se manifester à l'homme de deux manières : indirectement, dans le spectacle de la création ; directement, tel qu'il est en lui" même. Lorsque, contemplant les œuvres divines, nous nous élevons, par la pensée et par le cœur, de l'effet à la cause ; du monde visible à la cause première ; lorsque nous adorons l'artiste puissant qui a fait l'univers et nous a faits nous-mêmes chefsd'œuvre de sa bonté, cette vue indirecte de Dieu à travers les ombres de la création et à la lumière vacillante de notre raison, cet amour du principe invisible des êtres, ces hommages d'adoration et de reconnaissance que nous lui rendons, voilà ce qui constitue la religion naturelle. Ce commerce de notre âme avec Dieu est appelé naturel, parce que nous pouvons l'entretenir par les seules forces de notre nature.
Si Dieu daigne nous appeler à le connaître, non seulement comme nous connaissons l'intelligence et le talent d'un artiste en étudiant ses œuvres, mais à
le connaître en lui-même, clans sa vie intime ; s'il veut que nous l'aimions, non seulement de cet amour qui provient de la vue des biens visibles dont il est l'auteur, mais d'un amour qui jaillit de la contemplation anticipée de sa beauté personnelle ; s'il demande que nous entretenions avec lui les rapports familiers d'un fils avec son père ; si, dès lors, il descend jusqu'à nous, nous révélant par sa parole ce qu'il est en lui-même, l'ensemble de ces relations et des moyens qui nous sont donnés pour les entretenir, voilà la religion surnaturelle. C'est à juste titre qu'on l'appelle surnaturelle ; car elle surpasse l'exigence et les forces de notre nature et de toute nature créée. Gomment, en effet, une créature finie pourrait-elle aspirer à une fin qui n'est propre et naturelle qu'à celui qui est Tinfini ?
Ainsi la religion naturelle résulte de la constitution de notre nature intelligente et finie ; la religion surnaturelle, qui présuppose la religion naturelle et la perfectionne, sans la détruire, est le don le plus parfait et le plus gratuit que Dieu ait pu nous accorder : c'est une participation de la vie divine.