‹ Faut-il une religion? [microform]Chapitre 5 sur 6 · LA RELIGION EST NECESSAIRE A LA SOCIETE · texte numérisé non relu

LA RELIGION EST NECESSAIRE A LA SOCIETE

Dans tous les temps on a reconnu que la religion est nécessaire à l'établissement et à la stabilité des sociétéo.

Ecoutons d'abord les sages de l'antiquité. « L'ignorance du vrai Dieu », dit Platon, « est, pour les Etats la plus grande des calamités ; et qui renverse la religion renv^se le fondement de toute société humaine (1) ».

« Les villes et les nations les plus attachées au

{i)De leg., lib. x.

culte divin ont toujours été le:; plus durables et les plus sages, comme les siècles les plus religieux ont toujours été les plus distingués par le génie (1) ».

Les sophistes du siècle dernier, qui se plaisaient à combattre la religion, ont néanmoins avoué qu'elle est nécessaire aux sociétés. « Jamais Etat ne fut fondé », dit Rousseau, « que la religion ne lui servît de base (2) ».Et Voltaire : «Les hommes ont toujours eu besoin d'un frein, et, dans tous les lieux où il existe une société, la religion est nécessaire ; les lois sont un frein pour les crimes publics, et la religion en est un pour les crimes secrets (3) ». « Glierchez», dit Hume, « un peuple sans religion ; si vous le trouvez, soyez sûr qu'il ne diffère pas beaucoup dos bêtes brutes »('i).

Après avoir rapporté ces témoignages dont l'autorité est irrécusable, consultons la raison et l'expérience.

Toute société, existant poui* le bonheur des hommes qui la composent, doit leur donner l'ordre et la tranquillité. Lorsque !e désordre règne dans lecorps social, il y a malaise, il y a souffrance, il y a despotisme ou anarchie, et dès lors absence de liberté ;

(1) Xénophon, Mém. Socrat.. I, iv, 16.

(2) Contrat social .

(3) Sur la Tolérance.

(4) Histoire naturelle de la religion.

FAUT-IL UNE RELIGION ? 3i

ainsi la société n'atteint pas la fin pour lac[uelle elle est établie. Mais l'ordre ne peut pas plus exister dans le corps social que dans le corps humain, s'il n'y a liiérarcliie : pouvoir qui dirige les membres vers leur fin, et membres qui se soumettent à cette direction. 11 faut, en outre, des lois équitables qui règlent les actions publiques et secrètes des citoyens. Telles sont les conditions de l'ordre, de l'harmonie, du bonheur de toute société, ainsi que le constatent la raison et l'expérience.

Or, c'est la religion qui donne la raison de l'autorité et de la dépendance, du commandement et de l'obéissance, des droits et des devoirs ; c'est la religion qui présente les lois comme des règles de conscience et leur donne une sanction efïicace, comme nous allons le démontrer.

L'autorité suppose la supériorité dans celui qui l'exerce, et la dépendance dans celui sur lequel elle est. exercée. L'autorité est le droit d'auteur; posséder Vautorilé parfaite, c'est dans le sens le plus rigoureux,, être V auteur et le créateur de celui à qui l'on commande. C'est pourquoi Dieu seul est l'autorité, il est l'autorité dans sa source, parce que seul il est l'auteur de tout ce qui existe, seul il a créé et conserve toute chose ; seul il peut détruire ce qu'il a fait; tout être dépend de lui et il ne dépend de personne. C'est donc avec raison que saint Paul (Rom., xin) nous dit que tout pouvoir ou toute autorité vient de Dieu.

Ainsi l'autorité est divine en elle-même, quoique le sujet en qui elle repose soit une créature, quoique les diverses formes qu'elle peut revêtir dans les sociétés, Monarcliie et République, dépendent des hommes et des événements. Tout être créé est donc dans l'indépendance naturelle de tout autre être créé, et quiconque sur la terre exerce légitimement l'autorité ne peut le faire en son nom, mais au nom du Dieu souverain, de l'auteur de toutes choses, dont il est le délégué et le représentant.

D'après ces hauts enseignements de la religion, l'autorité a une origine céleste, elle n'est pas une chose humaine, elle possède un caractère auguste et sacré, elle devient respectable aux yeux des peuples. L'obéissance ne s'arrêtant pas à l'homme qui commande, n'est pas cette crainte abjecte de l'esclave qui se courbe en présence de son maître : c'est la libre et noble soumission d'une créature intelligente à la volonté suprême du Créateur, c'est l'acte le plus raisonnable que l'homme puisse faire.

Le pouvoir, étant exercé au noai de Celui qui par bonté a fait et conserve toutes choses, est obligé de se déclarer le défenseur des intérêts de tous et non de ses intérêts privés ; il est établi pour le bien des autres et non pour rechercher son bien particulier. Aussi l'histoire nous le représente partout protégeant les faibles contre les forts, abolissant l'esclavage parmi les peuples, relevant dans la famille les droits méconnus de la femme et de l'enfant opprimés, -—

Des relations de bienveillance se sont ainsi établies «ntre le pouvoir qui commande et les sujets qui obéissent ; l'amour est devenu le lien qui a maintenu la société dans l'ordre, la liberté, la dignité et le bonheur. C'est cette doctrine religieuse qui a donné aux sociétés chrétiennes tant de siècles de stabilité et de gloire.

Mais l'incrédulité moderne a cherché à ébranler ces principes si vrais et si élevés sur la nature de l'autorité et de la dépendance, du droit et du devoir. Par l'organe de Rousseau (1) elle a tenté de nous donner une théorie nouvelle sur la formation et l'organisation des sociétés, sur la relation du pouvoir et des sujets. Elle ose affirmer que les hommes naissent indépendants de la cause première et indépendants les uns à l'égard des autres ; elle donne pour base au pouvoir social un pacte libre. La société n'est pas le résultat des lois de la nature, elle est un fait arbitraire. Elle suppose que les hommes étant isolés se sont entendus pour vivre en société, mettre leur force en commun et ont délégué un pouvoir pour les régir conformément à leurs intérêts. Toutefois ils se sont réservé la faculté de le révoquer ; ils reprennent leur indépendance, quand ils le jugent convenable. Mais, peut-on demander, qu'est-ce que ce pouvoir délégué par le peuple ? C'est, selon

(1) Contrat social.

Rousseau, la somme des droits appartenant aux individus . Mais, ces droits que sont-ils ? Nul homme n'a de droit sur son semWable, puisqu'on les suppose indépendants l'un envers l'autre ; et nul n'a de droit sur soi-même, car on n'est pas supérieur à soi.

Qu'est-ce donc que le pouvoir ? Ce ne peut être que l'ensemble des forces individuelles mises à la disposition de celui qui est délégué pour régir la société. Ainsi le pouvoir n'est plus, selon Rousseau, une puissance morale, le droit d'ordonner impliquant le devoir d'obéir, c'est une force physique, la puissauce de contraindre imposant la nécessité de céder ; l'empire de l'homme sur l'homme : ainsi disparaissent les notions d^autorité et de dépendance, de commandement et d'obéissance, de droit et de devoir : il ne reste que la force matérielle guidée par l'amour de soi ou l'intérêt particulier.

Cette théorie, il est facile de le comprendre, est le rêve d'un romancier politique. Jamais on n'a vu les hommes isolés s'unir sous l'influence d'un pacte; ils ont toujours vécu en société ; c'est la famille qui, en s'étendaut, a formé les cités et les nations. D'ailleurs exclure Dieu de la société, détruire les notions de droit et de devoir, pour ne laisser subsister que la force, ne donner pour mobile, soit au pouvoir, soit aux sujets, que l'amour de soi et non l'amour de la justice, n'est-ce pas abaisser l'homme au niveau de la brute et établir le pouvoir et les sujets dans un état de lutte permanente ? Si le souve-

rain domine, on a infailliblement le despotisme ; quand c'est le peuple, on a l'anarchie. L'histoire atteste que tels sont les résultats funestes de cette doctrine révolutionnaire.

Mais Rousseau lui-même, « cet homme », dit de Maistre, «qu'il faut veiller sans relâche et le surprendre, lorsqu'il laisse échapper la vérité par distraction (1) », Rousseau réfute ailleurs (2) ce qu'il a établi dans le contrat social. « Les dissensions affreuses, les désordres infinis qu'entraînerait nécessairement ce dangereux pouvoir, montrent, plus que toute autre chose, combien les gouvernements humains avaient besoin d'une base plus solide que la seule raison ; et combien il était nécessaire au repo ; public, que la volonté divine intervînt" pour donner à l'autorité souveraine un caractère sacré et inviolable, qui ôtât aux sujets le funeste droit d'en disposer. Quand la religion n'aurait fait que ce bien aux hommes, c'en serait assez pour qu'ils dussent tous la chérir et l'adopter, même avec ses abus, puisqu'elle épargne encore plus de sang que le fanatisme n'en fait couler ».

Si la religion imprime à l'autorité un caractère sacré en la faisant descendre du ciel, si elle justifie et ennoblit l'obéissance, c'est elle encore qui donne aux lois tout leur empire en nous présentant les lois

(1) Considérations sur la France, ch, viii.

(2) Discours sur l'origine de l'inégalité, p. 306.

humaines comme des règles de conscience et eu donnant à la loi morale une sanction efficace.

C'est en vain que les lois civiles et criminelles seraient écrites dans un code public, si on peut les éluder. Car, si ces lois ne sont que l'expression de la volonté du plus fort, si elles ne lient que devant les hommes- et non devant Dieu, ne sait-on pas que souvent elles seront enfreintes? Que de vols secrets, que de fraudes cachées ! Mais dès que la religion nous les 'représente comme l'etpression de la volonté divine ; dès qu'elles lient la conscience, il n'est plus possible de les violer impunément -, elles exercent leur empire toujours et partout. C'est ce que comprirent les législateurs de l'antiquité. Lycurgue *et Numa présentèrent leurs lois comme autorisées par la puissance divine à laquelle toutes les créatures sont soumises.

Les lois humaines ne suffisent pas, lors même qu'elles seraient observées. Elles ne règlent que nos actions publiques; elles ne pénètrent pas dans l'âme pour y couper le mal dans sa racine. C'est la loimorale qui descend dans l'intime de notre être, règle jusqu'à nos pensées, nos affections, défend même le désir du mal et nous ordonne de tendre à la vertu . Elle constitue la partie la plus sublime de la législation, celle qui fait vraiment le juste, l'homme de bien. Or, d'où la loi morale tire-t-elle son autorité et sa puissance ? Ce ne peut être que de la Religion. Si la Religion ne montre pas au crime l'abîme téné-

Lreux de l'enfer; si elle ne fait pas luire aux yeux de la vertu l'espoir d'un ciel impérissable, quel châtiment et quelle récompense pourront retenir l'homme dans le devoir ?

Si la sanction éternelle du souverain bien et du souverain mal est encore souvent impuissante contre la fougue des passions, quel autre frein pourrait les arrêter ?

Serait-ce l'opinion publique, l'honneur, la crainte du mépris ? Mais que m'importe lopinion publique ? Le sage ne l'a-t-il pas toujours dédaignée? En quoi peut-elle sérieusement m'aftecter ? L'honneur que l'on me promet, n'est qu'un vain bruit de réputation, il ne peut nullement compenser les sacrifices qu'il faudrait m'imposer pour accomplir tous les préceptes de la loi morale. Encore, qui me garantit que par la vertu j'arriverai à l'honneur et non à l'opprobre ? Souvent on voit le vice usurper les honneurs dus à la vertu. — Qu'est-ce que le mépris dont je suis menacé, si je ne résiste pas à mes passions? Il n'est rien, si je le méprise. 11 ne m'ôtera ni la santé, ni la fortune, ni la jouissance. D'ailleurs, ne puis-je pas souvent ménager l'opinion publique, en couvrant mes actions mauvaises du voile du mystère ? Mais, me dit-on, si vous pouvez cacher aux yeux des hommes ce qu'il y a de répréhensible dans votre conduite, vous ne le pouvez pas aux yeux de votre conscience. N'est-ce rien que le remords qui vous suit partout? N'est-ce rien, que la joie d'avoir fait

une bonne action qui toujours vous accompagne ? — Non, tout cela n'est rien, s'il n'y a pas de Dieu ; la conscience n'est rien, si elle n'est pas la voix de Dieu parlant en nous ; le remords n'est qu'un préjugé, s'il n'est pas l'enfer anticipé; la satisfaction d'avoir fait le bien n'est qu'un mot, si elle n'est pas le gage d'une récompense future. Comment serais-je heureux de souffrir la faim, la soif, les maladies, l'opprobre pour le bien des autres, si je n'en dois pas être récompensé? S'il n'y a pas de législateur suprême à qui tout soit connu, s'il n'y a pas d'autre vie, je n'ai qu'un but à atteindre c'est de me procurer le plus de bonheur possible ici-bas ; que me font vos belles sentences, vos sublimes sentiments sur la vertu en face démon intérêt, de mes passions qui ne sont pas satisfaites ?

Mais, continue-t-on, si les motifs allégués tout à l'heure ne peuvent faire observer la loi morale dans les temps d'ignorance et de grossièreté, au moins faut-il admettre qu'ils le peuvent dans notre siècle où les lumières et la civilisation ont pénétré partout. — Je reconnais qu'aujourd'hui l'instruction est plus répandue qu'autrefois, on parle plus correctement sa langue, on a une connaissance plus approfondie des mathématiques et des sciences naturelles; il s'est fait un progrès incontestable dans l'ordre matériel, dans l'industrie et le commerce. Mais que font toutes ces connaissances, lorsqu'il s'agit de pratiquer la loi morale ? Quel vice vos théorèmes de géométrie peuvent-ils réprimer ? Ne savez-vous pas

que l'instruction n'est qa'un instrument pour le mal comme pour le bien ? Elle développe l'intelligence, mais elle ne change pas le cœur. — Aussi les plas grands scélérats sont-ils souvent des hommes instruits ? Ce qui fait le progrès de l'ordre moral, ce qui améliore le cœur humain, c'est la religion.

C'est elle qui apprend à l'homme à marcher constamment sous le regard d'un juge impartial, d'un Dieu infiniment juste, accordant à la vertu une récompense éternelle et châtiant le vice par des souffrances inextinguibles. L'histoire démontre que plus la religion a d'empire sur un peuple, plus il se distingue par ses vertus. — Rome ne fut jamais aussi vertueuse que sous les rois et sous la république, parce que jamais elle ne fut aussi religieuse ; elle n'entra dans la voie de la décadence, que lorsque les sophistes eurent inspiré à la multitude le mépris de Dieu et de la religion.

Il est donc permis de conclure qu'une morale sans religion est un édifice sans fondement, une législation sans législateur. Et Montesquieu a eu raison de dire « qu'une religion, même fausse, est encore le plus sûr garant de la vertu des hommes ».

Concluons avec Montesquieu encore : « C'est mal raisonner contre la religion de rassembler dans un grand ouvrage une longue énumération des maux qu'elle a produits, si l'on ne fait de même celle des biens qu'elle a faits. Si je voulais raconter tous les maux qu'ont produits les lois civiles, la monarchie,

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le gouvernement républicain, je dirais des cliose» effroyables (1) !»

Après avoir vu ce que la religion fait pour la société, nous allons considérer ce que la société a fait et doit faire eii faveur de la religion ; c'est un corollaire de ce qui a été établi précédemment.

Si nous consultons l'histoire, nous voyons que les peuples les plus éclairés, ceux chez qui on allait dans l'antiquité étudier la sagesse, comme les Egyptiens, les Grecs, les Romains, plaçaient la religion à la tête de leurs institutions, se faisaient gloire de l'honorer et de la protéger dans son culte et son sacerdoce.

Les peuples civilisés ont tous eu un culte reconnu^ une religion nationale et ils ont considéré les outrages faits à la religion comme s'ils s'étaient adressés à la divinité même. Aussi les gouvernements ont édicté les peines les plus sévères contre ceux qui publiquement blasphémaient et profanaient les choses saintes. A.hènes avait des lois contre l'impiété;. Périclès lui-même, accusé d'avoir méprisé la religion, fut contraint de se défendre devant les tribunaux. On sait avec quelle vigueur Gicéron censura un préteur de Sicile accusé d'avoir pillé les temples et les autels. La mort tragique de Denys le Tyran fut considérée par ses contemporains comme le juste châtiment de ses spoliations sacrilèges et de son im-

(1) Esprit des lois, 1. xxiv, ch. ii.

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piété. Toutes les constitutions du monde ont protégé jusqu'alors la grande loi du repos dominical. Les démocraties, même les plus célèbres, comme la Suisse, l'Amérique, ont leur jour d'adoration sociale.

L'histoire nous apprend encore que les nations les plus illustres ont professé pour le sacerdoce une vénération protonde. Sachant que le vulgaire confond souvent la religion avec ses ministres, elles ont rendu aux pontifes et aux piètres des honneurs propres à leur attirer le respect des peuples. Il serait superflu de rappeler ce que le sacerdoce a été aux yeux des nations chrétiennes, depuis Constantin jusqu'au temps présent. Mais, si l'on veut savoir quels étaient les honneurs et les prérogatives accordés aux prêtres des religions païennes, chez les Egyptiens, les Indiens, les Grecs, les Romains, les Gaulois, on peut lire une savante dissertation écrite sur ce sujet dans le dictionnaire de l'Académie des Inscriptions (1).

Ainsi jusqu'alors on avait reconnu que là religion étant la base de toute société, on devait la protéger et l'honorer, on n'avait jamais compris une société sans Dieu. Une théorie nouvelle cherche à se faire jour : on veut séparer la religion de la société et de l'Etat. L'abolition du règne social de Dieu, le divorce entre la société et la Divinité, l'athéisme dans les lois et les pratiques sociales, voilà ce que l'on

(1) T. XXXI, p. 108.

appelle un progrès, ce que l'on nomme la liberté religieuse!

Celui qui veut réflécliir verra facilement ce qu'il y a de faux et d'antisocial dans cette création moderne de la séparation de la religion et des gouvernements et comprendra que c'est là un progrès dans la décadence et l'oppression de la majorité des membres d'une nation par quelques athées audacieux.

En effet, la société n'est pas un être abstrait ; c'est une personne morale, un être très réel. Dès que les individus qui la composent sont et doivent être religieux, comment formeraient-ils un ensemble irréligieux ? Est-ce que le résultat ne doit pas participer de la nature des unités qui le constituent ? Dieu étant l'auteur de la société civile comme de la société domestique, conservant l'une et l'autre, ne doit-il pas recevoir de l'une et de l'autre des hommages de dépendance et d'adoration ? C'est ce que tous les peuples ont admis j usqu'alors, nous l'avons prouvé. Si donc Dieu abandonnait les sociétés à elles-mêmes, comme plusieurs semblent vouloir abandonner leur Créateur, ne serait-ce pas pour elles le plus terrible des châtiments ? Où seraient l'autorité et l'ordre, la dignité et la liberté? «Si un peuple veut être libre », dit Tocqueville, « il faut qu'il ait des croyances, et s'il n'a pas de foi, qu'il serve». Si le divin doit être exclu de la société, pourquoi ne le serait-il pas de la propriété ? Si le

droit de propriété n'est plus sacré, pourquoi n'aurions-nous pas le règne du socialisme ? Voilà où logiquement l'on peut aboutir. Les anciens avaient compris la nécessité de l'union entre la religion et la société ; car, quand ils voulaient exprimer le malheur suprême d'une nation, ils disaient : «Les dieux b'en sont allés ».

La Religion doit être extérieure et publique.

Des écrivains, soit du siècle dernier, soit des temps présents, n'osant nier l'existence d'un Dieu créateur, ont été contraints d'avouer la nécessité d'une religion. Mais ils ont rejeté comme inutile, superstitieux, tout culte extérieur et public rendu à la Divinité ; ils ont prétendu s'élever au-dessus des préjugés populaires, en n'acceptant d'autre culte que celui de la pensée et du sentiment, d'autre temple que celui de la nature.

Les hommages intérieurs de l'esprit et du cœur constituent incontestablement l'âme de toute religion. Sans eux, le culte extérieur et public ne serait qu'une basse hypocrisie, une vaine superstition. Mais,

en voulant éviter une erreur, ne nous jetons pas dans une autre ; ne nions pas la nécessité d'un culte extérieur, car ce serait nous mettre en opposition avec la raison humaine et l'autorité des siècles.

La raison nous enseigne que l'homme doit à Dieu l'hommage de son être entier. C'est le créateur qui lui a donné ce qu'il possède ; c'est lui qui, à chaque instant, lui conserve son corps, comme son âme. C'est donc un devoir de connaître et de contempler Dieu par l'esprit, de l'aimer par le cœur et de le servir par les sens. Pourquoi le corps ne contribuerait-il pas ail culte dû au Créateur, par des actes extérieurs et sensibles, les seuls dont il soit capable ? Ne serait-ce que quand il faut honorer Dieu que notre corps devrait s'abstenir d'agir ? Si nous sommes hommes, n'est-ce pas par l'union de l'âme et du corps qui constituent notre nature? Le culte purement spirituel est celui des anges. Ne nous attribuons pas une perfection chimérique ; reconnaissons que nous sommes faits de deux substances, dont l'une est matérielle, sinon on pourrait nous appliquer cette parole bien connue : « Qui fait l'ange fait la bête ».

Le culte extérieur est l'expression naturelle et nécessaire du culte intérieur. En effet toute conviction sincère, tout sentiment intime cherche à se traduire au dehors, parce qu'il y a une liaison étroite entre les affections de l'âme et leur manifesation sensible. C'est une loi de notre nature. Quel

est Tenfant, pénétré de respect et de reconnaissance envers ses parents, qui ne fasse éclater sa piété filiale ? Quel est le cœur yraiment compatissant qui ne donne des témoignages extérieurs de sa Lonté pour les malheureux? Ne sera-ce que quand il s'agit du sentiment le plus profond de l'âme, de l'adoration, qu'il faudrait s'abstenir de l'exprimer extérieurement? Je rends à Dieu des hommages intérieurs de dépendance, et il ne m'est pas permis d'en rien laisser paraître au dehors ? Lorsque je • considère combien Dieu a été bon à mon égard, comment il m'a donné et me conserve la vie, comment il me distribue chaque jour le pain qui me nourrit, le vêtement qui me couvre, je me sens pénétré au fond du cœur de la plus vive reconnaissance, et vous ne voulez pas que je manifeste ma gratitude, que j'invite mes semblables à partager mes sentiments? Avouez que c'est là faire une opposition passionnée, déraisonnable, aux tendances les plus invincibles de la nature humaine.

Le culte extérieur est l'aliment et le soutien du culte intérieur. Tout sentiment vit de sa propre expansion, et, s'il ne peut s'exprimer au dehors, il s'éteint comme un foyer saiîs air. C'est l'âme, sans doute, qui donne à nos actions leur dignité et leur valeur, mais c'est le corps qui les précise et les détermine. Qui ne sent combien nos. idées seraient obscures et flottantes, si le langage ne venait leur donner un corps ? Que de sciences nous seraient

inconnues, si nous n'avions ni figures ni signes à notre disposition ? Et pourquoi n'en serait-il pas ainsi dans la science religieuse ? Sans culte extérieur, que serait le culte de la pensée, ne consistant que dans des idées méthaphysiques et de vagues sentiments envers la Divinité? La religion pourraitelle subsister, si elle n'était vivifiée par la prière vocale, les génuflexions, les rites sacrés, les fêtes et les cérémonies religieuses? Non, soyons sincères, sans culte extérieur et public, Dieu ne serait pas honoré ; ce serait le règne universel de l'athéisme. Qu'on ne vienne pas nous dire avec un orgueil mal déguisé : Nous reconnaissons que ces rites, ces cérémonies, ces fêtes peuvent être utiles à la multitude ; mais que font au savant, au philosophe, à l'esprit cultivé, toutes ces manifestations sensibles? Ne lui suffit-il pas de s'élever directement à Dieu par la pensée ? Non, cela ne peut lui suffire, dès qu'il n'est pas un pur esprit ; c'est ici le lieu de dire que tous les hommes sont peuple. Les plus superbes génies ne peuvent s'affranchir de l'influence des sens et des symboles. Se dire religieux, sans en rien témoigner, fut toujours la prétention de ceux qui ne veulent pas de religion.

L'histoire atteste qae tous les peuples, anciens et modernes, ont eu un culte extérieur et public. Quelle nation n'a pas eu ses temples, ses fêtes religieuses, ses rites sacrés ? A tous les âges du monde, les hommes ont compris qu'ils devaient se réunir

dans quelque lieu consacré à la Divinité, pour l'adorer, lui offrir des sacrifices, chanter ses louanges, lui témoigner leur gratitude. On ne peut citer une seule nation qui se soit contentée du culte de la pensée, du temple de la nature. C'est qu'en effet, si Dieu est partout, s'il n'est pas un de ces souverains qui ont besoin pour eux-mêmes d'un lieu déterminé où ils résident, l'homme a besoin de temple ; c'est là qu'il se recueille ; c'est là, loin du bruit du monde, qu'il se sent pénétré de la grande pensée de la Divinité et de l'importance de la vie future. A la vue des cérémonies sacrées et des objets du culte, expression de leurs croyances, les peuples s'instruisent, se rappellent les hautes vérités religieuses et se les fixent dans l'esprit ; les familles se trouvent en présence du même Dieu, sentant le besoin de s'unir; les rivalités s'effacent, les mœurs s'adoucissent. Tels sont les précieux résultats du culte extérieur et public. Qu'on se garde donc de vouloir corriger les hommes du besoin de prier Dieu ensemble : dès qu'ils seront en société, ils se sentiront toujours pressés de lui parler en commun.

La Religion doit être surnaturelle.

Une des grandes questions agitées dans les temps actuels est celle du naturalisme et du supernaturalisme. Qu'est-ce que le surnaturel ? Quelle est sa notion ?, La religion naturelle suffit-elle, ou doitelle être complétée et perfectionnée par une religion positive et surnaturelle ? Tels sont les problèmes que nous devons résoudre et dont on ne peut •contester l'importance.

Au siècle dernier, les déistes de France et d'An- •gleterre, comme BolingLroke, Blount, Gtierbury, Rousseau, se sont déclarés les adversaires de toute religion positive et ils ont tenté de démontrer que la religion naturelle, telle qu'elle nous est manifestée par les lumières de la raison, est seule nécessaire, seule légitime. De nos jours, tous les rationalistes •qui admettent encore l'existence de Dieu et d'une religion, ont renouvelé cette erreur. Ils cherchent

d'abord à obscurcir la notion du surnaturel. Pour les uns, le surnaturel est chimérique, imagirnaire (1). Les religions anciennes, le judaïsme, le christianisme, le mahométisme, répondent, disentils, à l'enfance du genre humain ; la religion natu-relle, qui doit les supplanter toutes, répoudra à sa virilité. Or, ce qui distingue l'enfance, soit de l'homme, soit des peuples et de l'humanité, c'est l'amour du chimérique, du merveilleux, du surnaturel, de tout ce qui frappe l'imagination et les sens. Mais, dès que les hommes et les nations sont arrivés à l'âge viril, ils relèguent l'imagination et le surnaturel dans le domaine de la poésie ; ils veulent que leurs pensées et leurs actions soient réglées par les seules lois de la raison. Par conséquent, la religion moderne ne reconnaîtra d'autre lumière que celle de la raison; elle rejettera tout ce qui est surnaturel, imaginaire, merveilleux, et sera éminemment philosophique (2).

D'autres vont plus loin. Ils enseignent que le surnaturel, c'est l'absurde, c'est le contradictoire. Si on leur enjoint de définir le surnaturel et de démontrer qu'il est impossible, ils ne savent répondre que

(1) Le protestantime libéral, par le pasteur Bost. — Chez Germer Baillère.

(2) Les trois filles de la Bible, par Hippojyte Rodriguez. Chez Michel Lévy.

par des négations. «Non, disent-ils, il ne peut y avoir de surnaturel, c'est une donnée acquise à la . science moderne ; d'ailleurs la science n'a pas à s'occuper du surnaturel»... Quelques-uns ont formulé une réfutation; ils la résument ainsi : «La nature, n'est-ce pas tout ce qui est ? Il est donc impossible de comprendre qu'il existe quelque chose en dehors ou au-dessus des lois de la nature». Telle est l'argumentation la plus sérieuse de la libre-pensée contre le supernaturalisme.

Voulant, dans ce grave sujet, procéder avec ordre, nous rappellerons la notion de la religion, soit naturelle, soit surnaturelle, telle que les siècles les plus éclairés l'ont comprise, afin de prouver que le surnaturel n'est pas absurde ; nous démontrerons ensuite historiquement l'insuffisance de la Religion naturelle, l'existence de la religion surnaturelle, et enfin nous donnerons la solution des difficultés soulevées contre cette doctrine.

Dieu, en nous créant, a dû nous donner, comme à tous les êtres, la fin exigée par notre nature. C'est pourquoi il nous a appelés à le contempler dans ses œuvres, à l'aimer d'un amour résultant de cette contemplation, et il nous a accordé les moyens proportionnés à cette fin : la lumière de la raison et la force native de notre volonté. C'est l'ensemble de ces relations indirectes entre le Créateur et la créature intelligente, relations découlant logiquement de la nature de Dieu et de la nature raisonnable de

FAUT-ILUNE KELIGION i* 51.

l'homme; c'est cette vue de Dieu à travers les ombres de la création ; c'est cet amour de Dieu, produit par la beauté des choses visibles, qui constituent la religion naturelle. Les préceptes de celte religion ne sont autre chose que la loi naturelle promulguée par la raison ; ses dogmes, philosophique-, ment démontrés, sont l'existence d'un Dieu qui a créé et gouverne l'univers, la spiritualité et la liberté de l'âme humaine, l'existence d'une autre vie dont la durée ne peut être déterminée par les seules lumières de notre intelligence. La religion naturelle est la base sur laquelle repose la religion surnaturelle. Ces deux religions sont distinctes entre elles ; on ne doit pas les confondre, car elles n'ont ni, le même but, ni les mêmes moyens ; mais on ne doit pas non plus les séparer, les mettre en opposition, ainsi que le font nos libres-penseurs (1) ; elles sont appelées à se prêter un mutuel appui, à rester intimement unies : l'une est la base, l'autre est le sommet.

Dieu, infiniment bon, ne s'est pas contenté de nous donner une fin proportionnée à notre nature ; il a voulu nous accorder de plus hautes destinées ; il a daigné se communiquer à nous, non plus indirectement et à travers le voile de la création, mais il nous a appelés à le contempler un jour face à face, tel qu'il est en lui-même; il a voulu se faire

(1) La religion naturelle par Jules Simon.

aimer de l'amour dont il s'aime, en nous constituant non plus seulement ses sujets, mais ses enfanta adoptifs ; il a fait descendre dans notre âme une lumière et une force divines proportionnées au but sublime que nous devons atteindre. Or, c'est l'ensemble de ces hautes communications entre Dieu et l'homme, communications gratuites et libres de la part de Dieu, nullement exigées par la nature humaine, qui forme la religion surnaturelle. Qu'y at-il d'absurde, de contradictoire, dans cette doctrine ? Pourquoi Dieu, qui a établi les lois de la nature, ne pourrait-il rien faire en dehors et au-dessus de ces lois ? Au lieu de se montrer seulement dans ses œuvres, pourquoi ne pourrait-il se donner à nous, nous communiquer directement une participation de sa vie divine ? Qui pourrait empêcher l'Infini de s'abaisser jusqu'à la créature raisonnable, pour s'unir à elle et se l'associer dans ses destinées? Qui voudrait ici limiter la puissance du Créateur ? C'est en vain que nous provoquons les adversaires du surnaturel : ils n'argumentent pas, ils se contentent d'énoncer de vagues et pompeuses assertions et de professer un superbe dédain pour le surnaturel.

Après avoir déterminé la notion du naturel et du surnaturel, prouvé que le surnaturel n'implique aucune contradiction, nous allons démontrer, d'après les faits, que la religion naturelle seule ne peut moralement suffire à l'homme.

Une religion comprend nécessairement un sym-

bole de vérités et un code de morale, un ensemble de dogmes pour diriger l'intelligence et de lois pour régler la volonté. Or, si la raison humaine, abandonnée à elle-même, peut absolument formuler ce symbole et ce code, moralement, elle ne le peut, tant elle se laisse dominer par les sens et les nécessités de la vie. Elle a, en effet, toujours été impuissante, l'histoire l'atteste, à faire connaître avec précision les dogmes et les préceptes de la religion naturelle et plus impuissante encore à les faire accepter.

Nous constatons qu'il y a eu parmi les déistes autant de systèmes religieux que d'écrivains. Lord Gherbury nous présente un symbole et un code en cinq articles (1). Blount nous fait un résumé'de sept articles (2). Bolingbroke nie la doctrine des peines et des récompenses futures, se montrant plus accommodant que ses devanciers. Rousseau, après avoir longuement disserté sur cette matière, avoue que ce système religieux ne présente que des dogmes et des préceptes vagues, indécis, car il repose sur la raison qui souvent nous trompe (3). Joseph Droz, revenu au catholicisme après avoir été victime du déisme, nous peint l'impuissance de cette religion

(1) De religione gentilium.

(2) Tke oracles of Reason.

(3) Emile.

b'i FAUT-IL UNE RELIGION ?

philosophique : «Le déisme», dit-il, «est un ouvrage humain ; on est toujours libre de le modifier, de le changer, soit pour le perfectionner, au gré de son imagination, soit pour l'accommoder aux faiblesses de son cœur. On peut savoir quel est aujourd'hui ce système, non quel il sera demain (i). »

' Mais, si les savants ne peuvent s'entendre pour déterminer en quoi consistent les dogmes et les lois de la religion naturelle, quelle sera, pendant ce temps-là, la croyance des hommes du peuple, des ouvriers, des trois quarts du genre humain? Quelle morale dirigera leur conduite ? Gomment atteindrontils leurs destinées ? Le plus célèbre défenseur de cette religion philosophique semble vouloir aborder franchement ces graves difficultés ; mais il suffit de l'opposer à lui-même pour se convaincre qu'il ne donne aucune solution et que son ouvrage n'est qu'un tissu de contradictions (2).

« La religion naturelle », écrit-il, « ne serait pas une religion si elle ne se dévoilait qu'au petit nombre (3). Elle se rend intelligible aux esprits médiocres et elle suffit aux besoins des esprits cultivés (4). On dit que la religion naturelle ne donne à l'homme ni un symbole ni une table de loi. C'est calomnier à

(i) Pensées sicr le christianisme.

{^) La religion naturelle, -cas Z\\\e^ ^imon ; sixième édition.

(3) Page 408.

(i) Page 363.

la fois la raison et la liberté. Qu'est-ce que la raison, sinon une force et une lumière pour chercher, pour trouver la vérité?... Dieu nous donne le commencement de la vérité et le principe de la loi ; et il nous commande de développer ces prémices, de conquérir le symbole, d'appliquer la loi, de l'approfondir (1). »

Mais daignez-nous dire ce que devient le genre humain, tant qu'il n'a pas conquis son symbole et son code de morale ? Quel est le sort de ces nombreuses générations qui n'ont pas connu la vérité ? Qu'est-ce que ce Dieu insouciant qui les laisse dans l'ignorance de leurs destinées et des moyens de les atteindre ?

Le sophiste se réfute lui-même et nous prouve qu'il ne faut pas ajouter foi â ses affirmations : « La religion naturelle, qui n'est au fond qu'une partie de la philosophie, ne donne que ce qu'elle peut donner. Ses obligations ne se mesurent pas aux besoins de la société, mais à la force de l'esprit humain.... Elle n'a parfois que des espérances à donner, au lieu d'une certitude (2).... Elle est sans autorité sur les intelligences passives. En un mot son symbole, si elle en a un, ne peut être séparé des preuves qui l'établissent, ce qui la condamne à ne jamais être universelle (3). Le philosophe est un

il) Page 365.

<2) Page 346, (3) Page 347.

homme qui a tout juste autant d'autorité que lui en donne son talent.... Il traite les sujets les plus difficiles, souvent les plus ingrats, et ne peut être compris que par les intelligences très exercées (1) ».

En présence de ces contradictions qui affirment, d'une part, que la religion naturelle se rend intelligible à tous les esprits, même aux esprits médiocres, qu'elle a un symbole et un code de lois ; de l'autre, qu'elle ne peut être universelle, qu'elle n'a parfois que des espérances à donner au lieu d'une certitude, il serait superflu de réfuter l'ouvrage que nous examinons ; le lecteur peut l'apprécier. Nous pouvons conclure avec un libre-penseur : « Les faits prouvent que la religion naturelle n'a jamais pu descendre jusqu'à la pratique et devenir une réalité. Elle n'est pas sortie des livres et de l'enseignement; et comme elle est essentiellement individuelle et que chacun se la fait à soi-même, selon sa propre philosophie, il est impossible de dire si elle a exercé, même sur les personnes, une influence quelconque (^)».

Bossu et avait donc raison, lorsqu'il dénonçait le déisme comme n'étant qu'un athéisme déguisé. La religion naturelle n'est, en résumé, que l'hypocrisie de la religion ; c'est la religion de ceux qui veulent

(1) Page 404.

(2) Burnouf.

en porter le masque, sans en remplir les obligations.

Si la raison j ustifie la notion du surnaturel, n'y découvrant rien d'absurde, rien de contradictoire ; si l'expérience démontre l'insuffisance de la religion naturelle dans notre condition présente, Tbistoire prouve, d'autre part, que le surnaturel est un fait réel, vivant, universel et conséquemment un fait divin.

Le genre humain a cru partout à quelque cbose de plus baut que sa nature, de plus élevé que sa raison. Qu'était-ce, en effet, qu'un prêtre cbez les païens, sinon un bomme inspiré de Dieu ? Qu'était-ce qu'un temple, sinon un oracle ? Qu'était-ce qu'une idole, sinon de la pierre, du marbre, du bois, parlant par la vertu de la divinité ? Chez tous les peuples, on a prétendu connaître le secret de Dieu dans une parole révélée. Il n'est aucune religion qui ne se dise en possession de livres sacrés (1). On trouve le Zend- Avesta cbez les Perses ; le Véda cbez les Indiens ; le King cbez les Chinois ; le Coran cbez les Arabes , la Bible chez les Juifs ; la Bible et l'Evangile cbez les Chrétiens. 11 n'est pas de nation qui n'ait cru recevoir du ciel une vertu secrète, une force divine par le moyen des lustrations, des rites sacrés, des sacrifices.

L'idée du surnaturel a, sans doute, été souvent

(1) Livres sacrés de toutes les religions, sauf la Bible, Migne, 2 vol. iii-4;

altérée ; mais on la retrouve partout dans ce qu'elle a de fondamental, d'essentiel: ce qui prouye que le surnaturel a été le premier état de la vie humaine, car il n'est aucun fait universel qui ne soit primitif •et originel. Mais c'est à partir de Jésus-Christ que le surnaturel resplendit dans tout son éclat et règne sur le monde. Qu'est-ce, en effet, que Jésus-Christ, sinon le point de jonction du naturel et du surnaturel, le foyer d'où le divin rayonne sur l'humanité ? Depuis son apparition en ce monde, les plus vigoureux génies comme les peuples les plus civilisés, ■ont professé publiquement leur croyance. en sa divinité, aux communications surnaturelles^ de l'homme avec lui par le sacrement et le sacrifice. Le christianisme est-il autre chose que dix-neuf siècles de vie surnaturelle ? Or, en^face de ce fait universel, public, persévérant, que conclure, sinon que Dieu a voulu rendre l'homme participant de sa propre vie, le déifier, lui communiquer une fin supérieure à -celle qui est exigée par la création ? Que conclure encore, sinon que le surnaturel n'est pas fictif, imaginaire, chimérique, quoi qu'en disent les partisans passionnés du naturalisme ?

Laissons la parole à une de 5 intelligences les plus élevées des temps présents : «La croyance au surnaturel », dit M. Guizotj » est un fait naturel, primitif, universel, dans la vie du genre humain ; en tout temps, en tout lieu, à tous les degrés de la civilisation, on trouve le genre humain croyant

spontanément à des faits, à des causes en dehors de- cette mécanique vivante qui s'appelle la nature. On a beau étendre, expliquer, magnifier la nature, l'instinct des masses humaines ne s'y est jamais enfermé, et il a toujours cherché et vu quelque chose au delà. Et c'est cette croyance instinctive et jusqu'ici indestructible, c'est ce fait général et constant de l'histoire humaine qu'on entreprend d'abolir! Incroyable fatuité humaine î parce que, dans un coin du nionde, dans un jour des siècles, on a combattu le surnaturel, on le proclame vaincu ! Vous avez donc complètement oublié l'humanité et son histoire (1)! » 11 en est qui veulent éliminer le surnaturel, parce qu'il est invisible, impalpable ; parce que l'on

, n'en a pas une intuition immédiate, comme, d'une vérité physique. Mais, si l'on veut nier le surnaturel, parce qu'il ne se voit ni ne se touche, il faut aussi nier toute vérité qui ne tombe ni sous l3 regard, ni sous la main. Si l'on 'ne veut plus admettre le pro-

. cédé en vertu duquel on s'élève de l'effet à la cause, du phénomène à la substance, du mouvement à la force, que devient l'âme humaine ? Que devient Dieu lui-même, le Dieu personnel et invisible ? Qui ne voit les ruines s'amonceler ? «Quand la philosophie », dit un libre penseur, « n'a d'autre Dieu que l'univers et d'autre homme que le premier des mammifères, elle n'est plus que de l'histoire naturelle. C'est

(l) Méditations, I, première série.

toute la science des époques matérialistes. Et, pour le dire en passant, c'est là que nous en sommes. Mais le matérialisme n'est pas le dernier mot du genre humain. Corrompue et affaiblie, la société s'écroule dans d'immenses catastrophes ; la herse de fer des révolutions brise les hommes comme les mottes d'un champ. Dans les sillons sanglants germent les générations nouvelles ; les âmes éplorées croient de nouveau, elles regardent vers le ciel, elles retrouvent le langage de la prière, l'humanité se relève pour recommencer (1) ».

D'autres repoussent le surnaturel, parce qu'ils le disent inconciliable avec le progrès^ avec la marche de l'esprit humain. — On peut demander à ces superbes défenseurs de la raison humaine, si jamais ils ont étudié l'histoire. Où donc est la civilisation ? Oii est le progrès dans les arts, dans les lettres, dans les sciences ? Où sont ces génies puissants et complets qui font la gloire de l'esprit humain? Les trouvez-vous parmi les mandarins du Céleste Empire ? Est-ce chez ce peuple vulgaire, mercantile, grossier, ennemi du surnaturel, que l'on voit fleurir la civilisation, que l'on constate les plus grands développements de la pensée humaine ? Il faut être singulièrement injuste envers tout ce qui est divin, pour ne pas avouer que c'est le christianisme, la religion vivifiée par le surnaturel, qui

(1) Schérer, Mélanges de critique religieuse.

seule a élevé l'homme à ce degré de supériorité intellectuelle et de perfection morale que nous admirons tous.

11 reste à considérer un dernier argument des naturalistes, peut-être le plus spécieux.

Il est de l'essence de tout privilège, disent-ils, de pouvoir être refusé. Or, puisque l'ordre surnaturel est un don de Dieu, gratuitement surajouté par sa libéralité aux lois et aux destinées de la nature humaine, nous nous en tiendrons à notre condition première; nous estimons grandement notre nature; telle que Dieu l'a faite, nous la trouvons suffisante. Dieu ne nous refusera pas, après une vie honnête, vertueuse, le seul bonheur éternel auquel nous aspirions, la récompense naturelle des vertus naturelles.

Ce raisonnement serait irréfutable, si l'homme était indépendant de Dieu, s'il était son égal. Nous pouvons, en effet, refuser un bienfait offert par nos semblables, si nous ne voulons pas nous laisser imposer les devoirs de la reconnaissance. Mais ne sommes-nous pas les créatures de Dieu, entièrement sous sa dépendance ? Dès lors, avons-nous le droit de nous soustraire aux desseins qu'il a conçus à notre égard ? Si, pour perfectionner son œuvre, il nous assigne libéralement une fin supérieure à notre nature, nous sera-t-il permis de contrarier ses vues, de bouleverser son plan ? Pourrons-nous sans crime travailler à rendre inutile la grande œuvre de l'In-

carnation et de la Rédemption? — Nous sera-t-il possible d'espérer un bonheur même naturel, dans l'autre vie, après nous être ainsi révoltés contre la volonté suprême de notre Créateur.

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