FAUT-IL UNE KBLIGION
tisfaire le cœur de l'homme. Plus on possède une intelligence élevée, un cœur délicat, plus est profond cet inexorable ennui, ce dégoût de la vie, ce vide de l'infini.
Changeons l'hypothèse, et interrogeons l'âme religieuse, en communication efficace avec Dieu : elle nous offre le spectacle du vrai honheur, du ciel anticipé. L'ordre règne dans ses pensées et ses affections ; tranquille sur le passé, elle connaît sa noble origine ; tranquille sur le présent,elle voit clairement le chemin qu'elle doit suivre ; tranquille sur l'avenir, elle envisage la mort avec sécurité, persuadée que le passage du temps à l'éternité sera pour elle l'heure de la délivrance. Vous la voyez, la paix sur le front, le sourire sur les lèvres, supporter avec calme toutes les vicissitudes de la vie. Si la douleur l'éprouve, si elle se sent victime de quelque injustice, elle n'en est nullement étonnée : elle sait que Dieu inscrit ses mérites , et qu'il faut combattre avant de remporter la palme des vainqueurs. Si la mort vient rompre inopinément une de ces affections qui remplissaient sa vie, elle tourne ses regards vers le ciel, se dégage de plus en plus des choses de ce monde et aspire au moment où elle reverra cette âme bien-aimée dans le séjour de la lumière et de l'amour. — C'est donc avec raison que l'on a dit : La vie de l'âme sincèrement religieuse est une fête continuelle.
« Chose admirable! » devons-nous dire avec
Montesquieu, « la religion chrétienne, qui ne.semble avoir d'autre objet que la félicité de l'autre vie, fait encore notre bonheur dans celle-ci (1) ». Joseph de Maistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, s'élève avec force contre ces ^moralistes attristés qui ne parlent que du malheur des justes et de la félicité des méchants sur la terre. Après avoir analysé les éléments du vrai bonheur, il démontre victorieusement que même en ce monde la félicité est le partage de la vertu, de l'homme sérieusement religieux et uni à Dieu.
Maintenant si, avant de mettre fin à ces considérations sur la nécessité de la religion pour l'homme, nous rappelons sommairement toutes les preuves que nous avons exposées, nous .verrons tomber d'elle-même une erreur qui eut du retentissement au siècle dernier.
Des incrédules voulaient bien reconnaître la nécessité de la religion pour le peuple, mais ils prétendaient que les esprits éclairés pouvaient s'en affranchir, qu'elle n'était qu'une- invention des législateurs pour servir de frein à la multitude.
Dès que la religion est un besoin, un sentiment irrésistible de l'humanité, comment serait-elle de création humaine ? L^es hommes ont-ils créé Famour paternel, la piété filiale et les autres sentiments de notre cœur ? Dès que la religion découle nécessaire-
(1) Esprit des lois.
ment de la notion et de l'existence d'un Dieu créateur, ainsi que de la notion et de l'existence de notre nature créée et raisonnable ; dès qu'elle seule répond aux besoins de perfectibilité et de bonheur que nous ressentons tous, pourquoi ne serait-elle pas aussi indispensable aux savants qu'aux ignorants, aux riches qu'aux pauvres ? Les heureux de ce monde seraient-ils d'une autre nature que ceux qui n'ont ici-bas que la misère en partage? Est-ce que leurs richesses et leur science les rendraient indépendants de la Divinité? Il suffit d'exposer cette assertion prétentieuse pour en voir la fausseté et le ridicule.
Aussi l'expérience démontre que ce besoin de religion existe, au moins à l'état latent, dans toute âme humaine. C'est assez quelquefois d'une circonstance imprévue pour le faire éclater. Qui est incroyant en face d'une tombe se refermant sur une personne aimée ? Quel esprit sérieux n'éprouve le désir de se tourner vers Dieu, lorsqu'il sent cette vie s'affaiblir et la mort s'approcher ? Deux célèbres matérialistes de .ce siècle, Cabanis et Broussais, ont fait, avant de mourir, une rétractation réfléchie de leur abject système (1). — Je sais que des hommes superficiels prétendent que ce retour à Dieu, à un âge avancé, n'est qu'une faiblesse d'esprit. Mais un païen se
(1) ha. Revue Française àécemhve iSlS : et journal Le Droit , 14 novembre 1841.
charge de leur répondre et de leur apprendre que ce désaveu d'un passé irréligieux est dû à un désillusionnement, à un réveil de la conscience, à une lumière plus vive qui éclaire l'âme sur ses plus hauts intérêts :
« Lorsqu'un homme se croit aux approches de la mort », dit Platon, « certaines choses sur lesquelles i] était tranquille auparavant, éveillent alors dans son esprit des soucis et des alarmes. Ce qu'on raconte des enfers et des châtiments qui y sont préparés à l'injustice, ces récits, autrefois l'objet de ses railleries, portent maintenant le trouble dans son âme...., plus près de ces lieux formidables, il semble les mieux apercevoir (1) ».
Plus les passions s'apaisent, plus l'orgueil et les sens se taisent, plus aussi la raison devient calme, plus on devient religieux. « J'ai la conscience », dit Maine de Biran, « que même sans aucune terreur, sans aucun effet d'imagination, le sentiment religieux peut se développer à mesure que nous avançons en âge, parce que, les pa-sions étant calmées, l'imagination et la sensibilité moins excitées et excitables, la raison est moins troublée dans son exercice, moins offusquée par les images ou les affections qui l'absorbaient ; alors Dieu, le souverain Bien, sort des nuages ; notre âme le sent, le voit, en se tournant vers Lui, source de toute lumière (2) ».
[i) La République, \. i.
(2) Journal mtime.
C'était cette connaissance plus sérieuse et plus approfondie de l'importance de la religion qui faisait dire à Alexis de Tocqueville, auteur de la démocratie en Amérique, arrivé en face de la mort, avec la plénitude de ses facultés : « Je regrette aujourd'hui de ne pas avoir donné dans ma vie une plus large part aux intérêts de la religion ». Que d'hommes parvenus au même terme éprouvent le même regret !