PRÉFACE
Le livre que je publie aujourd’hui, j'avais idée de l'écrire il y a vingt-cinq ans. Je n’osai cependant, étant jeune et sans la moindre autorité, risquer upe leçon aussi directe à la presse. Nous nous contentions, Fréchette, Buies et moi, de signaler de-ci de-là, dans le Pays, les fautes les plus grossières de uos adversaires politiques en matière de langue. Car à cette époque tout était subordonné à la politique, et nul journaliste n'eût reproché à son compagnon d'armes le moindre péché de ce genre, chose bien secondaire, vraiment! On ne tire pas dans le dos d’un camarade,
Nous en étions done à prêcher les ennemis, dont quelques-uns peut-être se corrigeaient plus ou moins, tandis que les erreurs des nôtres allaient leur chemin courant.
Aujourd'hui on n’en est plus là. Nombre d’entre nous se sont épris de bien parler et de mieux écrire. Ils ont découvert cette nouvelle forme de patriotisme français. Je l'ai dit ailleurs, le respect de sa langue est la meilleure preuve que nous puissions donner à l’ancienne mère patrie de notre fidélité à son souvenir Il y a de la bonne volonté dans notre presse, qui ne demande qu’à être conseillée. Ce qui fait son malheur, c'est que le journalisme n’est pas une profession ; on y entre au sortir du collège afin de gagner de quoi payer ses cours de droit, on le quitte quand on a conquis le diplôme d'avocat, Le personnel de la rédaction se renouvelle sans
cesse; des jeunes gens succèdent à des Jeunes
gens, et nulle expérience ne s’acquiert. Combien sont-ils ceux qui entrent résoläment dans la carrière avec la détermination bien arrêtée d'y rester ?
Ceux qui deviennent propriétaires des journaux qu'ils ont longtemps alimentés de leur prose incorrecte cessent d'écrire ou bien sont
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trop vieux pour se corriger, et les gazettes s'ancrent dans leurs mauvaises habitudes.
Je partage l'opinion de Legendre que notre petit peuple parle mieux que le peuple dans certaines parties de la France, mais que nos hommes réputés instruits parlent infiniment plus mal que là-bas. A quoi est-ce dû ? A la presse. La presse est la grande éducatrice ; on lit le journal quand on laisse le livre de côté; c'est dans la gazette que l’on puise inconsciemment son instruction. Or la presse enseigne mal parce qu’elle a été mal enseignée et rarement reprise ; elle perpétue dans l'oreille du lecteur et par suite sous sa plume les anglicismes les plus baroques les barbarismes les plus audacieux, toutes les fautes, tous les crimes de langue. C’est elle la coupable, c'est elle la mère de ce langage bâtard que les étrangers signalent, sans nous le reprocher toutefois, et c’est à elle que je m'adresse; que je dis ses vérités. Je lui mets ses incorrections sous les yeux, je lui indique le remède. Qu'elle n’écarte pas mes conseils, qu'elle entre dans mes vues, qu'elle se concerte pour accomplir un progrès national, une œuvre patriotique. J'ai fait mon travail sans aigreur contre personne, sans citer le nom d’un seul journaliste, et si j'ai
| impersonnalité couvre les hommes qui les dirigent.
Quand j'ai commencé en 1884, dans la Patrie sous le titre: fautes à corriger, une chaque : jour, le travail d'épuration que je livre au public, j'ai constaté la disposition de plusieurs Journaux à s'amender, leurs progrès réels, et, de fait, je pourrais en nommer un qui est rarement retombé dans l’une ou l’autre des cent fautes indiquées. Il en sera ainsi cette fois, j'en ai l'assurance, car le journalisme montre une tendance sérieuse à se dégager des liens de Ja routine et à prendre sa part d'autorité dans Ja
(fl cohduite de l'opinion. Son premier titre au (li respect, c'est le souci de la langue. Des pères de 4 famille m'ont demandé les noms des journaux
— VIII = quelquefois nommé des journaux fautifs, leur U | | Î
écrits dans le meilleur français. Hélas! ils ne à & sont pas nombreux les bons dont on peut con- | seiller la lecture à nos enfants au point de vue | | Î
de la grammaire, Mon livre les aidera tous à s'améliorer.
On dépasse quelquefois le but quand on tente une réforme. Je rends hommage à ceux de nos écrivains qui tirent le même collier que moi et consacrent leurs loisirs à purifier notre langage,
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als Jose croire que je ne vais pas, Comme certains d’entre eux, jusqu'à proscrire des termes corrects.
Mon petit livre corrige au delà de cinq cents fautes, et je n'ai pas fini. Mon travail se continuera d'année en année. D'autres écrivains luttent à mes côtés. Legendre et Fréchette doivent chacun publier prochainement un livre sur des questions de langue. Le mouvement de réforme est sérieusement commencé, et si la presse entend se montrer patriote, elle va le pouvoir faire à son aise, ne serait-ce qu'en proscrivant chaque jour de son vocabulaire un mot incorrect. Je ne lui demande que cela.
Les lettres-préfaces de Fréchette, Legendre et Sulte, qui viennent à la suite de ceci, méritent d'être lues et méditées. Je remercie ces vaillants
amis de leur concours.