‹ Fautes à corriger une chaque jour [microforme]Chapitre 2 sur 40 · À MONSIEUR ALPHONSE LUSIGNAN · texte numérisé non relu

À MONSIEUR ALPHONSE LUSIGNAN

Mon cher ami,

Je viens de parcourir ton intéressant et précieux manuscrit, avec la satisfaction qu'on éprouve à la vuc d’un bel édifice destiné à une belle œuvre.

Ces pages ont un double intérêt pour moi: en dehors de ma filiale admiration pour notre chère langue, si gracieuse, si claire, si colorée et si chantante, elles ont réveillé chez moi un souvenir bien agréable, celui d’une de nos bonnes et longues causeries d'autrefois,

Car — si tu t’en souviens — c’est dans une de ces causerics, rarement infécondes, que l'idée de ce petit livre à fait son éclosion.

C'était sous Ies pins odoraunts de Nicolct; la brise du soir chuchotait doucement dans les grands rameaux solennels, tandis que les dernières lucurs crépusculaires s'éteignaient au loin sur la rivière, dans l’enchevêtrement des îlots assombris.

Nous causions de mille et une choses : beaucoup du passé, un peu de l'avenir.

Mais, quand on a, comme nous, atteint lo dernier versant de la vie, si l’on rêve d'avenir, c'est plutôt pour les autres que pour soi. L'avenir qui alors nous préoccupe et souvent nous passionne, c’est celui des enfants, celui du pays, celui de la race.

La conversation était tombée dans ce courant, et nous nous disions :

— Un des plus précieux éléments de notre richesse nationale, c’est notre langue —- la langue frunçaise,

C’est comme l'arche sainte de nos institutions et de nos traditions. C'est elle qui détermine le curactère de nos aspirations collectives, qui assure nos libertés et maintient notre autonomie, en nous groupant autour du clocher de la paroisse.

Il est donc de la plus extiême importance pour

nous de conserver cette portion sacrée de notre

patrimoine dans toute sa pureté et dans toute son intégrité,

Malheureusement la tâche est beaucoup plus difficile qu'elle ne le paraît au premier abord.

Les langues, comme toutes les autres choses humaines, sont essenticllement variables, Le temps, les lieux, les circonstances les modifient, les remanicnt, les transforment constamment. La phraséologie s'altère ; de nouveiles locutions chassent | les anciennes ; les tournures vieillissent et tombent

en désuétude; les mots mêmes, à la longue, chan. gent de valeur et de Signification.

Il suffit, pour s’en faire une idée, de comparer la | langue de l'ancienne Rome avec l'italien moderne, et, Sans remonter si loin, de mettre les auteurs | français du svizième siècle face à face avec nos | écrivains du jour.

|| Or supposons ces races divisées chacune en deux | ! Ï | SToupes ayant entre eux toute la largeur d’un |

Océan, ct modifiant ainsi simultanément leur Jangage chacun dans sa direction, où serait, malgré | le point de départ commun, l'identité après quelques siècles ?

C'est contre cette bifurcation fatale ct presque inévitable qu’il faut réagir ici, si nous ne voulons pas donner raison à nos compatriotes d’une autre nationalité, et aux Américains des Etats-Unis, qui

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