Faux départ
Son mari haussa les épaules. Edmond entra, très gai, embrassa sa mère, qui le regardait anxieusement, et lui dit à l'oreille :
— Refusé... Ne te tourmente donc pas... va... Elle tomba dans un fauteuil, navrée, les
larmes aux yeux. Marguerite adressa à son frère un sourire ironique, et M. Desclos, qui avait vite deviné le résultat, demanda d'un air de pitié :
Est-ce la troisième ou la quatrième fois
que tu te présentes? Je ne me le rappelle ;
Edmond s'assit :
s — La troisième fois seulement.
— Toujours pour la version latine ?
— Toujours.
— Ça me paraît suffisant, trois fois, reprit M. Desclos. Je suppose que tu n'as pas I* intention de t'cbstiner?
— Non, j'en ai assez. J'y renonce... D'ailleurs, le baccalauréat ne sert à rien du tout...
Edmond s'approcha de sa mère, qui pleurait doucement, et l'embrassant encore :
— Ne sois donc pas triste. Le baccalauréat c'est bien peu de chose aujourd'hui.
— Tu ne seras jamais bachelier, alors? fitelle pTun ton presque plaintif.
— Je ne me présenterai même plus.
— Es-tu allé chez ton frère, au moins, le prévenir?
— Oui, il viendra ce soir... Il est de mon avis, il dit que le baccalauréat*., peuh ! fini.
M. Desclos avait son chapeau sur la tête :
— Je vais faire un tour avant dîner.
— Comment! lui dit sa femme en l'accompagnant dans l'antichambre, tu ne restes pas? Il faut que nous causions...
— Et de quoi, mon Dieu?
— Eh bien! de l'avenir d'Edmond. C'est très grave, voilà un garçon sans position à vingt-deux ans.
— Nous parlerons c1-^ cela un autre jour,
déclara M. Desclos en faisant un geste de dédain. Nous avons bien le temps. Edmond n'est absolument bon à rien... absolument à tien, Je l'ai répété assez souvent... Car enfin, il s'e9t présenté deux (ois avant son volontariat, une fois après... 11 a maintenant vingtdeux ans... Ce n'est plus l'âge d'apprendre le latin, que diable! A tout à l'heure.
11 sortit. Mme Desclos poussa un soupir. Dans le salon, Edmond fredonnait un morceau d'opérette dont sa sœur jouait la musique au piano.
— Qui est-ce qui a Un fils qui a raté son baccalauréat? fit-il en riant quand sa mère revint.
M. et Mme Desclos avaient trois enfants ■ deux fils et une fille. Ils s'étaient mariés, lui a trente-cinq ans environ, elle à vingt-huit.
Comme elle n'était pas jolie et que ses parents lui donnaient une dot médiocre, peu de partis s'offrirent. Tous lui inspirèrent de l'aversion. Mais, lorsque Joseph Désclos, avocat, demanda sa main, elle consentit,
Après avoir eu des ambitions diverses, s'être inutilement engagé à plusieurs reprises dans des élections de province, avoir négligé son métier d'avocat pour tenter sans profit la spéculation et les affaires, Joseph Desclos, démoralisé, manquant d'argent, traqué par ses créanciers, n'attendait que l'occasion de se compromettre d'une façon définitive.
Il se croyait un esprit supérieur. Il connaissait des gens arrivés, riches et célèbres, et ne leur trouvant aucune qualité qu'il n'eût pas lui-même, s'imaginait être victime du hasard, de la malveillance, d'une conjuration universelle. Il acquit ainsi une philosophie méprisante.
Son mariage avec Mlle Marthe Pichot ne lui sembla pas un coup de fortune inespéré. La fiancée apportait une dot et des espérances fort rnces. C'était simplement la vie sauve et une retraite honorable devant le danger.
Elle l'aima d'abord, puis ils s'habituèrent l'un à l'autre et vécurent sans catastrophe. Ils se logèrent dans une des rues paisibles qui avoisinent le Jardin des Plantes. Desclos fut bientôt enveloppé par les détails monotones d'un ménage, et se résigna.
Dès qu'elle eut un enfant, son mari ne garda plus dans ses préoccupations qu'une place insignifiante: toutes ses pensées devinrent maternelles. Une fille et un fiîs naquirent encore et l'absorbèrent en entier. Desclos accueillit la paternité avec indifférence.
Quand sa femme le consultait pour les prénoms, s'ingéniant à en choisir de jolis, de flatteurs, il souriait dédaigneusement.
— Appelle-le comme tu voudras. Que ce soit Jacques, Pierre ou Paul, qu'est-ce que ça peut faire?
Elle appela le premier Georges, sa fille Marguerite, et le troisième, Edmond. 11 déclara ces noms ridicules...
En ce qui concernait leur éducation, il se contenta de donner des conseils baroques. Il proposait, par exemple, de ne leur apprendre à lire et à écrire que très tard, ou de leur faire enseigner un métier manuel. 11 se répandait. en blâmes contre la manie de l'instruction classique et formulait des théories sociales. Mme Desclos n'en tint aucune compte. Elle voulut que ses enfants fussent élevés comme tout le monde, que les garçons fissent leurs études dans un lycée et que sa fille connût des arts d'agrément. Son ambition était même que Marguerite passât les examens de l'Hôtel de Ville.
Cette idée procurait à M. Desclos d'inextinguibles accès d'hilarité.
Il n'insistait pas et laissait sa femme agir à sa guise. Cependant il ne dissimulait guère son opinion sur l'avenir de ses enfants. Marguerite serait une pauvre fille prétentieuse et stupide, plutôt laide de figure, mal portante et déformée par l'abus du travail ; Georges, qui commençait a se distinguer, et qui était souvent premier en composition, serait quelque mauvais professeur de province, quelque raté de l'Université ; quant à Edmond, qui désertait les classes, battait ses condisciples et avait les plus mauvaises
notes, son père ne cessait de ricaner à son sujet.
— Celui-là, par exemple... ah! ah! il nous étonnera, celui-là... il est superbe. Il inventera quelque chose sûrement... J'ignore dans quel genre, mais il stupéfiera ses contemporains, j'en réponds... Ah! ah! jolies dispositions!
Georges, Edmond et Marguerite grandirent parmi les péripéties ordinaires de l'enfance. Leur mère les aimait d'un amour unique, qui ne s'inquiétait ni de l'âge, ni du caractère, ni du sexe. Ils ne formaient pour elle qu'un seul enfant, et elle les confondait dans sa pensée, croyant qu'tis étaient tous pareils parce qu'elle les aimait de la même tendresse, elle ne s'apercevait pas qu'ils devenaient peu à peu des êtres différents et qu'il n'y avait entre Georges et Edmond pas plus de ressemblance qu'entre deux étrangers réunis par hcsard.
Chaque année les séparait encore davantage. Les deux frères, qui allaient dans le même lycée, ne se fréquentaient pas en dehors de la maison. Le matin, ils ne partaient pas ensemble, car Edmond, très paresseux, ne se levait qu'avec de grandes difficultés et mr.n quait souvent la classe.
Georges, à quinze ans, montrait déjà des goûts ambitieux. Son meilleur camarade était Pierre Rongier, le fils d'un ancien ministre. Il parlait rarement aux autres élèves, ne se liait
pas, et ne s'occupait jamais dès études de son frère cadet, pour lequel il sentait un certain mépris.
Sa sœur lui semblait aussi une petite fille nulle et quelconque, tout à fait dépourvue de cervelle.
Mme Desclos ne soupçonnait rien de cet état intime, Au milieu des relations communes, le travail lent et secret des caractères lui échappait, derrière l'illusion de son amour maternel. Mais un jour, et sans que la veille seulement elle y songeât, elle vit deux hommes brusquement grandis à son insu; une femme, au lieu de cette enfant qui jouait autour d'elle, ■ elle entendit des conversations sérieuses sur l'avenir et l'argent, bruit de la vie qui approchait, et elle fut désolée comme s'ils allaient partir tous trois pour un long voyage.
Georges, reçu avocat, loua un appartement sur la rive droite. La première fois qu'il plaida, dans une affaire sans importance de police correctionnelle, sa famille put lire son nom dans les journaux. Son installation ne coûta pas un sou à ses parents, et, tout d'un coup, il cessa d'avoir recours à eux.
D'ailleurs il avait toujours de l'argent, et, à la fête de sa sœur, lui donna cent francs; il prêtait aussi à son frère un louis de temps^ à autre. C'était un garçon petit, maigre, la tête légèrement penchée en avant; à cause de sa
myopie il portait un binocle que son nez, plat à La racine et terminé en boule, avait d?* la peine à conserver. Une extrême élégance de vêtement parvenait cependant à le rendre distingué.
Edmond, au contraire, fort, carre d'épaules, la figure large et les yeux très beaux, avait une tenue presque débraillée. A seize ans, il eut avec une ouvrière du quartier une liaison qui épouvanta sa mère. Il arrivait souvent en retard à l'heure du dîner, mais s'excusait d'une façon tendre et bon enfant. Il racontait pendant les repas des histoires amusantes. Visiblement l'éducation classique ne lui avait guère profité ; il en savait moins que sa sœur, qui avait passé avec succès les examens de l'Hôtel de Ville.
Refusé au baccalauréat, il fit son année de service militaire, se représenta ensuite, sur l'insistance de sa mère, à la session de novembre, après avoir vaguement travaillé pendant les vacances, fut refusé de nouveau et accepta tous ces événements avec tranquillité
Le soir du refus définitif, il y eut dans la famille un conciliabule. Georges arriva à sept heures, en habit noir et cravate blanche, disant :
— Nous avons une soirée au cercle.
— Eh bien ! tu sais la nouvelle, fit Mme Desclos. Quel est ton avis?
Elle avait dans l'expérience de son fils aîné
une confiance absolue, ne consultait que lui et approuvait tout ce qu'il fais \it
— Mon avis est que nous ne sommes pas en présence d'un grand malheur...
— Peuh ! n'est-ce pas? dit Edmond... Je ne tiens guère à être avocat ou médecin.
M. Desclos demanda avec ce ton narquois dont il parlait toujours à ses enfants :
— As-tu au moins une idée vague de ce que tu veux entreprendre? Je ne sais pas si tu te doutes de ceci : mais ii nous reste, à ta mère et à moi, tout juste les revenus de notre propriété de Bourgogne, c'est-à-dire de trois à quatre mille francs les bonnes années. Ce que nous avions d'argent disponible nous a servi à vous donner à tous trois cette merveilleuse éducation qui rend ta mère si fiere...
— Pas de plaisanterie, mon ami : ce n'est pas le moment, reprit Mme Desclos, à qui les sorties de son mari étaient insuppportables.
Il faut bien que ces enfants sachent à quoi
s'en tenir, continua M. Desclos. A notre mort, quand ils vendront la propriété...
Edmond se leva, énerve:
— Ne dirait-on pas que c'est un malheur public d'avoir raté mon baccalauréat et que nous allons tomber dans la misère? Parbleu! je me débrouillerai; Georges, par ses relations. me fera bien entrer dans quelque bureau...
— Certes! répliqua Georges, que cette con-
versation ennuyait profondément et qui pensait à autre chose. Ne nous inquiétons pas de ça...
— En effet, dit Marguerite timidement, pourquoi Edmond ne serait-il pas employé? Il resterait avec nous.
M. Deselos fit une grimace qui traduisait son dédain énorme de si pauvres intelligences, se leva de table, alluma un cigare et alla s'asseoir dans un fauteuil, en murmurant :
— Faites donc ce qu'il vous plaira... Vous n'êtes plus des enfants.
Le dîner était fini, Georges prétexta sa soirée et prit son chapeau. Il embrassa distraitement sa mère et sa sœur, et serra la main de son père à moitié endormi.
— Viendras-tu dîner demain ? demanda Mme Descîcs.
— Je ne crois pas pouvoir. Je ne cuis libre avant la fin de la semaine.
— Je descends avec toi, ajouta Edmond.
Il habitait, lui, dans l'appartement, une petite chambre isolée donnant sur le palier. Il sortait tous les coirs après dîner. Sa mè.e lui leconi mandait de ne pas rentrer trpp tard, tandis que Desclos, trouvant cette recommandation puérile, disait entre ses den:
— Il rentrera à cinq heures du matin, comme tous les jours.
Sur le trottoir, les deux frères marchèrent
quelques pas ensemble ; puis Georges héla un fiacre. Au moment où il montait :
— A propos, dit Edmond, tu n'aurais pas un louis à me prêter?...
Georges tira de sa poche une pincée d'or, tendit vingt francs à son frère, sans faire la moindre observation et s'éloigna. 11 n'avait rendez-vous qu'à minuit avec une bande d'amis dans la loge de Julia Borie, une artiste nouvellement célèbre qui venait de s'affirmer dan3 une pièce à costumes et à musique; mais il s'ennuyait beaucoup dans sa famille et avait toujours hâte de la quitter. 11 y était mal à l'aise ; son père l'agaçait. 11 prévoyait confusément que, plus tard, son frère et sa sœur, n'ayant ni fortune ni position, seraient à sa charge et compliqueraient sa vie.
Son propre avenir ne l'inquiétait guère. Au lycée, il s'était lié d'instinct avec Pierre Rongier, qui, fils d'un ancien président du Conseil, membre de l'Académie française, mort couvert de glo^e et très riche* jouissait parmi les élèves et les professeurs d'une considération singulière. La période des études terminée, cette amitié se continua plus solide entre les jeunes gens. Rongier, surtout, qui n'avait d'autre parent que son tuteur, un vieil oncle, sénateur, éprouvait pour son camarade une affection fraternelle.
Il était timide, indolent de caractère, ne sa-
vait à quoi employer son temps et se plaignait continuellement de l'ennui. A sa majorité, toutes les carrières lui inspirant une égale répugnance, il se borna à dépenser son argent au hasard dans Paris. Des cousines éloignées essayèrent inutilement de le faire tomber dans des pièges matrimoniaux. D'ailleurs, en cette circonstance, comme en toutes choses, il suivit les conseils de Georges, qui avait sur lui une influence décisive, par son entrain, sa confiance et son mépris des obstacles
— Quand on a ta fortune et qu'on porte ton nom, lui disait celui-ci, on se moque de l'opinion de6 imbéciles et on fait ce qui vous plaît. Et s'il vous plaît de ne rien faire, on ne fait rien. Quelle est ton ambition? Vivre le plus agréablement possible. Je ne suppose pas que tu veuilles devenir ministre... Il y en a assez d'un dans ta famille.
Rongier approuvait complètement ces idées, que les vieux amis de son père qui se débattaient depuis vingt ans dans la politique ou les affaires trouvaient indignes de lui et immorales. Bientôt même il eer>sa de les voir, pour s'cp«r des reproches et <^; mines sévères. On tenta de lui imposer un conseil judiciaire, pour l*a< ' usation de dépenses exag* mais
Georges déjoua cette manoeuvre avec une connaissance minutieuse des ressources de la piocédure.
Il parlait d'une voix claire, sur un ton narquois et bonhomme qui plaisait; au cours d? ses plaidoiries, il n'épargnait pas les mots dW prit et les allusions, protégé contre les défaillances de la parole par un aplomb inébranlable. Parmi ses collègues du Palais, on n'osait pas trop le traiter d'amateur, quoiqu'il ne courût pas les clients: on sentait qu'il était doué, qu'il ne tenait qu'à lui de s'emparer d'une large place, et les débutants se félicitaient intérieurement que l'idée ne lui en vînt pas.
Georges Desclos, toutefois, n'échappait pas à la nécessité du « débinage », mot excellent qui exprime quelque chose de particulier, d'intermédiaire entre la raillerie et la calomnie, la manière de se juger entre eux des gens qui exercent la même profession.
Le «c débinage » de Georges consistait à dire qu'il avai£ 'quatre cent mille francs de rente.
— Ah bah ! la famille Desclos est si riche que ça!
— Non, mais la famille Rongier...
Georges Desclos était au courant de cette
plaisanterie, et, loin de l'irriter, elle lui procurait de vives satisfactions. C'était le signe qu'avec un flair merveilleux il avait tout de suite trouvé dans la vie le bon chemin, pendant que la cohue se bousculait pour avancer. Dans ses rapports d'argent avec son ami, Rongier faisait preuve d'une délicatesse extrême. 11 ne
lui prêtait jamais directement la plus p somme, mais s'arrangeait de façon à avoir besoin de ses services d'avocat et les rétribuait largement. A l'occasion de son conseil judiciaire, il lui donna d'un coup cinq mille francs. Le cabinet de Georges, auquel était adjoint un confortable appartement de garçon, fu+ meublé pDT son tapissier, qui présenta une note fort diminuée. Les dépenses de îa v-e commune restaient naturellement aussi à sa charge.
Grâce à ces combinaisons, les questions d'amour-propre étaient supprimées.
Non pas qu'en son for intérieur et vis-à-vis de lui-même, Georges se dissimulât qu'il vivait uniquement de Rçngier et que sans lui il mènerait l'existence précaire des jeunes avocats pauvres, plaidant les causes misérables, à l'affût de clients qui, la plupart, payent mal.
Ne pour êf;re victime de l'inju: e immortelle, il avait eu la chance de pouvoir la corriger à son égard. îl avait connu Pierre Rongier, riche avec excès, presque isolé dans la vie. Il profitait de sa fortune énorme, ne faisant ainsi de tort à personne, ne manquant à aucune loi humaine et sociale.
Le bel holel de Rongier, dans le quartier Monceau, abritait des fêtes et des dîners quotidiens que racontaient discrètement les feuilles boulevardières. La bande de Rongier se composait de jeunes gens, pas nombreux, mais choisis,
v- Il -
C'étaient le gros iViahu, le fils unique d'un industriel vingt fois millionnaire, acharné à augmenter continuellement sa fortune et qui la livrait sans compter à son héritier; DâVernay, le nls d'un des plus célèbres médecins de l'Europe, membre de toutes les académies connues, grand'croix de la Légion d'honneur; Priant, un tireur fameux d'épée et de pistolet, homme de trente-huit ans environ, dont les cheveux noirs et aplatis, les épaules carrées., les dents superbes et la grosse moustache avaient causé des passions. Plus âgé que ses camarades, il leur imposait par son expérience et le prestige de ses aventures. Il parlait parfois d'une fortune considérable qu'il aurait gaspillée à. sa majorité avec les femmes, et dont il ne lui restait plus que des bribes. Cela expliquait ses dettes innombrables et la vie hasardeuse qu'il menait. Des histoires de jeu, plus eu moins fondées, avaient jadis couru sur son compte ; on savait aussi qu'il y a une dizaine d'années, il avait sauté à la Bourse. Mais tous c^s événements restaient vagues. Le temps, indulgent aux fautes, les enveloppait d'un brouillard favorable.
Depuis, Briant s'était réhabilité par des duels heureux, sa bonne tenue au club et des amours qui avaient eu du retentissement. Il servait fréquemment d'aibitre dans les affaires d'honneur, et son opinion en ces matières faisait
autorité. Rongier et Mahu lui témoignaient une espèce d'affection respectueuse et lui rendaient à l'occasion des services pécuniaires.
Presque tous les jours, vers six heures, la bande se trouvait réunie au club et projetait pour le soir une fête quelconque. Ils étaient fort connus dans le monde du boulevard et des artistes, et leur réputation de grands viveurs pénétrait jusqu'au public.
Le gros Mahu protégeait en ce moment juîia Borie, du Théâtre Féerique, fille d'une beauté éclatante. Lorsqu'il la découvrit, elle jouait un rôle infime, vivait de louis attrapés çà et là dans les rencontres fortuites. Elle passai brusquement, en une nuit, de cet état pitoyable à un luxe sans bornes. Mahu lui donna un hôtel et des chevaux et de l'argent tant qu'elL en voulut. Elle était, dans ce cadre, si parfaitement belle et élégante, que le dérèglement de sx vie passée semblait une injustice du sort. On fit alors exprès pour elle des pièces à spectacle, où elle avait à dire des phrases simples, à revêtir des costumes magnifiques et à chantonner des airs faciles. Ce furent de gros succès.
Toute la bande avait rendez-vous ce soir-là c^ans sa loge. On devait ensuite aller souper chez Rongier. Mahu arriva avant la fin du spectacle; pendant le dernier acte il resta au foyer. Les figurantes étaient familières avec lui, et il eh tutoyait la plupart.
— Borie est en scène, fit le régisseur. Nous allons avoir fini. Ça va bien, monsieur Mahu?
— Tiens! vous êtes là de bonne heure, ce soir, monsieur Mahu! s'écria une gamine de dix-sept ans, maigre, gentille de figure et habillée en bergère.
— Bonsoir, Cricii, dit Mahu en l*«:hbrassant paternellement sur le front.
— Vous attendez vos amis?
— Oui.
— Est ce que monsieur le ministre va venir?
— Qui ça, monsieur le ministre ?
— Vous savez, le grand, qui a toujours l'air de s'ennuyer.
— Rongier?
— Rongier, c'est ça.
Mahu se mit à rire.
C'est son père qui a été ministre, ce n'est
pas lui... Elle est très drôle, cette petite, continua Mahu en s' adressant au régisseur.
La régisseur prit le menton de Cricri :
— Elle ira loin si elle travaille... Lui avezvous vu faire son pied de nez au deuxième acte? C'est un des effets de la pièce.
Pas encore, mais nous viendrons tous un
de ces soirs.
Julia entra au foyer, tendit la main à Mahu:
— Monte donc dans ma loge, je t'y rejoins: je n'ai plus que l'apothéose. Emmène Cricri.
Tm sais qu'elle soupe avec nous. J'ai arrangé ça.
les autres arrivaient. En apercevant Rongier, Cricri s'avança au-devant de lui, et s' inclinant gravement :
— Monsieur le ministre...
Ils éclatèrent tous de rire, admirant l'esprit de la petite. Le rideau baissé, pendant que les deux femmes se déshabillaient, Mahu leur communiqua le projet de Julia faire faire à Cricri ses débuts dans la fête. Elle était gentille, elle n'avait pas d'amant, elle était très drôle. Le souper serait gai avec cette gaminelà. Cette idée ne souleva aucune objection. Les voitures de Rongier et de Mahu attendaient à la sortie.
Le souper, en enet, fut gai. Cricri chanta les chansons fantaisistes des cabarets de Montmartre; Mahu se rrrisa convenablement, et, à quatre heures du matin, commun!: maî-
tresse une idée qu'il caressait depuis le commencement de la soirée.
— Hein! Julia, que dis-tu de ça? Rongier et Cricri me paraissent faits l'un pour l'autre
Juli tm mouvement d
Vous êtes ignoble, mon cher, tout simplement. Cricri est sage, je vais la reconduis sa tante... Si vous vous imaginez que je l'ai tee ici pour votre ami, vous vous trompez rudement.
Tout le monde partit peu de temps après.
Resté seul, Rongier murmura: «Dieu, que je m*embêtej» Il se coucha, essaya de lire et ressentit bientôt un grand mal à la tête.
Des réflexions pénibles lui vinrent en même temps.
Il s'ennuyait prodigieusement et comprenait qu'il était incapable de s'occuper à cjuoi que ce soit.
L'idée d'un travail quelconque lui était insupportable, et continuer cette vie de fêtes monotones l'écœurait.
^ Tout à l'heure, pendant le repas, il ne cessait ae bâiller, il songea aux maîtresses qu'il avait eues: des femmes dans le genre de Julia Bone, quelques autres moins banales, Quelques autres pires. Il avait rompu avec la dernière et ne se rappelait plus pourquoi. Il finit par s'endormir. A midi, il reçut un mot de Màhu:« Attends-moi chez toi à deux heures, j'ai du nouveau à Rapprendre. »
Mahu ne venait pas pour Une futile partie de plaisir à organiser. La gravité de son maintien annonçait un événement.
— Un duel? dit Rongier.
— ' Non. Ecoute... Il faut que je te dise d'abord que Julia m'a fait hier soir une scène... terrible.
— Qu'est-ce que cela? dit l'autre nonchalamment.
— . Pardon, cher ami, pardon. Si Julia m'a fait cette scène, c'est à cause de toi...
— Explique.
— De toi et de Cricri... Tu trouves Cricri très gentille, tu le lui as assez fait voir hier soir . Jusqu'à présent, cela va très bien... de son côté, Cricri...
— Un mot qui va t'arrêcer tout de suite, d-t Rongier en souriant. Je trouve Cricri très laide, et j'ai horreur de ces pttitea cabotine*?.
— Oh! oh! oh! s'écria Mahu. Tu exagères... tu veux faire le malin... Attends donc la fin. Tu plais beaucoup à Cricri...
— Je suis flatté.
Mahu redevint solennel.
— Mais voilà, mon cher : il y a un léger obs tacle. Julia a pris Cricri sous sa protection. Cri cri vit avec une vieille tante, elle est sage e\ elle ne fera que ce que Julia lui dira de faire...
— Ah ça, mais! dit Rongier.
— Laisse-moi continuer, j'ai arrange la chose. Julia, qui empêchera Cricri de se gai vauder, sera la première à l'approuver si ell< prend une position sérieuse. Je lui ai fait com prendre que tu étais incapable de te mal conduire avec une femme qui aurait eu confiance en toi, et finalement elle a consenti... Elle ne fera pas d'oj^position.
— Mais d'opposition... à quoi? Tu es idiot, tu sais.
— Assez de plaisanteries. Dès ce soir Cricri t'appartient. Julia se charge de prévenir la tante cette après-midi. Avec un petit appartement très coquet, Cricri sera satisfaite...
Rongier éclata de rire :
— Tu es fou, mon cher... Je me moque absolument de Cricri... Elle est sage? qu'elle reste sage ! ce n'est, fichtre, pas moi qui l'en empêcherai.
Mahu était atterré.
— Tu refuses Cricri?
— Oui, certes.
— Tu es décidé?
— Tout à fait.
— Allons donc ! c'est impossible. Julia doit être en train de parler à la tante... Elle compte sur toi... Tu es moralement engagé, tu ne peux pas faire autrement.
Rongier répondit :
— Zut! tu m'embêtes... Tu es agaçant.
Quand je te dis que non, mille fois non !
Georges Desclos entra, Mahu lui soumit la question. Georges n'était pas sans inquiétude au sujet de Rongier, dont il devinait la tristesse profonde. Il craignait qu'il ne se résolût un jour, par dégoût et découragement, soit à un voyage lointain, soit à un travail quelconque, bref à une occupation qui amoindrirait son influence sur lui. Il partagea l'avis de Mahu.
— je trouve Cricri charmante. Elle ne te plaît pas, n'en parlons plus. Pourtant, c'aurait été très chic de lancer Cricri... de transformer Cricri en étoile d'opérette...
— Voyons, dit Mahu, fais au moins une concession. Nous allons tous ce soir au Théâtre- Féerique assister à l'acte où elle fait son pied de nez... Viens avec nous.
Rongier y consentit, et Mahu sortit pour louer lui-même une loge de six places.
Toute la bande fut exacte et arriva au deuxième acte quand le rideau se levait. Briant jeta d'abord sur la salle un coup de lorgnette circulaire, et déclara dédaigneusement qu'il n'y avait rien, « pas une figure de connaissance )). C'était la scène de Cricri: dès qu'elle eut fini son pied de nez, ils l'applaudirent tous avec fureur, sauf Rongier, qui, debout, au fond de la loge, promenait ses jumelles à droite et à gauche.
— Voilà une jolie fille... murmùra-t-il... Très jolie, oui... Regarde donc là au balcon, Georges, cette jeune fille brune qui se penche vers une vieille dame...
Georges saisit la lorgnette, chercha la place et fit un geste de surprise.
— Mais... tiens !...
— Tu la connais?
Georges quitta les jumelles et dit à Rongier, doucement à l'oreille:
— C'est ma sœur avec ma mère... Quelle drôle d'idée de venir ici !
— Qu'est-ce que cela a d'extraordinaire? reprit Rongier... On joue une féerie.
— Chut ! dit Georges en lui montrant les autres. Ce n'est pas la peine, j'irai les voir à l'entracte.
Rongier, alors, lorgna ailleurs, mais deux ou trois fois encore se retourna de leur côté, discrètement.
Le rideau baissé, la bande se dirigea vers les coulisses.
— Je vous rejoins dans cinq minutes, dit Georges : allez devant.
— Nous vous rejoignons, ajouta Rongier machinalement.
Et comme Georges s'éloignait très vite, il le suivit :
— Je serais enchanté d'être présenté à ta mère, que je n'ai vue que de loin en loin, au lycée, il y a déjà longtemps...
Georges, sans s'expliquer pourquoi, était désagréablement surpris par cette rencontre. Sa mère et sa sœur occupaient, au premier rang, des fauteuils de balcon.
Il s'approcha.
— Bonsoir, mère. Tu ne m'avais pas dit que vous iriez au théâtre ce soir?
Mme Descols, heureuse de ce hasard, serra la main de son fils.
— Ton frère nous a donné des places qu'il a eues par un de ses camarades. Il doit nous attendre à la sortie.
— Je t'ai vu entrer tout de suite, dit Marguerite.
— Je vous présente M. Rongier, fit Georges en montrant son ami qui s'inclinait.
— Oh ! nous avons souvent entendu parler de vous, monsieur, dit Mme Desclos.
Ils causèrent un instant. Puis Georges, qui cherchait à abréger cet entretien, s'excusa auprès de sa mère. Rongier, entraîné dans les coulisses, était distrait et maussade. Il fut à peine poli envers Cricri, refusa d'aller souper en cabinet particulier avec toute la bande, et se coucha de bonne heure.
Après déjeuner, au premier coup d'oeil qu'il eut jeté sur son journal, M. Desclos poussa un éclat de rire strident.
— Non! celle-là est trop drôle!... Ah! ah! c'est fantastique... 11 ne manquait plus que ça... Savez-vous de qui on parle pour le ministère des Finances?.... De Granger. Ah! ah! c'est inouï!...
— Granger? fit Mme Desclos, pour qui ce nom ne signifiait rien.
Marguerite et Edmond se rapprochèrent de leur père.
— Granger ! Je le connais très bien, Granger, continua M. Desclos. Nous avons souvent dîné ensemble, à prix fixe, un franc vingt- cinq !... Et
il n'avait pas toujours Je quoi payer!... Ah! ah ! ah ! le voici ministre des Finances. 11 a f'pousé sa bonne... C'est délicieux! Sapristi! que je suis content ! J'aurais été navré que Granger ne devînt pas un jour ministre des Finances... Ah! ah! ah!
11 se leva de son fauteuil, et jetant le journal sur la table:
— J'ai presque envie d'aller lui demander une place pour Edmond.
— Certes, je crois bien, dit Mme Desclos... Il faut même nous dépêcher.
M. Desclos regarda sa femme en haussant les épaules :
— Ah çà ! est-ce que tu t'imagines que parle sérieusement?... Une place pour Edmond! Mais, malheureuse, si j'avais l'imprudence de me présenter chez Granger, il me ferait flanquer à la porte!... Et il aurait raison!
— Comment ! il aurait raison !
-- 11 aurait parfaitement raison, et à sa place je ferais comme lui. Quand on est ministre des Finances, on ne reçoit pas le premier venu... Ah! ah! ah! Car je suis le premier venu, moi, pour Granger... C'est magnifique!
11 reprit son journal et se mit à le parcourir. Tous les articles lui inspiraient des réflexions ironiques ; il les commentait avec des ricanements méprisants. Le spectacle de ce qui se passait l'écœurait,
Mme Desrlos, hnbituée à ces manières, n'avait qu'une idée: placer Edmond dans quelque administration solide, dans quelque banque ou dans un ministère. Elle faisait personnellement des démarches, toujours infruciueses, et n'épargnait pas ses relations les plus éloignées. Elle comptait aussi beaucoup sur Georges, qui, un jour ou l'autre, ne pouvait manquer de procurer à son frère une situation.
Mais Edmond se préoccupait fort peu de son propre avenir, et les appréhensions de sa mère ne l'atteignaient pas. Il éprouvait même un grand soulagement depuis qu il était b»en convenu qu'il ne se représenterait plus au baccalauréat, et il renonçait à ses études avec une joie qu'il ne dissimulait pas.
Il ne fréquentait plus ses anciens camarades du lycée. Il se lia avec des jeunes gens qui habitaient le quartier Latin, et qui? comme lui, sans argent, attendaient des circonstances heureuses, en errant dans les 'brasseries. C'étaient des peintres, des poètes, des artistes. Ils se réth nissaient chaque semaine dans une grande salle que leur louait le patron d'un café, et récitaient des ver3 jusqu'à la fermeture de l'établissement. Edmond découvrit qu'il apprenait facilement des poésies et des monologues : il se hasarda à en dire en public. Il avait naturellement une voix bien timbrée qui vous forçait à le regarder, un ton convaincu dans les moindres choses
qu'il disait, des gestes simples. Les poètes du quartier Latin prirent l'habitude de lui confier leurs oeuvres pour les faire entendre à leurs amis. Des morceaux qui, écrits, n'avaient aucune valeur, devenaient éloquents dans sa bouche.
Quelques ouvrières du quartier, des filles de brasserie et une petite actrice du théâtre Cluny furent ses premières aventures de femmes. 11 les aima toutes d'un arnour passionné et avec une tendresse enfantine.
Dans sa famille, il se montrait gai, caressant et puéril. Il embrassait sa mère à chaque instant et la rassurait quand elle avait des inquiétudes à son sujet. Il ressentait pour son père, dont il devinait le caractère aigri, une espèce de pitié et de respect, et il n'osait parler de rien devant lui. Avec sa sœur, il était d'une grande timidité, comme s'il l'eût à peine connue. Dans leur enfance, tous les trois ^ Georges, Edmond et Marguerite, malgré la vie commune, n'avaient jamais échangé de confidences ni de pensées intimes. Georges, trop sérieux, dédaignait un peu son frère; Marguerite travaillait beaucoup, conquérait des grades à l'Ecole normale, apprenait à la maison la musique, le dessin ou des langues étrangères.
Edmond, au retour de son service militaire, vit sa sœur si grandie et si belle, oy?.nt ?\ brusquement dépouillé la foime hésitante et impar-
faite de l'extrême jeunesse, qu'elle lui sembla une étrangère, mais une de ces étrangères qui vous sont, au premier coup d'œil, sympathiques et avec qui on voudrait lier tout de suite conversation. Elle avait des cheveux noirs et court* qui bouclaient, la figure fine et pâle, et des yeux étroits, très bruns, où passait perpétuellement une lueur d'ironie. Elle ne pouvait sourire sans avoir l'air de se moquer.
Maintenant, Marguerite et Edmond réunis tous les jours, se rapprochaient peu à peu. Les petites circonstances de la vie familiale, les repas, les promenades avec leur mère, évoquaient l'instinct fraternel. Ils riaient et causaient ensemble ; elle lui prenait parfois le bras dans la rue, et ils avaient du plaisir à se regarder. Les promenades qu'ils faisaient, tous les deux seuls, quand Mme Desclos, un peu souffrante, ne pouvait sortir, étaient leurs meilleures heures. Il la conduisait au Jardin des Plantes, et ils marchaient en bavardant. Une après-midi des premiers jours de l'hiver qu'un clair soleil attiédis* sp.it, ils allaient au milieu des badauds et des bonnes. Il lui dit :
— As tu remarqué que depuis Quelque temps maman change beaucoup?... Elle est malade, j'en suis sûr.
— Je le crains aussi, reprit Marguerite lis firent deux ou trois pas et elle ajouta :
~- Père n'a pas l'air du tout de s'en apercevoir.
— Oui, répliqua Edmond lentement et en baissant la voix; il est assez égoïste, père.
— AJi ! ah! en effet, dit Marguerite... Tiens! veux-tu que je te donne mon opinion sur père, et il y a longtemps que je l'ai? Eh bien ! il ne nous aime pas du tout...
Edmond ne répondit rien. Elle continua :
— 11 n'aime ni nous, ni mère, ni personne c'est bien simple.
Marguerite s'appuya plus fort au bras de son f ère, leva ses yeux sur les siens, et d'une voix use :
— C'est comme Georges... Quand il aimera quelqu'un, celui-là... Quel égoïste!...
— Voyons, Marguerite, Georges...
— Allons donc! Georges... Tu crois qu'il a du cœur parce qu'il te donne de l'argent de temps en temps... C'est pour se débarrasser de toi. Aie donc besoin de lui un jour, tu verras bien... Ce qu'il m'agace avec son air de toujours s'ennuyer à la maison! On dirait qu'il nous fait une grâce en venant. Vrai, c'est inouï... 11 bâille en dessous, il ne parle pas, il guette le moment de s'en aller... Et mère qui s'imagine qu'il nous sauvera tous ! Oh ! la la ! Pauvre maman, je ne veux pas lui enlever ses illusions... Et puis, ce qu'il nous prend tous les deux pour des imbé- Sllcs... Il n'y a qi»e lui !
— Il peut bien me prendre pour un imbécile, ça m'est joliment égal, à moi! dit Edmond en riant.
Elle se mit à rire aussi :
— Et à moi, donc ! D'ailleurs je ne compte pas beaucoup sur lui... Je sais ce qui m'attend, moi et je suis résignée d'avance : plus tard, je donnerai des leçons de piano ou j'entrerai dans l'enseignement. J'en ai le droit, j'ai des diplômes..
Edmond eut presque les larmes aux yeux. Sa sœur le devina et, le poussant du coude, lui dit:
— Es-tu nigaud! Tu vas t' attendrir maintenant... paice que je serai institutrice... Ça m'amusera beaucoup, je t'assure... Nouo sommes stupides, d'ailleurs, de parler de ces choses-là... Je ne suis pas inquiète... Quoi qu'il m'arrive, je m'en moque. Et toi non ptas, je parie que tu ne perds pas ton temps à faire des réflexions trisie3 sur l'avenir?
Il répondit simplement :
— Ma foi, non. Au fait, je m'en moque autant que toi. Nous sommes bien faits pour nous entendre.
Elle £*ali clcye nug très joyeuse:
— Bah ! ne nous quittons pas, et advienne que pouira !
Et se serrant contre lui :
— L'important est de rester ensemble...
Ils étaient arrivés dans une allée presque déserte.
Edmond cessa de donner le bras à sa sœur, et, se plantant devant elle, s'écria :
— Et puis, j'ai une idée !
— Dis-la, ton idée.
— Je veux être cabotin... je me sens des dispositions pour ça... Tout le reste me dégoûte.
— Très bien! fit -elle en raillant... Parfait! tu seras cabotin et moi institutrice... et le dimanche tu m'enverras au théâtre... Voilà qui est arrangé... Ah! ah! nous ne nous priverons guère... Je commence à avoir froid, rentrons.
Ils se trouvaient près d'une porte du Jardin des Plantes. Edmond regarda autour de lui si personne ne passait et, se penchant vers sa sœur, l'embrassa furtivement, ainsi qu'une maîtresse que l'on quitte.
Ce jour les révéla l'un à l'autre. Une vie de confiance fraternelle et absolue commença pour eux. Ils prirent l'habitude de sortir souvent, et à chacune de ces promenades ils se comprenaient davantage.
Ils devinaient que jamais leur frère aîné ne serait pour eux un allié. Ils remarquèrent de plus en plus son indifférence et sa contrainte, quand il venait les voir rue Monge, et, entre eux, continuèrent à le juger sévèi
Mais Georges était, en réalité, perplexe, indécis et en proie à de3 pressentiments fâcheux. Rcngier devenait inamusable. Il ne eoupait plus, se couchait avant minuit, refusait énergiquement de prendre part à toutes les parties que sa bande organisait. Mahu prétendit qu'il était malade et lui conseilla de passer l'hiver à Nice. On irait le voir tous les quinze jours. Mahu avait un yacht qui stationnait là-bas : on y ferait des fêtes. Ce 3'acht superbe et à l'intérieur d'un grand luxe servait à transporter, tous les ans, Mahu et ses amis du Havre à Trouville au moment des courses. Rongier fut insensible à ses propositions. Il passait des journées entières étendu sur un divan à fumer des cigares. Georges, souvent, lui tenait compagnie. Il se considérait comme chez lui dans le confortable et somptueux hôtel, dont les domestiques, sachant son influence sur le maître, étaient à ses ordres. Il ne pouvait plus se concevoir maintenant en dehors de cette lar^e et facile existence, sans secousse et sans menace où il suffisait d'étendre la main pour la retirer pleir.e d'argent, ainsi qu'on prend de l'eau à la rivière; et, voyant quelle importance avaient dans sa famille quelques louis attendus de trimestre en trimestre, il admirait le hasard qui l'avait conduit au centre de cette mine d'or. Depuis quatre ans que, reçu it, il n'habitait plus le domicile de la rue Monge, il n'avait pas d'autres ressources que la
libéralité de Rongier. Dans les commencements, iî y mettait une sorte de discrétion, et de son côté Rongier évitait de froisser son amourpropre. Il était convenu que les sommes avancées seraient remboursées plus tard, lorsque Georges, avocat célèbre, gagnerait cent mille francs par an. Peu à peu, par I intimité continuelle, ces délicats ménagements ne furent plu3 observes. Georges demanda de l'argent à son ami comme à un banquier à qui il aurait confié des capitaux, et Rongier, pour qui l'argent n' avait pas de valeur, tant il lui venait naturellement, lui en prêta sans compter et sans même y prendre garde. 11 ouvrait sa bourse avec autant de simplicité qu'on présente un étui à cigarettes.
Depuis le soir où il avait rencontré au Théâlre-Feerique Mme Desclos et sa fille, il s'informait d'elles souvent, demandait à Georges des nouvelles de leur santé.
— Est-ce étonnant? Nous sommes liés depuis l'âge de douze ans et je ne connaissais pas ta famille... Je me rappelle avoir vaguement entrevu ta mère qui venait te chercher quelquefois au lycée... Et ton frère, quel âge a-t-il?
— Vingt-deux ans, à peu près.
— Oui, il était de trois ou quatre classes après nous. Qu'est-ce qu'il fait à présent?
— Pas grand'chose.
— Ta sœur est la plus jeune de voti*. n'est-ce pas?
— Non, elle a vingt-trois ans; elle n'a que trois ans de moins que moi.
Rongier reprit :
— Je trouve ta mère et mademoiselle... Marguerite, je crois, fort aimables. Ah! si j'avais une famille comme ça!... Mais voilà, les quelques parents qui me restent sont des gâteux ou de vieilles filles... Ça doit te retremper d'aller dîner de temps en temps chez toi, hein?
Georges répondit machinalement :
— Certes...
— Ne m'as-tu pas dit que tu y allais ce soir?
— Oui, mais si tu veux que nous dînions ensemble, je vais envoyer un mot.
Rongier hésita, puis :
— Non, faisons mieux... Emmène-moi ! Georges écarquilla les yeux, surpris, embar
rassé.
Il se remit vite, et souriant :
— Avec plaisir. Seulement, je te préviens.,, dame! tu ne vas pas t'amuser...
Subitement joyeux comme si on lui annonçait une bonne nouvelle, Rongier se leva, frappa sur l'épaule de son ami :
— Allons donc! ce sera charmant... Parbleu je m'en fais une fête. J'endosse une redingote et je suis à toi.
Lorsque Rongier eut disparu, le laissant seul dans le fumoir, Georges murmura :
— Quelle drôle d'idée!...
Il se sentit nerveux, agacé de cette chose si simple qui aurait pu déjà se produire plusieurs fois. Non que le médiocre intérieur de la rue Monge eût de quoi surprendre Rongier : il ne lui avait jamais caché la situation de fortune de sa famille. Mais pourquoi aujourd'hui plutôt qu'autrefois?
Rongier ouvrit la porte du fumoir. Grand et maigre, la redingote l'habillait bien. 11 marchait la tête baissée légèrement et le dos un peu voûté, quoiqu'il n'eût que vingt-sept ans. Sa barbe blonde et épaisse, ses yeux voilés, ses r/estes indolents lui donnaient un air grave, mais son sourire était celui d'un enfant.
— Partons, dit-il gaiement. Il est six heures et demie, il ne faut pas arriver en retard.
IIr montèrent dans le coupé. Durant le trajet. Georges expliqua le caractère de son père, clc sa mère, avertit Rongier des manières brusques de M. Desclos, de l'amertume de ses paroles, dont il ne fallait pas s'offusquer. Il était vieux, il avait des rhumatismes.
— Tu me préviens comme .si j'allais aiïroatei un grand danger! fît Rongier en riant. J« suis convaincu que ta famille est charmante et que nous ferons un bon dîner.
Georges sonna à la porte de l'appartement.
Mme Desclos, qui attendait son fils, vint ouvrir elle-même. Voyant deux personnes, elle recula dans l'antichambre ne reconnaissant pas Rongier tout d'abord.
— C'est Rongier... mère : je l'ai invité à dîner avec nous...
Mme Desclos tendit la main :
— Monsieur, je suis très heureuse que mon fils ait eu cette idée... Seulement, il aurait dû nie prévenir...
— Nous venons de décider ça tout de suite...
— C'est très gentil tout de même. Entrez, messieurs.
Les présentations eurent lieu dans le salon. M. Descîos, qui était assis auprès du feu, s'avança au-devant de Rongier :
— Soyez le bienvenu, monsieur, j'ai eu l'honneur d'être présenté une fois à votre père, en province. Il prononçait un discours au nom du gouvernement. Vous lui ressemblez beaucoup.
Rongier s'inclina :
Je suis heureux, monsieur, aussi de faire votre connaissance. Je suis lié avec Georges depuis le lycée, et je regrette de ne pas vous avoir été présenté plus tôt.
M. Desclos, montrant Edmond et Marguerite qui se tenaient l'un près de l'autre:
— Vous avez vu ma fille au théâtre il y a quelque temps. Voici mon autre fils: il a clé au même lycée que vous...
Rongier s'approcha d'Edmond et lui serra fortement la main :
— Nous ne nous sommes guère connus à l'école, j'espère que nous nous verrons plus souvent à présent.
Edmond pensa :
— Il n'est pas poseur et il a une bonne figure. Marguerite, quand Rongier la salua, sourit.
Elle le regardait directement dans les yeux. Lui, murmura simplement: «Mademoiselle», sans terminer sa phrase. Debout contre la cheminée, les bras croisés derrière le dos, Georges attendait avec impatience la fin de ces formalités.
— Dînons-nous bientôt?
— C'est servi. Si vous voulez passer dans la salle à manger.
Mme Desclos quitta la première le salon avec Rongier; Georges les suivit. Alors Marguerite et Edmond échangèrent un regard rapide et familier comme pour se demander leur opinion sur ces événements.
Georges tira sa montré : il était huit heures.
Il fronça les sourcils. Il n'avait aucun appétit. Il aurait voulu qu'on se dépêchât, qu'on apportât les plats rapidement, puis prendre son cha peau et emmener Rongier sous un prétexte quelconque.
Celui-ci, au contraire, ne se pressait pas. Assis entre Mme Desclos et sa fille, il se trouva
tout de suite à Taise, il se hâta de manger une cuillerée de potage et regarda autour de lui.
— Aimez-vous la soupe, monsieur Rongier? demanda Mme Desclos.
Il répondit :
— Je l'aime beaucoup, et même j'en reprendrai.
Georges se dit : « Ça va être tout le temps comme ça. Quelle scie ! »
M. Desclos, par hasard de bonne humeur, 55 mit à parler. 11 rappela en détail dans quelles circonstances il avait rencontré le père de Rongier, le succès de ce discours dans un banquet à la préfecture. 11 avait lu aussi l'ouvrage qui avait fait un académicien de l'homme politique : ce L'Avenir du Parlementarisme en Europe ». Rongier, qui en savait à peine le titre, fut embarrassé, mais heureusement M. Descîos n'insista pas.
— Et ils nomment des Granger aujourd'hui ! ajouta-t-iî.
Ensuite, Edmond et Rongier, qui, au premier abord, s'étaient plu, racontèrent des anecdotes sur leurs anciens professeurs; ce qui amena M. Desclôs à déblatérer contre l'éducation actuelle et les programmes universitaires.
Georges mangeait à peine, dans un état d'agacement presque douloureux. 11 cherchait à lancer à son ami un coup d'oeil qui signifierait :
« Hein! t*avais-je assez prévenu) » Tout ce que disait son père lui semblait ridicule et oiseux. Mais, voyant que Rongier, loin de s'ennuyer, parlait plus qu'à son habitude, riait et buvait, lui qui était d'ordinaire sobre et silencieux, il cessa de prendre part à la conversation. Et des sourires dédaigneux lui vinrent aux lèvres à certaines paroles que l'on prononçait.
Seule, Marguerite, qui n'aimait pas le caractère de son frère aîné, devina ce mépris et eut un petit frisson de colère qui lui fit monter la rougeur au visage.
On était en train de causer de la pièce du Théâtre-Féerique, et Mme Desclos en admirait les décors. Le nom des artistes vint dans la conversation.
— Elle est jolie, cette Julia Borie, dit Mme Desclos... Elle a l'air d'avoir un succès. N'est-ce pas, Georges?
Celui-ci répondit gravement :
— Oui, elle a beaucoup de succès. Marguerite tourna la tête du côté de son
frère aîné :
— C'est dommage qu'on la force à chanter.
— Pourquoi ça? fit Georges.
— Mais parce qu'elle n'a pas de voix, d'abord, et qu'ensuite elle chante faux... archi- [aux.
Rongier éclata de rire ;
— C'est vrai !
— C'est la première fois que j'entends dire que Borie chante faux, reprit Georges sèchement.
— Tu parles sérieusement, Georges?
— Oui.
Elle affecta une gaîté bruyante, comprenant qu'elle le narguait:
— Alors Mlle Borie a la réputation d'avoir de la voix et de ch*nt*r juste?
— Certainement.
— Mais, mon pauvre Georges, tu n'es pas musicien, ce n'est pas de ta faute... Il n'y a pas moyen de chanter plus faux...
Rongier faisait des gestes d'approbation.
— D'ailleurs, pour ce qu'elle chante...
— C'est assez niais, en effet, continua Marguerite. Connaissez- vous l'auteur, monsieur?
— Ma foi non, je n'ai jamais pensé à consulter l'affiche.
Ce fut un rire général, contre lequel Georges protesta en hochant la tête.
Le dîner finissait. En se levant, lui et Marguerite se regardèrent. Il détourna les yeux pendant qu'elle souriait.
Au salon, Rongier s'approcha d'elle et la pria de se mettre au piano. Elle joua une valse, puis attaqua un morceau d'opéra-comique. Rongier n'entendait rien à la musique, et fuyait, par principe, les endroits où Ton en faisait, Mais,
dès que Marguerite commença de chanter, il fut pénétré d'un plaisir doux, bienfaisant, comme d'une liqueur agréable qu'on avale à petites gorgées, et iï prit inconsciemment des poses ce mélomane.
Georges croyait qu'on allait enim partir et s'avançait vers sa mère pour l'embrasser. Mais il dut subir une partie de nain jaune qui dura jusqu'à minuit. Rongier se laissa inviter pour la semaine suivante, serra éner^iquement la main de M. Desclos, et, en descendant l'escalier, il sifflait la valse qu'avait jouée Marguerite.
Dans la rue, Georges, malgré le froid, déboutonna son pardessus.
— Où allons-nous maintenant? dit-il, nous avons un quart d'heure: si nous allions retrouver Manu au theâtie ?
— Ah! non, par exemple! s'écria Roagj Moi je rentre me coucher... Va retrouver Viahu si lu veux.
Il agita sa canne devant un fie. - Qui s'arrêta:
— - Tu ne veux pas que je te c enduise chez toi?
— Non, merci... Je vais ici- cuver Mahu. Seul sur le trottoir, il n'alla pas retrouver
Mahu. Il descendit lentement le boulevard Saint-Michel, allumant des cigarettes les unes après les autres. Il n'y avait pas à se dissimu 1er, un léger chanc^n:~nt venait de s'e;
dans son existence, par le fait d'un hasard banal qui avait mis en rapport Rongier et sa famille.
Ce n'était pas grave, sans doute, c'était simplement inutile et énervant. D'abord cela le forcerait à faire de temps en temps de longues stations rue Monge, où il 3' ennuyait beaucoup. Certes, il aimait ses parents, il serait volontiers* venu à leur aide s'ils avaient été dans la misère. Mais enfin, c'étaient de petits bourgeois avec des idées étroites et une conversation vulgaire. Etait-ce sa faute s'il avait une intelligence plus haute, une culture plus étendue, des visées plus ambitieuses? N'était-ce pas l'histoire de toutes les familles que la marche naturelle de la vie finit par disperser, attribuant à chacun de ses membres des fortunes inégales? Il était l'élu : on ne pouvait pas lui demander plus que de secourir les siens à l'occasion.
Il y avait encore dans l'apparition de Rongier un point sinon dangereux, du moins désagréable. Jusqu'à présent, Georges n'avait donné sur sa vie que des détails sommaires : son père et sa mère s'imaginaient qu'il gagnait beaucoup d'argent au Palais et qu'il était en passe de devenir un avocat célèbre. Evidemmen son frère et sa sœur le croyaient aussi. Maintenant, graduellement, ne viendraient-ils pas à soupçonner le rôle de Rongier dans ses combinaisons?
Ici, il s'avoua sans ménagement qu'il s'était trompé sur le caractère de son ami. Il l'avait cru un de ces noceurs de grande race, fier d'accumuler les folies, dédaigneux du scandale et de l'opinion, ou bien seulement un Mahu ou un Davenay, fêtard, soupeur et lanceur de filles Voilà qu'à vingt-sept ans, reniant les traditions, il prenait des goûts de bourgeois. Il se plaisait à de pâles soirées de famille, et jouait au nain jaune à un centime le point sous I* abat-jour d'une antique lampe!
Une chose pourtant expliquait cette rapide transformation; mais cela, c'était l'invraisemblable, l'impossible. L'esprit de Georges ne s'y arrêta qu'arrivé au bout de son raisonnement, par excès de précision et de logique, pour avoir la conscience de ne négliger aucune face de la situation : Marguerite aurait-elle tout d'un coup plu à Rongier? Il récapitula les circonstances des jours derniers, événements futiles et hasardeux que rien ne semblait relier : la rencontre au théâtre, avec des paroles banales échangées ; puis ce désir subit de Rongier d'approcher la famille de Georges, désir qu'il n'avait jamais manifesté autrefois. C'était là. et encore à la rigueur, un bien léger indice. Alors sa pensée se reporta vers ^a sœur, hier jeune fille insignifiante, sur qui il ne se donnait pas la p<*in<* d'avoir une opinion, et qui, brui ment, par une singulière aventure, se trouvait
mêlée à ses calculs. Elle était changée, elle aussi, de voix, de manières, presque de visage. Sa voix n'avait plus les inflexions timides de la petite fille; elle parlait avec une espèce de crânerîe moqueuse, l'œil ouvert et brillant. Sa figure était jolie. Oui, il la revoyait, très jolie, avec un air personnel et décidé.
« Allons bon ! je divague, -pensa Georges. Est-ce que je vais examiner l'hypothèse d'un mariage entre Pierre et Marguerite... Par exemple, ce serait une drôle d'histoire! »
Il marchait depuis une heure et arrivait à sa porte. îl monta, se coucha, et dormit mal. en proie à des pensées confuses, inquiètes et pessimistes.
Le lendemain, il se leva vers midi, déjeuna en quelques minutes, puis se rendit chez Rongier, ainsi qu'il avait coutume à peu près tous les jours.
— Monsieur est dans la salle d'armes, dit lt* valet de chambre.
— Il fait des armes? demanda Georges surpris.
— Depuis près d'une heure.
Comme il avait renoncé, par paresse, a tous les exercice» du corps, George* entra dans la :^]!c assez; intrigué. En l'apercevant, Roncier quitta son masque et son gant et congédia le maître.
— Tu t'exerces? dit Georges.
— Peuh! j'ai l'intention de me remettre à l'escrime pour me distraire... Ça m'a pris ce matin... A propos, je viens d'écrire à Mahu pour ton frère.
— Peur Edmond?
— Oui, il est charmant, ce garçon. Le père de Mahu a autant d'employés qu'un ministre... il le placera dans ses bureaux. Si tu m'avais dit ça plus tôt, ce serait déjà fini.
Voilà que Rongier s'occupait d'Edmond, maintenant ! Georges eut de la peine à retenir un mouvement de mauvaise humeur.
— Je te remercie... mais je craignais de vous gêner... toi et Mahu... Mahu surtout, qui n'aime pas beaucoup parler à son père de choses sérieuses.
— Il sera enchanté de me rendre service à moi. Tu peux dire à ta mère que c'est arran gé... Au fait, je vais la prévenir moi-même par un petit mot.
Cette preuve nouvelle de l'intérêt que Rongier portait à sa famille n'était plus discutable.
Il ne restait donc qu'à attendre les événe ments. Trois jours après. Rongier invitait Mahu à déjeuner avec les deux frères pour la présentation- Mahu se mit entièrement à la disposition du jeune Desclos, et il prit rendez-vous afin de le conduire chez son père.
Georges et Edmond, étonnés de se trouver
ensemble, ne se parlèrent presque pas. Rongier éprouva tout de suite de la sympathie pour ce dernier, et lui demanda même, en le reconduisant après déjeuner, s'il n'avait pas besoin d'argent. Edmond, qui se liait vite, faillit accepter, niais la crainte d'indisposer son frère l'arrêta.
— A mardi, n'est-ce pas, mon cher Edmond? Vous n'oubliez pas que votre mère a eu la bonté de m' inviter... Vous lui présenterez mes respects.
Lorsque Rongier arriva rue Monge, Mme Des clos se confondit en remerciements, auxquels M. Desclos daigna s'associer. D'ailleurs, il avait déclaré à plusieurs reprises que ce « petit Rongier » ne lui déplaisait pas trop. « Il pourrait faire ce qu'il voudrait avec son argent, et il se contente de s'amuser. Il a bien raison. ïl comprend qu'il n'y a plus rien à faire aujourd'hui et que le mieux est de se moquer de tout le monde quand vos moyens vous le permettent. Toutes les carrières sont encombrées par des imbéciles. »
Dans ce second repas, une grande familiarité s'établit bientôt, et Rongier apparut à Georges si différent, si transformé, si plein de gaieté, si bavard, que l'idée de son amour pour Marguerite, rejetée d'abord comme invraisemblable, s'imposa à son esprit. Il observa sa sœur, mais dut reconnaître que rien en elle ne confir-
mait ce soupçon. Il en conclut qu'elle était dissimulée.
A minuit, ayant quitté la famille, les deux amis marchèrent côte à côte, en silence, dans la rue mai éclairée et vide de passants; puis, dès qu'ils furent sur le boulevard Saint-Michel, devant les devantures illuminées des brasseries, avec du bruit autour d'eux, Rongier prit le bras de son ami et lui dit :
— Mon vieux... Je vais t'avouer quelque chose.
— Ah ! fit Georges attentif, n'osant pas deviner ce qu'il allait dire.
— Il n'y a pas d'arrière-pensée possible entre nous... Eh bien! j'aime ta soeur, et je te la demande en mariage... Voilà, c'est très simple...
Il s'arrêta souriant, mais la gorge oppressée. Georges répondit :
— je ne te fais uas non plus de phrase3. Je suis on ne peut plus heureux... Si Mai guérite y consent, nous sommes beaux-frères.
Ils se serrèrent la main, puis, se reprerant le bras, repartirent.
— Ah ! mon vieux Grorgrr., qu'- Je suis cou tent ! Non. vrai, tu nr i>ri:x pas t'imagine) la joie que j'rî . Tu vas '!*m*în. à l'heure du dé ienner. faire U d«rm*»ii^c ru mon nom « ton pèaa ^ à *« mère; moi j'irai don* l' après-midi. Ah ! mon vieux Georges ! Tiens ! j'ai besoin de
prendre un verre de rhum, entrons dans ce café.
-assirent. Rongier, tout rouge, but le verre d'un trait, et, le reposant sur la table, s'écria ; Mahu va rtrr stupéfait! Mais je n'en parlerai que lorsque ce sera complètement arrangé.
Devant la porte du café, ils se séparèrent en se disant: «A demain! » Georges se hâta de prendre un fiacre et de rentrer chez lui. En réalité, pouvait-il souhaiter un événement plus utile pour lui que cette union entre sa propre soeur et un homme cinq ou six fois millionnaire, de plus son ami intime et le meilleur garçon de la terre? Et pourtant la demande de Rongier lui avait causé une impression plutôt pénible.
Au premier abord, et pour un esprit superficiel, le mariage de Rongier et de sa sœur ne faisait que bonifier sa situation, et sûrement, parmi les Eriant, les Mahu, les camarades de club, il allait passer pour très malin. Mais lui voyait plus loin et plus profondément. Marguerite, une fois mariée, devinerait vite les dessous de la position, et cela l'humiliait qu'elle connût cette espèce de dépendance vis-à-vis de son mari. Cela finirait peut-être même par créer des difficultés, d'autant plus qu'il se méfiait vaguement du caractère de Marguerite.
Et Edmond qu'il oubliait ! Edmond qui n'allait guère se priver de « taper » son beau-frère! Alors Rongier entretiendrait la famille entière I
— Non, pensa Georges, ce ne serait pas digne. Il faut que je trouve un joint pour parler à Rongier...
Aussi, avant d'aller rue Mo.nge faire la demande officielle, il se rendit chez son ami, qui, déjà levé, contre son habitude, classait des papiers et écrivait.
— Rien de changé, j'espère? dit Rongier,
— Non.
Et, prenant un air très grave :
— Un mot très... important à te dire.
— Sérieux?
— Très sérieux. Ecoute.. Tant que tu étais garçon et que nous faisions la fête ensemble, ma foi, je n'avais pas de scrupules de... t' emprunter des sommes... assez considérables. J'ai fait le calcul... Je te dois beaucoup d'argent... mais je vais travailler et j\espère un jour pouvoir... m'acquitter
Rongier, ému subitement, lui saisit la main :
— Mais tu es fou, mon vieux... mon pauvre Georges... Comment! c'est quand nous serons de la même famille, quand nous serons... frères que tu feras preuve d'un amour-propre stupide. Oui, stupide, continua-t-il en s'animant. Mon vieux Georges, tu me donnes ta sœur que j'adore... Ma fortune est la tienne. Pour qui me prends-tu? Personne n'en saura rien. Tu crois que je ne pense pas à tout ça ?
Je veux te faire une surprise. Ce sera mon cadeau de noces... Nous sommes tous riches!
Et il serra Georges dans ses bras, touché de sa délicatesse.
— Maintenant, cours chez ton père. Je t'^en supplie, dépêche-toi et reviens déjeuner ici.
L'esprit moins assombri, Georges disparut. En montant l'escalier de la rue Monge, il fit cette réflexion : « Et si Marguerite allait refuser ! — Suis-je bête? C'est dans les romans que les jeunes filles refusent des maris qui ont six millions !
— Mon père est-il là? demanda-t-il à la bonne.
— Monsieur était sorti avant déjeuner, il vient de rentrer.
— Où est-il?
— 11 lit les journaux dans la salle à manger.
— Bien.
Il ouvrit la porte. M. Desclos était seul. Apercevant Georges, il s'écria :
— Qu'y a-t-il donc?
— Préviens mère, rien que mère... Pas Edmond ni Marguerite... J'ai quelque chose à vous apprendre.
Lentement, sans rien répondre, M. Desclos sortit et revint ausssitôt avec sa femme, pâle déjà et effrayée.
— Quoi, mon Dieu? fit-elle.
Scandant les mots, Georges dit :
— Rongier m'a prié de vous demander ofhciellement la main de Marguerite... et il viendra îui-mêm^ cette après-midi...
Mme Desclos avait joint les mains et sanglotait.
M. Desclos murmura :
— Fantastique !
Georges ajouta en souriant :
— Je n'ai point besoin d'insister pour le consentement. Quant à Marguerite...
— Je vais la chercher, dit M. Desclos. Sa femme l'arrêta :
— Oh ! non, pas tout de suite Attends un peu... tout à l'heure... Ne la surprenons pas.
Il haussa les épaules :
— Quel enfantillage !
Georges aussi déclara qu'il valait mieux se dépêcher.
Marguerite, d'ailleurs, entra avec Edmond dans la salle à manger. Sa mère se jeta dans ses bras en pleurant. M. Desclos les sépara :
— Ma chère Marguerite, ton frère vient de la part de M. Rongier nous demander ta main.
Elle eut un tressaillement imperceptible et regarda Georges, qui, embrassant sa soeur, ré péta :
— Oui, il t'aime. Et il attend ta réponse... Tous se taisaient. Très calme, elle dit :
— Je veux bien être sa femme.
— Je vous quitte, dit Georges. J'ai Lât* <U le prévenir. A tantôt...
NI. Descloa ramassa Un journaux qui traînaient et, voyant que* Mme Dejclos continuait rie «»ngloter, haussa une seconde fois les épaules, d'un air de profonde pitié.
Dès que Georges fut parti, Marguerite se retira dans sa chambre. Mme Desclos voulut l'y rejoindre, mais son mari l'arrêta :
— Laisse donc cette enfant tranquille et fais servir le déjeuner.
Elle s'essuya les yeux, et supposant que Marguerite, trop émue, avait besoin de pleurer toute seule, suivit le conseil de M. Desclos. Elle donna un ordre à la bonne, qui mit le couvert. Alors elle dit à l'oreille d'Edmond:
— Préviens ta sœur que nous sommes à table. Celui-ci alla frapper timidement à la porte.
— Marguerite, on déjeune, dit-il d'une voix très douce.
Voyant son jeune frère qui avait un air se-
rieux et attendri, elle ne put retenir un petit é«:îat àr rire, et lui prenant les deux mains, elle se plaça devant lui :
QuYât ( r «usr tu dis de ça... hein?
Et avant qu'il répondît, elle l'entraîna dans la salle ;-» manger. Le repas commença sans que personne dît une paiole. Mme Desclos était tout étourdie, et M. Desclos mangeait comme si rien d'extraordinaire n'était arrivé. Ce fut lui qui rompit le silence ; il demanda :
— A quelle heure doit-il venir, ce bon Rongier?
— Vers deux ou trois heures, probablement dit Mme Desclos.
Ces mots dissipèrent l'espèce de brouillard que depuis quelques instants elle avait devant les yeux. Il lui semblait qu'en ces quelques minutes, elle venait de vivre longtemps, d'assister à une foule d'événements confus, et elle éprouvait une grande lassitude.
La question de Desclos l'éveilla de cet engourdissement.
Elle contempla Marguerite avec admiration et répéta :
— Oui, Georges a dit qu'il viendrait après déjeuner
Elle commença l'éloge de Rongier et faisait des projets au sujet de l'époque du mariage, quand Desclos, se renversant sur sa chaise :
-Allons bon! déjà!.. Attends au moins que le fiancé ait fait la demande, sapristi ! Nous avons bien le temps de nous occuper de ces détails... Tu es étonnante, ma parole d'honneur... Ah! ah! ah!
Marguerite se leva, passa son bras autour du cou de sa mère et murmura:
— Père a un peu raison... ne parlons plus de rien pour le moment.
Et elle se mit à jouer du piano dans le salon. M. Desclos regarda sa femme:
— Elle est parfaite, cette petite ! Pourquoi voudrais-tu qu'elle pleurnichât? Le mariage! le mariage! ne dirait-on pas?... Au fond, le mariage...
— - Ne dis donc pas de bêtises, mon ami. Il mâchonna dans sa barbe :
— Peuh! le mariage! Encore une institution qui ne tient plus debout!... Je vais endosser ma redingote.
Rongier, en attendant le résultat de la de marche de Georges, se promenait dans la salie d'armes de l'hôtel. Il n'était ni gai, ni trop impatient. Au contraire, une joie profonde et tendre l'envahissait et aucune pensée inquiète ne venait rôder autour de lui.
Georges entra la main tendue. Les deux amis * emfera«»*rant : Rongier ne réclama pas d<? détails. Il dit simplement:
■ — îl s'agit de terminer dans les délais strictement nécessaires.
H avait la sensation que sa vie véritable allait commencer et que rien de ce qu'il avait fait jusqu'à ce jour ne comptait plus. 11 était comme un émigrant qui, ayant beaucoup souffert dans sa patrie, va s'établir pour toujours dans un pays nouveau f émigrant de la fête, de la débauche moyenne et fatigante.
— Quand annonceras-tu ton mariage? demanda Georges en déjeunant.
— Un de ces jours, demain ou après-demain. Cela n'a aucune importance : je n'ai besoin de l'intervention d'aucun parent.
— Et à nos amis?
— A la première occasion. Dis-le-leur toimême si tu veux.
ïl regarda sa montre :
— Je m'en vais. Il est probable que nous dînerons chez toi ce soir... Reviens ici à six heures, nous partirons ensemble.
M. Desclos lui épargna les phrases consacrées h ces sortes de démarches. Il lui mit la main sur Tépaule :
— Mon cher ami, inutile de vous dire des banalités : je suis enchanté que vous deveniez mon gendre.
Comme Mme Desclos, très émue, balbutiait quelques paroles, il insista :
— Evitons des formalités puériles entre gens intelligents.
— Je t'en supplie ^ dit elle : M. Rongier... Il l'interrompit.
— Quoi, monsieur Rongier! quoi!... Tu tiens à ce qu'il me dise d'un air solennel: « Monsieur Desclos, j'ai l'honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. » Ridicules enfantillages! Mon cher, je vais chercher votre fiancée.
Il revint bientôt avec Marguerite. Rongier s'avança vers elle : elle lui tendit la main. Il murmura :
— - Mademoiselle, je suis si heureux...
Et il garda sa main un instant dans la sienne, les yeux attachés aux boucles dé cheveux noirs qui tombaient sur son front.
Marguerite, le corps légèrement rétiré en arrière, souriait... Mme Desclos s'appuyait sur le bras d'Edmond, qui était entré derrière sa sœur.
M. Desclos reprit :
— Maintenant, parlons de choses sérieuses : à quelle époque, mon cher Rongier, désirezvous que nous fixions le mariage? Vous devez avoir un tas d'affaires à arranger... Votre famille...
— Je n'ai aucune affaire à arranger, et quant à ma famille, elle n'a pas à intervenir. Donc, si
vous n'y voyez pas d'obstacle, chère madame, continua-t-il, en s'adressant à Mme Desclos, nous allons immédiatement publier les bans...
— Parbleu ! fit M. Desclos, vous vous marierez dans le plus bref délai... une quinzaine de jours. Je ne connais rien de plus niais que de faire traîner les préparatifs.
On était aux environs du Jour de l'An : il fut convenu que le mariage aurait lieu le 25 janvier. Desclos se chargea des formalités. Il ne pouvait s'empêcher d'admirer son sang-froid^ sa hauteur de vues, en présence d'un événement aussi important. Quel est le père de famille qui, mariant sa fille dans de pareilles conditions, sans dot, avec un homme millionnaire, ne perdrait pas un peu la tête, ne serait pas ému ou enorgueilli? Mais, lui, avait vu bien d'autres aventures : il savait que rien dans la vie ne se produit comme on le suppose; que le hasard déconcerte toutes les combinaisons, et que notre destinée est réglée sans que nous en soyons prévenus.
Ce n'est pas un mariage, même inespéré, qui rdlaU modifier des idées philosophique* si bien établies.
Edmond el sa sœur n'avaient pas encore eu le temps de causer en tete-à tete. Par des < d'rril échangés, ils se promettaient do*» confi dencea prochaines. Vers la fin d<* l*aprea«midi. Marguerite se réfugia dans sa chambre et fit
un signe à Edmond, qui la rejoignit : alors elle lui jeta les bras autour du cou et 1* embrassa. Edmond était prêt à pleurer ; il murmura :
— Ma chère petite Marguerite, je suis bien content. Je suis sûr que tu seras heureuse...
— Tiens! moi aussi, j'en suis sûre... Pourquoi ne le serais- je pas? Quand je pense que je vais être riche et que je pourrai te prêter de l'argent! Qu'est-ce que tu dis de ça, jeune artiste?
Elle se mit à rire franchement, et, embrassant encore son frère :
— A propos - songes-tu toujours à te faire cabotin?
— De plus en plus. Un de mes amis a une pièce reçue, et il va demander au directeur de m' engager...
— Et M. Rongier qui t'a trouvé une place !
— Je l'accepterai, la place; mais, ai je suis engagé, je la lâche. Est-ce que ça te fâchera d'avoir un frère au théâtre?
— Moi, pas du tout... J'irai te voir. Te rappelles-tu, il y a quelque temps, quand je parlais d'être institutrice... Quel changement, heinï
— Un changement assez agréable...
— Entre nous, d'ailleurs, continua Marguerite à voix basse, ça ne me souriait guère d'être institutrice : j'avais une autre idée.
— Laquelle?
— La tienne, tout simplement-: entrer au théâtre...
— Allons, bon! mais ma pauvre Marguerite...
— Ce n'est plus la peine d'y penser, je ne te cache pas que je préfère me marier.
— Charmant homme, ce Rongier!
— Oh ! ça, charmant ! Te dire que je l'aime à la folie, non... Je n'avouerai pas cette particularité à mère : elle serait épouvantée.
Edmond, attendri, regarda sa sœur dans les y eus, et lui prenant la main :
— Il ne te déplaît pas au moins? Elle reprit, souriante :
— Mais non, nigaud, il ne me déplaît lias. Et puis, il m'aime, c'est l'essentiel; quant à cela, il m'aime, je l'ai vite deviné...
— Tu l'as deviné?
— Ah çà! me prends tu pour une gamine de dix huit ans qtti n'a jamais quitté les jupons de sa mère? Tu oublies que j'ai vingttrois ans! Presque deux ans de plus que toi... que je travaille, que j'apprends et que je lis depuis l'âgé de dix ans, et que j'ai eu le temps de faire quelques iéflexïon^...
Edmond contemplait sa sœur avec tendresse infinie, la plaçant dans sa pensée au dessus de toutes les autres femmes, la
trouvant la plus belle et la plus intelligente. Marguerite comprenait cette adoration fraternelle et ce dévouement complet. Elle dévoilait à Edmond ses plus délicates idées, lui disant dès choses qu'elle n'aurait pas osé dire à une intime amie de pension.
— Bah ! tu n'es pas mon frère, tu es ma sœur, ajoutait-elle après quelque libre confi dence.
Mais devant son père et sa mère, devant Georges, elle redevenait une jeune fille quelconque, douce et aimable, avec les timidités ordinaires de toutes les jeunes filles. Elle n'était que cela aussi pour Pierre Rongier, incapable d'ailleurs de voir d'un caractère plus que n'en montrent des yeux brillants une bouche enfantine et des cheveux qui bouclent sur le front.
Il était heureux, heureux au point de ne pas même se tourmenter avec cette question : « M'aime-t-elle ou ne m aime-t-elle pas ?» à laquelle il n'aurait pas su répondre. Pendant le temps qui précéda le mariage, ce n'était pss le désir de la posséder, de l'emporter, qui lui faisait les heures longues ; mais il était pressé de jeter à ses pieds tout ce qu'il possédait, de lui abandonner sa fortune, de ne garder plus rien pour lui et de lui obéir continellement. 11 rêvait d'abdiquer toute volonté et de se laisser conduire comme un enfant. Pas une fois, deptiis ces deux jours, les noms de ses camarades
ne s'étaient présentés à son esprit : Mahu avait passé à plusieurs reprises à l'hôtel, et, ne rencontrant pas Rongier, avait laissé sur sa carte des indications de rendez-vous pour le soir.
— Je lui annoncerai mon mariage quand je le verrai, pensa Rongier. Ce n'est pas la peine de lui écrire.
— Enfin, te voilà, s'écria Mahu. Que diable es-tu devenu?
Rongier lui fit signe de s'asseoir.
— Mon vieux, j'ai quelque chose à Rapprendre : je me marie.
Mahu frappa avec la main un coup sur son genou, et, s'imaginant qu'il s'agissait de quelque intrigue nouvelle, de quelque nouvelle Cricri dénichée :
— Je m'en doutais... tu as rudement raison, tu commençais à mener une existence absurde. Et c'est pour ça qu'on ne te voyait plus? Farceur va !
Rongier souriait, ne pensant déjà plus à son ami.
— Et, continua Mahu, sans indiscrétion, peut-on savoir le nom?...
— La sœur de Georges..., dit Rongier d'une voix très douce.
— De Desclos? reprit Mahu, étonné.
— Oui, de Descîos.
Mahu se leva .
— Oh 7 oh i la sœur d'un ami... Il ne m'appartient pas de te donner des conseils : c'est très drôle, mais c'est raide tout de même.
Puis, en prenant subitement son parti :
— Si Georges vient à se douter, nom d'un chien! Mais tu peux compter sur ma discrétion.
— Ah çà ! tu es ivre ! cria Rongier qui venait de deviner. Tu es gâteux, et si tu n'étais pas mon ami intime, je te flanquerais à la porte. Tiens! va, je ne t'en veux pas, continua-t-il en se radoucissant, parce que toi, quand on te sort de Julia, de Cricri et des autres, tu ne sais plus où tu es.
— Qu'y a-t-iî donc?...
— Il y a, espèce de brute... Mais non mon vieux Mahu, je ne suis pas fâché... Je trouve même ton erreur très comique, en y réfléchissant... Ce n'est pas de ta faute. Il y a que j'épouse sérieusement, entends-tu, la sœur de Georges, Mlle Marguerite Desclos, et que je l'épouse parce que je l'adore.
Mahu, bouleversé, tomba sur un fauteuil :
— Tu... mon pauvre vieux, pardonne-moi... Est-ce que je pouvais supposer?...
Rongier se rapprocha de lui et lui tendit la main :
— Je ne t'en veux pas du tout.
Après quelques secondes de silence, Mahu reprit :
— Voilà une histoire !
Et machinalement, il ajouta :
— Desclos avait donc une soeur aussi?
— Oui.
— Tu la connaissais donc?
— îî paraît.
— Tu es cachottier, tu sais. Enfin, quoi qu'il en soit, je te félicite. Ce n'est plus un secret, maintenant, on peut le djre?
— Je t'en pxie, même.
— Je te félicite encore, mon vieux je te félicite encore, dit Mahu, cherchant en vain une phrase plus expressive.
Il ccurut aussi Lot chez Julia Borie, ayant besoin de raconter cet événement extraordinaire. Comme il avait l'air ahuri, sa maîtresse commença par lui dire des choses désagréables.
— Qu'est-ce que c'est que cette figure-là? Vous êtes ridicule, mon cher.
— Ah ! ma petite, si tu savais ! s'écria Mahu en levant les bras au ciel.
— Vous avez perdu quelqu'un de votre famille? demanda sèchement julia.
Il se recueillit et prononça avec lenteur, comme pour porter un grand coup :
— Rongier se marie.
Sans manifester le moindre mécontentement, elle dit:
— Je ne vous ai jamais caché mon opinion
sur votre ami. C'est un imbécile... Et qui épou-
^Zl Ça, c'est le plus fort, Il épouse la sœur de
D23clcs.
— Sans le sou, naturellement >
C'est probable
ïulia déclara :
U n'y a ouua homme dans toute voire bande «ri ne soit pas un serin: c'est ce pe** \\ 11 a bien roulé Rongier, il est malin.
Puis, comme se parla*! à elle-même:
T'ai rudement bien fait de ne pas lu. donner Cricri. Si je vous avais tous écoutes, ma pauvre Cricri serait sur le pavé aujourd hu, P Pardon! fit observer Mahu, voyant une occasion de prendre sa revanche; )e te rappelle
^2£2£Tï± Vous êtes tous
deur parmi ses amis, et la couu
sévèrement Jugée. wî^n
pour la ce-~i»« j-,,-,- lettre cordiale.
du-Mont. accompagnée dune et.r
été honoré d'une lettre de faire-part, ce qui donna lieu à des commentaires malveillants.
- — J'y serais aîlé tout de même, pour apercevoir la fiancée, dit quelqu'un, si cela s'était passé dans une église possible, à la Madeleine ou à Saint Augustin. Mais près du Panthéon, zut!
Briant fut le seul des camarades de Rongier qui approuva chaleureusement sa résolution. Il alla le voir pour lui présenter ses compliments les plus sincères et lui emprunta deux cents louis, que Rongier lui prêta en le remerciant de ses bons sentiments à son égard.
Dans sa famille, quand on sut qu'il épousait la fille de petits bourgeois sans fortune, on essaya d'abord de lui faire des observations. Une vieille tante s'étant même permis quelque allusion de mauvais goût, il lui répliqua brutalement :
— Je vous préviens uniquement par politesse et je ne vous demande pas votre avis.
Néanmoins, son oncle le sénateur consentit à lui servir de témoin, pour ne pas occasionner de scandale. Il eut comme second témoin un cousin éloigné, général en retraite, qu'il connaissait à peine.
Georges s'adressa pour le même office, au bâtonnier de l'ordre des avocats, avec qui il se rencontrait dans le monde. Un parent de M. Desclos se joignit à lui.
La courte période des fiançailles fut pour Rongier un temps délicieux. Il dînait presque chaque soir aux côtés de Marguerite : Georges même ne l'accompagnait pas toujours. Depuis la demande en mariage, c'est à peine s'il venait plus souvent rue Monge. Deux fois Rongier emmena sa fiancée, son père, sa mère et Edmond dans un restaurant renommé près de TOdéon, prenant à cette excursion un plaisir enfantin. Il donnait le bras à Marguerite, regardait sa figure quand il passait sous des becs de gaz, lui disait des paroles tendres, de ces paroles si émouvantes à prononcer et presque ridicules à entendre prononcer par d'autres, â ressentait une bienveillance universelle. M. Desclos lui paraissait un homme hors ligne. Mme Desclos une mère héroïque. Il accueillait tout ce bonheur sans le discuter, sans chercher la raison du mystère qui fait qu'on se livre ainsi brusquement à une femme.
La veille, Mme Desclos ne put dormir.
Le matin, quand elle aperçut Marguerite sous le vêtement des fiancées, elle la trouva grandie et d'une beauté sublime. Elle reconnut tout d'un coup avec admiration combien sa fille lui était supérieure, de quelle intelligence plus hardie elle était animée; elle comprit que cette taille si souple, ces yeux si fiers et si pénétrants appelaient une destinée moins banale que celle qu'elle avait accomplie, et son amour la fit
subitement timide et petite. Elle n'osa même pas donner à Marguerite ces conseils maternels que les épousées écoutent le3 yeux baissés, tant elle sentit que sa fille n'avait pas besoin de sa médiocre expérience de la vie.
Les divers épisodes de la journée passèrent sous ses yeux ainsi que dans un gêv&. Rongier avait désiré que les deux cérémonies à la n et à Véglisa eussent lieu immédiatement Tune après l'autre. Mme Desclos, remuée profondément et tout étourdie, le regard brouillé de larmes allait sans réfléchir. Elle remarqua à peine son mari, superbe et froid en habit noir, et les té rns qui, ne se connaissant pas entre eux, s'évitaient, l'air distrait de Georges et Témotion de son frère. Elle ne . it pas non plus à la mairie, quand le mairo se m*t à lire le code, le sourire dédaigneux et ironique de M. Desclos.
A l'église, elle s'agenouilla et s,* absorba dans ses prières. Il n'y avait, en tout, qu'une vingtaine d'assistants; sur des chaises voisines, Mahu, Briant et Davanay étaient stupéfaits de se trouver là, mais aucun ne contesta le charme de la fiancée.
A la sacristie, ce furent quelques paroles et quelques poignées de mains échangées. Rongier présenta ses trois amis à sa femme. Ils s' inclinèrent sans rien dire. Mahu, en sortant.
déclara que la cérémonie élait un peu bâclec, mais que cela valait mieux ainsi.
Lorsque tout fut terminé, la voiture de3 deux époux revint à l'hôtel de Rongier, complètement transformé en un mois. Pour la première fois depuis le matin, Marguerite se troubla, et un tressaillement léger courut sur sa peau. C'était la même impression qu'elle avait eue à sa première leçon de natation, quand, soutenue par le maître nageur, les yeux fermés, le frisson à la chair, elle s'était crânement jetée à l'eau.
Ils partirent îe lendemain pour l'Italie.
Edmond reçut une carte de Mahu, l'invitant à se présenter dans les bureaux de son père. Mais une grande déception attendait Mme Desclos. Edmond lui tendit la carte, et l'embrassa en murmurant à son oreille:
— Ne te fâche p&3, mère, ne sois pas inquiète, mais je ne peux pas.
— Tu ne peux pas quoi?
— Prendre cette place, non, je ne peux pas..
— Tu deviens fou, mon pauvre enfant..
Comment, tu ne veux pas travailler?
— Pas de cette façon-là, du moins... J'allais vous prévenir, mon père et toi... Je suis engagé à deux cents francs... par mois...
— Engagé, où? Qu'est-ce que c'est encore
que cette histoire? s'écria Mme Desclos,. Mon Dieu ï mon Dieu !
Edmond sourit :
— Je suÎ3 engagé au théâtre des Folies-Pari siennes... J'ai ?igné sans vous le dire... parce que...
Sa mère recula d'un pas, en joignant les mains :
— Tu es engagé dans un théâtre? Tu plaisantes, n'est-ce pas, malheureux?
— Ecoute, mère, continua Edmond, devenu très sérieux, je suis incapable d'être employé nulle part... On gagne de i'argent au théâtre aussi... C'est une carrière comme une autre.
Mme Descios, cessant de l'écouter, alla chercher son mari, qui, dans une pièce voisine, fumait un cigare, étendu sur un canapé. Elle le prit par le manche de son habit et l'amena devant Edmond. M. Desclos, voyant sur le visage de sa femme une agitation extraordinaire, se laissa conduire.
— Qu'y a-t-il donc?
Elle répéta ce qu'Edmond venait de lui apprendre...
— Eh bien? demanda M. Desclos nonchalamment.
— Tu vas permettre à ton nls d'accompli i une pareille sottise, de perdre sa position, de se compromettre?
Il l'interrompit par un geste calmé, et» s' adressant à Edmond :
— Tu aurais peut être mieux fait de ne pas prendre cet engagement sans me consulter; mais les enfants aujourd'hui se moquent bien de ces détails-là... Enfin c'est fini, n'en parlons plus... Tu veux être cabotin, mon garçon: soisle... Comment s'appelle ton théâtre?
Mme Desclos pleurait :
— C'est tout ce que tu dis à ce *?#.lheureux? Il ne te manquerait plus que de l'approuver...
Desclos se croisa les bras.
— Je l'approuve... Je l'approuve positivement, dit-il d'une voix nette... Cela t'étonne, cela, hein?
Alors, avec ce ricanement qu'il affectait lorsqu'il parlait de choses sérieuses et qui lui faisait croire qu'il était un grand philosophe, il déclara :
— Non seulement la carrière artistique est aujourd'hui une très belle carrière, mais je prétends encore que c'est la seule 'possible... Ah! ah! oui, la seule... et je regrette vi veinent de ne pcs l'avoir embrasrée...
Et il cita des noms d'artistes arrivés à la célébrité, ^l la fortune et mêlés à des événements politiques. Il conclut:
— Il vaut mieux être artiste que ministre. Puis, satisfait de cette sortie, il laissa la pa-
rôle à sa femme. Mais Mme Desclos, qui n'avait pas d'éloquence, ne trouvait rien à dire. Edmond alla s'asseoir à côté d'elle, et, riant :
— Voyons, mère, ne prends pas ça au tragique. Je t'assure qu'il est plus avantageux d'entrer au théâtre, où il y a de l'avenir, que de moisir toute ma vie dans les bureaux de M. Mahu ou d'un autre.
— Et que pensera-t-il, M. Mahu ? fît Mme Desclos; M. Mahu qui t'a recommandé à son père sur l'insistance de Georges!... Il va se froisser...
— M. Mahu ne se soucie guère de moi, dit Edmond, et ça lui sera parfaitement égal.
— Et Georges? reprit Mme Desclos comme dernier argument. Il faudrait le consulter, au moins; car, enfin, c'est ton frère aîné: il est avocat. C'est une position sérieuse, et quand il verra son nom sur des affiches, crois-tu qu'il sera content?
Desclos intervint de nouveau dans la conversation.
— Le nom ! le nom ! Il me semble que ça me regarde un peu aussi, moi ! Et lorsque je dis que je serai flatté de voir mon nom sur des affiches... Ah! ah! oui... sur des affiches de théâtre... Georges ne peut pas être plus difficile que moi...
— Et Marguerite? Et son mari? s'écria Mme Desclos.
— J'ai prévenu Marguerite. Elle m a approuvé. Je t'assure que tu as des idées très fausses sur le théâtre. On y va comme à un bureau. Mais certainement, comme à un bureau, ajouta-t-il pour impressionner sa mère. Ainsi, moi, crois-tu que je vais mener une existence différente de celle que je mène parce que je serai acteur? Pas le moins du monde. Je travaillerai, voilà tout, au lieu de ne rien faire du matin au soir.
— Tu continueras à demeurer ici? demanda Mme Desclos.
— Parbleu !
— Tu prendras tes repas à la maison?
— Quand je jouerai, je dînerai de meilleure heure... simplement.
Ebranlée, presque souriante, elle murmura :
— Enfin...
Et à voix basse, pour que M. Desclos ne l'entendît point :
— Va tout de même consulter ton frère pour ton engagement, et n'oublie pas d'aller t'excuser auprès de M. Mahu.
Le lendemain matin, Edmond se rendit chez son frère. Il ne connaissait pas son installation de garçon dont les meubles confortables et les tapisseries orientales, adroitement arrangées, lui parurent magnifiques. Un domestique, l'ayant introduit dans le fumoir, lui demanda son nom. 11 répondit timidement :
— Je suis son frère.
Le valet disparut, et Georges arriva aussitôt, si surpris de cette visite, qu'il dit: - — Est-ce qu'il y a un malheur?
— Non, du tout, répondit Edmond. Je viens... Georges supposa qu'il venait lui emprunter
de l'argent à la suite de quelque incartade, et, considérant cette visite matinale et inaccoutumée, il pensa : « Ce doit être une forte somme. »
— Assieds- toi donc. Veux-tu un verre de malaga? Eh bien! que se passet il?
L'autre raconta son affaire. Georges l' écouta sans l'interrompre et sans manifester le moindre étonnement. Puis :
— Ce n'est pas une mauvaise combinaison, fît-il négligemment.
— N'est-ce pas?
— C'est signé? Combien gagnes-tu?
— Deux cents francs par mois.
— Parfait.
Edmond, enchanté que son frère prît la chose sur ce ton dégagé, déclara :
— Mère craignait que ce ne te fût désagréable de voir ton nom sur une affiche, à cause de ta situation d'avocat. Tu sais, si ça peut te Taire plaisir, je choisirai un pseudonyme quelconque... au théâtre, ça n'a pas d'importance.
— Que diable veux-tu que ça me fasse? Alors, au revoir, à un de res joui
— A un de ces jours.
Comme Edmond sortait, George le rappela.
— A propos, veux-tu quelques louis pour les premiers frais?
— Non, merci, répondit Edmond. En -partant, Marguerite m'a fait cadeau de mille francs,
Georges eut une légère crispation et, entre ses dents :
— Ah! oui... c'est vrai, j'oubliais... naturellement...
— Crois-tu que je trouverai M. Mahu à cette heure-ci? %
— ■ Mahu, pourquoi faire?
— Mais pour le prévenir que je n'entre pas chez son père et pour le remercier...
Georges, avec une certaine brusquerie dans la voix que son frère remarqua :
— Ce n'est pas îa peine de déranger Mahu. Ça lui est bien égal... Je le préviendrai moimême. A bientôt.
Et il referma la porte.
Ce n'était pas pour Edmond une chance extraordinaire d'avoir été engagé aux Folies- Parisiennes. Le théâtre en dix ans avait eu plusieurs directeurs qui tous avaient fait de mauvaises affaires*
Le directeur actuel, Lavilie, l'avait pris depuis quelques [ries, presque sans ar
grâce à des arrangements amiables avec les créanciers de son prédécesseur, qui aimèrent mieux patienter que de s'exposer aux complications interminables d'une faillite.
Dans le monde dramatique, il ne passait pas pour le premier venu. Il avait, il y a vingt ans, fait partie de plusieurs troupes de province. Au cours d'une de ses tournées, il se lia avec une chanteuse beaucoup plus âgée que lui et qui possédait une centaine de mille francs. Il l'épousa et quitta son métier, où il ne parvenait pas à conquérir une situation sérieuse. Après deux années de mariage, sa femme mourut, et dès lors Laville n'eut plus qu'un but : être directeur de théâtre à Paris.
Il n'était guère possible, muni de capitaux aussi faibles, d'acheter un théâtre et de l'exploiter; mais, très au courant des dessous de ces sortes d'affaires, à l'affût des entreprises qui périclitaient, il s'associa d'abord avec le directeur d'un théâtre de féerie, victime d'une mauvaise saison. Il risqua tout ce qu'il avait, courageusement. Un certain fiair du public le guidait; ses conseils prouvaient de l'expérience. Il fut heureux dans le choix d'une pièce à décors et à costumes qui fit de bonnes recettes, et il eut bientôt la réputation d'un habile metteur en scène. Il rentra dans ses déboursés, gagnant même un peu d'eirgent, et lâcha son associé au bon moment. D'ailleurs, il voyait être seul.
Peur ce!a, il lui fallait des commanditaires, et une occasion. L'occasion ne se présentait pas. Il se contenta de poser sa candidature à toutes les directions vacantes. Cela suffit à lui créer une place à part et à inspirer confiance. Lorsqu'il vit que les Folies-Parisiennes dégringolaient, il s'adressa à des bailleurs de fonds qui le commanditèrent; comme c'était une affaire de peu d'importance et hasardeuse, il crut ne devoir aventurer qu'une faible partie de son propre capital, et, en attendant mieux, il s'installa.
Par sa tenue et la correction de ses manières, il avait de l'autorité. 5a moustache retroussée et sa taille svelie, malgré ses cinquante ans, ne manquaient pas de distinction.
On le qualifiait de directeur homme du monde sans trop d'ironie.
Il s'agissait d'abord de reconstituer îa troupe, que son prédécesseur laissait dans un état pitoyable. Elle se composait d'artistes payés d'une façon dérisoire et irrégulièrement, tombés aux Folies-Parisiennes après avoir en vain essayé de se placer autre part.
Molitor, un grand sec, d'une maigreur comique, excellait dans les rôles de maris trompés et jouait aussi les ganaches. On le mettait en vedette sur l'affiche. Son âge était inconnu et on le supposait très avancé.
Il vivait tout seul, dans un petit appartement
situé au cinquième étage, en haut du faubourg Saint-Denis. D'une ancienne liaison, il lui restait deux filles, dont il parlait quelquefois d'une façon vague, qu'il voyait rarement et qui avaient mal tourné.
Deux artistes d'une quarantaine d'années se partageaient les jeunes premiers. Les figurants et les petits rôles étaient racolés çà et là suivant les nécessités.
En ce qui concernait les femmes, le même désordre régnait. Mme Miret jouait les mères. Après avoir eu autrefois des lueurs de succès, elle menait maintenant une existence d'ouvrière avec un employé de chemin de fer, allant aux Folies-Parisiennes comme à l'atelier. De leurs ressources réunies, ils subsistaient tant bien que mal tous les deux. Une jeune première et une grande coquette, modestement entretenues par des négociants du quartier, attendaient la veine.
Laville conserva la troupe actuelle en donnant un acompte sur les appointements arriérés, et engagea comme étoile Mariette Vignon, qui était depuis quinze ans célèbre par sa be?dans le monde de la galanterie. Elle avait eu déjà des velléités d'entrer au théâtre : elle chantait un peu et jouait assez adroitement les commères dans des revues de jeunes gens. Ses jambes grasses et élégantes étaient renommées. Laville lui promit qu'on ferait des rôles exprès
pour elle, qu'elle pourrait les accepter ou les refuser à sa guise; il lui montra la grosse réclame qui suivrait cet événement parisien, tous ses admirateurs se pressant aux Folies, son prestige de femme s* augmentant de la gloire de la scène, l'étonnement de ses rivales devant cette brillante métamorphose. Elle fut séduite, et signa un traité d'un an à des conditions très modiques, malgré sa passion de l'argent et la rage de l'économie.
Edmond arriva aux Folies-Parisiennes par l'intermédiaire du petit Grézillet, un des auteurs de la pièce d'ouverture de la direction Laville. Très lancé maintenant sur le boulevard et dans des journaux où il rédigeait un courrier dramatique, Grézillet conservait de nombreuses relations au quartier Latin, et y faisait de temps à autre quelques excursions. 11 en avait été une des gloires à l'époque encore récente où il écrivait des monologues en vers et en prose et les récitait en personne dans des salles spéciales.
Se3 camarades lui prédisaient un avenir de poète. Mais, un jour, ayant apporté une idée de pièce à un vaudevilliste en vogue, il collabora avec lui et se révéla brusquement homme de théâtre. Le vaudeville eut du succès, et Grézillet se consacra définitivement à cet art. Il passa bientôt pour excellent dans une collaboration, les propositions affluèrent, et en peu
d'années il eut son nom sur les affiches de la plupart des théâtres de genre. Petit, élégant, toujours agité, bavardant, donnant des poignées de main à droite et à gauche, au hasard, à des gens qu'il avait aperçus une fois, comme on distribue des prospectus au coin des rues, il était très sympathique. Adroit aussi dans son métier, possédant à fond les roueries et les ficelles de la scène, les directeurs le recherchaient et le fourraient dans toutes les affaires. Il gagnait beaucoup d'argent, mais personne ne lui en voulait, car il n'était pas vaniteux et n'attachait ostensiblement aucune importance à ce qu'il faisait.
Ce fut à lui que Laville eut recours pour son spectacle d'inauguration. Il le consulta également sur la constitution de la troupe, et Grézillet, qui avait entendu Edmond au quartier Latin, lui trouvant une voix vibrante . et agréable, l'instinct du théâtre dans les gestes, le proposa. Une audition rapide et surtout la recommandation de l'auteur suffirent à Laville, qui engagea le jeune Desclos séance tenante, à deux cents francs par mois pour un an.
Les répétitions commencèrent. La pièce de Grézillet s'appelait le Petit Coq; le collabora teur, un garçon inconnu, employé dans un ministère, ne s'occupait pas des côtés matériels. Edmond, chargé du rôle de l'amoureux de Mariette Vignon, s'acharna à la besogne. Il n'y
avait, d'ailleurs, que trois rôles essentiels : le sien, celui de Mariette et celui de Molitor, qui jouait un vieux bailli. Grézillet encourageait tous les artistes par des compliments continuels. Au contraire, Laville les reprenait à chaque instant, leur prodiguant les conseils de son expérience, leur indiquant des gestes, des attitudes, des intonations. Les deux actrices de l'ancienne troupe à qui on avait distribué des bouts de rôle faisaient son désespoir par leur ignorance.
Molitor acceptait compliments et reproches d'une égale indifférence. Son oeil, qui n'exprimait rien, regardait les gens et les choses comme s'il ne les voyait pas. Il riait aux éclats lorsque c'était marqué sur le manuscrit, et immédiatement, sans transition, sa figure reprenait son air de dégoût résigné.
A la sixième répétition, Mariette Vignon, jusqu'alors hautaine, se familiarisa. Elle plaisanta même avec Edmond, à propos d'une phrase à double sens de son rôle. Sa voiture l'attendait chaque soir devant le théâtre. Au moment d'y monter, elle dit à Edmond qui l'avait accompagnée sur le trottoir :
— C'est vrai, ce qu'on m'a répété?
— Quoi?
— Que vous n'êtes pas cabot, que vous êtes d'une bonne famille?...
— Mais oui, certainement, répondit Edmond en riant.
— D'une famille bourgeoise?...
— Absolument.
— C'est original, fit Mariette. De quel côté demeurez-vous donc?
— Rue Monge, au Jardin des Plantes.
— Avec votre père et votre mère, je parie?
— Oui.
— Tiens ! je vais vous reconduire avec ma voiture, si vous le voulez. C'est loin, mais ça m'amusera. Entrez donc.
Elle le poussa dans le coupé et donna l'adresse d'Edmond au cocher. A peine eurentils traversé la Seine, que Mariette fit arrêter la voiture : le cocher se pencha. Elle baissa la <jlace de la portière et cria :
— Retournez à la maison!
Le lendemain, à la répétition, elle le tutoya naturellement et sans la moindre gêne. Dès lors, il fut avéré que Desclos était son amant, et cela donna lieu à des commentaires pen cinq minutes. Laville s'inquiétait peu de ces sortes d'événements. Après la signature de l'engagement de Mariette, il était resté chez elle une après-midi, mais il n'avait pas recommencé. Il ne voulait pas de maîtresse en titre dans son théâtre : il avait tenu à posséder son étoile, une fois, « pour le principe, » disait-il à
Grézillet. Quant à celui-oi, il vivait maritalement avec une ancienne amie du quartier Latin dont il avait un enfant et ne la trompait jamais avec ses interprètes.
Mariette Vignon habitait dans une des rues qui débouchent sur l'avenue du Bois-de-Boulogne, un appartement très vaste, au premier étage. Le baron rnecklembourgeois Barnen l'entretenait actuellement. Il succédait à Latanieff, un Russe enrichi dans le commerce, qui, ne jouissant d'aucune considération dans son pays natal, habitait Paris, où on le traitait comme un prince. C'était la quatrième fois que le baron et Latanieff se supplantaient réciproquement. Mariette préférait le baron, dont, par malheur, les ressources étaient irrégulières. 11 restait des mois entiers sans argent; et puis, à la suite d'excursions dans des villes d'eaux, il revenait, distribuant l'or à pleines mains. Ces intermittences faisaient croire à beaucoup de gens qu'il vivait du jeu, et que peut-être même il appartenait à une bande de Grecs.
Depuis l'âge de seize ans, Edmond n'avait pas manqué de maîtresses. 11 avait eu d'abord une modiste de la rue Monge, puis deux de ses amies, ensuite des filles du quartier Latin qui allaient de l'un à Vautre et des figurantes de petits théâtres.
11 n'avait été l'amant d'aucune femme mariée. Mariette Vignon était la première femme
élégante et beaucoup plus âgée que lui qu'il approchait. Elle fut surprise du brusque et violent amour qu'il lui montra tout de suite, de ce contraste entre sa nonchalance extérieure et la fougue naïve de ses manières dans l'intimité. Cela l'occupa durant une semaine : elle rentra avec Edmond tous les soirs chez elle. Lui se levait à dix heures du matin et revenait rue Monge, où, après s'être habillé, il déjeunait en famiile. Sur l'ordre exprès de son père, on ne pénétrait jamais dans sa chambre. M. Desclos « savait à quoi s'en tenir », disait-il.
Un soir, Mariette Vignon, invitée à un bal, partit sans lui du théâtre; le lendemain, elle renvoya Edmond à trois heures du matin; le surlendemain, elle avait une autre invitation, et Edmond commença à se lamenter. Molitor, à qui il confiait sa peine, fut catégorique :
— Ne te laisse donc pas ennuyer par cette fille-là, mon petit. Elle fait des façons maintenant. Eh bien! quitte-la, et carrément!... Elle est belle fille, c'est vrai, elle vaut une semaine, mais pas plus...
— Je l'adore ! répondit Edmond avec un soupir.
— Tu ne l'adores pas du tout... Tu es trop jeune. Elle t'a épaté par ses toilettes. C'est une simple grue.
— Voyons, Molitor...
— A ta place, je prendrais Sylvine, qui te fait les doux yeux et qui est très gentille...
— Tu penses alors que c'est fini avec Mariette? ajouta Edmond d'un air navré.
Molitor le regarda dédaigneusement.
— Ne te fais pas de bile, imbécile !
Au plus fort de son chagrin, Edmond reçut une lettre de sa sœur, datée de Naples. L'enveloppe portait cette suscription : Monsieur Edmond Desclos, artiste aux Folies-Parisiennes. Il devina le sourire de Marguerite en l'écrivant, et sourit aussi. C'était la première lettre que sa sœur lui adressait, sauf quelques mots banals pendant son service militaire, des « je t'embrasse, mon cher frère » après la signature de ses parents. A cette époque, Marguerite ne lui apparaissait pas comme distincte du reste de sa famille, et la famille était pour lui un être homogène et unique dont tous les membres devaient suivre la même destinée. Car il avait encore sur les yeux le brouillard de la jeunesse, qui cache le contour des choses et que la vie seule dissipe.
Mais, aujourd'hui, il comprenait l'égoïsme de son père, l'indifférence de Georges, et tout son amour familial se partageait entre sa mère et sa sœur. A celle-ci surtout sa pensée retournait sans cesse et quand il se figurait qu'elle pourrait être un jour malheureuse, son cœur se
gonflait. Il se répétait que ce n'était pas possible avec un homme comme Rongier.
Marguerite, dans sa lettre, lui disait qu'elle avait lu la distribution du Petit Coq sur un journal français à Naples et qu'ils avaient bien ri tous les deux. « Pierre et moi nous causons souvent de toi. Tu lui es très sympathique. Il a même écrit à mère peur la rassurer à ton sujet, et il a fait de ia carrière artistique un tas d'éloges dont il ne pense pas un mot... Je doi3 dire qu'il regrette de n'être pas à Paris pour ta première. Nous reviendrons le mois prochain et je te raconterai plusieurs choses qui t'amuseront... A bientôt, jeune artiste, je t'embrasse bien fort... »
Cette lettre détourna son esprit de Mariette Vignon. Il la relut à trois reprises, et sa gaieté naturelle reparut. Il combina des projets pour le moment où les deux époux rentreraient à Paris, et répondit à sa soeur quatre pages pleines de bonne humeur.
Il savait son rôle dans le Petit Coq et le jouait avec une sincérité junéviîs. D'instinct, il n'était pas gêné sur les planches, y perdant même la timidité qui dan3 la vie ne le quittait presque jamais. L'approche de la première ne lui communiquait pas cette appréhension fiévreuse qui est comme une maladie, et dont certains artistes souffrent durant toute leur carrière.
Le soir de la première arriva. Le Petit Coq
rut du succès, et Laville put croire son théâtre désenguignonné. Comme on s'attendait à trouver Mariette Vignon parfaitement ridicule, on fut surpris de la voir au contraire très convenable. Sa figure, aux traits un peu forts, sa bouche aux lèvres épaisses, le développement de ses hanches profitaient de la lumière de la scène et compensaient son inexpérience. Quant à Edmond, l'aspect soudain du public lui donna comme une petite secousse électrique ; mais à la seconde réplique il n'était pas plus impressionné qu'aux répétitions ordinaires. Il fut remarqué, et des spectateurs cherchèrent son nom sur le programme.
De sa famille, son père seul était dans la salle.
Mme Desclos, souffrante, ne sortait pas le soir, par ordre du médecin. Georges avait écrit pour annoncer qu'une aftaire importante l'empêchait d'assister à la représentation.
Dans un de3 entractes, M. Desclos alla serrer la main de son fils et le félicita. Edmond lui présenta Molitor, qui, en costume de bailli, entrait dans la loge.
— Vous avez été très bien tous les deux, dit M. Desclos.
Et il demanda comment la pièce finissait. Edmond, ému de l'intérêt que manifestait son père, se reprocha de l'avoir jugé égoïste.
. — Père, si tu n'es pas trop fatigué, reviens
à la fin. Nous retournerons ensemble à la maison.
— Je veux bien, répondit M. Desclos. Monsieur, continua-t-il en s'adressant à Mclitor, jxous fera l'amitié d'accepter un bock?
— Certes.
— A tout à l'heure.
M. Desclos regagna sa place, entendant la sonnette de l'entr'acte. Il ne connaissait personne dans la salle et promenait des regards méprisants autour de lui : il jeta un coup d'œil ironique à un critique influent que quelqu'un nomma à ses côtés. Convaincu qu'un homme supérieur ne doit être gêné nulle part, il n'avait ressenti aucun embarras à se trouver dans des coulisses de théâtre. Tout de suite, il s'était familiarisé avec Molitor. « Ce vieux-là, pensaitil, m'a peut-être pris pour le premier bourgeois venu... C'est délicieux! » L'idée de passer pour un imbécile aux yeux de Molitor le comblait de satisfaction.
A la sortie, il offrit des bocks, et, le pavé étant sec, il voulut rentrer à pied rue Monge. Pendant le chemin, il donna à Edmond des conseils sur le métier d'artiste, qu'une simple représentation avait suffi à lui suggérer.
Le lendemain, à déjeuner, il lut les comptes rendus à haute voix, devant sa femme et Edmond. Plusieurs contenaient des éloges pour celui-ci, et Mme Desclos souriait, déjà consolée que son fils fût artiste et sentant qu'il était
heureux. Elle avait reçu le matin une lettre de Marguerite. Les deux époux revenaient dans quinze jours.
Le succès du Petit Coq s'accentua. Le caissier du théâtre comptait des recettes inconnues. La mode s'établit d'aller aux Folies-Parisiennes, et au public du quartier se mêlait le monde du boulevard, des cercles, de la galanterie. La rupture entre Edmond et Mariette était définitive. Une bande de jeunes gens venaient attendre maintenant tous les soirs l'actrice à la sortie. Il avait suffi à Edmond de quelques paroles aimables pour que Sylvine, un des seconds rôles, petite brune ne se galvaudant pas, devînt sa maîtresse. Mariette voyait cette union sans dépit. Elle restait dans les meilleurs rapports avec son camarade et lui pariait comme auparavant, lorsque rien ne s'était passé entre eux. De son côté, Sylvine ne manifestait pas de jalousie.
Veis le commencement de mars, Marguerite et Rongier terminèrent leur voyage de noce?. Le soir de l'arrivée, Rongier voulut souper avec ses deux beaux-frères à l'hôtel, après une visite rue Monge. Georges et Edmond ne s'étaient rencontrés qu'une fois, chez leurs parents, depuis un mois.
— J'ai été tellement occupé que je n'ai pas pu aller aux Folie3-Parisiennes. J'ai un tas d'affaires en train.
- Nous prendrons une loge, fit Rongier, et nous irons tous ensemble.
En embrassant Edmond, Marguerite lui dit à l'oreille : « Viens déjeuner demain : nous bavarderons. »
En un mois, Rongier avait engraissé. Il n'avait plus cet air ennuyé, cette nonchalance de toute sa personne qui, autrefois, le rendaient lugubre. Il riait à propos de rien, et quand il regardait Marguerite, sa figure exprimait un bonheur absolu. Il ne demanda même pas à Georges des nouvelles de leurs amis. Les àeu::
;res, en soupant, examinaient leur sœur à la dérobée, l'un la jugeant radieuse et incomparable; l'autre, surpris de cette brusque révélation de sa beauté, était plein d'une méfiance vague, se tenait sur ses gardes, ne prononçait que des phrases calculées. Rongier, qui n'avait jamais vécu en famille, s'épanouissait entre eux, savourant ce bonheur profond qui lui était venu tout d'un coup, et en jouissant sans raisonner,
nsi qu'un pauvre diable qui hérite subitement d'une fortune.
Le lendemain, après déjeuner, | que
Pierre Rongier allait et venait dans l'hôtel, M guérite et Edmond purent causer.
— D'abord, fit Ma^uerite. veux-tu de Ver-
gêne pas, j'en ai beaucoup... Et puis, tu aurais tort de te gêner, parc^ Ce t pas gêné, lui!
— Comment ! il t'a « tapée? » s'écria Ed mond.
— Non, ce n'est pas moi qu'il a « tapée », comme tu dis, repartit Marguerite en riant. Sais-tu combien F;erre lui a donné la veille de notre mariage? Cinquante mille francs tout bonnement. Tu comprends qu'en voyage Pierre m'a tout dit... Oh! il n'y a pas mis de méchanceté. C'est venu peu à peu. D'après certains détails, j'avais deviné que Georges lui devait de l'argent... j'ai insisté gentiment, comme si ça n'avait pas d'importance pour moi... un frère, n'est-ce pas? Et j'ai tout appris... Eh bien ! Georges n'a jamais gagné un sou au Palais ! Jamais... Depuis qu'il ne vit plus à la maison, il vit avec Pierre, qui lui prête continuellement de l'argent. C'est amusant, hein?
— Il est malin, Georges.
— le rappelles-tu les sermons que mère te faisait: «Ton frère c'est tiré d'affaire... Prends modèle sur lui. Il est connu... il a une situation au Palais... Si tu avais travaillé au lycée, tu serais comme lui... » Et il avait toujours des louis dans ses poches! Ça ne m'étonne plus...
Edmond, bon enfant, incapable de malice, approuvait son frère intérieurement. Marguerite, d'ailleurs, ne mettait pas d'aigreur dans ses paroles. Mais elle s'abandonnait au plaisir de cette petite revanche.
*— Il ne s'amusait guère à la maison... Il me-
3LI0THECA
naît la grande vie... continua-t-elle en riant franchement. Je suis convaincue d'une chose aujourd'hui: il a été navré de mon mariage... Naturellement, il n'a pas essayé de l'empêcher : au contraire, c'est lui qui a eu l'air d'avoir tout combiné... La situation était trop délicate... Il n'est pas méchant ou du moins je ne le crois pas... Mais enfin, il aurait mieux aimé que le mariage n'eût pas lieu.
— Ça, peut-être... Je te l'accorde. L'entrée de Rongier leur fit échanger un sourire.
— Vous bavardiez? dit Pierre... Sortons-nous cette après-midi, Marguerite?
— Non, je préférerais rester ici... arranger un peu...
— i Parfait, restons. A propos, Edmond, nous dînons chez vous, ce soir... Tiens... je ne sais pas pourquoi je ne te tutoie pas... c'est ridicule...
— En effet... tutoyez-vcus donc, 3'écria Marguerite... Et tout de suite.
— Ne
n'aurons pas le temps d'aller aux
Folies-Parisiennes. Ce sera pour demain...
— Je dînerai avant vous, moi, dit Edmond. Il faut que je sois au théâtre à huit heures... Je suis du premier acte.
— Nous irons peut-être t'attendre à la sortie et souper. N'est-ce pas, Pierre, ce serait une idée?
— Certes, c'est convenu.
Pierre et sa femme restèrent seuls.
— je l'aime beaucoup, Edmond. Quel bon garçon ! dit-il.
il alluma une cigarette. Marguerite déclara qu'elle voulait employer l'après-midi à visiter l'hôtel, à disposer des bibelots, à exécuter certaines modifications. Il la suivit de pièce en pièce, admirant tout ce qu'elle faisait.
11 lui appartenait. 11 n'avait jamais eu de désir bien violent ni de volonté bien forte : à présent il était entre ses mains comme une de ces poupées ingénieusement agencées qui, à la moindre pression, prennent toutes le3 attitudes, mais une poupée qui sentirait, qui aimerait 6on esclavage, qui frémirait de plaisir au contact des doigts. Ce voyage de quelques semaines l'avait livré tout entier à sa femme; U comprenait que par lui-même il n'existait plus, et jouissait de l'ineffable joie de ne plus rien vouloir, de ne se résoudre à rien, de ne plus prendre aucune détermination dans aucune circonstance, d'être faible et indolent avec extase, de vivre dans un engourdissement délicieux.
11 songeait qu'elle ne ressemblait à aucune des femmes qu'il avait connues. C'était la première fois qu'il voyait des yeux pareils aux siens et dans ces yeux un pareil regard. Le regard des autres femmes est mobile et capricieux, tour à tour brillant, rêveur, sombre, curieux,
passionné, malveillant; il trahit ces désirs sans cesse changeants, une volonté puérile, une raison incertaine et fausse; mais son regard à elle, toujours direct et paisible, n'exprimait qu'une intelligence instantanée et complète. Un léger mouvement de la paupière y faisait tomber des lueurs d'ironie, de cette ironie sans méchanceté, inséparable d'une compréhension trop vive et trcp profonde.
Lorsque Pierre, le matin, s'éveillait auprès d' elle, et qu'elle ouvrait ses yeux lentement, comme cil à cil, la pensée s'arrêtait en lui, les souvenirs de la veille s'effaçaient; une vie nouvelle recommençait chaque jour. Et il 1* embrassait sur le front et sur ses cheveux noirs, remué par quelque chose de plus fort et de plus intime que le plaisir de la caresse.
Il avait fréquenté aussi des femmes qu'il croyait spirituelles, à cause de leur bavardage prétentieux et d'une certaine pénétration; mais son esprit à elle était d'une qualité bien supérieure, dédaigneux de subtilités, droit, simple et familier.
Il s< encore à cette famille si
ce père d'une intelligence si vaste, à ces vertus domestiques dent le spectacle ne lui avait jamais été offert, car, orphelin vers sa douzième année, il en avait été réduit aux soins corrects d'un tuteur indifférent. Sans transition, du jour au lendemain, il sautait du
collège dans la vie, l'esprit endolori par l'étude, et sa fortune mit tout de suite comme un épais rideau entre lui et les choses réelles.
N'ayant ni curiosité ni imagination, il n'avait d'opinion sérieuse sur aucun sujet; mais les opinions des autres ne le touchaient pas, exempt ainsi de préjugés, de ces idées simples et commodes que la société prévoyante dispose çà et là, comme des bibelots sur une étagère à la portée de toutes les mains pour l'usage des personnes qui n'ont pas le temps de réfléchir. Cela suffisait à l'empêcher d'être un imbécile.
Le hasard fit qu'il était aussi très bon et très tendre : il s'abîma, corps et âme, dans le premier amour qu'il rencontra.
En quelques semaines, Marguerite découvrit le caractère et les goûts de son mari, qui n'étaient pas très compliqués. Au cours de leur voyage de noces, elle se fit raconter sa vie passée, qui était également d'une grande simplicité. Elle lui demanda les noms de toutes les maîtresses qu'il avait eues et l'interrogea sur ses amis. Quand ils revinrent à Paris, au bout d'un mois, il lui sembla qu'elle le connaissait depuis son enfance.
— A propos, et tes camarades, tu ne songes pas à les revoir?
— Qui ça?
— Mais M. Mahu, M. Briant, M. Davenay... Vous n'êtes pas brouillés?
— Pas du tout.
il fit un geste vague :
— Tiens-tu à ce que je les invite? Ils ne me manquent pas, mais c'est comme tu voudras.
— Certainement, il faut les inviter. D'après ce que tu m'as dit, ce sont de bons amis à toi... et vous vous connaissez depuis longtemps.
— Cela te fera plaisir?
— Sans doute.
Alors, comme si ce désir de sa femme lui rendait subitement son ancienne amitié, il s'écria :
— Cet excellent Mahu ! Ma foi, ça m'amusera de le revoir. Il doit continuer à mener une exis tence extravagante. Quel bon garçon ! Ils sont tous très bons garçons, d'ailleurs.
— C'est M. Briant qui me paraît le plus raisonnable des trois, n'est-ce pas? demanda Marguerite.
— C'est vrai. Il est le plus âgé d'abord. Trentesix ans... Et un tas d'aventures... Il s'est ruiné deux ou trois fois...
— Qu'est-ce qu'il fait, maintenant?
— Comment, qu'est-ce qu'il fait? dit Rongier étonné. Il ne fait rien. Que veux-ru eu il fasse?
— 11 « tape » tout le monde, quoi ! comme dit Edmond, répondit gaiement Marguerite.
— Peuh! il finira par se liquider... Il a des ressources.
— Eh bien ! invite-les tous les trois un de ces soirs.
Rongier éclata de r're :
— Je pense à la tête de Mahu. Tu verras la tête de Mahu quand il est solennel.
Elle sourit. Ce qui lui plaisait le plus en Pierre, c'était son enfantillage, la futilité de ses idées sur les hommes, la naïveté que lui avaient laissée ses années de fête et le dévergondage de sa jeunesse. Elle comprenait qu'elle en avait appris plus que lui sur la vie, là-haut, rue Monge, par quelques coups d'ceil jetés sur les passants. Etait-ce aussi les livres qu'elle avait lus, toute cette science étudiée un peu mêle-mêle pendant sa longue éducation? ou bien ses réflexions quand, enfermée entre son père et sa mère, elle se livrait à mille conjectures sur ce qui pouvait lui arriver plus tard? Alors, sans amertume et sans tristesse, elle examinait tranquillement les chances mauvaises ou favorables; et, prévoyant un sort médiocre, elle habituait son esprit à la résignation.
— Bah ! disait-elle à Edmond, je serai institutrice, ou j'épouserai le premier venu.
Et voilà que le hasard, comme un prestidigitateur prodigieux, réalisait pour elle ce rêve magique des jeunes filles qu'elle n'avait jamais rêvé.
Elle n'en conçut pas d'orgueil, et ne songea qu'à s'organiser le plus commodément possible.
L'essentiel était de dissiper rapidement l'es-
pèce de gêne, invisible pour tout le monde, qui existait entre elle et son frère aîné. Satisfaite de la petite revanche qu'elle avait prise sur lui en devinant sa position réelle, elle eut pourtant un remords. N'allait-il pas la considérer comme une ennemie qui venait tout d'un coup déranger ses combinaisons? Au fond, il ne lui avait donné aucune preuve d'hostilité. « Il ne m'aime peutêtre pas beaucoup, pensait-elle, mais enfin il ne m'a pas fait de mal, et en réalité, c'est par lui que je me suis mariée. »
Elle ne put s'empêcher de sourire en se rappelant les cadeaux qu'il lui faisait à sa fête, avec l'argent de son futur mari. C'était comique tout de même : oui, fort comique, et l'histoire de ce mariage, en y réfléchissant bien, était très fantaisiste, très imprévue et très agréable pour tout le monde. Pourquoi la gâter par ce malentendu qui ne reposait sur rien? Car ni l'un ni l'autre n'avaient l'apparence d'un reproche à s'adresser. Une poignée de mains devait faire évanouir ces arrière-pensées, ces défiances réciproques. Il en résulterait un bonheur générsl. Le père et la mère, désormais sans inquiétude, continueraient paisiblement leur vie. Si Edmond ne réussissait pas au théâtre, cela n'avait pas grande importance. En attendant, c'était une occupation qui lui évitait la bohème et le vagabondage. Quant à Georges, il mènerait, comme par le passé, une existence de grand seigneur. Etre malheureux
dans ces conditions-là serait le comble du ridicule.
Ce résultat ne dépendait que d'une explication très franche et très facile à provoquer. L'initiative en revenait évidemment à Marguerite, sortie victorieuse de cette petite lutte fraternelle, lutte sans témoins, que personne n'avait soupçonnée, qu'aucun des adversaires n'aurait osé avouer, si tant est même qu'il y a lutte lorsqu'il n'y a ni haine ni provocation.
Depuis une semaine, Rongier disait à sa femme tous les jours :
— Il faudra nous décider à faire cinq ou six visites dans ma famille... C'est ennuyeux, n vis indispensable. Puis ce sera hni... nous serons débarrassés.
Mais il n'était pas pressé d'accomplir cette corvée, et, de son côté, Marguerite n'insistait pas.
— Nous avens bien le temps, disaient ils.
Georges venait à l'hôtel régulièrement. Rongier lui témoignait la même amitié confiante que par le passé.
— Ah ! mon vieux Georges, tu sais que nous allons recommencer à vivre ensemble. Il est convenu avec Marguerite que ton couvert sera mis à tous les repas, comme si tu demeurais avec nous. Tu viendras quand tu voudras.
Georges avait accepté. Il était d' ailleurs impossible de refuser une proposition aussi amicale.
11 était surtout impossible d'expliquer à Rongier le sourire contraint avec lequel il l'accueillit. Car il avait réfléchi, lui aussi, aux mêmes choses que Marguerite. D'abord, il n'avait plus d'illusion à se faire : elle connaissait la situation exacte. Son prestige de frère aîné, gagnant de l'argent, avocat d'avenir, n'existait plus pour Marguerite : cela se sentait. Rongier, impuissant à comprendre certaines délicatesses, avait dû tout dire, naïvement, et cette idée procurait à Georges des crispations involontaires. Mais comment aurait-il pu prévoir ce mariage? Comment aurait-il pu deviner qu'une rencontre fortuite entre son ami et sa sœur amènerait un pareil événement?
Si même deux êtres semblaient faits pour ne jamais s'aimer, c'étaient bien Marguerite et Pierre, une petite fille vivant obscurément dans un intérieur bourgeois de la rue Monge, et un noceur, un simple noceur qui ignorait jusqu'au nom de cette rue. Et voilà que du jour au lendemain, sans raison, par hasard, ils étaient unis pour la vie! C'était fabuleux et stupide.
Combien de fois depuis deux mois cette question : « Qu'y a-t-il de bon ou de mauvais pour moi dans cette affaire-là ? » l'avait-elle tourmenté ! En tout cas, rien de bon n'en pouvait résulter. Rongier lui échappait autant que s'il avait épousé une étrangère, davantage même, oui davantage. Georges se serait parfaitement entendu avec une jeune femme quelconque, tan-
dis qu'en présence de sa sœur il serait gêné, éternellement gêné et mal à Taise. Ça, c'était plus fort que lui. Il se l'avouait franchement, le sentiment de la famille lui manquait. Son père l' énervait par ses railleries prétentieuses; son frère et Marguerite ne lui semblaient bons qu'à entraver sa vie plus tard, et il avait toujours souhaité de les établir à la campagne, loin de lui, avec une pension qu'il leur aurait faite.
Véritablement, il n'aimait que sa mère, et ne la mêlait pas à l'espèce de rancune sourde qu'il avait contre le reste de sa famille, car on dirait que nos raisonnements les plus hardis, nos conceptions les plus sacrilèges, s'arrêtent respectueux, comme au seuil d'un endroit sacré, devant l'idée de la maternité, qui les dépasse et les confond.
Ils devaient aller, tous les trois ensemble, aux Folies-Parisiennes, voir Edmond. Rongier et Marguerite avaient déjà assisté à une représentation du Petit Coq; Georges s'était excusé, ayant une affaire à terminer. Ce soir-là encore il arriva à l'hôtel à l'heure du dîner, en disant :
— C'e3t une fatalité, je ne puis pas vous accompagner... J'ai deux rendez- vous dans la soirée.
— Eh bien! nous irons sans toi, répondit Rongier. Tu viendras avec nous une autre fois.
Marguerite avait légèrement froncé les sourcils. Après le repas, pendant que son mari s'habillait
et qu'elle demeurait seule avec son frère, elle demanda, décidée à une explication.
— Tu n'as pas eu une soirée libre depuis un mois pour aller voir jouer Edmond ?
— Mais non... pas une... J'irai certainement un de ces jours.
— Il l'a remarqué, tu sais... Je i,uis sûre que ça lui fait de la peine.
11 répondit évasivement :
— j'ai un tas d occupations...
— Il craint que tu ne sois fâché de ce qu'il est encré au théâtre.,. Si c'est vrai, tu aurais pu lui en faire l'observation quand il t'en a parié...
— Il m'en a parlé après avoir signé son engagement... Il n'était plus temps de lui donner des conseils.
— Alors, c'e3t vrai, tu e3 froissé de ça? Pourquoi? Est-ce que le théâtre n'est pas une ct»rrière aussi honorable que les autres aujourd hui?
C'était la première ? ois peut-être que le frère et la soeur s'adressaient ainsi la parole, directement, ayant quelque chose à se dire qui ne fût p?s une banalité. Le timbre de leur voix les étonnait un peu et leur paraissait subitement différent.
— Une carrière honorable, je ne d's pss non Mais je crois que ce n'était pas une camèie pour Edmond, dans la position où n^us sommes.
— Je t'assure que Pierre n'est aucunement
lâché d'avoir un beau-frère au théâtre, cabotin même, si tu préfères...
Surpris de l'insistance de sa sœur, il voulut terminer la conversation, et, essayant de mettre de la bonne humeur dans sa voix :
— Enfin, qu'Edmond devienne un grand artiste, je ne demande pas mieux et je le lui souhaite.
11 se leva de table et alluma une cigarette. Après avoir hésité une seconde, Marguerite se décida à profiter de l'occasion et continua :
— Pour ma part, je suis contente qu'il ait une occupation... Il aurait fini par faire des sottises,
Georges pensa : « Est-ce que cette conversation ridicule va durer longtemps? » Et il approuva sa sœur d'un geste nonchalant.
Elle reprit :
— 11 est fâcheux évidemment qu'il n'ait pas pu être avocat comme toi.
Croyant saisir dans le langage de Marguerite une intention ironique, Georges se retourna, et, haussant insensiblement le ton :
— Au fond, tout cela n'est pas bien grave, n'en parlons plus...
Elle s'avança vers lui, et, lui prenant les mains :
— Voyons, Georges...
Et elie ajouta d'une voix basse, sérieuse à la fois et gentille :
Réconcilions-nous.
Il s'écria en riant :
— Nous réconcilier!... mais tu te moques de moi, je suppose. Est-ce que nous sommes brouillés? Qu'est-ce que c'est que cette idée bizarre?
— Ecoute, Georges, nous ne sommes pas brouillés, ce n'est pas ce que je veux dire, nous ne sommes pas ensemble comme devraient l'être un frère et une sœur. Il y a des moments où je m'imagine que tu me gardes rancune.
Il l'embrassa sur le front pour éviter ses yeux qui l'interrogeaient.
— Mais rancune de quoi, ma pauvre enfant?
— Avoue que ce mariage ne te plaisait pas... Avoue que tu te méfiais vaguement de moi, continua-t-elîe en riant. Est-ce rurieux, hein! qu'un frère et une sœur qui ne se sont j'amais quittés depuis vingt ans se connaissent si peu ! Tu as cru peut-être que je ne serais pas vraiment une amie pour toi... oui, tu as cru cela... que j'essaierais de te brouiller avec Pierre... Eh bien! tu t'e3 trompé : je veux que nous soyons unis, que tu vives comme auparavant, que tu aies confij
en moi, et qu'il n'y ait plus entre nous l'ombre d'une gêne ou d'un secret.
Georges av?.'t le visage contracté ; il était devenu très rouge, un malaise indéfinissable se répandait en lui. De rapides pensées l'assaillirent pendant qu'elle parlait. Il fut sur le point de rejeter toute sa défiance, d'un seul coup, comme on arrache un masque de sa figure. Quelques
paroles franches suffisaient, et la plus heureuse existence allait commencer. Mais il ne put pas : une force invincible lui retint la franchise dans la gorge. L'idée d'avoir été deviné jusqu'au plus profond de lui-même par sa sœur, par cette petite fille qu'il avait jadis jugée inintelligente et banale, le fit presque souffrir. Il se contenta de répondre :
— Il est impossible d'être plus unÎ3 que nous ne le sommes. Je t'aime beaucoup, ma cher Marguerite, ainsi que Pierre.
Voulant remporter une victoire décisive et dissiper à tout jamais l'hypocrisie et la contrainte de son frère, elle continua :
— Tout ce qui est ici est à toi, comme à moi, comme à Edmond. Et si je suis riche, tu l'es autant que moi... Pourquoi mènerais- tu maintenant une autre vie que celle que tu menais avant mon mariage? Qu'est-ce qui te forcerait à en changer?
Il reprit :
— Je ne tiens pas à en changer. J'ai l'intention seulement de travailler un peu plus que je ne faisais. J'ai une bonne position d'avocat, je ne veux pas la perdre.
— Oh ! le métier d'avocat, Pierre m'a renseignée là-dessus... Pour ce qu'on gagne I
Il demanda :
— Voudrais-tu que j'entre au théâtre, par hasard? Pierre n'est pas au courant de ces choses-
là... L'argent qu'il m'a prêté, je le lui rendrai.. je vous le rendrai.
— Ah çàl deviens-tu fou? Nous le rendre! Mais quand tu voudras de l'argent, tu n'as plus besoin d'en demander à Pierre : je suis là, mon cher Georges.
— Je te remercie, répondit-il assez froidement. Tu es bien aimable, mais j'espère arriver à en gagner bientôt.
Après la défection de Rongier, Mahu se trouva désorienté. On surprenait sur ses lèvres des phrases amères contre la monotonie des plaisirs parisiens. Il allait même jusqu'à établir des comparaisons irrévérencieuses avec la province, qu'il affectait de préférer à la capitale.
Ses meilleurs amis donnaient d'assez mauvais renseignements sur lui : il ne soupait plus que de loin en loin, et on l'avait entendu, lui d'ordinaire si soumis, répondre à Julia Borie des mots grossiers.
Mais ces nouvelles étaient exagérées.
L'esprit de Mahu ne passait pas par d'aussi graves transformations. 11 s'ennuyait simplement pour la première fois de sa vie. De tous ses cama-
rades, Rongier était ie seul vers lequel le poussait une sympathie véritable. Il s'en apercevait aujourd'hui. Davenay, toujours préoccupé d'être l'homme le plus chic de Paris, était insipide : impossible de dîner seulement en tête-à-tête avec lui. On ne voyait plus Desclos, naturellement. D'ailleurs Desclos, il fallait se méfier de son caractère : « Sournois, Desclos, très sournois. » Ce mariage le prouvait bien.
Quant à Briant, il intimidait toujours un peu Mahu. Il y avait entre eux une trop grande différence d'âge, presque dix ans. Et puis Briant était perpétuellement mêlé à des aventures de femmes pleines de mystère : on ne savait jamais à quoi s'en tenir avec lui. Il disparaissait des semaines entières et ne racontait pas ses affaires.
Une lettre de Rongier lui annonçant son retour et l'invitant à dîner coupa court à ces réflexions pénibles : il n'y avait pas à le nier, le procédé était convenable. Briant et Davenay étaient invités également : ils s'arrangèrent de façon à arriver tous les trois ensemble. En franchissant les portes de l'hôtel, Mahu ne put retenir cette exclamation : « En avons-nous fait des fêtes là-dedans ! » Rongier vint à leur rencontre dans l'antichambre et leur serra la main chaleureusement. Introduits dans le salon, ils furent de nouveau présentés à Marguerite. Georges était à côté d'elle. La conversation languissait lorsqu'on annonça le dîner.
Rongier demanda des nouvelles de quelques camarades du club. Briant, alors, prit la parole et raconta les dernières histoires qui couraient. Il avait été membre récemment d'un jury d'honneur à propos d'une affaire entre deux hommes politiques et en narra tous les détails. Sur ce chapitre-là, il était d'ailleurs intarissable et très précieux dans les conversations. Il avait fait la conquête de beaucoup de femmes p&Y ses manières belliqueuses. Personnellement, cependant, il ne posait pas au duelliste et affectait de ne pas rappeler ses propres querelles ; mais il considérait le duel comme une nécessité sociale, la sauvegarde indispensable de la politesse et de la galanterie. Car il tenait aussi pour une galanterie raffinée et chevaleresque. Il ne faisait de phrases qu'à ce sujet, admettant bien les mœurs débraillées de son monde, les fêtes et la débauche, à condition que lorsque l'honneur était en jeu, on n'hésitât pas à mettre l'épée à la main D'après lui, toutes les femmes, à quelque condition sociale qu'elles appartinssent, méritaient qu'on croisât le fer pour elles.
En voyant ses convives l'écouter sérieusement, Marguerite retenait à peine la raillerie de son sourire.
Elle savait, par les récits de son mari, que Briant n'avait ni fortune ni position et vivait uniquement d'emprunts : ces paroles prud'hommesques la surprirent d'abord et l'amusèrent ensuite
beaucoup. Elle s'attendait à trouver le viveur classique, d'un cynisme aimable, ironique et élégant: ce n'était qu'une espèce de maître d'armes, sentencieux et bourgeois comme un professeur. Mahu mangeait peu et ne parlait presque pas. Il remuait continuellement sur sa chaise : le temps lui semblait long. Marguerite, se tournant vers lui, lui demanda s'il avait vu une pièce de théâtre qu'on venait de jouer la semaine d'avant, et l'entretien s'engagea sur les artistes. Mahu ne répondait que par monosyllabes, craignant de faire des gaffes, à cause du jeune Desclos. Il avait horreur des gaffes : cela le faisait rougir et donnait à sa figure un air nigaud. C'est pourquoi il préférait les sociétés des gens sans façons. Elle le mit à î'aise en disant:
— Est-ce que vous avez vu mon frère dans le Peiit Coq, monsieur Mahu?
— N'est-ce pas qu'il est bien? ajouta Rongier.
— Il est parfait, dit Mahu, enchanté de n'avoir pas à s'observer là-dessus. Il arrivera sûrement.
Marguerite l'ayant remercié gentiment de cette appréciation favoiable, Mahu s'enhardit :
— Par exemple, Mariette Vignon y est très mauvaise : elle n'a aucune disposition pour le théâtre. Elle a failli tuer la pièce.
Ses amis, au courant de la rivalité de Mariette et de Julia Borie, qui pratiquaient le même genre, ne purent s'empêcher de rire, et Davenay, qui aimait à contrarier Mahu en public, insista :
— Ce n'est pas mon avis: je crois que Mariette sera une étoile très rapidement. Elle a une voix charmante.
— Mariette Vignon une étoile! s'écria Mahu. Ah! non, celle-là est trop forte. Voyons, madame...
Marguerite répondit gravement:
— En tout cas, Mlle Julia Borie est beaucoup plus jeune et beaucoup plus distinguée.
Mahu regarda sa voisine avec une sympathie subite, et machinalement remercia. Tous éclatèrent. La glace était rompue, et le repas devint bruyant.
Depuis T explication qu'il avait eue avec sa sceur, Georges se montrait d'une cordialité apparente dont Marguerite n'était pas dupe et dont elle ne lui savait aucun gré. Pourtant, les rapports entre eux étaient moins tendus: cela suffisait pour le moment. Rongier ne percevait rien de ce petit drame intime et rapide déroulé devant lui. Au milieu de ses amis, auprès de sa femme, parmi des visages familiers, il s'épanouissait, ouvrant largement sa poitrine comme pour y laisser entrer toute cette joie et l'y enfermer.
Il était même si heureux, d'un bonheur silencieux et profond, qu'il se gardait de ces manifestations extérieures qui ont pour but inconscient de provoquer chez les témoins l'envie et l'adirn ration, de les étonner ou de les humilier.
Aussi il ne gênait personne, et Mahu, qui avait
justement redouté ce spectacle, se trouva bientôt à l'aise. D'ailleurs, maintenant qu'il la regardaic mieux, la physionomie de Mme Rongier lui semblait agréable: sa voix franche et claire lui plaisait; ses gestes, sa tenue n'annonçaient pas un de ces êtres guindés, raides et de méchante tumeur auxquels Mahu répugnait naturellement.
« Sa maîtresse était comme ça, c'était bien assez », disait-il, expliquant cette aversion.
Après le dîner, Marguerite et lui étaient très camarades. Mahu se laissait aller à la délicieuse impression de la familiarité avec une femme : sa méfiance disparaissait, et il n'en voulait plus du tout à Rongier.
A la fin de la soirée, elle les avait tous conquis : ils se retrouvaient chez leur ami, aussi libres qu'auparavant, mais d'une liberté plus délicate et plus raffinée.
Mahu tira sa montre.
— Onze heures et demie ! Sapristi ! Julia va être furieuse.
Il s'excusa. Marguerite lui dit :
— Allez, monsieur Mahu, je connais vos devoirs.
Il partit le premier, et, pendant que Rongier le reconduisait :
— Tu sais, mon vieux, je tiens absolument à présenter ta femme dans ma famille. Je ne te dis pas qu'elle est ch umante : c'est la femme la plus charmante que j'aie jamais
vue, Mon rtôre et ma mère me parlent de toi à chaque instant et m'ont posé des questions au sujet de ton mariage. Tu viens un de ces jours, c'est convenu.
Mahu n'était guère prodigue de ce genre d'invitation, et Rongier était le seul de ses amis qu'ils eût jamais présenté chez lui.
— Nous fixerons la date demain. Je passerai te dire bonjour dans l'après-midi.
Vers minuit, Georges, Davenay et Briant partirent ensemble. Comme ils n'avaient rien à se dire, ils se séparèrent au bout de quelques pas et allèrent dans des directions différentes.
C'est Briant qui se trouvait le plus satisfait de sa soirée. Il avait redouté un instant que le mariage de Rongier ne le séparât de ses anciens camarades de fête; mais cette crainte ne l'affectait pas, comme Mahu, pour des raisons sentimentales.
Tout près de la quarantième année — il en avouait trente-six — il n'avait pas le sou ni la moindre ressource. Ses ennemis ou plutôt ses détracteurs faisaient allusion parfois à divers incidents de jeunesse, une apparition malheureuse à la Bourse, une scène violente dans un casino de ville d'eaux, en somme des bruits vagues déjà lointains et assourdis. C était impossible à préciser.
Renommé pour son adresse au pistolet et à
l'épée, Briant n'abusait pas de sa force. On s'occupait de iui à des époques presque périodiques : c'était tantôt pour un duel, tantôt pour une aventure d'amour, ou pour un pari. Cela durait quelques jours.
Il y avait gagné en dix ans une notoriété réelle.
Briant, à présent, était une personnalité. Il ne se réunissait pas un jury d'honneur qu'on n'eût recours à son expérience.
Il apportait, d'autre part, un tact parfait dans le choix de ses relations et ne cherchait pas à pénétrer dans une société où on l'eût épluché de trop près, car certaines existences ressemblent à des poudrières : il ne faut pas en approcher la lumière, sous peine d'explosions. Ayant un grand dégoût de la bohème, il vivait dans cette zone intermédiaire peuplée de jeunes gens riches et noceurs que leurs familles ennuient, d'artistes chics, de boursiers arrivés, de bourgeois même pris d'un besoin de débandade, d'étrangers maniant l'or facilement; monde où règne l'indulgence pour les fautes passées et le culte du parisianisme. Briant faisait partie aussi des quelques cercles qui ne sont ni tout à fait des tripots ni des clubs sévères et impénétrables. Il n'y jouait jamais.
Il habitait un entresol élégant dans le quartier des Champs-Elysées. Un seul domestique le servait. Il y déjeunait chaque matin, dînant
en ville ou avec des amis la plupart du temps. Une extrême économie touchant à l'avarice présidait à ses dépenses, et il passait pour se contenter des restes d'une fortune jadis dilapidée. En réalité, il ne subsistait que grâce à un équilibre habile, à des emprunts adroitement répartis sur sept ou huit camarades de choix et espacés avec précaution, à de petits courtages mystérieux, à toutes sortes de trucs et de combinaisons complexes. Par exemple, son tailleur ne lui réclamait pas d'argent, à cause des clients qu'il lui envoyait.
Homme à femmes, il l'était sans contredit. Des faits nombreux et publics l'attestaient. Plusieurs de ses liaisons, et non des moins flatteuses, avaient été établies d'une façon authentique par des duels avec les maris, des divorces, des imprudences flagrantes.
II séduisait non seulement par son aspect carré et solide, par ses gestes qui évoquaient la force, par ses cheveux noirs, son teint mat et ses dents blanches, par sa renommée de bravoure, mais encore par la solennité de certaines de ses phrases sur l'honneur, le patriotisme et le chevaleresque. Il fréquentait beaucoup d'officiers, et fronçait les sourcils quand on parlait légèrement de l'armée, comme s'il avait pour mission de la défendre. L'esprit brillant et aisé, la fantaisie, la bohème lui inspiraient un dédain visible.
Pour toutes ces raisons, sa situation à Paris était excellente, les gens n'aimant pas à se heurter aux hommes qui sont aimés des femmes et qui ne craignent pas 'es coups.
Parmi les difficultés matérielles de sa vie au jour le jour, Briant songeait parfois à quelque moyen énergique et décisif qui le mettrait hors d'aftaire. Car il approchait de la quarantaine et te rendait compte que ses ressources hasardeuses pouvaient lui échapper brusquement. De iâcheux symptômes l'inquiétaient. Au terme dernier, il avait failli être congédié par son propriétaire ; il avait raté deux ou trois « tapages » qui semblaient assurés, et ce n'est qu'au moment du papier timbré qu'il s'était procuré les sommes nécessaires. Mais quels procédés s'offraient à un homme comme lui pour sortir de cette position précaire et toujours mer<~ Une affaire financière? un coup heureux? il n'y fallait guère songer. Il était brûlé de ce côtélà. Dans le mariage seul se trouvait le salut. D'ailleurs, c'était l'opinion générale : « Briant fera un beau mariage, » Jisait-on dans les clubs.
Sans espoir immédiat, réduit à étudier chaque matin le problème quotidien de la vie, il lui arrivait de s'abandonner au découragement.
Le dîner chez Rongier lui avait redonné de la confiance. Au lieu de lui être fermée, ainsi qu'il l'avait craint^ cette maison lui devenait,
au contraire, plus accessible. Et même, dans une circonstance périlleuse Rongier, malgré tout l'argent qu'il lui devait déjà, restait comme une suprême ressource.
De son côté, Marguerite s'était exprimée sur les amis de son mari en termes sympathiques. Pourtant, elle avoua préférer le gros Mahu, très bon enfant, sans arrière-pensée et même sans pensée du tout. Davenay aussi l'amusait par sa tenue impeccable et son observation religieuse des costumes, des mots et des gestes à la mode. Mais Briant l'avait réjouie surtout par ses aphorisrnes sur l'honneur, le patriotisme et la vieille galanterie française.
— Il est délicieux, dit-elle à Pierre. Et quand on songe qu'il doit de l'argent à tout le monde, et qu'il a peut-être commis une foule d'indélicatesses, vraiment il vous amuse.
— N'est-ce pas que c'est drôle? répondit Rongier, qui n'avait jamais fait cette observation et qui, jusqu'alors, avait tenu Briant pour un grand caractère.
H doit avoir plu à beaucoup de femmes,
reprit Marguerite.
— Des tas, fit Pierre.
Oui, il a un bon type, ajouta-t-elle en
riant.
Deux ou trois jours après, Rongier, en rentrant à l'hôtel, dit :
Tiens! j'ai rencontré mon oncle aujour-
d'hui. Il m'a demandé, assez froidement d'ailleurs, depuis combien de temps nous étions revenus. Je lui ai répondu que nous étions arrivés d'hier, il n'en a pas cru un mot, et je lui ai annoncé ma visite pour demain.
— Eh bien ! mon ami, nous irons.
— Je crains que nous ne soyons obligés d'y dîner un jour. Ça ne t'est pas désagréable?
— Mais pas du tout : commençons notre tournée, dit-elie gaiement.
Adolphe Servien, grand propriétaire foncier, ami particulier de M. Thiers et son élève, ne prononçant le nom de cet homme d'Etat qu'avec une vénération profonde, avait failli être sous-secrétaire à l'Intérieur lorsque vson beaufrère Rongier quitta le ministère. Il était alors député et ne manquait pas d'influence. A la mort de son parent, il servit de tuteur au jeune Pierre, son neveu, et le plaça dans un lycée. Battu aux élections générales suivantes par son médecin, il jura de renoncer à la politique. Il avait alors cinquante ans. Cependant, sa femme le décida sans peine à se présenter aux élections sénatoriales. Il fut nommé, et tenta de prendre un rôle actif. MaÎ3 ses idées et ses discours parurent si surannés qu'on l'écoutait à peine et qu'il passa peu à peu au rang de ces sénateurs vagues et obscurs sur lesquels on ne fait même plus de plaisanteries. Il en conçut une aigreur terrible, que sa femme partagea, et
ils ne cessèrent tous deux désormais d'être mêlés à de nombreuses et puériles intrigues que leur salon abritait. Cela ne les menait à d'autres résultats qu'à passer le temps et à entretenir leur mauvaise humeur. Ils méprisaient autant que possible Pierre Rongier et regrettaient qu'il fût leur héritier direct.
Quand Pierre se maria à l' improviste dans un monde si différent du sien, sans consulter personne, sans aucun égard pour les convenances de famille, Mme Servien déclara qu'elle ne le reverrait plus jamais. Toutefois, elle n'empêcha pas Servien de lui servir de témoin, à cause des racontars, et prétexta, pour ne pas assister à la cérémonie, qu'elle était malade. D'après son opinion, Pierre avait évidemment séduit la jeune fille, et l'épousait par peur ou par bêtise. La manière rapide et presque clandestine dont s'effectuait l'affaire la confirma dans cette idée. Néanmoins, maintenant que tout était régularisé, elle désirait connaître sa nièce.
Dans ce salon solennel où Pierre lui-même n'entrait que plein de défiances et de précautions, Marguerite pénétra avec tranquillité. Elle supporta, d'un visage calme, avec le léger et furtif sourire qui glissait souvent sur ses lèvres, des présentations à de vieilles dames, des questions insidieuses, les manières raides de Mme Servien.
On ne pouvait pas dire qu'elle avait trop d'aplomb, tant ses gestes étaient discrets et souples, ses paroles naturelles et simples; mais on ne pouvait pas non plus supposer qu'elle était timide, tant ses yeux bruns regardaient franchement.
Pierre trouva le moyen de lui demander à voix basse :
— Tu t'ennuies, hein?
Elle répondit :
— Pas du tout; je t'avouerai même que je m'amuse un peu.
Un grand dîner suivi de réception eut lieu le lendemain, et les avis sur elle furent partagés. Un point sur lequel presque tout le monde s'entendit, c'est qu'elle n'avait pas d'esprit et qu'on voyait bien qu'elle avait reçu son éducation chez des petits bourgeois quelconques. Mme Servien affirma pourtant que le sentiment de l'élégance ne lui faisait pas trop défaut et que sa nièce était moins futile et moins vaniteuse qu'elle l'avait imaginé.
Les ceux époux furent ainsi entraînés de salon en salon à travers toute la famille et le? vieux amis de Rongier. Marguerite n'eut pas de succès mondain, et dans les groupes divers qu'elle traversa ne se sentit aucune coquetterie, aucun désir de triompher par l'esprit ou l'élégance, des femmes qu'elle côtoyait, aucune envie de plaire aux hommes qu'on lui présentait.
Mai? ni homme, ni femme ne pouvaient la . On ne la remarquait pas d'abord, mais elle marchait de telle sorte que le regard ia suivait machinalement, et quand elle parlait on l'écoutait avec attention 3ans s'explique* pourquoi. Il restait quelque chose d'elle dans le souvenir, quelque chose d'indéfinissable et de fort. Elle impressionna des gens de lettres ^ui erraient dans le monde, faisant semblant
;observer pour s'excuser de s'ennuyer tant.
Puis vint le tour des Mahu. Dans leur hôtel du Parc Monceau, carré, lourd et criard, moitié monument, moitié usine, les Mahu recevaient peu. Jadis, le père Mahu s'était enrichi d'une façon si soudaine et si inespérée dans l'industrie, que, débordé pour ainsi dire par son argent, il jeta plusieurs millions dans cette construction colossale. Son rêve était que son fils l'habitât un jour avec sa femme et ses enfants; mais dès l'âge de seize ans, le jeune Jules se mit à faire la fête avec tant de précipitation qu'il loua bientôt pour son usage personnel un petit hôtel près du bois de Boulogne. Son père trouva cette conduite très naturelle... <c J'ai assez travaillé, disait-il à sa femme. Il ne mangera jamais tout ce que j'ai gagné. » D'ailleurs, ils avaient pour leur fils une adoration sans bornes et se montraient fiers de le voir
*u premier rang des jeunes gens les plus chics
vît les plus répandus.
Ils habitaient dans l'immense hôtel un appartement assez étroit, séparé par un long couloir des vastes salons de réception, qui ne s'ouvraient que rarement. Ils étaient très économes en toutes circonstances, et le fils Mahu, luimême, malgré sa prodigalité à l'égard de ses maîtresses, ses excentricités continuelles, calculait son budget d'une façon méthodique. Il vérifiait strictement ses dépenses, et au milieu des fêtes les plus bruyantes conservait ce qu'il appelait ce le sang-froid de l'addition. » Il n'exagérait pas les pourboires par forfanterie et se défendait bien contre les fournisseurs. La fortune du père Mahu ne courait aucun risque.
Le3 habitués, pour la plupart d'anciennes connaissances des Mahu, venaient chaque semaine avec leur famille. Il y avait quelques jeunes filles : le père Mahu avait rapidement perdu tout espoir d'en faire épouser une à son héritier. Celui-ci déjeunait presque chaque matin à l'hôtel, concession qui suffisait à combler de joie son père et sa mère. Mme Mahu surveillait en personne l'installation de garçon de son fils et s'occupait des domestiques. On la voyait, plusieurs fois par mois, arriver à l'hôtel de « l'enfant » encore tout sens dessus dessous des fêtes de la veille et se faire montrer le livre de comptes. En apercevant Jules si rond et si solide, les joues grasses et rôu elle cenv gue sa santé n'était pas
nacée et se contentait de lui donner des conseils maternels de prudence.
Parfois, il faisait une courte apparition à Thôtei au Parc iVionceau, le soir, quand il y avait un petit bal intime. C'était alors une joie générale : Jules ne reculait pas devant un tour de valse, se montrait bon enfant mais aucune des jeunes filles qui se trouvaient là ne pouvait se flatter d'en être particulièrement rerr arquée. Il n'essayait même pas de faire la jour à Mme Jonquet, la plus jolie femme qui vtot chez lê§ MafilU, mince, blonde et gentille, mariée toute jeune à un des assoc es du père Mahu qui avait vingt ans de plus qu'elle, veuve aujourd'hui à vingt-huit àn3 et maîtresse d'une très grosse fortune. Elle avait vécu uniquement dans un milieu d'affaires, protégée contre l'ennui par son indolence et le goût des futilités. Elle avait épousé jonquet parce qu'il était très riche, et ne 1* avait pas trompé parce que l'idée ne lui en était pas venue. Depuis son veuvage, qui remontait à dix-huit mois, aes prétendants à sa main se présentaient fréquemment; mais, heureuse ainsi, pas un ne la décida à un second mariage.
Les Mahu l'aimaient beaucoup, et Jules la traitait en camarade, l'appelait par son petit nom, Hélène, après avoir spécifié toutefois que, malgré son amitié pour elle, il ne serait capable de l'épouser sous aucun prétexte.
En ce milieu familial et simple, Marguerite fut accueillie avec une grande cordialité, et M. et Mme Manu lui montrèrent tout de suite de l'affection. Mais Mme Jonquet, qui avait jusqu'alors fréquenté peu de jeunes femmes et n'avait jamais eu d'amie intime, se sentit entraînée vers elle par une sympathie immédiate. Elle subit la supériorité de Marguerite si vite et avec tant d'abandon que, vers la fin ce la soirée, elle lui faisait des confidences ; et elle plut également à Marguerite par une certaine gaucherie et la candeur de ses idées.
En quelques visites, elles se lièrent. Hélène admirait son amie sans réserve, dans son élégance, dans son goût, dans son esprit, lui demandant sur toutes choses des conseils qu'elle suivait pieusement perdant en sa présence l'instinct toujours éveillé chez les femmes de la rivalité naturelle. A cause de cela, Rongier paraissait enchanté de cette nouvelle connaissance, car il ne jugeait îe3 gens que d'après l'impression qu'ils produisaient sur Marguerite, évitant ainsi la peine de se créer d^s opinions personnelles, ce donî; Il avait toujours eu horreur.
Il s'en rapportait aussi à elle pour l'organisation intérieure de l'hôtel, le maniement de l'argent et l'emploi des journées. Souvent ils sortaient ensemble; parfois elle rr>rt?it avec Mme Jonquet ou tout* seule. Elle disait où
elle allait, il l'approuvait, et quand elle rentrait, il était heureux.
Plusieurs fois par semaine, elle se rendait rue Monge : Pierre l'accompagnait volontiers. Il aimait la compagnie de ses beaux-parents. Mme Desclos souffrait cruellement de sa maladie de cœur et restait couchée la plupart du temps.
M. Desclos s'était (installé dans l'ancienne chambre de Marguerite, pour ne pas empêcher sa femme de dormir la nuit, car il avait l'habitude de lire dans son lit. Rongier était ému des soins qu'il donnait à Mme Desclos et du dévouement qu'il lui montrait dans cette circonstance douloureuse. En effet, lorsqu'on dînait sans elle, il disait à chaque instant à la bonne :
— < Allez donc voir si madame n'a besoin de rien.
Dan6 le courant de la journée, quand elle restait étendue, la figure pâle, le3 mains toutes blanches et amaigries, il s'approchait d'elle et essayait de la réconforter :
— Ça va mieux, aujourd'hui, il me semble, hein? Ah! il faut du courage dans la vie.
Puis, hochant la tête, il s'en retournait fumer un cigare dans la salle à manger. Il se plaisait à raconter à son gendre les origines de la maladie de Mme Desclos. Elle avait co mencé, il y a dix ans, par des points inter-
costaux. On avait fait venir un médecin, qui déclara que c'était nerveux. Quand même il vivrait cent ans, il n'oublierait jamais l'éclat de rire qu'il poussa, dès que le médecin fut parti, à propos de ce diagnostic, « Non, cellelà était trop drôle ! Nerveux, phénomènes nerveux!... Ah! ah! sont-ils heureux d'avoir trouvé ça pour expliquer les maladies où ils n'entendent rien! »
A ce moment il supposa que c'était le début d'une maladie de cœur. L'avenir ne se chargea que trop de justifier cette hypothèse et un autre médecin consulté plus tard, reconnut que Mme Desclos était effectivement menacée dans la région cardiaque, et que le mal provenait de l'hérédité.
— Sont-ils malins î sont-ils assez malins ! disait-il sardoniquement. Et on appelle ça les progrès de la science.
D'après lui, la médecine n'était même pas aussi avancée qu'au moyen âge. Ce qui l'exaspérait principalement, c'était la solennité et l'aplomb de ces gaillards-là.
— Ils se mêlent de tout maintenant, c'est inouï. Ils ont inventé la médecine léoraîe... C'est la meilleure blague, celle-là... Quand ils voient un homme assassiné avec des traces de corde autour du cou et la langue tirée, ils découvrent qu'il a succombé à la strangulation... Ah! ah! ahl
Le stoïcisme en présence de la douleur et de la mort était un de ses sujets favoris de conversation. Il avait chaque année une crise assez légère ' de rhumatismes qui le faisait peu souffrir; mais il prétendait éprouver des douleurs atroces, que tout autre que lui n'aurait pu supporter sans hurler. Lui se contentait de hausser les épaules lorsqu'on le plaignait.
— C'est horrible, mais à quoi cela me servirait-il de gémir?... Nous sommes nés pour la souffrance : il n'y a qu'à se résigner.
Pour T instant, il se portait bien, et c'était le tour de Mme Desclos. A de certaines heures la pauvre femme avait au cœur des brûlures si vives et si soudaines qu'elle était sur le point de s'évanouir et que son front se couvrait de sueurs. Des soupirs lui échappaient.
— Dame! disait Desclos, on ne peut pas exiger des femmes autant de courage que de nous.
Et il était tout de même indulgent et compatissant.
Depuis le mariage de Marguerite et l'entrée d'Edmond au théâtre, il avait un peu modifié ses habitudes. Déjeunant presque tous les matins en tête à tête avec son fils cadet, il se laissait aller à des causeries plus intimes. Il lui demandait des détails sur les Folies-Parisiennes et paraissait s'intéresser aux recettes.
Parfois même, il sortait après dîner, quand le temps était beau, et flânait une heure dans la salle et dans les coulisses. Il avait maintenant ses entrées, Edmond l'ayant présenté à Laville, le directeur, qui, en gentleman, s'était mis à sa disposition. Tous les artistes le connaissaient, et Molitor, en particulier, le tenait pour un homme de premier ordre. Il aimait à causer avec lui dans sa loge, et ils échangeaient des considérations sur la société pendant les entr'actes.
Il saluait les dames poliment et à l'occasion leur adressait quelques mots flatteurs. Sa présence ne gênait pas Edmond : d'ailleurs, il avait mis son fils à son aise.
— Mon garçon, ne t'occupe pas de moi : fais comme si je n'étais pas là. Je sais ce que c'est que les artistes.
Il savait ce que c'était que les artistes, mieux que Molitor, mieux que Laville, mieux que n'importe quel directeur de théâtre. Un coup d'ceil lui avait suffi. Ce coup d'ceil et deux ou trois paroles entendues çà et là dans les coulisses lui avaient révélé les liaisons d'Edmond, d'abord avec l'étoile des Folies-Parisiennes, puifc avec Sylvine, puis maintenant avec Lena, une blonde, grande et svelte, pas très jolie de figure, mais ayant un air distingué et même sévère. Ces détails auraient intéressé le pre-
mier père venu, un père sans expérience et sans philosophie. Mais lui possédait des principes autrement larges et une autre indépendance dans les idées. Il tenait donc ces choses pour nulles et non avenues, sans importance aucune. Molitor avait été positivement enchanté qu'Edmond devînt l'amant de la gîende Lena, ses relations avec Sylvine ayant été interrompues au bout d'une quinzaine. Le négociant du boulevard Sebastopol qui entretenait cette dernière n'avait pas tardé à être renseigné à son sujet, et lui donna à chois'r entre lui et son cabotin.
— Mon petit, dit-elle à Edmond, je m'étais promise de rester avec toi tant qu'il ne saurait ren. Mais il est très jaloux : si je continuais, il me quitterait.
— Elle a raison, fit Molitor; quinze jours avec un camarade, il n'en faut pas plus; après ça, en en vient à se dire des choses désagréable?.
Ainsi que Molitor l'avait pronostiqué, la conquête de Lena ne fut pas difficile. Le lendemain de la brouille avec l'autre, elle l'emmena chez elle. Toutefois, il dut bien lui promettre qu'entre Sylvine et lui c'était fini, tout à fait fini.
— . J'ai horreur de prendre les amants r^e mes camarades, lui déclara-t-elle ; je ne l'ai jamais fait et je ne le ferai jamais. Jo volis trouvais très gentil, et vous avez pu rera
comme j'ai été convenable et réservée tant que ça durait avec Sylvine.
Elle habitait un petit appartement, très gracieusement arrangé, boulevard Magenta. Son amant sérieux ne venait pas la chercher au théâtre, et on ne l'avait jamais aperçu.
En apprenant que Marguerite avait un frère artiste, Mme Jonquet, saisie de l'étonnement le plus vif, s'écria :
— Pas possible! c'est vrai?
— Mais certainement que c'est vrai. Qu'y a-t-il d'extraordinaire? répondit Marguerite en souriant.
— C'est même un très gentil garçon et très distingué, ajouta Rongier.
Mme Jonquet ne trouvait pas cela extraordinaire : elle le trouvait délicieux, charmant, exquis.
— Un frère au théâtre ! Ah ! ma chère, vous êtes bien heureuse et je vous envie, allez...
Mais elle ne savait pas exactement pourquoi
elle l'enviait. Un frère au théâtre, cela représentait pour elle quelque chose de piquant, d'original, quelque chose qui n'arrivait pas aux femmes ordinaires et dont Marguerite était seule capable. Comme la vie devait être agréable avec un frère au théâtre ! Car, à présent qu'elle fréquentait assidûment les Rongier, qu'elle avait pénétré dans l'intimité de Marguerite et s'était prise pour elle d'une extrême affection, presque de reconnaissance, elle s'apercevait qu'elle s'était ennuyée mortellement jusqu'à ce jour.
Elle se promettait de ne plus recommencer une vie pareille. « Je ne pourrais pas, je perdrais la tête. »
Ce n'est pas pourtant qu'elle se livrât à <le8 distractions bien particulières, car tout se bornait à des visites de magasins, de couturièree, d'exposition* ou à d*â causerie* dans l'après-midi entre Marguerite et Rongier. Mais c'était la première fois qu'elle causait librement, disant tout ce qu' lui passait par l'esprit, sans être obligée de se surveiller ni de réfléchir, avec des gens ni poseurs, ni bourgeois, ni empesés, gais et indépendants au contraire. Elle était émerveillée de voir Marguerite et son mari vivre selon leur fantaisie, san6 avoir égard à l'opinion de personne, dîner tantôt chez eux, tantôt eu cabaret, et même dans un cabaret excentrique, aller au café-concert,
changer de résolution à propos de tien, ne paâ attacher d'importance à des détails insignifiants et ne pas arrêter la veille ce qu'ils feraient le lendemain. Cet imprévu dans l'existence lui semblait le comble de la félicité.
Elle n'avait encore qu'entrevu les amis de Rongier, et fut très surprise de l'entendre dire une fois :
— Nous avons le gro3 Mahu ce soir à dîner. — * Le gros Mahu? fit-elle en écarquillant les
yeux,
— C'est le nom familier que ces messieurs donnent à M. Jules Mahu, dit Marguerite.
— Jules?
Et, prise d'un accès d'hilarité, elle répéta : « Le gros Mahu! le gros Mahu!... Ah! ah! ah ! »
— C'est exact qu'il est énorme : je ne l'avais pas remarqué. Ça ne se voit pas chez ses parents. Il vient souvent chez vous?
— Mais assez souvent, répondit Marguerite. C'est un intime ami de Pierre, comme vous ne l'ignorez pas, et j'avoue qu'il m'est très sympathique. Nous le taquinons continuellement sur Mlle Julia Borie, et il nous amuse.
— Mlle Julia Borie, interrompit Hélène, c'est...
— C'est sa maîtresse, déclara nettement Marguerite, une jolie personne qui chante faux dans un théâtre de féerie.
~- Est-œ ridicule? remarqua Mme Jonq-jc t, Jules et moi nous nous connaissons depuis notre enfance, nous avons le même âge, nous ne nous gênons pas l'un avec l'autre, et je ne savais pas le nom de sa maîtresse.
— Voilà une négligence réparée, dit Rongier.
De3 qu'Hélène revit Jules Mahu, elle lui éclata de rire au nez en l'appelant « gros Mahu », et lui demanda des nouvelles de Julia Borie. Cette petite débauche la combla d'aise et lui procura une minute de joie parfaite. Alors elle commença d'être travaillée vaguement par l'idée de faire à son tour des choses excentriques et inaccoutumées, des choses auxquelles elle n'avait jamais songé, entourée de son mari et de relations banales, empêtrée dans des habitudes vulgaires et fastidieuses.
— Si vous voulez, Hélène, un de ces soirs. nous irons attendre mon frère au théâtre et nous souperons ensuite.
Elle avait accepté avec des transports de joie. Pierre, consulté, ne vit aucun inconvénient h cette partie.
Ils assistèrent d'abord à la représentation des Folies-Parisiennes, où Mme Jonquet n'était pas encore allée. Edmond les reconnut de la scène et leur fit des signes; il portait un costume de villageois d'opérette qui moulait ses jambes,
fortes et bien faites. Hélène trouva qu'il jouait admirablement. En réalité, elle remarqua surtout qu il était beau garçon, et attendit la ha avec impatience pour voir si de près il était aussi bien.
Quel âge a-t-il, votre frère? demanda-t-
elle à Marguerite.
— Vingt-deux ans.
— Oh! il a un be! avenir d'artiste! s'écriat-elle.
Elle se dit machinalement : « 11 a six ans de moins que moi. » Le spectacle terminé, ils se rendirent dans un café voisin, où Edmond entra bientôt.
— Ah! le voici, fit Marguerite, lorsqu'il ouvrit la porte.
îîs montèrent tous les quatre dans le coupé de Rongier, et, le hasard a/ant placé Edmond vis-à-vis de sa sœur, Mme Joniuet eut pendant une seconde, une vague sensation de désappointement. Quand le cocher sVrêta devant le restaurant où ils devaient ?ouper, elle descendit avec plaisir.
Dès qu'ils furent installés dans le cabinet, Edmond la regarda : « Tiens! pensa t-il, elle ressemble à Lena, mais en mieux. » Quant à elle, elle s'avoua, au bout d'un quart d'heure, et sans détour qu'Edmond était le premier homme qu'elle examinait ainsi.
Il se plaça à côté d'elle. Vers le milieu du repas, la conversation étant devenue plus animée, ils s'étaient déjà adressé directement la parole plusieurs fois, sans qu'Edmond cependant la regardât en face. Eile se dit : « 11 est bien timide. » En pénétrant dans le cabinet particulier où elie apercevait dans ies glaces son visage rosé et ses yeux luisants, après la montée, comme clandestine, par le petit escalier étroit, elle ressentait un trouble exquis. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle se figurait qu'Edmond allait tout de suite prendre garde à elle et lui faire même la cour, avec cette audace qu'elle supposait aux artistes. Quand elle s'assit, assez près de lui, elle songeait : « Il est capable d'avancer sa jambe, ça sera drôle. » Elle s'attendait à cela, et elle se serait retirée doucement, très doucement. Le souper s'acheva sans cet agréable épisode. Edmond, au contraire, fut le plus convenable du monde, parla peu, observa une extrême discrétion sur ses camarades des Folies-Parisiennes, malgré les tentatives d'Hélène et certaines allusions détournées.
« Ce qui serait plus amusant, pensait-elle, c'est que je lui fisse des avances. Dame! il est plus jeune que moi, mais c'est délicat. » Néanmoins, comme elle était décidée à faire ce soir-la quelque chose d'extraordinaire, elle lie déplaça pas son pied, que venait de ren-
contrer, par hasard, celui d'Edmond. Celui-ci d'abord ne remarqua pas ce détail, puis faillit s'excuser, et enfin ne bougea pas. Elle ne bougea pas non plus, et ils restèrent ainsi, une minute. Alors, elle s'éloigna insensible ment.
Ils se levèrent de table à deux heures du matin. Edmond aida sa voisine à mettre son manteau, et elle le remercia en tournant la tête vers lui, le regard souriant. Pour aller jusqu'au coupé, elle prit son bras, tandis que lui, hélait un fiacre et rentrait rue Monge, étonné, indécis, et ne comprenant pas très bien ce qui lui arrivait.
Le lendemain, Mme Jonquet demanda à Marguerite :
— Vous soupez souvent avec votre frère, comme hier?
— Toutes les semaines, au moins une fois ; tantôt au restaurant , tantôt ici.
— Quelle existence agréable vous menez ! Vous faites ce qu'il vous plaît, vous êtes libre...
— Mais, ma chère amie, reprit Marguerite en riant, il me semble que vous êtes encore plus libre que mci : Vous êtes veuve, vous n'avez pas d'enfant et je ne vois pas ce o-ri pourrait vous empêcher qe vous concl votre guise.
— C'est vrai, ma foi!... mais je n'en ai pas l'habitude. Si je ne vous avais pas connue, je serais certainement morte d'ennui, peu à peu, sans m'en douter.
— Vouiez-vous que la prochaine fois que nous souperons avec Edmond, je vous envoie un petit mot?
— Je crois bien, répondit-elle. Vous êtes véritablement une amie charmante. Marguerite. Vous avez un autre frère aussi?
— Oui... avocat...
— Vous le voyez souvent?
— Très souvent : vous le rencontrerez sûrement un de ces jours.
Hélène fit bientôt la connaissance de tous les amis de Rongier. Ils venaient à l'hôtel comme par le passé, et Marguerite les y attirait par toutes sortes de prévenances et de façon. mables.
Ces distractions parisiennes qui*, avant son mariage, étaient devenues odieuses à Rongier par leur platitude, lui paraissaient aujourd'hui, en compagnie de sa femme, neuves et imprévues. Il retournait voir les pièces qui l'avaient horripilé et s'y amusait; il découvrit des joies au concours hippique, et crut qu'il s'intéressait à la peinture. Même, il aimait davantage ses amis, qu'il aurait abandonnés sans remords si Marguerite ne les avait pas rappelés à eon souvenir.
L'arrivée de Mme Jonquet dans le ménage agrémenta encore cette existence tranquille.
Deux jeunes femmes, jolies toutes les deux et riches, une maison hospitalière d'un luxe large et facile, pouvait-on trouver à Paris un cercle plus agréable à fréquenter? La première idée qui vint à Hélène lorsqu'on lui présenta Georges, un soir qu'ils dînaient tous chez les Rongier, fut de le comparer à son frère. Il n'y avait aucun rapport entre eux : à coup sûr, Georges était plus élégant, plus soigné; mais des gens élégants comme lui, Hélène en voyait tous les jours. Physiquement, la comparaison était de beaucoup à l'avantage d'Edmond : Georges, petit, myope, avec son nez en boule et son binocle vacillant, n'cfrrait rien de remarquable- On le disait brillant et spirituel dans la conversation, avocat d'avenir, c'était possible. Plus homme du monde que l'autre aussi, évidemment. Mais si Edmond consentait à s'habiller mieux, s'il se souciait davantage de cette question de mode, puérile en réalité, il aurait l'air aussi distingué que son frère, pour le moins.
Hélène remarqua que l'on ne parlait pas de lui : les invités de Rongier semblaient ne pas le connaître. Cela la fit penser à l'artiste pendant une partie de la soirée.
Sur Georges, au contraire, elle avait fait une impression immédiate et très vive. Il traversait,
m ce moment-là, ime crise de dégoût. Il restait seul chez lui des journées entières, à fumer des cigares, étendu sur un divan, ouvrant un livre qu'il refermait aussitôt, bâillant, somnolent, las, pas même triste. Depuis un mois peut-être, lui qui aimait les femmes, d'un appétit toujours prêt, toutes les femmes, n'importe lesquelles, comme certains êtres chétifs et maigres sont de terribles mangeurs, il vivait chastement, sans désir, afialé. Cet état d'esprit s'était dessiné à partir du mariage de sa sœur, lors de l'intrusion subite de sa famille dans sa vie. Il n'y avait «aucune raison à ce malaise, et par conséquent aucune raison non plus pour qu'il cessât. Il s'aggravait même et devenait plus pénible chaque jour. Ni raisonnements, ni efforts sur sa propre pensée ne l'empêchaient, chaque fois qu'il entrait chez sa soeur, d'être comme oppressé ; chaque fois qu'il en sortait, d'être comme délivré d'une corvée.
Si encore il la détestait? Un frère et une soeur qui se détestent, c'est un c*s fréquent a les familles, naturel, connu. S'il en était jaloux, ce serait encore plus explicafc non : le sentiment qu'elle lui insp;r^it était 'y définissable. C'était le même d'ailleurs eue lui inspiraient tous les membres de sa famille: une espèce de besoin de les sentir heureux, mais loin de lui, de ne pas être obligé de leui f.ùre des confidences, surtout de ne jamais
les voir se mêler de ses affaires. Et puis, il ne savait pas : il n'y avait qu'une chose de certaine, c'était son dégoût de tout et son abrutissement.
D'abord, pour se dégager l'esprit, il essaya de travailler. Il sentait sa force dans son métier. Il avait peu plaidé, mais toujours avec succès, avec cette autorité tranquille qui arrête la blague et désigne un homme. Il se mit à étudier le dossier d'un procès qui lui arriva par hasard : c'était un divorce assez curieux. Il s'y appliqua deux ou trois jours, prépara sa plaidoirie, puis songea qu'après ce procès, il en viendrait d'autres, qu'il lui faudrait s'intéresser à un tas d'histoires quelconques, qu'il avait de l'argent dans sa pcche et que rien ne valait la peine du travail. Il passa alors le dossier à un de ses collègues et retomba dans son dégoût.
Lorsqu'il vit Hélène, il eut la sensation d'un verre d'eau fraîche après une orgie. Son étourdissement sembla se dissiper. Après une heure de causerie avec elle et à côté d'elle, il ne songeait plus qu'à ce qui lui avait toujours paru l'occupation essentielle de la vie : posséder des femmes et être joyeux.
Dès qu'il l'eut aperçue une seconde fois, le surlendemain de ce dîner, l'après-midi, dans le salon de Marguerite, une idée commença
à lui venir. Il n'hésita pas à la préciser immédiatement, et à la discuter en lui-même. Si de la part d'Hélène aucun obstacle ne surgissait, pourquoi ne l'épouserait-iî pas? Il est clair que ce projet était un peu précipité, il fallait étudier la question mûrement, combiner, réfléchir, ne pas s'emballer au hasard. Elle était veuve, jeune et riche. Seulement, elle avait peut-être un amant ou un fiancé ; poutêtre aussi ne voulait-elle pan se remarier; ensuite il n'était pas certain qu'il lui plairait. Evidemment, en principe, ce mariage était une solution admirable à son désœuvrement. Et, quoique la pensée de se marier ne lui fût jamais entrée clans la tête, il constata qu'elle ne l'épouvantait pas le moins du monde. « Il faut étudier ça, » se dit-il. Il avait bien des chances de son côté. Il avait l'influence de Rongier et de Marguerite; Rongier surtout serait enchanté, îl avait l'pppui de Mahu, sans aucun doute. « Quand même je n'aurais pas songé à l'épouser, je lui aurais fait la cour inévitablement, car je la désire. Eh bien ! le mariage n'est-il pa3 la façon la plus pratique, la plus commode et la moins compliquée de posséder une femme? » Et puis, quelle indépendance il en résulterait si ce mariage venait à se faire ! On a sur ce sujet des opinions stupides quand on est garçon : le mariage vous apparaît comme une aventure dangereuse où l'on va risquer sa vie ;
on prend mille précautions avant de s'y résoudre, on se forge mûie prétextes. Mais, au tond, y a-t-il quelque chose ae pius Simple? Seuls les esprits timorés redoutent cette roimaiité. On voit des gens qui mettent des mois à se décider à faire un voyage. Mais quand cette envie vous prend, si l'on n'est pas une brute, on n'a qu'à consulter r indicateur ces chemins cie fer et à boucler sa valise. Les hommes qui sont nés pour jouir véritablement de la vie font ce qui leur plaît, à l'heure où cela leur plaît, et ne perdent pas leur temps à prévoir l'avenir, à se garer de catastrophes imaginaires. Rien n'est misérable comme cette reculade continuelle devant les événements. « L'idée de ce mariage me plaît pour le moment, et, si je le peux, je me marierai. Lorsque ce sera fini, je verrai bien si j'ai eu tort.
Il avait reconquis son tranquille aplomb. Le caractère de Mme Jonquet ne paraissait pas de ceux qui déconcertent par leur complexité et leur imprévu. A moins d'erreur bien grossière et bien improbable, il croyait l'avoir rapidement deviné : malgré sa fortune elle était très petite bourgeoise et ignorante de toutes choses, très réservée, incapable de folie et surtout de passion, faible et honnête. Ce n'est pas avec de pareilles dispositions que l'on peut résister à un garçon résolu, sachant manier les femmes. A voir sa vie calme et facile à con-
trôler, l'ascendant que Marguerite avait pris sur elle, sa présence fréquente chez Rongier, sa façon de parier, les projets qu'elle faisait poui l'été, il était presque évident qu'elle n'avait ni amant ni fiancé. Il serait donc puéril de se presser au risque de compromettre la situation.
Il se rappela tout à coup que Rongier lui avait dit 1 autre jour : « Nous avons soupe hier soir avec Edmond. Marguerite avait emmené son amie. » Il n'y avait même pas fait attention. Mais à ce souvenir, il murmura « C'est insensé, ce cabotinage. Cette Marguerite a une inconscience! et Rongier aussi, d'ailleurs... Faire souper en cabinet particulier une jeune femme avec quelqu'un qu'elle n'a jamais vu! Si cela se renouvelait, je le ferais comprendre à Pierre. »
Sa sœur commençait vraiment à prendre des allures extraordinaires. Toujours entourée 'de Mahu, de Davenay, de Briant, ne se plaisait qu'à dîner entre hommes, courant les restaurants et les petits théâtres, n'allant même plus dans le monde au bout de trois mo's de mariage ! Ça ne le regardait pas, et quoi qu'il arrivât, il s'en moquait absolument. Cette existence convenait à Pierre, il n'avait ren à d'te; mais du moment que Marguerite s'amusait à entraîner avec elle cette petite femme sans aucun souci de sa réputation, il n'hésiterait pas
a surveiller et, quand il le faudrait, à intervenir.
Mme Jonquet reçut un mot de Marguerite : « Venez-vous au Chat Noir ce soir avec nous ieux? Nous dînerons dans quelque cabaret de Montmartre. »
Elle accourut, adorant ces excurs'ons fantaisistes. A minuit, comme la semaine d'avant on avait pris rendez-vous avec Edmond, pour couper. Celui-ci, en apercevant de nouveau la jeune femme, eut un pet't mouvement de plaisir : il avait songé plusieurs fois à elle depuis l'autre soir, se demandait si elle avait été coquette avec lui, ou bien s'il avait pris pour Je la coquetterie les faits les plus naturels du monde. Avec une actrice comme Lena ou Sylvine, avec une ouvrière du quartier Latin» il aurait trouvé ces indices très suffisants : d*ouvaient-ils quoi que ce fût avec une femme comme Mme jonquet, l'amie intime d* sa sœur? N'étaient-ils pas l'effet d'un simple hasard? Cette fois-ci, quand il monta dans le coupé, il se plaça vis-à-vis d'elle. Après quelques roulements de la voiture, leurs genoux se rencontrèrent. Edmond eut un léger battement de cœur et regarda par la portière, tandis qu'elle, la tête tournée vers Marguerite, causait. Alors, il étendit timidement une jambe : à un cahot, elle appuya la sienne fortement et l'y laissa. Et pendant qu'ils échangeaient tous les quatre des paroles insignifiantes, elle et lui,
par des mouvements lents, discrets et invisibles, se suggéraient d'excitantes images.
il sauça le premier du coupé et l'aida à descendre : leurs regards étaient devenus pénétrants et familiers comme s'ils s'étaient livrés l'un à l'autre depuis longtemps. Dans l'escalier étroit, du restaurant, derrière Rongier et Marguerite, ils montèrent en se serrant et en se pressant la main.
— Vous verrai-je demain? lui murmura-t-ii à l'oreille, en lui enlevant son manteau, tandis que Rongier discutait le menu avec le garçon Après le théâtre?
Elle fit un signe de tête.
a Je me suis conduite comme une fille ^?, se dit-elle le soir en se couchant. « Bah! ajouta-t-elle, en riant, quand on a été honnête jusqu'à vingt-huit ans, on peut bien s'offrir unepetite débauche, pour une fois. » ET 3 décida qu'elle serait la maîtresse de l'artiste, au mo.ns pendant quelque temps, puis qu'elle réintégrerait « l'honnêteté définitive et les bonnes moeurs ». Mais elle avait absolument besoin de commettre une excentric'té quelconque pour sa satisfaction personnel!-.
Edmond, le lendemain, se hâta de s'habiller, et, vers minuit et quart, il stationnait, quelques maisons avant les Folies-Parisiennes, sur le trottoir, guettant les fiarres. Lena, sa maîtresse, n'était pas jalousa e£: il avait toujours,
pour ne pas rentrer avec elle, le prétexte de sa famille, de sa mère malade.
A minuit et demi, Hélène arriva. Edmond ouvrit précipitamment la voiture et donna une adresse au cocher.
Il l'avait prise dans ses bra3. Elle balbutia :
— Je suis obligée de rentrer chez moi de bonne heure, à cause des domestiques. Je suis venue vous dire un petit bonjour.
11 lui dit qu'il l'aimait et l'embrassa sur la bouche.
— Vous ne savez pas ce que j'ai fait? fit- il en la tenant presque sur ses genoux... J'ai... j'ai dit au cocher d'aller...
Elle sourit en le repoussant un peu.
— D'aller où?
Edmond était très embarrassé. Dans la journée, à tout hasard, il avait loué une chambre d'un hôtel meublé du quartier de l'Europe où ces choses-là ne se remarquent pas. Il avait payé une huitaine d'avance. Maintenant, il ne savait pas trop comment le lui révéler, craignant d'avoir fait une gaffe, d'être allé un peu vite en besogne. Il songea : « Diable! elle va peut-être la trouver mauvaise. »
Hélène répéta :
— D'aller où?...
Il reprit :
— Vous me pardonnerez? Si vous le dési-
rez, je vais vous reconduire chez vous... Figurez-vous, continua-t-il avec son air bon enfant, que j'ai eu le... le toupet... il n'y a pas d'autre expression... le toupet de retenir... une... une grande chambre dans un hôtel meublé de... Elle éclata de rire :
— Vraiment?
ce Elle ne se fâche pas, pensa Edmond Suisje bête d'avoir parlé de ça! j'aurais dû l'y mener sans la prévenir. »
— Vous avez du toupet, en effet, ajoutât-elle, pour un garçon ^ai a l'air si timide. Je ne vous en veux pas; seulement vous allez m'accompagner bien gentiment... à ma porte, nous verrons une autre (ois.
Mais il la tenait sur sa poitrine, et ne cessait de l'embrasser sur le cou et sur le visage. Bientôt !e fiacre s'arrêta. Edmond descendit et paya le cocher.
— Non, murmura-t-elle, je rentre.
Il lui prit la main et l'attira en r:.ant hors de la voiture. Machinalement elle regarda si personne ne passait, mais la rue était déserte. Il sonna à l'hôtel, qui s'ouvrit. Alors elle le suivit sans dire un mot et sans résister davantage.
Elle voulut être de retour chez elle avant deux heures du matin. Ils se quittèrent, le sourire aux lèvres, sans protestations d'amour com-
me s'ils venaient d'accomplir une bonne farce, une s'mple gaminerie qui ne tirait pas à conséquence. Ils étaient libres, en effet, tous les deux, n'ayant rien à craindre ni rien à risquer, ni oe responsabilité envers perconne. Pour la première fois de sa vie, Edmond, après avoir possédé une femme, ne se sentait pas éperdûment épris. Il était seulement gai et content de lui-même. Cette aventure avait marché aussi vite que celles qu'il avait eues jusqu'à présent avec des femmes bien différentes de Mme Jonquet. Le mot favori de Molitor « Pan ! pan ! et jamais de bile! » lui revint à l'esprit, et il fut sur le point, pour profiter de cette bonne disposition, d'aller passer le restant de la nuit avec Lena. Mais il avait déjà traversé les ponts, et sa maîtresse demeurait trop loin.
Hélène, de son côté, ne gardait pas de leur rencontre une impression moins agréable et moins légère. Elle dormit bien, comme à son habitude, et, en se réveillant, les souvenirs de la veille étaient un peu effacés. Elle fut obligée de faire un effort de mémoire pour se rappeler les détails de ces quelques heures. 11 était vraiment charmant, le frère de Marguerite, et. un jour, plus tard, elle raconterait tout à son amie, ce qui établirait entre elles un petit mystère exquis et piquant. D'ailleurs, ce genre de distraction était bien ce qu'elle s'imaginait : un plaisir rapide et peu violent, un ï:- -v tinsse
modéré, enfin, un élément fantaisiste introduit dans sa vie.
Elle aurait maintenant plus de courage à reprendre son traintrain et l'emploi coutumier de ses journées : elle tenait sa revanche des anciennes années d'ennui.
Les deux amants avaient fixé un rendez-vous pour le surlendemain dans l'après-midi au même endroit.
« Non, c'est trop fort! » pensa Georges, apprenant par Rongier qu'ils avaient soupe de nouveau tous les quatre en cabinet particulier.
Cette fois-ci, il n'était que' temps d'aviser. Ce qui l'exaspérait, c'était le flegme imperturbable avec lequel Marguerite faisait des cho3e3 qu'il considérait comme des monstruosités. Il voyait bien le jeu de sa sœur, parbleu ! Eile adorait Edmond, et elle poussait le cynisme jusqu'à essayer de lui jeter Hélène dans les bras. Et cela, simplement, sans remords» par chic, pour faire plaisir à l'autre, pour s'en traire elle-même. Voilà à quoi avaient abouti une excellente éducation, la vie de famille et le3 vertus bourgeoises : à une absence absolue de sens moral et à une dépravation dont il n'osait pas prévoir les suites. Quant à Rongier, ah ! celui-là il ne fallait guère compter sur lui pour empêcher ces actes révoltants ! A moitié gâteux, en proie à un de ces amours aveuglants et imbéciles dont les vieillards sont par-
fois victimes, il était devenu inconscient, ainsi que tous les gens qu'il fréquentait d'ailleurs, ces Manu, ces Davehay, ces Briant, des drétihs ou des filous! Ah! il s'expliquait aujourd'hui; l'aversion instinctive que lui avait inspirée ce mariage !
C'est que Rongier ne se doutait pas du tout des potins qui commençaient à se former autour de lui et de sa femme! Non, une pareille bêtise ne s'était jamais vue!
Au cercle, un soir. Georges, en passant devant un groupe de jeunes gens, avait surpris ce lambeau de conversation :
— Qui y avait-il dans les loges?
— Mme X..., Mme .... la petite Rongier avec sa bande.
« La petite Rongier », c'était délicieux, et quelle gloire pour un mari que des membres du club daignent appeler aussi familièrement sa femme !
Parmi les membres du club et la jeunesse élégante, Mme Rongier, en effet, que l'on voyait depuis deux mois, toujours avec la même bande, au spectacle, aux courses, à 1 hippique, à des fêtes de charité, était citée fréquemment. Quoique Rongier ne vînt plus au cerc'e il y avait de nombreux camarades qui souvent demandaient de ses nouvelles. Mais le gros Mahu était là pour répondre :
— Rongier!... c'est l'homme le plus heureux que je connaisse.
Mahu se trompait : il existait un homme plu* heureux que Rongier, et c'était Mahu lui même.
Au lieu du camarade qu'il avait cru perdre il en avait deux, deux intimes, deux confident. à qui il pouvait raconter, sans se gêner, les déboires de sa liaison avec Julîa Borie ; et, au lieu de Rongier qui l'écoutait d'un air distrait, il avait sa femme qui prenait un plaisir extrême à toutes ces histoires, l'encourageah l'excitait à les répéter. Car le gros Mahu n'avait c,u une prétention : celle de souffrir pojr sa maîtresse, et cela lui procurait sa joie la plua vve, joie qui était de le dire à tout le monde Quand Julia lui faisait des scènes en tête à t£te, il les supportait assez mal, et il lui arrivait de prendre son chapeau et de sortir en criant : « Ah ! vous dépassez les bornes à la fin ! » Mais si ces scènes avaient lieu en présence de témoins, dl la regardait tendrement, accep tait les reproches les plus cruels, se courbait devant les injures et les gros mots avec une résignation comique. Julia le trompait peu. Ses caprices très rares duraient quelques jours à peine, et le gros Mahu n'avait pas le temps de s'en apercevoir. Ce à quoi elle tenait principalement, c'est à paraître la femme la plus
tion d'amour-propre, elle était intraitable. 11 en résultait des luttes continuelles entre elle et son amant, très pratique au fond, et qui e'était fixé pour ses amours un budget très raisonnable qu'il défendait avec acharnement. En ce moment-ci elle avait une fantaisie ruineuse qui excédait les prévisions de dépense de Mahu : elle voulait changer entièrement le mobilier de son hôtel et en faire venir un neuf d'Angleterre sur un modèle tout nouveau avec des tapissiers et des ouvriers anglais pour le monter. Mahu le refusa nettement d'abord : il y eut scène et désordre. Elle le traita de fessemathieu. Puis il alla conter cette affaire à Marguerite et à Rongier pour leur demander conseil... Il se plaignit amèrement,
— Elle se moqua da moi ! Elle se moque vraiment trop de moi! Si je là lâchais, cûlè. ne trouverait personne dans mon genre, voua m'entendez, per..« lionne 1
Et, comme se parlant à lui-même :
— Au fait, si je la lâchais!
■ — Lâche-la donc, fit Roncier négligemment.
— Vous la reprendrez demain, ajouta Marguerite. Alors, à quoi bon?
Il répondit :
■ — C'est vrai. Vous pensez bien que ce n'est pas une question d'argent. Et même enti s nous, je viens de gagner deux fois le prix du
mobilier anglais sur le cheval de Jeantet, Bel» Azur.,.
- — Eh bien, alors?
— C'est pour le principe... Elle abuse... Je n'aime pas l'abus.
Marguerite le regarda sérieusement, après avoir échangé un coup d'ceil avec Pierre.
— Voulez-vous me faire un plaisir, monsieur Mahu, un grand plaisir? Remarquez que c'est la première fois que je vous demande quelque chose.
— Madame, c'est accordé.
— Vous avez gagné deux fois le prix du mobilier anglais : vous allez payer le mobilier an niais à Mlle Julia Borie.
Rongier ajouta :
— Et le plus rapidement possible. Se reculant de deux pas, Mahu dit :
— Vous l'exigez, madame?
— Oui, reprit Marguerite en riant.
— Elle Ta, mais c'est à vous qu'elle le devra.
— N'insistez pas sur ce détail.
— Non, je n'insisterai pas... Mais elle vous le doit.
Et soudain il éclata d'un large rire :
— Ah! ah! c'est très drôle î... Pprénavant, avec ta permission, mon vieux, je consulterai ta femme... Vous serez mon guide, madame*,.
Le jour où vous voudrez que fulia Borie soit
Vaurez qu'un signe à fai-
Vbl .-h' ahl
II sortit enth • iasmé et, à cette occasion,
fi> à Marguerite ce qu'il appelait une réclame
:nsensée.
— Voilà ce que c'est qu'une femme moderne et qui a du chic! dit-il au club, entouré d'une nombreuse galerie.
— Oh ! ça, fit Davenay, avec son geste définitif, un chic énorme !
— Présentez-moi donc, demanda quelqu'un.
— Alors, vous vous imaginez, s'écria Mahu, eue vous allez entrer chez les Rongier comme dans un moulin et que je vais vous présenter là comme chez... comme chez Julia. Vous êtes étonnant, ma parole. Prenez-vous Rongier pour un serin dans le genre de... Je ne veux prononcer aucun nom... oui va vous offrir sa femme sur un Dlateau et ?\Uer faire la fête pendant crue vous la « chaulerez »? Mais on reçoit très d<°u. mon bon. chez Roncier, très peu!
— Et qui est-ce qui va dans cette maison fortunée?
— Davenay, ici présent, Briant, moi, les frères de Mme Roncier, de la famille, quoi !
— Vous me ferez croire que Briant, le superbe Briant, se tient là bien tranquille! Il va se gêner, Briant!...
— Retenez ceci, mon cher, dit le gros Mahu : il n'y a pas trois femmes dans Paris ansei honnêtes que cette femme-là... et j'ajouterai que même, si elle cessait d'être honnête... ce qui me paraît impossible... elle le ferait avec un chic qui vous épaterait tous!
— Enorme! approuva Davenay.
Georges était au courant de ces rumeurs qui se formaient autour du ménage de son beaufrère, d'autant plus que Mahu ne lui cachait pas ses sentiments d'admiration pour sa soeur.
« Quelle brute, ce Mahu ! » pensait-il. Mais cela lui était fort égal. Tout ce qui pouvait arriver, il l'avait prédit et rien ne l'étonnerait plus. L'important était de tirer Mme Jonquet de cet engrenage de fêtes, de débauches et peut-être de pis encore. Justement, Hélène se montrait d'une amabilité particulière avec le hère d'Edmond depuis l'aventure de l'autre noir, comme si elle se devait d'être plus gentille à présent pour toute la famille.
Georges combina son plan et résolut de commencer par Rongier.
— As-tu une minute, Pierre?...
— Tu as à me parler?
— Oui.
— Une chose importante?
— Assez.
Rongier, étonné, l'écouta :
— Est-ce que vous irez bientôt souper avec Mme Jonquet?
— Pourquoi cette question?
— Parce que, la prochaine fois, tu me feras plaisir de m' inviter.
— ; Mais tant que tu voudras l fit Rcngier. Est-ce qu'elle te plaît, par hasard?
— Beaucoup.
— Ah! mon vieux! mais c'est parfait. Tu peux compter sur moi.
Georges, lentement :
— C'est qu'elle me plaît plus que tu ne crois.
— Je ne comprends pas.
— Elle me plaît au point que si elle voulait... je...
Il s'arrêta une seconde. Roncier se frappa le front :
— Tu l'épouserais! s*écria-t-iL
— Je viens précisément te demander ton avis.
Rongier se dressa rayonnant.
— Ah ! mon vieux î voilà une idée, une flère idée. Comment n'ai-;e pas eu cette idée-là? Mais vous êtes faits l'un pour l'autre, c'est évident, ça saute aux yeux î Elle e3t très riche, libre.
— Libre, n'est-ce pas? interrogea Georges en appuyant.
— Mais entièrement libre, nous la connais-
sons très bien. Vous avez à peu près le même âge; je pense même que tu as un an de plus qu'elle... Comment n'ai-je pas songé à ça plus tôt?
Il appela Marguerite, qui était dans sa chambre :
— C'est elle qui ira faire ta demande.
Elle s'y prêta de bonne grâce. Sans manifester la même exubérance que son mari, elle approuva néanmoins la résolution de Georges et lui dit des paroles cordiales. Au fait, pourquoi retarder cette démarche auprès d'Hélène? Il était onze heures et demie : elle allait s'habiller rapidement et serait de retour dans une heure.
Elle se hâta. « Hélène va être assez étonnée », pensait-elle. Car Georges ne lui avait pas fait la cour ostensiblement. Aucune confidence à propos de lui n'avait été échangée entre les deux amies. Hélène n'était pas dissimulée, surtout avec \tf*. et il est c.'air qu'elle ne se doutait de rien. Allait-elle accepter? Et, en cas d'hésitation, Marguerite insisterait-elle? pèserait-elle de toute l'influence qu'elle avait sur Mme Jonquet? Elle conclut : « Je crois c?uc l'affaire dépend à peu près de moi. » Elle se prit à scurire toute seule. « Il a fait mon mariage : eh bien ! je vais faire le sien. Seulement, lui l'a fait à contrecœur. » La situation était presque identique. « Par
exemple, le mariage terminé, j'ai le vague pressentiment que nous ne nous verrons plus beaucoup, Hélène et moi. Georges n'aura rien de plus pressé que de nous brouiller; ça, j'en suis sûre Ma foi, tant pis! D'autre part, si Hélène refuse, il restera convaincu que c'est de ma faute. Il y a longtemps que je m'en doute : nous sommes destinés à nous fâcher, c'est écrit. D'ailleurs, entre frère et sœur, quand on ne s'aime pas profondément, comme moi et Edmond, il vaut mieux ne plus se fréquenter. » Comme c'est fâcheux qu'Edmond fût beaucoup plus ieune qu'Hélène! Voilà une union qu'elle eût faite volontiers. Sa pensée se reporta alors sur son jeune frère. Il n'était pas « débrouillard », celui-là, ni capable de combinaisons tortueuses pour arriver à un but quelconque. Il n'avait même pas de but du tout, ni d'ambition, ni de plan arrêté dans la vie. Il allait à droite et à gauche, au hasard, où sa jeunesse le conduisait. « Je suis convaincue qu'ils le prennent tous pour un imbécile, au fond, parce Qu'il est ignorant, insouciant et pas curieux. Ils sont si intelligents, eux ! Et Georges est si fort, avec toute sa sournoiserie et tous ses calculs ! Si Hélène ne voulait pas de lui, je me demande un p^u ce qu'il ferait. En tous cas, ce pauvre Edmond, je lui reste, moi. »
— Vous venez déjeuner? s'écria Mme Jonquet. Quelle chance !
— Non» au contraire, je viens plutôt pour vous empêcher de déjeuner, vous... Car je suis chargée de vous dire des choses tellement graves que cela vous ôtera probablement l'appétit,
— Faites vite, je vous en prie, Marguerite : leB mystères me font une peur ! . . .
— Je suis envoyée, ma chère, en qualité d'ambassadrice par mon frère...
Elle sentit une légère chaleur au visage.
— Votre frère... Edmond?
— Non, reprit Marguerite en souriant, l'autre... Georges... Enfin, ce n'est pas la peine de vous faire des phrases. Il est tombé chez nous ce matin pour nous révéler qu'il vous aimait, et il m'a suppliée de vcun demander officiellement si vous vouliez devenir... ma belle-sœur. Vous avez Pa;r effaré?
Hélène, stupéfaite, s'était aafiite brusquement. est pas une plaisanterie?
— Il s'en faut de beaucoup, fît Marguerite en s' asseyant tranquillement à côté d'elle.
Si elle avait osé, si elle n'eût pas craint de blesser son amie, Hélène nuvnit poussé un éclat de rire qui lui chatouillait la gorge. Elle était obligée de se forcer pour le retenir.
— * Eh bien? demanda Marguerite.
Etant parvenue à prendre une figure sérieuse, elle dit :
— Laissez-mot vous poser une question? Pensez-vous que, si je.,, refuse, votre frère aura un grand chagrin? Je ne dis pas un chagrin mortel, non... mais seulement un gros... gros chagrin !
— Dame! comment voulez- vous?... Je crois cependant qu'il vous aime...
Oh! ce n'est pas bien visible.
— C'est un garçon assez froid, Georges, extérieurement.
— Je vous demande cela, ma chère, parce que je suis décidée... irrévocablement à ne pas me remarier... ni avec votre frère ni avec personne... et que je serais désolée si vous insistiez...
Marguerite se leva :
— Je n ai rien à répondre, ma chère amie. C'est irrévocable?
Elle se leva aussi. e< lu* prenant les main» :
— Oui. Est-ce que cela vous fâche, P^n; nettement? Si vous saviez queVe amitié j ai