POUS V0U8Î
— Mais, ma chère, cela me fâche... pour
Georges... x
— Avouez que vous ne tenez guère a ce mariage... Si vous l'avouez, je vous avouerai quelque chose à mon tour... Vous ny tenez guère n'est-ce pas?
Marguerite sourit '.
— Dq moment qu cii est im;
— Oh ! ça, impossible.
— Allez, ma chère Hélène, nous n'en resterons pas moins lés meilleures amies du monde.
iV.me Jonquet lui sauta au cou.
lit maintenant; votre aveu? dit Marguerite.
— Mon aveu !
Et l'éclat de rire qu'elle avait à grand'peine contenu tout à l'heure la secoua irrésistiblement.
— Le voici, mon aveu !
Elle se pencha à l'oreille de Marguerite, l'embrassa, et murmura quelques mots à voix basse :
Alors elles se regardèrent toutes les deux. Marguerite, les yeux écarquillés de surprise, s'écria :
— Ah! que c'est drôle!
— Qu'en dites-vous? reprit Hélène triomphante. Ce pauvre M. Georges! ajcuta-t-elle doucement.
— Il n'a pas de chance.
Et, n'ayant plus rien à se dissimuler l'une à l'autre, elles ne cessèrent pendant plusieurs minutes de se contempler en riant d'une façon folle.
— D'able! on doit commencer à s'impatienter là-bas, fit Marguerite. Je vais tâcher d'arranger ça.
— Je n'ai pas besoin, ma chère, de vous recommanoer auprès de votre mari la discrétion la plus...
— Cela va de soi. D'ailleurs, si Pierre le savait, ce serait infiniment moins drôle.
— En effet. Dites que je ne peux pas me remarier. C'est bien simple... et bien suffisant.
— Adieu, je reviendrai cette après-midi vous raconter les détails.
Marguerite sortit, et, dans l'eScalier, se mit
à rire encore toute seule. « Cet Edmond! Et
on dit qu'il n'est pas intelligent! Ah! ah! ah! »
Quand elle arriva à l'hôtel, son mari se précipita à sa rencontre.
■ — Elle accepte?
— Elle refuse.
— Allons donc !
— Net. Elle ne veut se remarier... sous aucun prétexte.
— Tu n'as pas essayé?...
— J'ai essayé tout. Reft!3 absolu.
— Ce pauvre Georges! fit Rongier navré.
— ïî est en haut?
— Oui. Je n'ai pas le courage de lui annoncer ça moi même.
— J'y vais.
Elle monta, pendant que Rongier s'éloignait en secouant la tête. Dès qu'elle aperçut son
frère, qui, les mains derrière le dos, se promenait de long en large, elle eut un léger serrement de cœur et se reprocha de n'être pas plus triste. Elle s'avança vers lui :
— Je n'ai pas réussi, mon pauvre frère, je suis désolée.
Il tressaillit invisibîement et, sans faire un geste, demanda :
— Qu'a-t-elle dit?
— Elle veut rester libre, toujours...
— Il n'y a aucun espoir?
— Aucun, je crains.
Il fit deux ou trois pas, puis alla prendre son chapeau.
— Tu m'excuseras auprès de Pierre, dit-il : je ne déjeune pas avec vous... Bah! ne parlons plus de ça... A propos, j'aime mieux qu'Edmond ignore...
Alors, fronçant le sourcil, il se retourna et fixa Marguerite :
— Combien de fois avez-vous donc soupe avec Edmond et... Mme Jonquet?
— Une fois, je crois ou deux, répondit Marguerite très calme.
— En cabinet particulier?
— Il me semble.
— Il te semble? dit Georges ironiquement. Tu n'en es pas bien sûre?
Elle ne se troubla pas, et. le regardant à son tour :
— Ecoute, Georges, j'ai horreur de ces airs narquois et je ne suis pas plus bête que toi, je te prie de le croire...
— Tu es même beaucoup plus forte, je le reconnais, ajouta-t-il sur le même ton.
— je suis moins hypocrite, en tout cas. Qu'astu à dire}
— Presque rien : qu'en allant chez Mme Jonquet, tout à l'heure, tu étais sûre de sa réponse. Qui est l'hypocrite de nous deux?
Dédaigneusement, elle dit :
— Tu te trompes, mon cher! Et ton soupçon est répugnant, tout simplement.
Georges eut une crispati in, i ■. s'appiochant de sa sœur :
— Edmond est l'amant de Mme Jonquet, ou il le sera demain. Si tu ne le sais pas, je me fais un plaisir de te l'apprendre . Mais tu le sais d'autant mieux que c'cd toi qui aa arrangé cette petite affaire-là... Tu aimes beaucoup Edmond, et tu lui procures une jolie maîtresse : c'est charmant et très fraternel...
Un oeu pâle, elle répondit :
— J'ai déjà oublié cette insulte grossière et imbécile. Au revoir...
Soudain, il se calma :
— Je ne t'insulte pas, et, si je t'ai offensée, je te prie de me pardonner. Quand on aime une femme, il n'est pas agréable de la voir vagabonder avec les autres. J'ai eu un mouve-
ment de colère bien naturel. Je n'ai pas à a.scucei ia v*e ^ue vous iuen^z...
— i^a vie que nous menons p est pas bien extraorcunane, et quel mai y at-ii a suap^i.-'
— Lnnn, ça ne me regarde pas... r*anes tous les aeux ce qui vous piaît, fréquente qui tu voudras : ce n'est pas moi qui y trouverai rien à redire.
— Ni personne, ajouta-t-elle.
— Oh I ça, dit-ii en souriant, c'est moins probable. Au revoir!
Sans relever cette insinuation, elle le laissa partir.
Quand il se trouva dans la rue, if tira son mouchoir de sa poche et s'essuya le front. Il aurait voulu cracher sur les passants et leur crier des injures. Une heure de l'après-midi sonnait. Il eut faim et entra dans un restaurant. Avant de commander son menu, il but, coup sur coup, deux verres de madère, puis poussa une espèce de ricanement qui fit retourner le garçon : « Dépêchez-vous! » dit-il.
Ah ! ces prévisions sur sa famille se réalisaient encore plus vite qu'il n'avait cru !
Il voulait épouser une femme qui lui plaisait. Aurait-elle eu un amant, le premier amant venu, ce n'était même pas un obstacle définitif.
Il fallait que cet amant fût justement son frère, son prppre frère. C'était délicieux, et il
n y a que dans les familles bourgeoises qu'on rencontre ces heureuses coïncidences. Il se moquait bien de Mme Jonquet maintenant I
Il alluma un cigare, se fit servir de l'eau-devie. Oui, c'était délicieux, et d'autant plus que votre famille a beau vous nuire, entraver votre carrière, démolir tous vos projets, on ne peut lui en garder rancune : il est convenu que, quoi qu'il arrive, on doit aimer son père, sa mère, son frère et sa sœur. « Ah ! ah ! charmant ! Aussi, je ne leur en veux plus du tout, et je les aime bien. »
— Garçon ! l'addition 1
Il paya et rentra dans son appartement, où, la figure congestionnée, à moitié gris, il s'étendit sur un canapé jusqu'au soir.
La brouille avec son frère était facilement réparable. Rongier, en tous cas, l'ignorerait toujours, car cette scène l'eût navré. « Il est tout de même assez méchant ce Georges, songea-t-elle encore. Allons, je ne veux plus me préoccuper de ces sottises. »
Elle remarqua un nouveau détail qui prou vait bien que les insinuations de Georges, si elles visaient Briant, ne provenaient que de sa malveillance, . et de son animosité. Briant, depuis quelque temps, une quinzaine de jours à peine, devenait rare; il s'était excusé un soir que Mahu traitait toute la bande dans sa gar~ çonnière, et d'autres fois aussi que l'on avait formellement organisé des parties. Et, signe
presque infaillible qu'il n'avait aucune ambitxoxi c*e conquête, c est que, lorsque Marguerite ctaU pie^ente, n ménageait maintenant ses errets oruinaiies... « i honneur même », *n l'armée », « i epee à la main ». Il évitait prèsque Qe se mettre en avant, et, sans être modeste, ii était moins solennel. Elle avait été seuxe à obseiver cette nuance.
Le gros Manu alla prendre des nouvelles de Briant, le croyant malade. Il lui fut répondu par son domestique que monsieur sortait tous les matins et qu'il ne rentrait que le soir, pour se coucher.
— Bon ! songea Mahu, Briant est en train de courir après quelque femme ! Nous le reverrons bientôt.
Cette hypothèse sur les excursions matinales de Briant était loin de la vérité, et la vérité, le domestique seul la connaissait. « Je ne pouvais pourtant pas lui dire que Monsieur est dans une dèche noire *, murmura-t-il, quand Mahu fut parti. Ce langage familier n'exprimait même qu'imparfaitement l'état dans lequel Briant se trouvait. Car, si l'on eût appris à Mahu que scn ami n'avait pas vingt-cinq louis en poche, il n'aurait pas été autrement surpris; mais si on lui eût démontié ci e Briant, un de nos Parisiens les plus répandu*, qui, la semaine dernière avait présidé un assaut d armes au milieu d'une foule enthousiaste. Biiant,
l'ancien amant de Mme Stredo, le vainqueur de ia grande poule internat lOf^ie de tir du* pigeons, n'avajt pas actuellement dix francs de monnaie, iMahu serait rombé de srupé Faction. La veille de sa visite, il restai! L Priant cinq ou six francs, et aujourd'hui B- riant n'avait pas de quoi prendre un nacre. Et et n'était pas une pénurie passagère, une dé^ve provisoire de joueur abîmé par le baccara c'était la fin de toutes les ressources, l'épuisement absolu et radical de tous les trucs, de tous les « tapages », de tous les hasards Plusieurs fois il avait traversé des périodes de gène et de gêne terrible, mais toujours II s'en était tiré par un effort suprême. Cette fois -ci, il était sans espoir. Il n'apercevait pas dans Paris un homme à qui il pût emprunter cinq louis sans danger, car il apportait un tact très délicat dans le maniement de l'emprunt. Il devinait les gens discrets qui savent rendre un service et l'oublier, ainsi que l'exacte mesure du service qu'ils sont capables de rendre. Au contraire, il évitait, avec un flair subtil, de s'adresser à ceux qui rechignent, qui gardent de vous une mauvaise opinion, tout en n'osant pas refuser; à ceux qui bavardent, à ceux qui s'informent, à ceux qui ne prêtent qu'à la condition expresse qu'on les remboursera à une date déterminée, et qui, à l'échéance, réclament avec aigreur. Dans sa position, une réputation
de a tapeur » eût été un désastre : Paris devenait inhabitable pour lui en huit joum. A suivant le mot de son valet de chambre, il se contentait de quelques clients sûrs, ses amis cic fête, Mahu, Rongier, Davenay, deux ou trois autres. Mais il s'avoua que ceux-là même, après six ans d'exploitation, n'étaient p^us possibles... Il sentait que Mahu et Davenay, par exemple, étaient arrivés à la limite extrême de la générosité : un emprunt insignifiant pouvait maintenant amener une brouille. A la rigueur, il y avait Rongier, malgré un abus évident. Et encore, quelle catastrophe entraînerait un refua de sa part! Ce serait le signal de la détresse définitive, de la chute irrémédiable.
Pourtant, il fallait le risquer. Il fallait risquer également qu'il racontât la chose à sa femme. Cela n'était pas douteux. Briant se répéta à plusieurs reprises : « Oui, certaine ment, il le lui dira ! » Cette idée l'arrêta un instant,
Marguerite l'intimidait; d'habitude, lorsque, dans un milieu quelconque, il ce mettait à fréquenter une femme, jolie eu seulement agréable, il décidait rapidement quelle conduite il devait tenir avee elle. Lui plaisait-elle? ne lui plaisait-elle pas? et, dans le premier cas, quelles chances avait-il de réussir? Il se fixait sur ces points avec une rare promptitude et un coup d'ceil prenque infaillible. Une multitude d'ex-
périences lui avaient donné, à défaut de pénétration, un instinct de chien de chasse, et quand il partait sur une mauvaise piste, il savait ne pas s'acharner. Ainsi, après deux entrevues, il ne se dissimulait pas que Mme Jonquet n'avait fait aucune attention à lui. D'ailleurs, de son côté, il n'était pas séduit par des créatures évaporées, légères et superficielles.
Mais, par une dérogation évidente à tous sea principes, jamais, en présence da Marguerite, A ne se demandait ii oui ou non elle lui plaisait. Il aimait à eue auprès d'elle ; il la suivait, en compagnie de Mahu, de Davenay, partout où elle voulait les conduire; entre eux, à présent, ils ne formulaient plus aucune appréciation sévèiv ou bienveillante sur Mme- Rongier; elle était la perfection mêm©. Si «lis invitait à dîner, il à décimaient aussitôt toute i 1rs invitations antérieures, ^omms si un devoir ré les .appelait.
Quoiqu'elle fftt moins intime avec Briant qu'avec Mahu, à cause de son âge et de la gravité de sck façons, il subissait autant que les autres la domination amicale de Marguerite. Le sentiment qu'elle lui inspirait était une espèce de timidité et d'apaisement.
Aussi, à l'idée d'avoir recours à Roncier une fois de plus, il se heurta d'abord à cette question : « Que va-t-elîe penser? »
Mais impossible de reculer. « Tant pis! s-ê
dit-il : il le faut. » La situation n'était pas seulement tendue, elle était, par certains dé tails, grotesque. Ainsi, il y a trois jours, il avait dit au vaiet ce pied du ciub, d'un air négligent :
— Edouard, donnez-moi donc deux louis : je n'ai pas de monnaie.
Il est clair que ce valet de pied était à cent lieues de croire que lui, Briant, eût véritablement besoin de deux louis. Et il n'était pas retourné au club, parce qu'il n'avait pas quarante francs à rendre à Edouard...
Quelle somme convenait-il d'emprunter à Rongier? Au commencement de l'hiver, un peu avant son mariage, il se rappela qu'il lui avait demandé deux cents louis, que son ami lui prêtait sans la moindre grimace. Cet emprunt en suivait un autre de pareille somme, effectué l'année d'avant, et tout à fait au début de leur connaissance. Rongier avait payé de dix billets de mille l'honneur d'entrer en relations directes avec un des maîtres du parisianisme; plus, de-ci, delà, une fois dix louis, une fois quinze, une fois vingt-cinq, et une foule de menues dépenses que Briant avait mises naturellement à sa charge.
Apres un vif débat intérieur, il s'arrêta au •chiffre de deux mille francs comme suffisant et raisonnable.
Alors, énervé par ces péripéties, il eut une
heure d'un écœurement profond et des rcflexions qui jamais n'avaient assailli son esprit aussi nettement le tourmentèrent.
Il venait d'atteindre, le mois d'avant, sa quarantième année. Physiquement, il « tenait encore ». La taille était encore souple, la moustache noire, et aucune maladie ne se dessinait. Mais c'est son aplomb, sa confiance intérieure, qui commençaient à s'ébranler. Des accidents qui jadis le laissaient aussi calme que l'épée d'un adversaire sur le terrain, maintenant le troublaient et le déconcertaient. 11 remarquait la médiocrité de son installation de garçon, le manque de confortable, la banalité qui faisaient de son appartement une espèce de chambre garnie d'hôtel. Fait singulier aussi : lui qui n'avait pas de mémoire, qui oubliait les années de sa vie à mesure qu'elles s'écoulaient, se surprenait à songer aux choses passées. Et parfois, sinon la mélancolie, du moins une incertitude douloureuse le saisissait.
Jamais, pourtant, un événement ne l'avait aussi durement affecté nue cette démarche qu'il allait faire auprès de Rongier, et combien en avait-il fait de ce genre, depuis dix ans! Car, si, par hasard il n'avait pas ces deux mille francs, cette somme ridicule pour un Davenay ou pour un Mahu, il se trouvait en plein Paris, au milieu de mille relations, avec sa réputation d'homme d'épée et de clubman, plus seul,
plus pitoyable et plus pauvre qu'un mendiant au coin d'une rue.
La bonne volonté de Rongier, cependant, n'était pas douteuse. Mais après? Dans un mois? Et plus tard encore?
Il arriva chez Rongier, triste, sans énergie, presque tête basse; lui, qui d'ordinaire « tapait » avec autorité et désinvolture, se sentait balbutier :
— Mon cher ami, j'ai encore une fois, recours à vous... Ne m'en veuillez pas... Un tas d'ennuis... Vraiment, vous me rendrez un service immense... Vous m'en avez tant rendu déjà... J'abuse, je le sais...
Rongier lui serra la main :
— Entre amis, c'est fort naturel... Combien vous faut-il?
— Deux mille.
— Les voici.
!1 ouvrit un tiroir et lui donna deux billets. Puis il parla d'autre chose. Briant, touché, le remercia de nouveau.
— Je vous l'avoue, à vous seul, mon cher, mais vous me tirez d'un grand embarras.
Rongier lui demanda d'un air d'intérêt :
— Ça ne va pas, alors?
En s'asseyant, Briant murmura :
— Non, pas du tout... C'est à se désespérer.
Surpris de sa figure sombre, du ton morne de ses paroles, Rongier s'approcha de lui : — Un malheur? fit-il.
Briant reprit lentement, comme essoufflé : Non, oh! rien de particulier... L'abrutissement, la décave qui continuent. Je ne vous ai jamais dit ma position réelle, ni à personne... Que voulez-vous? A Paris, si on s'abandonne, on est crevé en huit jours, il faut résister tant qu'on peut. Il y a des gens qui se figurent, vous aussi probablement, que j'ai quelques sous à moi, un vieux restant qui me fait vivre... Mon cher, vous n'êtes plus un fêtard, il y a certaines choses qu'on peut vous dire : eh bien! je n'ai pas un centime à tirer de qui que ce soit, à espérer de n'importe où... C'est la fin, quoi !
Avait-il été prudent de lâcher cet aveu? Il craignit une seconde d'avoir fait une gaffe, d'avoir importuné un indifférent qui ne demandait qu'à ne pas se mêler de ses affaires. Mais il avait été entraîné par la force de son dégoût et de son découragement.
Rongier, au contraire, parut s'intéresser à lui, et lui prenant la main avec cordialité :
— Si je puis vous être utile à quelque chose, Briant, je me mets à votre disposition.
Il se leva, marcha quelques pas dans le cabinet de Rongier, puis s' arrêtant :
— Rien à faire pour moi à Paris. Si» un jour, vous me trouviez quelque chose à l'étranger, très loin... je partirais... Oh! je partirais sans remords, sans regretter personne... ma parole d'honneur, Rongier, je ne garderais un bon souvenir que de vous et de votre femme... Quelle charmante femme!
— Allons donc! vous quitteriez ParU, vous? s'écria Rongier.
— Je vous le répète : trouvez-moi une position à l'étranger... vous verrez!
La porte s'entr'ouvrit, et Marguerite entra :
— Sors-tu avec moi, Pierre? Ah ! monsieur Briant... Vous allez bien? On ne vous voit plus!
— J'ai été fort occupé, madame, répondit-il à voix basse, en s* inclinant.
Cet air timide, qui contrastait avec les façons habituelles de Briant la frappa, et pendant qu'il prenait son chapeau et sa canne pour se retirer, elle s'avança vers son mari et fit un mouvement de tête qui signifiait :
— Qu'est-ce qu'il a aujourd'hui?
Pierre lui dit à l'oreille :
— 11 est rasé... plus un sou... il n'est pas gai...
— Il t'a emprunté de l'argent?
— Oui, très peu.
Briant la salua, et comme il se disposait à
sortir :
— Restez, cher monsieur, c'est moi qui m en
vas, dit elle.
£.ile ajouta en souriant :
— Je suis une camarade, il ne faut pas se gêner avec moi.
Le soupçon vint à Briant qu'elle devinait 1 objet de sa visite, et il rougit, embarrassé et penaud. ,.' »
Une idée passait par l'esprit de Marguerite.
— Vous permettez que je dise un petit mot en particulier à mon mari?...
Et, s' approchant de Pierre :
— Laisse-moi faire quelque chose, ça m'amusera. ,
— Fais tout ce que tu voudras... Qu est-ce
que c'est?
— Tu vas voir.
Elle s'adressa à Briant :
— Je viens de vous dire que j'étais une camarade, cher monsieur Briant; Pierre et moi c'est tout un. Et quand il arrive quelque accident a un de nos amis, cela me regarde autant que
lui. . r„
Briant, visiblement, se décontenançait. Liie
continua, s' avançant vers lui :
__ Et je serais désolée que l'on ne m en parlât pas : entre camarades, il faut s'entr'aider.
Interloqué, il ne trouva rien à répondre :
— Pierre vient de me dire tout, en deux mots... Là... ne vous offusquez pas... Ce n'est pss ridicule d'avoir besoin d'argent... c'est très naturel... Croyez-vous que j'ai toujours eu autant d'argent que j'en ai aujourd'hui?
Un peu confus, à causs de Briant, Pierre prit le parti de rire aux éclats :
— Pardonnez- moi cette petite indiscrétion, cher ami. Nous sommes tout à fait entre nous.
Et il lui tendit la main.
Je vais en abuser immédiat!
ajouta Marguerite. Asseye? vous donc ci quittez cet.' air lamentable. ConïtMen as-tu \>ic M. Briant, Pierre?
— Deux mille francs.
— Eh bien! cher monsieur, vous allez m® permettre de devenir votre créancière pour la même somma,. Ne prenez pas une figure effarée : c'est une fantaisie que j'ai...
Une aventure aussi particulière auri foudroyé Briant; mais, le ton gracieux et fraiic dont ces paroles étaient prononcées en écarta toute pensée d'humiliation. D'ailleurs. Rongier vint à son secours.
— 11 faut accepter, cher ami; vous ne pouvez pas faire autrement, dit-il avec bonhomie.
— C'est convenu, n'est-ce pas? fit Marguerite.
Et, sans attendre qu'il répondit, elle disparut.
— Elle est bonne, celle-là! s'écria Rongier. Hein? Briant, vous ne vous en doutiez guère, en arrivant...
Gagné par cette cordialité, Briant sentit se dissiper le malaise qui, depuis un instant, le tenait comme ahuri. Il était même réconforté, et lorsque Marguerite revint, ayant à la main des billets de banque, il songeait : « Bah! c'est vrai, ce n'est qu'une fantaisie. Je n'ai qu'à supposer que Rongier me prête quatre mille francs. »
— Voici, cher monsieur.
Il chercha une phrase qui s'adaptât à cette situation, et finit par se contenter d'un remerciement très simple, un « Merci, madame », dit en souriant. Puis il mit les billets dans son portefeuille et sertit.
— Oui, elle est bonne, celle-là! pensa-t~il dans la rue, en se rappelant les mots de Rongier. Quel drôle de caprice! Mais, ce que je vois de plus clair là-dedans, c'est que j'ai quatre mille francs au lieu de deux.
Au point de vue de l'argent, il avait toujours été avec les femmes d'une délicatesse scrupuleuse : on pouvait certainement lui reprocher d' autres travers, mais est-ce qu'une galanterie impeccable, un courage à toute épreu-
V2 ne compensent pas quelques fautes de jeunesse? il avait eu pourtant bien des occasions où des amants moins scrupuleux que lui auraient succombé. Qu'à diverses reprises il eût emprunté d'assez fortes sommes à des maxis dont les femmes étaient ses maîtresses, il se le rappelait parfaitement : mais entre cela et l'emprunt brutal, direct, cynique, il y a une différence capitale que tous les hommes d'honneur apprécieront. Certainement aussi, s'il avait pu épouser une femme riche, une étrangère, par exemple, il n'aurait pas hésité : mais quelle nuance encore î Ce qui le rendait fier, et, à se3 yeux, excusait tout, c'est qu'il n'avait jamais abusé de l'amour, qu'il n'avait jamais mis seulement au Mont-de-Piété les bijoux d'une maîtresse.
Il est vrai que, dans ]e cas présent, Marguerite n'était pas sa maîtresse, « Quel rêve ce serait ! se dit-il. Ah ! la délicieuse femme ! )> Mais non, il n'essayerait même pas. « En voilà une avec qui il n'y a rien à faire ! » Ne valaitil pas cent fois mieux les avoir pour amis, elle et Rongier, pour amis dévoués qu'il retrouverait toujours dans les circonstances difficiles? « Oui, on me donnerait à choisir, je n'hériterais pas : Je préférerais ma situation actuelle. »)
îî g'avopa pourtant avec modestie que, vrai semblablement, il ne serait pas obligé d'opter.
Mais, en songeant ainsi à elle, en dépensant parcimonieusement cet argent qui l'avait tiré de la débâcle, en la revoyant gracieuse et souriante, ses billets de banque à la main, son geste cordial et bon garçon, il sentit se forme* en lui un sentiment ignoré, qu'aucune de ses passions, aucun de ses emballements ne lui avaient procuré encore, un sentiment doux, profond et comme lointain, îa tendresse. Dès lors, auprès d'elle, il éprouva des émotions timides et exquises, des émotions de collégien, une joie discrète à la contempler, et il pensait qu'il serait heureux de lui montrer un jour quelque grand dévouement.
Après son départ, Marguerite avait demandé à son mari :
— Tu n'es pas fâché de mon intervention?
— Moiî
Et il l'embrassa.
— Fâché!... Je suis enchanté, au contraire.
— Que veux-tu? cela m'a amusée énormément de prêter de l'argent à un de tes amis.
— Tu as rudement bien fait.
« Si Georges apprenait ça, pensa Marguerite, il se mettrait à crier au scandale. C'est pourtant une distraction bien innocente. »
Ne sont-ce pas les deux problèmes les plus durs à résoudre : gagner sa vie quand on est pauvre, occuper sa vie quand on est riche? Ile
se posent l'un et l'autre chaque matin impîament à ceux qui craignent Je souffrir de îa misère comme à ceux qui craignent de souffrir de l'ennui. Pour les premiers, avoir les goûts simples, pour les autres une imagination calme est l'état le plus favorable : au contraire, désirer ardemment la fortune, et, si on l'a, rechercher les émotions inconnues et violentes, sont les meilleures conditions pour le mal* heur.
C'est ainsi qu'elle raisonnait. Rue Monge,. elle se résignait à la médiocrité : à présent, elle se contentait d'un amusement modeste et facile. Pendant l'hiver, elle avait assisté à une trentaine de premières représentations, dîné dans tou3 les cabarets, soupe et couru les cafés-concerts; puis suivi les courses, le concours hippique les expositions, connu rapidement tout le luxe brillant et extérieur de Paris. « C'est assez curieux quand on n'en a l'habitude, se dit-elle, mais je crois qu'on s'en fatiguerait si on en abusait. L'année prochaine, nous tâcherons de trouver autre chose nous voyagerons. En revenant, nous recommencerons et ainsi de suite. » Ce qui facilitait encore ses combinaisons, c'est qu'elle n'avait pas à tenir compte de l'opinion de son mari : Rongier n'avait d'opinion que lorsque sa femme avait déjà exprimé la sienne, et c'était toujours la même, toujours et dans tous les cas. Il lui 3uf-
hsait qu'elle eût un désir, rrour que le même désir lui vînt immédiatement; et jamais, pas durant une seconde, il n'avait imaginé qu'une pareille existence pût cesser un jour.
Un des incidents de la saison qui avaient particulièrement intéressé Marguerite était la liaison de Mme Jonquet et d'Edmond, dont îlle était devenue la confidente.
Cette liaison durait depuis un mois, et perjonne ne la soupçonnait. Comme leurs rendezvous étaient assez rares, une ou deux fois par semaine au plus, Edmond n'avait pas cru devoir rompre avec Lena. Cette circonstance amusait beaucoup sa sœur.
Un soir, au moment de quitter sa chambre die la rue de Constantinople, Hélène demanda à son amant :
— Est-ce que vous accompagnerez Marguerite à Trouville cet été?
— Moi, pas du tout. J'irai la voir, mais je reste à Paris. D'abord, je joue jusqu'à la fin de juin.
— Vous savez que je pars avec elle?
— Quand?
— Dans une huitaine, à peu près. Nous devons rester tout l'été au bord de la mer.
— Reviendrez-vous à Paris de temps en temps?
— Certes!
Ils s'embrassèrent en riant et ne fixèrent pas
de rendez-vous ultérieur.
Dès qu'elle revit Marguerite, Hélène lui dit : - — Il est de plus en plus charmant, votre
frère...
— Alors, vous ne venez pas avec nous à Trou ville?
— Mais au contraire. Nou9 nous sommes quittés bien gentiment...
— C'est fini alors? tout à fait?
— Ma foi nous n'en savons rien ni l'un ni l'autre. C'est fini pour l'été, au moins. Nous recommencerons peut-être l'hiver prochain... ou peut-être pas.
— Est-ce que Edmond éta:t triste ?
— Lui, ma chère! C'est un garçon délicieux, et, quoi qu'il arrive, je serai toujours son amie, comme je suis la vôtre. Il a pris ça très gaiement, et il ne m'a pas fait de phrases stupides. Mais, entre nous, voulez-vous que je vous dise mon avis bien franchement? je n'aurai plus jamais d'autre aventure. C'est bon une fois pour se distraire et faire comme tout le monde... Nous nous sommes arrêtés juste à l'heure où ça allait devenir ennuyeux...
Edmond était, lui, pour les villégiatures canailles, les environs de Paris couverts de guinguettes, le canotage, avec des camarades et des filles, sur la Seine ou sur la Marne. Il avait l'intention de louer du côté de Nogent une bi-
coque quelconque, et, tout en continuant à habiter rue Monge, d'y venir passer une journée de temps en temps. C'est ce que lui avait conseillé Molitor, dont un jardin au bord de l'eau avait toujours été le rêve impossible.
Trouville ne le tentait pas, à cause de la toilette, car il n'était véritablement à Taise que dans les costumes de canotier : il avait décliné l'offre de son beau-frère qui mettait une chambre à sa disposition dans une belle villa qu'il venait de louer sur la côte de Grâce.
Rongier, quand il fut question du choix d'une villégiature, avait proposé Trouville machinalement. Avant son mariage, il y allait chaque année avec sa bande, à l'époque des courses; il y restait quinze jours. Marguerite ne fit pas d'objection. Un séjour à Trouville était la conséquence naturelle de leur hiver, et elle désira connaître cette dernière étape de ce que Mahu appelait la grande vie.
Il fut convenu qu'on y restait jusqu'à la fin du mois d'août et qu'on partirait le surlendemain du Grand Prix.
Davenay, qui n'était étranger à aucun des raffinements de l'élégance, eut beau faire observer que Trouville n'est chic que pendant une quinzaine de jours, et qu'en dehors de ce laps de temps elle est la proie de bourgeois et de gens sans principes, Marguerite persista dans sa résolution.
— Nous nous reposerons pendant un mois et demi, en vous attendant. C'est au mois d'août que vous arriverez?
Davenay arrivait très régulièrement à Trouviiîe le 2 août, et il disparaissait quelques heures après la dernière réunion sportive. Jamais, depuis qu'il avait atteint sa majorité, il ne s'était comporté différemment.
Durant le mois de juillet, il parcourait des endroits fixés à l'avance, prenait toujours les mêmes trains, demeurait le même temps, et toute sa saison était ainsi réglée à une demijournée près.
Mahu accomplissait des actes analogues, mais avec plus d'indépendance. Il lui arrivait de céder à une fantaisie et de s'écarter du programme commun, malgré les observations de son ami. Briant préférait sa compagnie à celle de Davenay et le suivait partout. Davenay, d'ailleurs, on n'était jamais en peine de le rejoindre.
— Nous sommes le 25 juillet, disait Mahu : Davenay est à Aix-les-Bains jusqu'à demain soir six heures.
Pour se trouver plus tôt avec les Rongier, Briant et Mahu s'arrangèrent pour arriver à Trouville dans un mois.
Mahu passait par une des phases les plus parfaitement heureuses de sa vie. Un projet
qu'il caressait depuis six semaines, qui le hantait et l'obsédait, était sur le point de se réaliser.
Il l'avait conçu lors de cette scène fameuse où Marguerite lui enjoignait de payer un mobilier anglais à Julia Borie. Dès lors, son cerveau travailla et s'appliqua obstinément à une idée qui lui semblait géniale : faire se rencontrer chez lui, dans sa garçonnière, k propos d'une fête, d'une représentation qu'il se chargeait d'organiser, Julia Borie et Marguerite. Le fait en lui-même n'était pas monstrueux : Julia Borie était une artiste, et cet hiver elle était devenue une artiste célèbre, ayant joué cent fois de suite un rôle à succès. Or, plusieurs femmes du monde de sa connaissance s'honoraient de l'intimité d'étoiles dramatiques, les recevaient et les fréquentaient. Il n'existait donc aucune raison de convenance pas un soir ensemble chez lui. Il ne restait pour que Julia et Mme Rongier ne soupassent qu'un prétexte à inventer. Cette entrevue apparaissait à Mahu comme le spectacle le plus piquant auquel, de sa carrière de noceur, il aurait assisté. Pourquoi? Il ne s'en rendait pas bien compte très exactement, mais le fait était indiscutable.
En ce moment-ci, Julia ne jouait plus. Elle avait terminé îe 31 mai la série de ses représentations, et à Mahu incombait la grave be*
sogne de la distraire jusqu'à la réouverture des théâtres.
On n'était séparé que par quelques jours de la solennité du Grand Prix. Mahu avait été insulté par sa maîtresse à prcpcs de la toilette qu'elle préparait pour ce jour-là et qu'il n'avait pas assez chaleureusement approuvée.
— Vous n'avez plus aucune espèce de goût, maintenant, mon cher, lui dit-elle. Ce n'est pas que vous en ayez jamais eu beaucoup, la caque sent toujours le hareng, mais vous aviez fini par acquérir un certain flair. Votre idéal pour la toilette, continua-t-elle ironiquement, serait-ce Mme Rongier avec qui vous me bassinez continuellement?
— Je suis d'avis qu'elle s'habille admirablement.
— Vous êtes une brute, mon cher. Je l'ai vue aux courses, et je la trouve ordinaire. Si votre ami Rongier n'était pas un serin, je ne m'expliquerais pas ce mariage. A propos, il est toujours heureux?...
Mahu ne daigna pas répondre.
— Il n'est pas encore?... Vous savez ce que je veux dire...
Il haussa les épaules.
— Ah çà! mon cher, est-ce que vous supposeriez que cette femme-là, quoiqu'elle ne soit pas jolie, il s'en faut, va rester fidèle à cet imbécile?...
Mahu s'étendit sur un fauteuil et alluma une cigarette.
— A ce crétin...
Elle s'exaspéra tout à fait.
— A ce raseur, à ce nigaud, à cet abruti, qui s'est laissé empaumer, fiche dedans... Ah! non, ce serait à désespérer... Je vous préviens, Mahu, que si vous continuez, je vais vous lancer un chandelier à la tête.
Mahu se retourna.
— Si je continue... quoi?
— Si vous continuez à vous vautrer là-dessus... J'en ai assez de ces façons-là, mon cher... Vous me prenez trop pour une fille des rues, à la fin !
Elle s'avança vers lui, rouge de colère. Mahu l'arrêta par un geste paisible :
— Ma petite Julia, veux-tu que je te donne une preuve immédiate, palpable, éclatante, que Mme Rongier est une femme très gentille et pas bégueule du tout?... Eh bien! elle m'a demandé à faire ta connaissance.
— Qu'est-ce que vous dites?
— A faire ta connaissance... Elle en meurt d'envie.. . Elle te trouve très distinguée. Emballe-toi, maintenant, emballe-toi... Insultemoi... Va donc!
Un peu radoucie, elle affirma : >*- Ça n'est pas vrai.
Mahu se leva et articula :
— J'ai l'intention d'organiser quelque chose d'épatant pour la veille du Grand Prix : je ne sais pas encore quoi, mais tu me donneras des idées, ma cocotte... Pas beaucoup de monde et rien que des gens chics, hommes et femmes... Nous ferons la liste ensemble...
— Et tu crois que Rongier amènera sa femme là-dedans?...
— 11 l'y amènera, je te le garantis, et je vous présenterai.
Elle tendit la main à Mahu.
— Au fond, mon petit Mahu, vous êtes un bon garçon, et je vous pardonne vos grossièretés ce tout à l'heure.
S'étant mis ainsi, sous peine des plus graves complications de ménage, dans 1* impossibilité de reculer, le gros Mahu fit d'abord une démarche officieuse auprès de Marguerite.
— Voici deux ans, lui dit-il, que je n'ai pas donné de grande fête...
— Mais, mon ami, vous en donnez tous les huit jours.
— Je m'entends, madame, et je veux din de fête gigantesque. La dernière, c'était celle des lions... Je vous en ai parlé, n'est-ce pas?
— Vaguement.
— Il y a si longtemps ! Figurez-vous que j'avais séparé en deux parties le jardin, qui est
grand, comme vous savez. Dans Tune il y avait des invités, dans l'autre quatre lions en liberté. C'était prodigieux, cette cage avec des arbres. Le dompteur a failli être dévoré. Vous n'avez pas lu ça dans les journaux? On en a parlé au Conseil municipal. Ah ! quelle fête !
— Vous voulez la recommencer?
— Non. Est-ce qu'on recommence une fête? Je veux en donner une autre avant le Grand Prix. J'ai six jours pour la préparer et je viens vous consulter à ce sujet.
Il ajouta, ne se rappelant plus qu'il avait fait la même promesse à Julia :
— Nous dresserons ensemble la liste des invitations.
— Vous n'Inviterez que des femmes du monde? demanda Marguerite.
Mahu hésita :
— Hum ! Croyez-vous que ce soit indispensable?... D'habitude, je fais un choix : il y a des femmes du monde qui n'aiment pas à se rencontrer avec des artistes; mais, il y en a, au contraire, à qui c'est plutôt agréable. D'un autre côté, il existe des actrices très convenables, qui ne sont pas déplacées en présence de femmes du monde. C'est ce mélange qui est justement assez délicat.
— Oui, fit Marguerite, c'est une question de proportion.
— Vous l'avez dit, madame. Jusqu'à présent j'ai mis un tiers d'actrices environ dans deux tiers de femmes du monde et je n'ai jamais eu d'histoire.
— Qui voyez- vous comme actrices?
Il cita quelques noms.
— Et Mlle Julia Borie naturellement? dit Marguerite.
— Naturellement... Elle a bien des défauts Julia, mais en public elle ect pleine de tact Quand nous faisons des fêtes chics, elle vient en artiste... Elle ne fait même pas attention à moi et elle a l'air d'une invitée comme toutes le3 autres. Voyez-vous un inconvénient quelconque à vous trouver avec elle, vous, personnellement?
— Pas le moins du monde, mon ami. Elle connaît Pierre, n'est-ce pas?
— Mais, oui.
— Eh bien ! alors, il n'y a aucune raison pour que je ne la connaisse pas.
Mahu lui baisa la main avec attendrissement:
— Après la fête, nous pourrions peut-être même... souper entre intimes...
— Qui donc?
— Rongier, vous, Davenay, Briant, Hélène Desclos...
— Et Mlle Julia Borie. Cela vous fera bien plaisir?
— Un plaisir colossal! Vous consentez? s'écria-t-il.
— j'y consens. Il vous reste à obtenir l'autorisation de Pierre.
— Je réponds de Pierre, dit le gros Manu.
Rongier ne se fit pas trop prier pour accepter cette petite débauche, et finit même, voyant la satisfaction de Marguerite, par l'attendre avec impatience.
Il s'agissait maintenant de trouver des « clous » dignes de la grande réputation de Mahu. De longs colloques eurent lieu entre lui, Davenay et Juiia.
On avait d'abord l'étoile du jour : Cricri. Depuis quelques mois, la fqrtune de Cricri prenait une tournure fantastique. Cela avait commencé par ce pied de nez qu'elle faisait au Théâtre-Féerique, à côté de Julia Borie, sa protectrice.
Julia avait dit à Mahu :
— Il faut que vous soyez tous ramollis pour ne pas vou3 apercevoir que cette gamine a dix fois plus de talent que toutes les grues que vous allez applaudir.
Mahu et sa bande découvrirent donc Cricri et répandirent dans les clubs que ce pied de nez était la chose la plus drôle qui ait été faite au théâtre en ces dix dernières années. Cricri était petite, maigre, avait un nez pointu et les
yeux rieurs; elle chantait d'une voix grêle et perchée, sans méthode, au hasard. Loin d'être jalouse de sa camarade, Julia, qui avait des prétentions à la grande musique, se livrait en sa faveur à une propagande continuelle. Cricri gagnait cent vingt-cinq francs par mois au Théâtre-Féerique.
— Si les auteurs n'étaient pas des serins, disait Julia, ils feraient un rôle exprès pour elle, un rôle comique, où elle les dégotterait toutes.
Grézillet, à l'affût de tous les incidents de la vie de théâtre, confectionna un jour pour Cricri une espèce de monologue, mêlé de couplets et ce pantomime, intitulé le Pied de Nez. Elle le récita dans un cercle, sous les auspices de julia, et eut un succès si extraordinaire que le Pied de Nez, en une semaine fit le tour des râlons ; p^ris, Cricri le dit dans une représentation à bénéfice, où, devant le Tout-Paris des premières, elles fut longuement acclamée.
Le lendemain, le directeur d'un café-concert l'engagea avec un cachet de cent francs. Grézillet lui apporta d'autres saynètes, des chansons, et la vogue de Cricri devint fabuleuse. Des affiches coloriées d'une dimension colossale répandirent son nom et son portrait à travers Paris. Elle était représentée, sur ces affiches, faisant un pied de nez à des personnages invisibles, et il en résultait des attroupements
dans les rues. Grézillet lui conseilla décrire dorénavant son nom en deux syllabes Cri-Cri, et c est sous ce pseudonyme que sa popularité ne connut plus de bornes. 11 resta son fournisseur attitré, et, en peu de temps, toucha, avec sa nouvelle étoile, des droits d'auteur considerablc-
blés.
;Mahu aurait donc Cricri dans son répertoire, c était indiqué. Mais cela ne suffisait pas : Cricri était un intermède charmant, mais ce n était pas un « clou », ce que Mahu appelait un « clou », quelque chose d'inouï et de surprenant, dans le genre des lions.
Davenay proposa des exercices de cirque et des luttes d'hommes du monde.
— Usé! usé! répliqua Mahu.
Soudain, il se frappa le front et se leva, affolé :
— Oh! quelle idée! Prodigieux! prodigieux!
— Quoi?
- Mais est-ce réalisable? Est-ce possible? contmua-t-il sans prendre garde à cette interruption.
— Voulez-vous nous faire l'honneur de nous consulter? demanda sèchement Julia.
— Non, si ce n'est pas possible, j'en ferai une maladie! Vous le saurez tout à l'heure. Laissez-moi agir!
i-t il- partit en courant.
Parmi les petits événements de la semaine, deux avaient fait particulièrement du bruit dans le monde deo clubs. Coliche, un peintre amateur, très riche, avait surprs une correspondance pornographique, dont des fragments passaient de main en main, entre sa maîtresse et le comte de Leyser. Des pourparlers étaient engagés entre les témoins respectifs aussitôt constitués, et devaient fatalement aboutir à une rencontre. D'autre part, dans l'antichambre du cercle, Paul Deflan et Jacques de Trachy, également au sujet d'une femme, s'étaient livrés à un pugilat en règle qui n'avait été interrompu par les valets de pied qu'au bout de plusieurs minutes. Les quatre adversaires se trouvaient être des camarades particuliers de Mahu.
Poursuivi par son inspiration, il se précipita chez le comte de Leyser, son ami de collège.
— Quand te bats-tu?
— Demain.
— Où?
— 11 fait beau : aux environs de Paris, à Viliebon.
Mahu le regarda fixement, en lui serrant le bras :
— Es-tu homme à faire quelque chose d'épatant, d'inouï, de superbe?
— Tu le sai3 bien, dit tranquillement le comte.
— Alors, mon vieux, tu vas retarder ton duel de quatre jours, si Coliche le veut aussi, bien entendu... Mais je m'en charge... et vous vous battrez tous les deux sur une estrade magnifique, chez moi, au milieu du jardin, devant deux cents invités choisis, hommes et vemmes, à minuit, à la lumière électrique.
11 se croisa les bras, et attendit la réponse. Leyser se mit à rire :
— Obtiens le consentement de Coliche, et je suis à ta disposition.
— Quant aux témoins, ajouta Mahu, s'ils refusent, on en prendra d'autres.
Coliche, enthousiasmé de ce projet, souleva cependant une simple objection :
— Oui, mais s'il y a mort d'homme?
— Etes-vous fou, mon cher? reprit Mahu. Mort d'homme ! j'espère que vous aurez un duel correct, comme il convient entre deux amis qui ne sont séparés que par un malentendu sans importance.
— En effet, conclut Coliche : il ne peut pas y avoir mort d'homme. Je n'ai pas besoin de vous recommander la discrétion... hein? Serace assez chic?
— Personne ne s'en doutera, mon cher. A minuit, on dressera l'estrade, et vous apparaîtrez. On n'aura jamais vu ça... depuis le moyen-âge... Ce sera prodigieux!!! Quel délire!
L'autre partie du projet de iViahu le conduisit chez Paul Deflan.
— Où en est votre affaire avec Trachy? lui demanda-t-il.
— Pas de suite. On ne se bat pas avec un goujat qui vous saute dessus dans l'antichambre d'un club. D'ailleurs, je lui ai flanqué une pile et je lui en Manquerai une chaque fois que je le rencontrerai.
— Vous êtes plus fort que lui?
— Beaucoup plus fort, quoique je n'en aie pas l'air. Trachy a la prétention d'être un lutteur et un boxeur, oh ! la ! la !
— Alors, vous ne le craindriez pas, à la boxe, par exemple?
— A la boxe anglaise, je lui démolirais la figure en deux minutes.
— Que diriez-vous d'un pugilat sérieux entre Trachy et vous?... chez moi? sur une estrade? Réfléchissez bien avant de répondre: en ce moment-ci la boxe est aussi chic que 1 epee...
— Plus chic, fit Deflan, car le duel passe de mode. Expliquez-vous.
— Je donne samedi, dit Mahu, une grande fête, comme celle des lions, il y a deux ans. J'ai le duel Coliche à minuit.
Et il lui raconta son entrevue.
— Voulez-vous, à onze heures, vous rencontrer avec Trachy, à la boxe anglaise?
— Je suis votre homme, Mahu. Mais jamais Trachy ne consentira.
Trachy consentit, d'après les mêmes raisons que son adversaire. En une après-midi, Mahu avait organisé cette grandiose attraction, et rentrait chez Julia, la poitrine largement bombée, les mains dans les poches, l'air orgueilleux.
— Avez-vous fini de vous couvrir de ridicule, mon cher? dit Julia.
Froidement, il la mit au courant ainsi que Davenay, qui était revenu savoir les nouvelles. Celui-ci déclara :
— C'est épatant !
Julia elle-même désarma.
— Il n'y a rien à dire. C'est vraiment chic. Pas un mot à personne, fit Mahu, ou tout
est perdu. Il faut que ce soit un coup de tonnerre. A la fin de la représentation, on fera une quête au profit des victimes de l'hiver prochain, et on remettra le produit à l'Assistance publique.
Mahu ne fut indiscret qu'en faveur de Marguerite et de Rongier, oui le félicitèrent chaleureusement. Il crut devoir aussi prévenir Briant, qui approuva la séance de boxe anglaise, mais s'éleva contre l'exhibition du duel. Néanmoins, il ajouta qu'il y assisterait avec une certaine curiosité.
La garçonnière de Mahu, située entre Passy et l'avenue clu Bois de Boulogne, se composait d'un petit hôtel dont le long jardin donnait d'un côté sur la rue et de l'autre sur un terrain encore à vendre. De hautes murailles l'isolaient complètement, et au printemps des marronniers épais cachaient presque la maison. Mahu y avait fait installer la lumière électrique.
Une vaste estrade fut dressée au fond, laissant derrière elle un espace destiné aux artistes. Les invités, rangés sur des chaises dans l'allée centrale, qui tenait à peu près la moitié du jardin, étaient au nombre de cent cinquante. L'orchestre se dissimulait dans un des massifs d'arbres. Mahu pouvait recevoir une quantité d'invités beaucoup plus considérable, et, lors de sa dernière fête, cinq cents personnes avaient tenu à l'aise. Mais, pour cette fois-ci, il s'était borné à ce chiffre à cause de la nature particulière des attractions.
Au contraire de son habitude, Mahu avait lancé ses invitations discrètement, et, le silence ayant été gardé sur les « clous » de la soirée, on s'attendait simplement à quelque représentation originale, comme Mahu savait si bien les organiser. Le programme, d'ailleurs, était peu explicite : il portait qu'on commencerait à dix heures du soir par des monologues et des chansons; qu'à onze heures, on enten-
cirait Cricri dans son répertoire; puis, ces indications mystérieuses : onze heures et demie : GENTLEMEN; minuit et quart : PANTOMIME FIN DE SIÈCLE.
Les nombreuses suppositions qu'on avait faites excitaient au plus haut point la curiosité. Aussi se montra-t on d'abord assez froid, et le succès ne se dessina que lorsque Cricri, s'avançant sur la scène, fit à l'assistance ce pied de nez qui avait été un des événements de l'hiver.
Il y eut ensuite un entr'acte musical, et à l'heure indiquée par le programme, le peintre mondain Verdenet, célèbre par ses bons mots, escalada l'estrade, et au milieu du recueillement, s'exprima en ces termes :
— Mesdames et messieurs, deux gentlemen bien connus de vous, MM. Paul Deflan et Jacques de Trachy, vont avoir l'honneur de vous offrir ici une séance de boxe anglaise. Ils se recommandent à toute votre bienveillance.
Un certain désappointement suivit ces paroles, et l'on entendit murmurer : « Ce n'est pas très drôle », dans un coin.
Mais quand les gentlemen, sans gants ni masques apparurent en costume de salle d'armes, et après avoir salué le public, se placèrent en face l'un de l'autre, un frémissement parcourut les spectateurs, et un « Ah ! » général retentit.
L'orchestre se mit à gronder; les deux adversaires se rapprochèrent, et personne n'osa plus ' faire un mouvement.
Trachy reçut le premier coup de poing au défaut de l'épaule et faillit tomber : mais, se calant sur sa jambe droite, il envoya à l'autre un coup qui l'atteignit à la joue droite, près de l'oreille. Il n'avait pas eu le temps de se remettre en garde, qu'il était solidement frappé lui-même entre 4 les deux yeux. Une douzaine d'autres coups de poing furent échangés avec une rapidité vertigineuse et conformément aux règles de l'art. Le combat dura deux minutes. Soudain, l'orchestre s'arrêta, et les deux combattants, interrompant leurs exercices à la même seconde, se serrèrent la main. Des acclamations retentirent. Trachy montrait une plaque rouge au bout du nez, et Deflan, le menton assez largement écorché.
Le spectacle avait été combiné si admirablement qu'il n'en restait qu'une émotion légère, et qu'on n'avait pa3 eu le temps d'être scandalisé. Mahu, debout, était doucement heureux de ce grand succès. Les femmes lui envoyaient des félicitations du bout de l'éventail, et les hommes applaudissaient en se tournant vers lui.
Il était minuit et quart. Verdenet, de nouveau, prit la parole, et d'une voix grave et lente dit :
— Mesdames, messieurs, je vous supplie de ne voir aucune forfanterie dans le dernier numéro de notre programme. Il vous prouveu; seulement jusqu'où la galanterie et la bravoure françaises peuvent aller pour procurer aux dames quelques instants d'une distraction à laquelle elles ne sont pas accoutumées.
Il prit un temps, et ajouta :
— Veuillez écouter avec attention les quelques lignes que je vais avoir l'honneur de vous lire.
Et, sortant un papier de son portefeuille, il lut :
« A la suite d'un différend survenu entre MM. Coliche et le comte de Leyser, une rencontre a été jugée inévitable par les témoins des deux parties.
« Le combat aura lieu à l'épée, avec gant de ville à volonté.
« Il cessera lorsque l'un des adversaires sera dans un état évident d'infériorité. Les corps à corps sont interdits. »
— Ces deux messieurs, continua Verdenet, n'attencent que votre autorisation, mesdames et messieurs, pour mettre l'épée à la main sur cette estrade.
Le premier moment cle stupéfaction passé, des acclamations s'élevèrent dans l'air.
— Maintenant, messieurs, fit Verdenet, silence !
L'orchestre recommença à se faire entendre.
Le comte de Leyser et Coliche, précédés de leurs témoins, surgirent de derrière la scène en bras de chemise et se postèrent à la distance réglementaire.
On leur présenta des épées et l'un des témoins s'écria :
— Allez, messieurs !
Ils adressèrent alors à l'assistance un salut discret, et s'alignèrent posément, malis avec un grand bruit de ferrailles.
Il y eut deux reprises. Le comte de Leyser fut touché à l' avant-bras droit. Les témoins se précipitèrent vers lui, et l'entraînèrent. Une seule femme s'évanouit, et encore modérément. La fête était terminée, et la gloire de Mahu volait de bouche en bouche.
On se dirigea vers le buffet. Mahu s'approcha de Marguerite :
— Ne mangez pas : les invités vont partir, et nous souperons tranquillement.
Elle avait été, pendant le spectacle, placée entre Mme Jonquet et Briant. Lorsque tout le inonde se leva, elle prit le bras que son voisin lui tendait. Mme Jonquet prit celui de Rongier.
— Eh bien ! monsieur Briant, vous qui êtes amateur d'armes, vous avez dû vous amuser.
Briant sourit :
— Ils ne sont pas très forts, ces messieurs. A l'engagement des épées, Coliche était si découvert qu'il aurait dû recevoir un coup en ligne basse... Il pouvait même être tué,..
— Diable ! dit Marguerite en riant, c'était une fin un peu tragique pour une fête.
— Aussi, madame, si vous voulez mon opinion, et je la donne à vous seule, je blâme énergiquement ce qu'a fait Mahu ce soir. Je ne le lui dirai certainement pas, à lui, ni à personne, mais cette exhibition d'une chose aussi sérieuse qu'un duel me paraît déplacée...
— Ces messieurs se battaient, je crois, poui une femme ? demanda Marguerite.
— i Oui, pour la maîtresse de l'un d'eux, je ne sais plus lequel. D'ailleurs, je crois qu'ils ne s'en voulaient pas beaucoup.
— Et vous-même, monsieur Briant, dit Marguerite le poussant sournoisement sur son terïa\n favori, vous vous êtes battu souvent... pour des femmes ?
Au lieu de se lancer dans des histoires, ainsi qu'elle le supposait, il répondit :
— Quelquefois... aujourd'hui, je le regrette presque.
— Pourquoi }
•L'arrivée de Rongier et de Mme Jonquet les interrompit; puis, le va-et-vient des invités les ayant séparés de son maii, elle redemanda :
— Pourquoi donc ?
Regardant droit devant lui, il réponclil :
— Je me suis battu pour des femmes qui n'en valaient pas la peine...
— Combien de fois vous ai-je entendu dire que toutes les femmes valaient la peine qu'on se battît pour elles ?
— Je crois que j'avais tort, dit-il d'une voix profonde... Maintenant, je ne risquerai plus ma vie pour la première venue... J'attendrai qu'une femme qui m'inspire une afrection et une estime absolues ait besoin de mon dévouement, et je me ferai volontiers tuer pour elle.
Elle le regarda ironiquement :
— C'est bien, cela !
Lui, alors, se tourna vers elle, et murmura :
— Ainsi, je me ferais volontiers tuer pour vous...
Comme elle s'arrêtait brusquement, il " ta :
— Oh ! ce que je viens de vous dire, je le répéterais devant Rongier... Vous m'avez obligé avec une délicatesse inoubliable...
— Voyons...
— Vous m'avez rendu, à moi, que voua connaissiez à peine, un service d'ami, et un service même que peu d'amis savent rendre. Je suis votre débiteur : le jour où vous le voudrez, je vous paierai avec ma vie.
Gênée d'avoir provoqué en plaisantant des paroles aussi solennelles, Marguerite, profitant de la rencontre de Davenay, changea la conversation.
A deux heures du matin, tous les invités avaient disparu. Avant de présenter Julia Borie à Marguerite, qui allaient souper ensemble, comme cela avait été convenu, Mahu, par excès de conscience, prit Rongier à part :
— C'est bien entendu, mon vieux, ça ne t'est pas désagréable ? Tu ne regrettes pas ton consentement ? Tu n'as qu'un mot à dire : on ne souperait pas.
— Mais, voyons, puisque c'est une affaire arrangée. Marguerite s'en fait un plaisir. Elle est très convenable, d'ailleurs, Julia, quand elle veut.
— Oh ! ça, je réponds d'elle.
L'étude des divers cérémonials qui étaient les plus propres à mettre en communication Mme Rongier et Julia Borie préoccupait Mahu depuis quelques instants. Ce qu'il fallait surtout éviter, c'était de froisser la susceptibilité de Julia. Il la connaissait, Julia. Lorsqu'elle se croyait offensée, blessée dans son amour-propre de femme ou dans sa dignité d'artiste, aucune considération humaine n'était capable de l'arrêter; aucun scandale ne la gênaiit, et un certain fonds de femme de la halle, que Mahu,
malgré son indulgence, ne pouvait s'empêcher de constater, reparaissait en elle.
Par une fâcheuse coïncidence, Julia n'était justement pas de très bonne humeur. Dans le courant de la soirée, Mahu, s'approchant d'elle, l'avait tutoyée devant plusieurs personnes, et elle l'avait apostrophé d'abord en termes malsonnants; puis, le prenant à part :
— Vous savez, Mahu, si vous recommencez cette blague-là, je m'en vais et je ne ficherai plus de ma vie les pieds ici.
— C'est par distraction, pardonnez-moi...
— Tâchez de vous observer pendant le souper, car si vous me tutoyez devant Mme Rongier, même par distraction, je vous Manque une assiette à la tête... A propos, il tient toujours, ce souper ? Ce n'est pas encore un bateau que vous me montez ?
— Ma parole...
— C'est bon.
— De votre côté, Julia, vous m'avez promis que devant Mme Rongier vous seriez...
Ce mot imprudent avait attiré à Mahu une violente bourrasque.
— Dites donc, pour qui me prenez-vous ? Je serai aussi convenable qu'elle, sinon plus, je vous prie de le croire... Ce n'est pas la première fois, je suppose, que je me trouve avec une femme du monde... J'en connais des cen-
s de femmes du monde, j'en connais plus que vous...
Mahu eut la faiblesse de sourire.
— Oui, plus que vous, espèce de voyou... Quant à ce souper, jamais je n'y assisterai, vous m'entendez, jamais. Donnez-moi mon manteau que je rentre chez moi, et plus vite que ça !
Mahu l'avait calmée, mais enfin ce n'étaient pas là des symptômes bien encourageants.
— Comment allez-vous me présenter, maintenant ? Je vous préviens, Mahu.
— Laisse-moi agir, ma cocotte. Ça ira comme sur des roulettes.
Mahu s'était donc arrêté au cérémonial suivant, accepté par Julia Borie ; elle passerait, au bras de Mahu, devant M. et Mme Rongier; alors Rongier la saluerait, puisque ce n'était une étrangère pour lui, et Mahu, se retournant, dirait :
— Mme Borie veut bien nous faire l'honneur de nous chanter quelque chose après souper.
Ce serait tout, Mme Rongier et Julia pourraient causer ensemble. Marguerite avait beaucoup ri de cette idée, et s'y prêta de la meilleure grâce du monde. Elle fit à l'artiste des compliments chaleureux sur son rôle du Théâtre-Féerique et parut enchantée de souper avec une des étoiles de l'art dramatique. La
présentation à Mme Jonquet fut faite du même coup.
Quand elles se rendirent dans la salle où le repas était préparé, Briant prit le bras de Davenay :
— Vous me direz ce que vous voudrez, mon cher : c'est peut-être très chic de souper entre Julia Borie et une femme du monde, mais je trouve cela assez choquant.
Marguerite et Hélène se montrèrent charmantes envers Julia Borie, qui, durant tout le souper, fut d'une réserve extrême. Et même, sans le bavardage de Mahu, excité par son triomphe, on se serait fort ennuyé.
Lorsque le maître de la maison eut reconduit ses invités, Mahu demanda à Julia son opinion sur Mme Rongier :
— Qu'est-ce que je te disais ?
— Elle est fort aimable, je n'en disconviens pas... Seulement, Rongier, oh! la! la! ce qu'il est devenu gâteux...
— Tu n'as jamais aimé Rongier... \
— Que je l'aime ou non, il n'en est pas moins réglé, celui-là... Je parie pour Briant.
— Briant ? dit Mahu étonné.
— Briant fait la cour à sa femme, il faut être aveugle pour ne pas s'en apercevoir...
— Mais tu es folle, ma petite : jamais de la vie !... C'est comme si tu disais que Davenay ou moi lui faisons la cour.
— Ça n'a aucun rapport. Davenay et toi, ce n'est pas votre affaire... Mais Briant, j'en réponds...
Mahu haussa les épaules, et répéta : « Jamais de la vie ! » Puis il conclut :
— En tous cas, ça ne me regarde pas !
Il avait pour principe absolu de ne jamais intervenir dans ces sortes de choses, et il professait l'indifférence la plus grande pour tout ce qui concernait les histoires de ménage. D'après lui, on ne savait jamais à quoi s'en tenir là-dessus, et pourvu qu'une femme fût gracieuse avec les camarades, ait un bon caractère et reçût bien, c'est tout ce qu'on pouvait lui demander.
Le surlendemain, après le Grand Prix, Hélène, Marguerite et son mari partirent pour Trouville. Rongier insista auprès de Georges pour qu'il les accompagnât.
— Est-ce que c'est Hélène qui te gêne ?... Qui sait, au contraire, si là-bas...
— Oh ! j'ai définitivement renoncé à ce mariage, répondit Georges... La preuve en est que je te demande l'hospitalité pendant la semaine des courses.
Les rapports de Marguerite et de son frère étaient moins fréquents depuis leur explication, mais aucune animosité apparente ne subsistait entre eux. Rongier ne s'étonnait pas de la rareté des visites de Georges, qu'il attribuait
au chagrin, au besoin d'isolement à la suite de cette déception.
Georges, pourtant, s'était consolé : sa colère disparue, il lui resta une résignation amère et malveillante, une lassitude douloureuse. Un jour, il rencontra, par hasard, le directeur d'un journal boulevardier pour lequel il avait plaidé.
— Venez vous au Palais pour l'affaire Chaudon ?
C'était une rime qui attirait tout Paris à la salie des assises, et deux des maîtres du barreau plaidaient pour les inculpés.
— Je veux bien, répondit Georges machinalement.
En sortant du Palais, le directeur lui demanda :
— Faites-nous quelques lignes sur les avocats... Vous devez les connaître...
— Beaucoup : pour quand les voulez-vous ?
— Mais pour ce soir.
— Je vous les apporterai apiès dîner.
Il rentra chez lui et commença à écrire, surpris peu à peu de l'intérêt qu'il prenait à cet exercice. Les portraits £>arurent signés d'un pseudonyme. Le directeur lui dit :
— Vous devriez en faire d'autres, Desclos ; il y a un tas de gens qui m'ont demandé de qui était l'article. 11 était très bien, très bien...
— Vous voulez des portraits d'avocats ?...
— D'avocats, de littérateurs, d'hommes politiques, ce qui vous' plaira.
— C'est une idée, cela ! murmura Georges.
— Je vous garantis, Desclos, que vous réussirez. Vous avez le nerf... Dans les portraits, il faut du nerf... pas autre chose... Court et nerveux, voilà le portrait...
Rapidement le goût d'écrire s'éveilla en lui. Il prit la revanche de son amertume et de sa colère sur les gens que l'actualité lui livrait; une douzaine d'articles, d'une verve aigre et emportée, apprit son nom aux bureaux de rédactions et à quelques cafés spéciaux.
— Bah ! pensa Georges, je vais m'amuser à faire du journalisme. Qu'est-ce que je risque ?
Et sans enthousiasme, mais sans timidité, ne connaissant la presse que par quelques journalistes rencontrés çà et là, il aborda cette profession inutile et indispensable, dont on n'a encore découvert ni le but ni les règles, si hasardeuse et si indéfinie, si grouillante de combats, de dévouement et de haines, qu'elle peut faire du même être un grand homme, un martyr et un malfaiteur.
A Trouville, l'extase de Rongier continua. Après l'hiver bruyant qu'il venait de passer, il se trouva en quelques heures transporté dans un endroit silencieux, sur la route inégale et capricieuse de Trouville à Honfîeur, qui tantôt s'enfonce sous des arbres comme si elle allait entrer dans une forêt, et tantôt court vers la mer d'une pente rapide et dure. Les voitures de louage aux roues grinçantes, le troupeau des familles anglaises ne le déshonoraient pas encore. La villa que Rongier avait louée était située au milieu d'un vaste jardin, moitié parc et moitié verger, et d'une terrasse à l'italienne, on apercevait tout l'Océan. Ce spectacle lui inspira des réflexions familières : « C'est su-
perbe ! » ou « J'ai bien fait de louer ici ». Dès le premier jour, il fit installer des hamacs à l'ombre, et, quand il n'accompagnait pas sa femme, se balançait en fumant des cigares, sans songer à rien. Marguerite et Hélène l'abandonnaient souvent pour se promener ensemble aux environs.
Ils restèrent un mois tous les trois sans rencontrer une seule personne qu'ils connussent. Presque tous les jours ils descendaient à Trouville, ou allaient faire quelque excursion. Vers le 15 juin, la ville présentait encore l'air bourgeois et innocent d'une petite cité quelconque : les habitants allaient paisibles par les rues, les devantures des magasins, luisantes de nacre et d'ivoire, semblaient gaies, inoîïensives, familiales. Nul n'aurait pu supposer que, sous cette apparence placide, des complots impitoyables se tramaient dans l'ombre contre les Parisiens futurs; que ces honnêtes devantures dissimulaient des traquenards d'une perfection terrible ; que les nappes blanches des tables inoccupées de restaurants et de bars recouvraient des pièges redoutables contre l'argent étranger.
Peu à peu, à mesure que îa saison s'approchait, un fourmillement parut agiter les gens et les choses; les figures perdirent leur aspect bonhomme ; des plis cruels creusaient les yjsages d^s marchands et des restaurateurs, les
mains devenaient crochues et menaçantes; le biaiile bas de combat sonnait devant l'ennemi prochain.
Marguerite et Hélène, qu'une intimité d'esprit de plus en plus étroite unissait, aimaient à rester seules toutes les deux, et parfois, quand Rongier survenait, elles interrompaient leur cr,ucr
Un jour qu'elle venait de recevoir une lettre d'Edmond, Marguerite la montra à son amie.
— Tenez, il me parie de vous et me prie de vous dire mille choses aimables.
Hélène lut, et murmura :
— Oui, oui, il est très gentil. Pourtant il n'y a pas trois semaine? que c'est terminé et il me semble que c'est loin, loin... il me semble même que ça n'a jamais eu lieu...
— Auriez- vous des remords, par hasard ? demanda Marguerite.
— Des remords, pourquoi ? puisque ça ne fait de peine à personne... Oh! je ne regrette pcs non plus; mais cela ne ni'arrivera plus jamais... jamais, j'en réponds...
— Il faudra, je crois bien, ma pauvre Hélène, fit Marguerite, vous résoudre à vous remarier, tôt ou tard.
— Oui, mais voilà : avec qui ?
— Bah ! avec n'importe qui. J'ai aperçu chez les Mahu deux ou trois messieurs qui ne demandent pas autre chose... Vous choisirez...
— Mais c'est la grande difficulté, ma chère : il faut choisir... Il est évident que je ne peux pas rester « garçon » toute ma vie.
— Epousez donc le gros Mahu !.
Elles se mirent à rire.
— Figurez-vous qu'il en a été question, dit Hélène. Ses parents avaient cette idée fixe; mais ce malheur nous a été épargné par notre énergie réciproque.
— Tiens ! mais... à propos, vous ne tenez pas à l'argent, vous !
— je suis trop riche, je ne sais que faire de celui que j'ai.
— Eh bien ! je vais vous fournir l'occasion d'accomplir une action charitable...
— Dites.
— Epousez M. Briant. 11 est d'un décavé ! comme dit Pierre.
— M. Briant ! s'écria Hélène. Ma foi, non... il est beau garçon, certainement, mais il est trop empesé pour moi... Comment, il n'a pas de fortune ?...
— De fortune ! voulez-vous que je vous dise quelque chose qui vou9 amusera ? mais vous serez discrète, vous me le promettez ? vous me le jurez ?
Et elle lui raconta l'histoire de l'emprunt de deux mille francs.
— Ah! mon Dieu! que c'est drôle ! fit Hélène en riant aux larmes... Il a fait ça, a^rc
ses airs raides ? Non, c'est exquis ! Mais si je l'épousais, je serais obligée de vous rembourser. Ah ! ah !
— Et depuis ce temps-là, ajouta Marguerite, il veut absolument mourir pour moi. L'autre soir, chez Mahu, il m'a fait presque une déclaration.
— Il est merveilleux !
Mahu annonça son arrivée avec Briant par une lettre datée d'Aix-les-Bains. Le post-scriptum portait ces mots, où il avait mis son âme : « Julia ne revient que dans quinze jours : je la laisse à Aix : ce sera bien plus rigolo. »
— Dans ces conditions-là, dit Rongier, nous pourrons aller les attendre à la gare.
Le posî-scripturn de Mahu résumait en deux lignes les divers incidents qui s'étaient accomplis en un mois. Julia Borie avait perdu d'abord au baccara une forte somme, ce qui avait aigri son caractère. Puis une petite liaison de ville d'eaux entre elle et le peintre mondain Verdenet s'était ébauchée. Aussi, quand Mahu manifesta l'intention de se rendre à Trouville trois semaines avant le moment des courses, Julia ne le retint pas.
— Seulement, je suppose que vous ne comptez pas sur moi pour vous accompagner : je tiens absolument à me refaire. Je vous rejoindrai avec Davenay.
Il accepta cette combinaison avec joie, car en
réalité, il supportait mieux la privation de Juîia. que les voyages rendaient particulièrement maussade.
— Vous emmenez Briant, j'espère ?
— Oui.
— C'est d'un bon ami... Ah! ah! ah! ce pauvre Rongier !
Mahu haussa les épaules.
— A propos, je vous défends de vous servir du yacht. Je ne veux pas que vous arriviez en yacht à Trouville sans moi.
— J'irai par le chemin de fer. J'aime autant ça, d'ailleurs.
Davenay, qui restait à Aix jusqu'au jour réglementairement fixé, se chargea ce ramener Julia qui avait en lui une entière conh Chaque fois qu'elle trompait Mahu, elle l'avouait à son ami et n'avait jama's eu à se plaindre de sa discrétion. Elle le faisa:t d'ailleurs assez rarement, et ses caprices étaient courts. C'étaient, çà et là, un comédien, un peintre, un rastaquouèie qui obtenaient se3 rapides faveurs. Davenny avait sur ce sujet les mêmes principes que Mahu et n'attachait aucune importance à ce que ce dernier fût trompé. Entre eux, ils ne soulevaient jamais cette question oiseuse,
Mahu et Briant arrivèrent à Trouville dans l'aprèc midi. Rongier, Marguerite et Hélène
étaient sur le quai. Les poignées de main échangées, Mahu s'écria :
— Ah ! mes enfants, nous allons faire une fête énorme !
Il marchait en tête de ses amis, et parfois se retournait vers les dames pour leur adresser un sourire. Ses gestes exubérants et les éclats de sa voix trahissaient un bonheur sans mélange. En passant devant le quai, il montra une place.
— C'est là que sera mon yacht dans quinze jours ! Vous ne l'avez jamais vu, le Pompon, madame ? dit-il en s' adressant à Marguerite.
— Où l'aurais- je vu ?
— C'est vrai. Vous le visiterez, et ce que nous en ferons des soupers dedans, je ne vous dis que ça !
Il louait, chaque année, un pavillon séparé d'un grand hôtel aboutissant à la plage. Il avait renoncé à ce système des villas, dont l'installation était trop compliquée pour le peu de temps qu';l y demeurait. Il se contentait dé faire venir de Paris ses chevaux et ses voi tures, à cause de Julia.
Dans les premiers temps, Mahu avait été durement écorché par les hôteliers, les restaurateurs, les marchands de l'endroit. rîon irnom de millionnaire gaspilleur lui attirait des notss et des additions immodérées. Mais son apprentissage ne fut pas long. Le sang-froid qu'il
apportait d'ordinaire au maniement de l'argent ne tarda pas à lui revenir, et, maintenant, personne n'était plus familier que lui avec le3 trucs incomparables des fournisseurs de villes d'eaux. Et il se défendait contre eux avec tant d'énergie et d'une façon si bon enfant, qu'ils avaient fini par le respecter, le jugeant aussi malin qu'eux.
Son hôtelier lui-même avait consenti à lui faire des prix spéciaux, car il avait menacé de le quitter, et comme, malgré tout, la clientèle de Mahu était une affaire excellente, il n'osait pas se montrer trop rapace.
— Nous dînons tous ensemble ce soir, en haut, à la villa, dit Rongier. Nous vous laissons à votre installation, et nous vous attendons à sept heures.
Briant avait une chambre dans le pavillon de Mahu, ainsi que Davenay. Celui-ci payait d'habitude le tiers de la dépense totale à la quelle Briant ne participait pas, ainsi que cela s'était arrangé à la longue.
Briant n'avait plus ,à mener la grande vie, l'entrain de ses jeunes camarades. Il les suivait sans énergie, d'étape en étape, à travers les villes d'eaux, parce qu'il ne faire autrement sous peine de se trouver réduit à ses propres ressources qui étaient plus que précaires. Mahu et Davenay, qui, dans ces excursions estivales, le défrayaient à peu près
de tout, allant jusqu'à payer ses billets de chemin de fer, auraient fait la grimace s'il leur avait demandé cinquante louis pour vivre à sa guise. Comment vivrait-il si le hasard, subitement, le rendait indépendant, c'est ce que Briant ne savait pas au juste; mais une chose Certaine, c'est qu'il abandonnerait Mahu et Davenay à leur ridicule vagabondage.
Il lui semblait aujourd'hui que rien de tout cela ne l'intéressait plus. Ces réunions sportives qui les passionnaient le laissaient si froid que le jour du Grand Prix, il avait suivi la course d'un œil distrait et n'avait pas retenu le nom du gagnant. Il était à côté de Marguerite, et lorsque les acclamations accueillirent le vainqueur, lui, se reculant légèrement, regardait sa nuque glissant sous les cheveux noirs.
Il allait, la pensée confuse et embrouillée, incapable d'examiner son propre esprit, mais sentant un sourd changement s'opérer en lui, comme l'on pressent parfois que l'on est travaillé par quelque maladie qui va vous saisir.
Cette heure pénible où, récemment, la misère brutale lui était apparue, ne s'effaçait pas de sa mémoire.
Des dettes anciennes, qui remontaient, à dix ans peut-être, reparaissaient en vertu de ce mystérieux phénomène qui fait que les créances, par une marche invisible et sûre, fi-
nissent toujours par retrouver les débiteurs. C étaient pourtant des dettes contractées jadis en province vis-à-vis de gens qu'il croyah morts. La plus dangereuse était une reconnaissance de douze mille francs, conçue dans des termes compromettants, et accompagnées de lettres explicatives, faite à un croupier d'un cercle de Nice. Briant aiers avait trente ans. Est-ce que dix ans de vie parisienne de la plus haute correction ne suffisaient pas amplement à expier cette erreur de jeunesse? Ce croupier était tombé chez lui un matin, muni de tous ses papiers, comme si la chose était arrivée hier. Il avait fallu prendre des arrangements avec lui, et même lui donner un acompte. La moitié de la somme empruntée aux Rongier et destinée à un tout autre emploi, servit à cet usage. Briant avait obtenu, à l'aide de ce sacrifice important, un répit de quelques mois.
Mais au second appel de fonds, comment s'arrangerait-il ? Il était absolument impossib1-* d'avoir recours encore une fois à Rongier. Quant à avoir l'aplomb d'emprunter directement de l'argent à sa femme, c'était une grosse partie, et trop délicate à risquer.
Cette audace, il comprenait qu'il ne l'aurait jamais. En apercevant Marguerite, en robe blanche, sur le quai de la gare, il avait, malgré lui, murmuré :« Ah! la voici ! » et une légère chaleur lui avait monté au visage.
Pendant que Mahu faisait sa toilette, Briant, seul dans sa chambre, les bras derrière le dos, distrait, regardait machinalement par la fenêtre qui donnait sur une des cours de l'hôtel. Il songeait à la façon dont Marguerite avait levé les yeux sur lui en le revoyant.
Avait-elle eu l'ai railleur, bienveillant, gai, indifférent ? Avait-elle eu le même air qu'avec Mahu ? Il ne savait pas discerner. Les paroles que, le soir de la fête à Paris, il n'avait pas pu retenir l'avaient-elles surprise ou froissée ? Avaient-elles laissé quelque trace en elle ? Elle était partie le lendemain, et, depu's un mois, lui ne cessait de se poser ces questions.
On frappa à la porte de la chambre. La voix du domestique de Mahu dit :
— Monsieur m'envoie demander si Mons'eur est prêt.
Briant fut comme éveillé subitement, se rappelant mal où il était.
— Ah! oui... Dites-lui que je m'habille.
Le domesfque s'éloigna, et revint bientôt.
— Monsieur attendra sur la plage devant le Casino. Il va être sept heures.
Briant se dépêcha et rejoignit Mahu qui, sur les planches, entouré d'un groupe de cinq ou six personnes, le dos tourné à la mer, parlait à haute voix.
Il était en train d'expliquer devant l'auditoire attentif comment il arrivait à Trouville
d'aussi bonne heure cette année; et il s'engageait dans une longue histoire pour motiver l'absence de Julia Borie.
— Oui, mes enfants, à Aix, le 12, elle a pris une culotte au baccara... Elle s'est emballée, c'était effrayant à voir... Elle ne veut pas quitter Aix avant de se refaire complètement.
— Forte, hein ? la partie, à Aix...
— Assez, et ici ?
— On attend les gros joueurs...
— i A part ça, toujours la même chose...
— Toujours... Tiens, Briant J Briant serra des mains.
— Où dinez-vous ce soir ? demanda quelqu'un.
— Chez Rongier. Il a une villa là-haut... Et il dirigea son doigt vers la gauche.
— Oui ,au fait, il me semblait bien que je l'avais aperçu, Rongier, l'autre jour, avec deux femmes.
Les uns avaient entendu parler du mariage de Rongier, d'autres l'ignoraient. Cela donna lieu à un surcroît de conversations. Puis, Mahu tira sa montre :
— Sept heures et quart ! Nous n'avons que le temps de filer... A ce soir.
On dîna sur la terrasse, et Mahu dut raconter en détails les diverses péripéties de sa villégiature à Aix. Il conclut en disant :
— J'aime mieux Trouville, on est plus en fa-
mille. Tout le monde se connaît... Et vous, qu'est-ce que vous avez fait depuis que vous êtes ici ?...
— Rien du tout, monsieur Mahu, absolument rien, répondit Marguerite. Nous nous sommes reposées, -
Jui, ajouta Hélène, reposées de toutes les
or s où vous nous avez entraînées cet hiver.
Le gros Mahu plaça sa fourchette contre son
assiette, mit ses deux poings sur la table, et
s'écria :
— Hein ! nous en avons fait de bonnes... Et il se livra à une récapitulation de toutes
les fêtes qu'il avait organisées Jusqu'à la fameuse des duels.
— C'est comme ça qu'on l'appelle à présent partout, la fête des duels. A Aix, il y a mille personnes qui m'en ont parlé... N'est-ce pas, Briant ?
— As-tu des projets pour cet été? demanda Rongier.
Mahu se renversa sur sa chaise :
— Je n'ai pas encore réfléchi : c'est très grave... D'abord, pendant les quinze jours que je vais être libre, nous allons faire une fête énorme. Je suppose que vous êtes assez reposés, tous ?
Marguerite acquiesça :
— Qu'entendez-vous par une fête énorme, à Trouville ? Je ne vois pas bien.
— Est-ce que Je sais ? On ne peut rien fixer à l'avance... On se décide au dernier moment...
— Demain, par exemple, qu'est-ce que vous comptez nous faire faire ?...
— Je vous le répète, js n'en sais rien. Tout ça s'improvise... L'année dernière, un joijx, avec Rqngier, nous étions éreintés et nous aj nous ccucher bien tranquillement, te rapp
tu ?... Toi surtout tu étais vanné, juste comme j'entrais dans mon lit, il est arrivé Vevdenet et toute sa bande... ils nous ont forcés à nous habiller... Nous avons passé la nuit à souper, et nous sommes rentrés à huit heures du matin. Briant en était, je crois ?
Briant fit un signe vague; il n'avait presque pas pris part à la conversation, sauf pour répondre des oui et des non.
On servit le café. Puis le gros Manu d la permission de fumer un cigare sui teuii à bascule, en paille, et se mit à ee balancer doucement. Au bout de quelques minutes, on entendit des ronflements. On «approcha de lui : il dormait. On le réveilla avec précar. et, tout honteux, il allégua îa fatigue d-i
— Me voilà tout à fait remis : nous a faire un tour au Casino.
Les dames refusèrent :
— Allez donc vous coucher, dit Marguerite : vous n'en pouvez plus.
— Me coucher, à onze heures ! à Trouvilîe Vous plaisantez... A demain, mesdames. Il descendit la côte avec Briant, à pied.
— Grimpons-nous au Casino ? J'ai envie de tailler une petite banque...
— Pas moi, dit Briant; je rentre à l'hôtel je tombe de sommeil.
La plage était à peu près déserte. Des bruits de musique vena;ent du Casino et d'un caféconcert voisin. Briant suivit les planches : « Je vais fumer une cigarette et puis je me cou cherai. »
Il arriva ainsi à la jetée, où de rares promeneurs profitaient de la nuit tiède et claire. Il marcha jusqu'à la pointe : la mer commençait à monter, l'eau luisante courait par petits bonds entre les poutres. 11 jeta sa cigarette par-dessus le parapet : il était tout seul. Ensuite, il se laissa tomber sur un banc, et tout à coup se redressa et poussa un juron. Non! il était trop abruti, trop avachi; ça ne pouvait pas durer. Pendant le dîner, il n'avait pas dit un mot, les paroles lui restaient dans la gorge. C'est à peine s'il avait répondu à deux ou trois questions que lui adressait Mme Jonquet. Qu'est-ce qui lui prenait, et que devenaient ce ressort, cette énergie tranquille qui, autrefois, ne l'abandonnaient pas dans ses crises ? Si seulement il était amoureux de Marguerite, ce serait une explication plausible de cet état inquié-
tant. Mais non : jamais ses amours n'avaient débuté autrement que par un vif désir de la femme et par l'idée de la conquérir dans le plus bref délai. La pensée de la posséder, elle, ne le hantait pas, ne l'obsédait pas. Certes, c'eût été un rêve délicieux, mais si irréalisable ! Surtout aujourd'hui qu'il s'était montré à elle dans une situation pitoyable, presque ridicule. Pourtant il songeait continuellement à Marguerite, et ce qu'il lui avait dit chez Mahu, qu'il se ferait volontiers tuer pour elle, qu'il lui gardait un dévouement absolu, c'était sincère.
« Oui, murmura-t-il, j'aurais l'occasion de lui rendre un immense service, même au péril de ma vie, je n'hésiterais pas. »
Il aurait voulu le lui redire, le lui crier jusqu'à ce qu'elle en fût bien sûre. Ah ! si un jour elle pouvait lui demander de tuer quelqu'un, quelqu'un qui l'aurait offensée, oh! celui-là passerait un mauvais quart d'heure, à l'épée ou au pistolet.
Il mr^nia sa canne comme une épée, dans la direction d'un ennemi imaginaire. Ce geste violent, secoua sa torpeur. Il fit un appel du pied, piqua encore une fois du bâton dans l'obscurité : « Je le tuerais net, parbleu ! comme un poulet ! » Il marcha plus vite, le sourcil froncé, comme s'il allait rejoindre l'adversaire. 11 passait devant le Casino.
— Mahu n'est sûrement pas parti. Je vais l'emmener.
!1 monta f escalier, le buste droit, le pas assuré, réconforté, et pénétra dans la salle de jeu. A la grande table, Mahu, la figure rouge et congestionnée, taillait une banque. Autour, un grand nombre de joueurs se pressaient, se penchaient les uns sur les autres pour jeter de T argent sur le tapis.
— Que fait Mahu ? demanda Briant à quelqu'un.
— Il est dans une veine effrayante il ne perd pas un coup, répondit le ponte.
Et, tirant son portefeuille, il prit un billet de banque qu'il lança sur un des tableaux, en ajoutant :
— Il faut être gâteux pour ponter contre lui ce soir.
Mahu fit : « Neuf ! » et but un verre de cognac que lui tendait un valet de pied. Le croupier ramassa l'argent. Le gros Mahu était un banquier sympathique : les pontes mêmes qui perdaient le félicitaient sur sa chance et essayaient de lui plaire par des compliments. Comme il donnait un nouveau coup, il aperçut Briant :
— Vous venez me chercher ? Je suis à vous...
11 gagna encore les deux tableaux, et plusieurs joueurs se retournèrent dépités du côté de Briant, qui eut un air de défi.
— La banque est levée ! s*écria Mahu.
— : Voyons, Mahu, encore une ! la dernière !
— Vous vouiez la dernière ? dit-il... Allons-y. Tiens, j'ai une idée !
Et il dit à Briant qui se trouvait derrière lui :
— Le quart avec moi ? Vous me porterez bonheur...
Briant ne jouait plus depuis des années que des sommes très légères et très rarement, jamais Mahu, qui connaissait ce détail, ne lui avait proposé d'association. Briant considéra cette ofîre comme un cadeau qu'il devait à la bonne humeur de son camarade et au gain considérable qu'il venait de réaliser. Car il était, pour ainsi dire, tacitement convenu qu'en cas de perte il ne rembourserait pas sa part. Evidemment Mahu le comprenait ainsi : d'ailleurs, il était fort excité par les verres de fine champagne mélangés d'eau qu'il absorbait.
Il gagna, en tro's ou quatre coups, huit mille francs, sur lesquels il revint deux mille francs à Briant, qui tressaillit de joie à cette aubaine inespérée. Un autre banquier s'installa à la place de Mahu.
— Hein ? dit celui-ci à son ami, j'ai eu une rude idée...
— Il y a dix ans que je n'ai pas joué ce jeu-là, reprit Briant.
Il s'apprêtait à renfermer dans son porte-
feuille les deux billets de mille francs, quand Mahu, les lui prit de la main :
— Deux mille francs ce n'est pas assez ! Vous êtes en pleine veiné ce soir... 11 faut jouer ça d'un coup.
Et, en poussant un éclat de rire, il jeta la somme sur le tapis.
Briant eut une seconde d'angoisse terrible et de colère intérieure contre son ami. Mais le banquier perdit :
— i Qu'est-ce que je vous disais ? C'était un coup sûr... Ah ï ah! absolument sûr.
Briant se précipita sur son enjeu, l'empocha et dit :
— Cette fois-ci, nous n'avons qu'à fiche le
camp
Prenant le bras de Mahu, il l'entraîna vigoureusement dehors.
— Où pourrions-nous aller ? dit celui-ci.
— Ma foi ! où vous voudrez. Je n'ai plus de sommeil.
Mahu proposa de souper dans un bar, et ils ne rentrèrent à l'hôtel qu'à quatre heures du matin. Le valet de chambre, au courant des mœurs de son maître, veillait, et il le coucha avec difficulté, car Mahu était très gris. Briant s'endormit d'un lourd sommeil et ils ne se réveillèrent tous deux que vers midi.
Ils déjeunèrent en tête à tête.
— Cette après-midi, dit Mahu, nous irons
chez Rongier, et nous tâcherons d'organiser quelque chose pour ce soir.
Mais quand il eut hni de manger, il s'assoupit, et dormit, sur un canapé, jusqu'à cinq heures du soir.
Briant rentra dans sa chambre» et, s* asseyant devant la fenêtre, ouvrit un journal, qu'il parcourut d'un œil distrait. Puis il prit son portefeuille dans sa poche, en sortit les quatre I \ ■■'-■- - '- ' ^ mille francs qu'il avait gagnés la dcaia sur la cheminée. Il était fier, calme et plein de résolution.
Sur ces quatre mille francs, ce soir même ou demain au plus tard, il rendrait les deux mille francs qu'il devait à Marguerite. « Fautil rendre aussi les deux mille de Rongier ? » se dit-il. Mais, au fait, Rongier ne comprendrait rien à cette restitution, et il lui en devait tellement qu'il était puéril de lui rendre ceuxlà plutôt que les autres. Il se contenterait donc de rembourser Marguerite.
Il avait bien cru que, de longtemps, il ne serait pas en mesure de s'acquitter envers elle. Mais ce qui le touchait le plus, c'est cette occasion qui s'offrait naturellement de lui parler, de la remercier, de lui répéter des phrases de dévouement et de tendresse qu'il lui avait aeja. ^/l:i sait, même, si un jour il ne parviendrait pas à lui suggérer cette idée qu'\? l'aimait non pas comme un emant brutal qui
désire, mais d'une façon attendrie et particulière, comme un ami toujours prêt à l'obéissance et aux sacrifices ? S'il pcuvait arranger les choses à sa volonté, il v:viait simplement auprès d'elle, il serait un amant discret et réservé, dont elle disposerait suivant son bon plaisir, et nul, jamais, ne les soupçonnerait. Ce bonheur délicat et sentimental, il ne 1 avait rencontré dans aucun de ses amours; et maintenant il ne voyait rien dans la vie de plus délicieux et de plus complet que ce bonheur-là.
Il fit encore plusieurs autres suppositions; par exemple, il préférerait cette intimité avec Marguerite, à n'importe quel mariage. Oui, il apercevrait même la possibilité d'épouser Mme Jonquet, veuve, riche, d'un âge approprié au sien, union que tout le monde approuverait, il ne le ferait plus aujourd'hui.
Surpris de ce travail a imagination qui ne lui était pas ordinaire, il sourit, se regardant dans la glace.
« Allons ! murmura-t-iî, tout ça, malheureusement, c'est des blagues. »
Ce qu'il y avait de plus clair dans ce gain inespéré d'hier soir , c'est que l'espèce de situation humiliante et inférieure où il se trouvait vis-à-vis de Mme Rongier allait cesser. Il ne resterait plus entre eux deux que le souvenir agréable d'une petite confidence piquante.
Rongïer arriva, frappant de grands coups contre les portes.
— Qu'est-ce qu'on me dit ? Vous êtes recouchés! Eh! Mahu, Briant, en voilà une existence !
Il entra brusquement dans l'appartement de Mahu et le réveilla en sursaut. Le gros Mahu était tout débraillé, les yeux gonflés, l'air ahuri, il s'étira et bâilla :
— Quelle heure est-il donc ?
— Cinq heures. Marguerite et Hélène vous attendent sur la plage. Dépêchez- vous. As-tu pense à ce que nous ferions ce soir ?
— On pourrait dîner au restaurant.
— Ce n'est pas bien drôle. Si nous dînions tout bonnement à la maison, comme hier ?
Mahu se récria :
— Non, mon vieux, non : on ne vient pas à Trouville pour dîner chez soi... D'abord, je vais retenir une loge au concert... puis nous verrons...
— Enfin...
Briant, tout prêt, apparut :
— Allons devant : Mahu nous rejoindra. Ce plan ingénieux s'exécuta de point en
point. Mahu et Briant se dirigèrent vers la terrasse du Casino. L'apparition de Mahu sur les planches à cinq heures du soir était toujours remarquée. Son veston gris largement ouvert sur un gilet blanc, un ample pantalon de fia-
nelle le grossissaient encore. Il s'avançait avec lenteur, saluant à droite et à gauche. Un groupe où des jeunes gens causaient avec des horizontales le retint quelques minutes; puis il s'approcha de deux jeunes femmes qui surveillaient leurs enfants fouillant dans le sable, et, prenant sa tournure d'homme du monde, il s'inclina.
— C'est la femme de votre ami M. Rongier que je vois là-bas, n'est-ce pas ? demanda l'une d'elles.
— En effet.
— Elle est assez jolie; j'en ai entendu parler.
— Elle est charmante, répondit Mahu.
Il prit congé et monta l'escalier de la terrasse, où Briant était déjà parvenu. Marguerite et Hélène regardaient vers la mer. Mahu, qui ne dédaignait pas le3 petits chevaux, proposa d'y aller jouer.
— Mais non, monsieur Mahu, mais non :
vous n'avez pas la prétention de nous enfermer par ce temps magnifique, fit Marguerite. Allons jusqu'à la mer...
— Où ça ? dit Mahu. Là-bas ?... Vous savez que c'est agaçant de marcher sur le sable...
— C'est dangereux, peut-être ? reprit en riant Hélène.
— Comme vous voudrez, mesdames.
Et, Mahu finissant par trouver ce projet très
original, ils allèrent tous les cinq sur la plage. De temps à autre, le gros Mahu se retournait du côté de Trouville, non sans fierté, comme s'il accomplissait une action difficile, originale et. méritoire.
Ils dînèrent au restaurant, restèrent au caféconcert jusqu'à onze heures du soir. Mahu, alors, voulut souper; mais Rongier, Marguerite et Hélène l'abandonnèrent. Il entraîna Briant au Casino, tailla des banques, but, stationna une heure dans un bar, et se coucha au lever du jour.
Briant s'esquiva à l'anglaise pendant ces diverses opérations, n'ayant pas voulu risquer un sou, malgré les conseils insidieux de Mahu. Il avait failli, dans le courant de la soirée, raconter à Marguerite sa veine de la veille, mais il s'était retenu... « Non, j'irai demain exprès chez eux : ça vaut mieux. » La pensée de donner un peu de solennité à cette restitut'on le flattait.
En sortant, le matin, de l'hôtel, il dit au domestique :
— Quand monsieur se réveillera, vous le préviendrez que je suis allé chez M. Rongier. S' je ne suis pas de retour à midi, c'est que j'y déjeune.
Il monta la côte rapidement, et rencontra Rongier qui fumait une cigarette sur la route.
— Devinez ce que j'a' fait avant-hier ? Mahu
ne vous Ta pas dit ? J'ai joué... II y avait un temps infini que ça ne m'était pas arrivé et j'ai gagné... un peu.
— Tant mieux! mon cher ami, tant mieux ! fit Rongier.
Briant mit la main à la poche.
— Je vous demanderai la permission, mon cher, d'aller rendre moi-même à votre femme la petite somme qu'elle m'a prêtée d'une façon si charmante.
— Mais comment donc ! ça ne me reg&ïdci pas, moi. Marguerite est, je crois, dans le jardin. Dépêchez-vous, car nous allons faire un tour de promenade avant de déjeuner... avec vous, je suppose }
— Trop aimable, cher ami. Je vous rejoins bientôt.
Il s'élança vers la grille de la villa, et, contournant la maison, il aperçut Marguerite, qui, toute seule, marchait dans une allée, attendant Hélène, pas encore prête.
— Ah ! madame, je vous cherchais.
Il tenait dans la main deux billets de mille francs.
— Il m'est arrivé, continua-t-il,, l'aventure la plus agréable de toute ma vie... et je ne me plaindrai plus du hasard, dorénavant... J'ai joué au baccara...
— Et vous avez gagné beaucoup d'argent ? dit-elle en souriant : je voua en félicite.
— Je n'ai pas gagné beaucoup d'argent, il s'en faut, mais j'ai gagné deux mille francs en m 'associant avec Mahu...
Il lui tendit les billets.
— Et vous venez tout droit me les apporter, reprit-elle. Voilà un enfantillage. Vous comprenez, mon cher monsieur Criant, que je n'avais pas la prétention d'être votre créancière : c'est à Pierre que vous les deviez et non à moi...
Briant insista avec une voix grave :
— Non, madame, c'est à vous. C'est vous qui m'avez prêté de l'argent, à moi, par une bonté admirable et que je ne peux pas oublier, que je n'oublierai jamais... et je ne voudrais pour rien au monde être privé de la joie que j'éprouve en ce moment... à vous remercier... à vous remercier du fond du cœur.
« Qu'est-ce qui lui prend ? » pensa Marguerite, et, sur un ton léger, elle répondit :
— Tout cela est peu de chose, cher mon sieur, et j'ai eu un plaisir bien naturel à rendre un petit service à un ami de Pierre... N'er* parlons plus.
Elle appela :
— Hélène, êtes-vous prête ?
Une voix répondit :
— Je descends.
Briant se rapprocha légèrement de Marguerite :
— Je suis maintenant, madame, votre ami le plus dévoué, le plus profondément dévoué, murmura-t-il assez bas.
« Ah çà! se dit Marguerite, me ferait-il une déclaration ? Ce serait drôle ! »
Elle leva le regard sur lui. Il mordillait sa moustache et était un peu pâle. Elle s'avança au-devant d'Hélène, ne répondant pas un mot. Briant, troublé, restait en place.
— Vous nous suivez, monsieur Briant ? dit Marguerite sans se retourner. Nous allons à la rencontre de Pierre.
Et ils échangèrent d'autres paroles insignifiantes, comme les jours précédents. Il en fut de même pendant le déjeuner. Puis, Briant déclara :
— Il est extraordinaire que Mahu ne soit pas là...
— Il est capable de ne pas s'être levé, cet animal, ajouta Rongier... Si nous allions le secouer un peu... Venez- vous, Briant ? Ce serait fort qu'à cette heure-ci!...
Ils disparurent, laissant ensemble les deux jeunes femmes...
— Savz-vous, ma chère, dit alors Marguerite, ce que M. Briant était en train de faire quand vous nous avez dérangés ?... Il était en train de me faire une déclaration...
— C'est sérieux ? fit Hélène, écarquillant les yeux et disposée à rire.
— Lui, dans tous les cas, était très sérieux... Quant à sa déclaration, elle était un peu... comment dirai-je ? empâtée, embrouillée... Oh! il n'y avait pas moyen de se fâcher... C'est à la fois très bête et très adroit...
— Mais à propos de quoi ?
Marguerite, en deux mots, résuma l'entretien.
— Et qu'avez- vous l'intention de faire ? demanda Hélène.
— Ma foi, il n'a pas été impertinent : à la rigueur, Pierre aurait pu entendre ce qu'il m'a dit. Tant qu'il restera dans ces limites, je me contenterai de me moquer de lui... intérieurement, bien entendu, ou avec vous, car il est plutôt amusant... sans compter que je me trompe peut-être et que j'ai pris pour une déclaration un remerciement... exagéré... quoique... Enfin, pour l'instant, tout cela n'est pas bien grave.
Elles allèrent, se tenant par le bras, jusqu'à une des extrémités du jardin, et s'assirent sur un banc, à l'ombre; deux arbres, en face d'elles, découpaient, dans la surface de la mer, un miroir éblouissant.
Après un instant de silence, elle ajouta :
— Mon frère Georges vient passer à Trouville la semaine des courses : il ne vous sera pas désagréable de vous rencontrer avec lui ?
— Mais du tout, et je suppose qu'il ne me
garde pas rancune... Comme ils se ressemblent peu, tous les deux ! Vous aimez mieux Edmond, avouez-le !
Elle répondit, d'un accent imperceptiblement triste :
— Oui, certainement, Georges et moi, quoique nous ayons vécu ensemble toute notre jeunesse, nous ne nous sommes jamais connus... et quand nojus avons compris nos caiactères, nous étions devenus presque étrangers. Je ne le crois pas méchant, et quant à moi, je ne demanderais qu'à l'aimer autant que l'autre.. . mais je crains bien qu'il ne soit trop tard, il y a, entre nous, je vous raconterai ça un de . ces jours, un tas de petites histoires, oh ! des choses insignifiantes, des regards, des mots, des gestes... que des indifférents ne remarqueraient pas, mais qui suffisent à séparer un frère et une sœur.
— Votre mari, au contraire, préfère M. Georges, il me semble...
— Pierre ? peut-être; il était très ami avec Georges avant notre mariage, mais il a beaucoup de sympathie aussi pour Edmond...
— Il ne viendra pas vous voir ici ?
— Je ne pense pas, et cela me fait de la peine... Les camarades de Pierre le gêneraient... D'ailleurs, l'année prochaine, nous ne reviendrons pas à Trouville, sûrement. Gomment trouvez-vous l'existence que nous menons ?
— Voulez-vous mon opinion sincère ?
— Très ennuyeuse, n'est-ce pas ? Mais il faut bien aller quelque part.
Briant et Rongier revinrent, ramenant le gros Mahu.
— Il s'est couché à cinq heure* du matin, dit Pierre.
— C'est ce que vous appelée une fête énorme 7 demanda Hélène.
Mahu s'assit sur un banc.
— Que faisons- nous ce soir ?
— C'est à toi de décider : as-tu une idée } Il proposa de dîner à Trouville et de retourner au café-concert.
— ust ce que vous vous imaginez, mon cher monsieur Mahu, que c'est bien amusant, cette combinaison-là ? dit Marguerite. Je vous ferai observer que nous avons déjà dîné à Trouville hier, et que nous sommes restés deux heures enfermés dans votre café-concert... Vous n'avez pas une autre idée ?
Mahu, étonné, se leva :
— Mais que vou'^z-vous faire alors ? Je ne demande pas mieux que de vous suivre...
— Enfin, depuis que vous êtes arrivé, vous ne pariez que de fête énorme... de parties... que sais-je ?
— On dit toujours ça en arrivant à Trouville... Si nous allions, cette après-midi, en voi-
ture jusqu'à Villers ? Nous verrons à l'heure du dîner...
— Restons donc dan» le j'ardin, dit Rongier. On est bien mieux...
— Ma foi oui, au fait ! s'écria Mahu. C'est bête de courir les routes par une chaleur pareille.
Il alluma un cigare et tâta de la main un hamac...
— Reposons-nous d'abord, nous arrangerons quelque chose ensuite.
Marguerite, en riant, lui dit :
— Couchez- vous là-dessus... Ça vous dispo sera à la fête énorme de ce soir...
Et elle s'éloigna avec Hélène.
— Les femmes sont étonnantes, fit Mahu en s'étendant. Elles rie songent qu'à s'amuser... Ah ! mes enfants, continua-t-il, en s'adressant à Briant et à Rongier, j'ai reçu une lettre de Julia... ou plutôt de Davenay... Julia n'écrit jamais... Elle s'est refaite et va quitter Aix un de ces jours avec toute la bande à Verdenet... J'irai les chercher au Havre et nous ferons une entrée triomphale dans le yacht.
Puis, se roulant sur le hamac, dl cessa de parler, et bientôt s'endormit. Les jours suivants, cette vie de plaisirs continua. Un inci* dent pourtant faillit la troubler. Rongier reçut une lettre de M. Desclos ainsi conçue :
« Mon cher ami,
« Je vous écris au lieu cl écrire à ma ni le, qui concevrait tout de suite des inquiétudes qui, je me hâte de vous le dire, ne 3ont plus justifiées. Vous savez avec quelle facilité les lemmes s'impressionnent, J'ai failli perdre Mme Desclos hier soir, vers onze heures. Je vous le répète, tout danger est conjuré maintenant. Un spasme brusque, comme il s'en produit fréquemment dans ces maladies de cœur, et toujours au moment où on s'y attend le moins, commençait à l'étouffer. C'est d'autant plus extraordinaire qu'elle va beaucoup mieux depuis quelque temps. 11 est vrai que c'est son médecin qui l'affirme. Il est d'ailleurs étonnant, ce médecin, et, entre nous, je le crois d'une ignorance crasse : si je n'en change pas, mon cher ami, c'est qu'hélas ! j'ai appris par l'expérience que tous ces gens-là sont aussi nuls les uns que les autres. Néanmoins, j'ai envoyé la bonne le chercher, quoique étant sûr, d'avance, qu'elle ne le trouverait pas. A onze heures du soir, tous les médecins sont au théâtre ou dans le monde, et le nôtre, en particulier, est très répandu. C'est admirable, n'est-ce pas ?
« Ma femme était pâle comme une morte. Je me suis approché d'elle, je lui ai demandé ce qu'elle avait et je lui ai fait respirer des sels. Sa respiration était haletante, elle balbu-
tiait, et je vous affirme, mon cher Rongier, que peu de spectacles sont aussi dramatiques que celui-là, même pour un homme à qui la vie n'a rien épargné. Je l'ai crue perdue. J'étais seul, absolument seul : Edmond était reparti le soir même pour la campagne, aux environs de Paris, et quant à Georges, je ne l'ai pas vu depuis deux ou trois jours. La dernière fois qu'il était venu nous voir, j'ai cru comprendre qu'il s'était mis à croire un peu dans les journaux. Vous connaissez mon opinion sur la presse : ça n'a jamais été une institution bien recomrnandabie ; aujourd'hui, je la considérerais comme une chose très dangereuse, s'il y avait encore des choses dangereuses. Mais il n'y a plus rien ni de dangereux ni d'utile.
« La bonne est rentrée à minuit. Naturellement, le médecin n'était pas chez lui. Heureusement, ma femme reprenait ses sens peu à peu; se3 spasmes cessaient, et elle a passé une bonne nuit.
« A dix heures du matin, le docteur est arrivé. Il a examiné Mme Desclos avec cette attention méticuleuse^ dont tant de gens sont dupes et qui constitue le cérémonial de cette profession, puis il a déclaré qu'elle allait fort bien et que son état n'avait jamais été aussi satisfaisant. Je n'ai pu rn empêcher de lui dire d'un air narquois : « — Vous savez, doc-
« teur, qu'hier soir je l'ai considérée un ins- « tant comme perdue. — Perdue ! s'est-il « écrié d'un air stupéfait; perdue ! Mais vous « plaisantez !... » Il a dit « plaisantez. » N'est-ce pas délicieux ?...
« Bref, il est parti sans avoir l'air le moins du monde inquiet. Quoi qu'il en soit, ma femme s'est levée aujourd'hui, et sa santé paraît momentanément rétablie. C'est pourquoi il serait puéril de vous déranger de votre villégiature, et l'arrivée soudaine de ma fille ici ne pourrait que l'inquiéter.
« Continuez donc tranquillement à vous amuser, comme si rien ne s'était passé : je suis là.
« J'attends Georges et Edmond que j'ai fait prévenir. Vous recevrez par eux des nouvelles qui confirmeront les miennes et vous rassureront tout à fait.
« Votre affectionné,
« Joseph DESCLOS. »
Marguerite voulait quitter Trou ville immédiatement; mais deux dépêches, l'une de Georges, l'autre d'Edmond, confirmèrent, en effet, que l'état de Mme Desclos n'inspirait plus aucune inquiétude.
Voyant sa femme attristée, malgré ces nouvelles favorables, Rongier s'offrit à aller à Paris, entre deux trains.
— J'aurai l'air de venir leur dire bonjour, en passant.
Elle accepta. Pendant la journée où il fut absent, Mahu se mit à la disposition de Marguerite pour Taccompagner sur les planches et au Casino; mais elle voulut rester à la villa. Mahu erra dans Trou ville avec Briant. Celuici paraissait avoir repris sa carrure et son aplomb du bon temps. Il retrouvait sa marche raide d'homme d'épée, ce regard fixe qui semble reconnaître un adversaire dans chaque passant. C'est sa dernière conversation avec Marguerite qui avait comme ressuscité l'ancien Briant, le Briant au geste fort, à l'œil éclairé d'un défi continuel.
Il avait osé lui parler, à elle qui jusqu'ici le tenait paralysé. Ce n'est pas qu'il lui ait dit des choses bien audacieuses; mais le système d'emportement et de violence qui lui avait si souvent réussi échouerait certainement contre elle. Quoi qu'il ©«i fût, à présent, elle ne pouvait plus ignorer que Briant avait pour elle d'autres sentiments que Mahu, par exemple, « et c'était, se dit-il, le point important : j'ai été malin sans m'en douter ».
Oui, s'il y avait un moyen quelconque d'arriver à Marguerite, c'était celui-là. Une déclaration brutale, même une déclaration détournée et adroite perdrait tout. Au contraire, des protestations fréquentes de dévouement amical la
toucheraient peut-être un jour et peut-être aussi plus tôt qu'il ne croyait. Il se rappela, à propos de cette réflexion, des cas où des femmes qu'il supposait très difficiles avaient succombé avec une rapidité stupéfiante.
Il répéta la phrase qu'il lui avait dite tout bas : « Vous n'avez pas d'ami plus dévoué que moi », et il pensa : « Il est impossible qu'elle n'y ait pas fait attention; et si elle n'a manifesté aucune contrariété, aucun étonnement, c'est que je ne l'ai pas choquée. Voilà îe terrain sur lequel je dois agir. »
Il se félicita de ce sacrifice de deux mille francs qui lui avait fourni l'occasion, et constata intérieurement qu'il ne les regrettait pas.
Le gros Mahu, cependant, loin de Julia, s'ennuyait. Cette journée lui parut interminable. Il envoya deux télégrammes à sa maîtresse et parla d'elle à toutes les personnes qu'il rencontra. Chaque matin, des bandes nouvelles de Parisiens se montraient sur la plage, et Trouville commençait à grouiller comme un champ de foire. Mahu fut frappé de la façon dont deux de ses amis du club s'informèrent de Rongier et de leur sourire en prononçant en même temps le nom de Briant. La conversation s'engagea sur les conquêtes de ce dernier, et un des clubmen alla jusqu'à émettre cette proposition :
— Rongier n'ira pas loin.
L'autre la corrobora par cette observation S
— Il n'est pas de taille à être un mari.
— Ah çà! s'écria Mahu, où diable voyezvous quelque chose de suspect dans ce ménage-là ? Vous êtes épatants, ma parole d'honneur ! Dieu sait si j'ai horreur de me mêler de ce genre d'histoires, mais vrai, si la femme de Rongier est seulement coquette, je veux être pendu.
Les jeunes gens sourirent :
— Briant ne la quitte pas... c'est assez visible... depuis qu'ils sont ici...
— Mais, sapristi î moi non plus je ne la quitte pas !
— Vous, Mahu, vous êtes avec Juiia, c'est de notoriété publique. Avec qui est donc Briant, en ce moment ?
Mahu réfléchit :
— S'il n'a rien en ce moment-ci, qu'est-ce que cela prouve ?
— Vous avez raison, Mahu, et votre attitude est héroïque.
Et ils s'éloignèrent en riant.
« Sont-ils crétins ! pensa Mahu. Est-ce qu'ils s'imaginent que je crois plus qu'eux à la vertu des femmes ? Mais Marguerite et Briant, non, voilà une union que je ne vois pas ! Sans compter que Briant ne lui fait même pas la cour... C'est une justice à lui rendre... Quel tas de brutes ! »
Malgré son aversion pour les potins, il ne jjut s'empêcher de faire part à Briant de celui-
— Qui est-ce qui a dit ça ? s'écria Briant, se redressant avec colère.
Ce qui horripilait Mahu, encore plus que les potins, c'étaient les explications interminables qui en résultent.
— Bruit vague, mon cher, mais j'ai surpris çà et là... des allusions... ma parole !
Briant eut une bouffée d'orgueil, mais soudain il fronça les sourcils, et froidement :
— Le pi. «lier qui me tombe sous la main, je lui f.. un coup d'épée.
Et il regarda autour de lui férocement. Dès lors, il s'assigna lui-même le rôle chevaleresque de protéger Marguerite contre la calomnie, et quand il marchait à ses côtés, il guettait l'ennemi, les sourcils froncés, la main sur la garde d'une rapière invisible. Ce manège, où Briant apportait une certaine sincérité, lui suffit à passer en peu de jours sur la plage pour l'amant de Mme Rongier, et il en ressentit presque autant de fierté et de joie que s'il l'eût été réellement.
Une foÎ3 qvi'il fut décrété que Briant était « avec la petite Rongier », dans le milieu de la jeunesse élégante, cet événement cessa d'être un sujcit de conversation, tant on le
trouvait naturel, et raisonnable. Comme on dit en langage d'instruction, l' affaire fut classée, et Rongier, loin d'être un mari ridicule, ainsi que cela se produit dans la petite bourgeoisie en des circonstances analogues, ne perdit pas la sympathie qu'il inspirait auparavant. La sympathie qu'inspirait Briant s'en accrut également, et Marguerite, sur laquelle l'opinion n'était pas fixée, eut bientôt la réputation d'une petite femme excessivement aimable et distinguée, D'ailleurs, par une entente tacite et, digne d'admiration chacun favorisait de son mieux la bonne harmonie des choses, et une discrétion générale était observée sans effort.
Un matin, on signala de la plage le yacht de Mahu, le Pompon, et un grand nombre de personnes se portèrent au quai de débarquement. Le Pompon était parmi les plus beaux qui abordent à Trouville pour la semaine des courses, et une renommée légendaire l'entourait d'une auréole. L'histoire de Trouville conservait le souvenir des fêtes et des bals qui s'y étaient donnés. Chaque année, en s'en allant, Mahu y organisait une loterie gigantesque au bénéfice des pauvres de la ville, et il montrait une médaille commémorative due à un vote du Conseil municipal. Julia, dans une solennité charitable, avait dansé avec le maire et distribué des vêtements à des enfants.
Aussitôt qu'il eut reçu la dépêche d'Aix-les-
Bains qui annonçait le départ de Julia, Mahu partit pour le Havre.
Comme il eût été grotesque d'aller de Trouville au Havre par un vulga're bateau quand on possédait le Pompon, Mahu n'hésita pas à accomplir le trajet compliqué du chemin de fer. L'arrivée de Julia en gare du Havre fut bruyante. Ils étaient une douzaine de voyageurs appartenant à la même bande. Julia se tenait au bras de Verdenet le peintre; Davenay, calme, les suivait.
Des cris et des bras levés au ciel accueillirent l'apparition de Mahu.
— Bonjour, cher, lui dit Julia en lui tendant la main. Ça va bien ?
A ces paroles, Mahu reconnut que l'humeur de sa maîtresse était excellente, et il la regarda avec attendrissement.
— Rien de nouveau à Trcuville ?
— Et à Aix ?
— Rien non plus. Grosse partie, répondit Davenay. Toujours très chic... Il faisait une chaleur...
— Ce que j'ai eu de la peine à me refaire!... Et je n'ai pas gagné un sou... C'est cette grue de Mariette Vignon qui a eu une chance... Ma parole, il n'y en a que pour ces femmes-là, s'écria Julia. Et vous, Mahu, avez-vous joué?
— Heu î vaguement.
— Vaguement ! Je parie que vous n'avez
fait que ça... Vous avez gagné, comme toujours, je suppose. Car, vous aussi, vous en avez une de veine...
— Des bribes ! répondit Manu.
— Des bribes ! est-ce que vous allez recommencer à vous moquer de moi ? J'ai eu de vos nouvelles... Ah! mon cher, tout se sait. Vous avez une veine insolente. Il y a une chose que vous ne perdez jamais au jeu, c est votre toupet...
— Nous ferons notre compte, d'ailleurs, ajouta Julia.
Ils s'embarquèrent tous sur le yacht. Le caprice de Julia pour Verdenet n'était pas tout a fait fini, et elle avouait à Davenay que c était un des plus longs qu'elle avait eus. Celui-ci lui recommanda cependant la prudence devant
Mahu.
— C'est bien assez que nous le sachions tous.
— Mais, à propos, fit Julia, pourquoi Briant n'est-il pas venu avec vous ?
— Pour rien... ça ne s'est pas trouvé comme ça. Il n'était pas là quand je suis parti.
Elle l'entraîna dans un coin.
— Je vous préviens, mon cher, que si vous continuez avec moi ce système de cachotteries et si vous me prenez pour une oie, ce sera tant pis pour vous... Je veux que vous me teniez au courant de tout, comme vous l'avez tou-
Jours fait. Où en est Briant avec la femme de votre ami ?
— Encore cette bîague-là ! fit Mahu... C'est trop fort...
— Faites bien attention à ce que vous allez dire, Mahu... Si vous faites de la discrétion avec moi, vous me le payerez, parole d'honneur ! Que vous soyez leur confident, c'est très bien et je ne vous en blâme pas. Elle me plaît assez, et elle n'est pas trop bégueule, cette petite femme... mais ne pas le raconter à moi 1...
Mahu fit un geste d'impatience.
— Voyons, mon petit Mahu, reprit-elle en devenant câline, vous savez que je suis discrète. Ce n'est pas la première fois que vous me confiez un secret. Remarquez qu'il est préférable que je le sache, afin d'éviter des gaffes.
— Mais, ma cocotte, je te jure, entends-tu, je te jure qu'il n'y a rien, absolument rien. je ne peux même pas me rendre compte comment ce bruit si ridicule s'est propagé...
— On en parlé donc à Trouville ? fit Julia triomphante ! Ça saute aux yeux, mon cher.
— Ça saute aux yeux ! répéta Mahu, stupéfait. Alors je suis gâteux !
— Comprenez donc, mon cher, je ne prétends pas que ce soit une affaire terminée, et il est très possible que Briant ne soit pas encore l'amant de la petite, mais ce n'est
qu'une question de temps. Quant à nier que Briant la chauffe ferme, il faut être gâteux, comme vous le dites fort bien...
A Trouville, le débarquement s'effectua, de même que toutes les années, au milieu d'une foule familière.
Julia prit le bras de Mahu pour franchir la passerelle, garantie par une rampe dorée, et ils se répandirent dans des groupes qui les félicitèrent chaleureusement.
La bande envahit les planches et se dissémina. Julia dit au peintre :
— Vous dînez avec nous ce soir ? Mahu insista.
— Convenu ! dit Verdenet.
Julia, Davenay et Mahu restèrent tous les trois et se mirent à jeter des coups d'œil à droite et à gauche pour apercevoir des figures de connaissance.
Sur la terrasse du Casino, Marguerite, Hélène, Rongier et Briant se détachaient.
— Je vais, dit Davenay, présenter mes respects à ces dames.
— Et vous, Mahu, que faites-vous ? demanda Julia.
— Mais... reprit-il, embarrassé...
Elle le tira par le bras, et d'une voix pleine d'autorité , :
— Conduisez-moi sur la terrasse !
D'habitude, Mahu ayant sa maîtresse au bras
était beau à contempler, et il aurait même croisé sa propre famille que cette situation ne l'eût pas embarrassé le moins du monde. Mais ce que venait de lui dire Julia au sujet de Marguerite l'intriguait, et au fond de lui le choquait un peu. Il aurait préféré que les deux femmes ne se rencontrassent pas tout de suite, dans l'état d'esprit où était Julia. 11 n'avait pas de crainte positive, car la discrétion de Julia Borie était bien connue, mais une vague appréhension. Aussi essaya -t-il de l'entraîner de l'autre côté.
Elle, au contraire, le poussait vers eux. Enfin, elle fut assez proche pour en être aperçue. Briant et Rongier levèrent leur chapeau. Marguerite lui adressa un salut discret et gracieux. Ils passèrent. Mahu respira plus librement. Julia présentait toutefois des signes visibles de nervosité.
— Qu'est-ce que tu as encore, mon Dieu ? lui dit-il.
Elle répondit froidement :
— Rien.
— Tu n'es pas contente, ça se voit. De quoi } nom d'un chien ! de quoi ?...
Sur un ton ironique, elle dit :
— Oh! ils ont été très polis... Elle aussi a été très polie...
— Eh bien ! alors ?
— Elle s'est empressée de me tourner le
gos... mais sur le moment elle a été très polie.. • excessivement polie..,
— Que voudrais-tu de plus ? qu'elle se jetât dans tes bras ?
— Idiot !.,.
— Enfin quoi !... Elle t'a saluée la première, que diable !
Avec dédain, elle reprit :
— Mon cher, je ne crois pas manquer de tact, du moins je pense que Ton n'a jamais dit ça de moi ; mais je n'aurais pas trouvé immoral et extraordinaire qu'elle me tendît la main... Nous avons soupe ensemble : je suppose que vous ne l'avez pas oublié.
— Tu ne peux pourtant pas l'accuser d'être bégueule !... Tu as reconnu toi-même qu'elle était très aimable.
— Enfin, mon cher, vous ne m ôterez pas de l'idée que si Briant n'avait pas été là, nous nous serions serré la main toutes les deux. Elle n'a pas osé devant ce monsieur. Un joli métier qu'il fait là, votre Briant, ce décavé, ce panne !... Pauvre femme ! Tenez, je la plains d'être tombée sur ce...
Elle lança un gros mot.
— Rentrons, je finirais par me mettre en colère. Il demeure toujours chez vous, Briant?
Résigné, il se borna à répondre :
— Oui.
— Vous l'entretenez toujours ?
— Oui, là !...
— En attendant qu'il ait déniché une femme qui lui rende le même service... Parfaitement. Joli monde ! joli monde !
— Mais, sapristi ! s'écria Mahu, si Briant était ce que tu dis, il serait bien naïf de faire la cour à la femme de Rongier, au lieu de choisir Mme Jonquet, qui est très jolie, qui est veuve, qui est millionnaire et qu'il pourrait épouser... Eh bien ! il ne s'en occupe pas du tout...
— Oh ! la ! la ! mon cher, vous n'y êtes pas. On n'épouse pas Briant.,. le superbe Briant.., Aucune femme ne voudra se charger de ça pour la vie... Pensez-vous, continua-t-elle en dévisageant Mahu, que moi, par exemple, j'épouserais ce monsieur?... Et puis, il en est peut-être amoureux, de Mme Rongier... Ces accidents arrivent même à cette race-là !
Désespérant de terminer cette conversation à son avantage, Mahu déclara à Julia qu'elle avait raison et parla d'autre chose.
La présence de Julia Borie avait également donné lieu dans le groupe de Rongier à quelques réflexions.
— On le verra un peu moins, le gros Mahu, avait dit d'abord Mme Jonquet.
Sur quoi Rongier avait demandé négligemment :
— S'il nous invite sur le yacht avec elle, irons-nous ?
Marguerite et Hélène s'étaient regardées :
— Oh ! avait repris Marguerite, cette petite débauche est bonne une fois. Il ne me paraît pas utile de la renouveler.
Ce que Briant avait approuvé de toutes ses forces.
Maintenant que Mahu était accaparé par sa maîtresse, il ne faisr.'i à la villa que de courtes et timides apparitic . Briant, au contraire, y venait régulièrement tous les jours, et y prenait souvent des repas; il avait à peu près déserté la compagnie bruyante dont il était, les années précédentes, une des personnalités les plus en vue, à tel point que Mahu luimême finit par concevoir des soupçons. Mais, fidèle à ses principes d'indifférence en matière d'adultère, il continua de hausser les épaules devant les affirmations de Julia.
Une après-midi, celle-ci, furieuse de ce que Verdenet le peintre s'empressait autour d'une horizontale, fit à Mahu îine scène abominable et lui lança son éventail à la figure en lui criant : « Ne m'agacez pas ! Je ne veux pas dîner avec vous ce soir : je vous battrais. Allez dîner chez vos amis et fichez-moi la paix. » Mahu demanda l'hospitalité à Rongier. Ayant, au cours du repas, émis l'idée d'une fête énorme et prochaine sur le yacht, Marguerite le pria
de ne pas compter sur elle. Mahu, désappointé, insista inutilement, songeant : « Julia va en dire quand elle apprendra ce refus ! » Cela fut en effet très commente, et Verdenet, qui eût désiré être présenté à Mme Rongier, déclara :
— Bigre ! Briant la tient serrée.
Marguerite, en effet, depuis la lettre de M. Desclos, ne semblait plus disposée aux fêtes, aux excursions et à toute la grande vie de Mahu. Elle déjeunait et dînait à la villa, ne descendait pas chaque jour à Trouville, se promenait seule avec Hélène, dans la direction d'Honfleur, tandis que Rongier fumait dans un hamac ou faisait avec Briant une partie de Billard au Casino.
L'idée que sa mère avait failli mourir, qu'en tout cas elle était atteinte d'une maladie dont l'issue pouvait être tragique, l'avait isolée subitement, et le tapage qui montait de Trouville lui causait parfois une impression nerveuse. Des souvenirs monotones et doux de ses années de jeunesse écoulées là-bas, rue Monge, lui revenaient aussi, et elle était enveloppée d'une lointaine et irrésistible tendresse, comme éparse en son esprit, faite de sensations inexplicables et confuses.
Pierre ne se trouvait pas mêlé à ces réflexions : il lui apparaissa't moins comme un mari dont l'existence était entrée désormais dans
la sienne, que comme un compagnon de route, fidèle, attentif, et dévoué, à qui elle n'avait qu'un signe à faire pour en être obéie, dont la société lui était agréable, mais qui n'était pas la moitié de sa vie et de sa pensée.
Il ne lui inspirait pas une affection très différente de celle qu'elle portait à Edmond : encore son frère lui tenait-il peut-être au cœur par des liens plus subtilement attachés. Son image était inséparable des premières émotions de son enfance, puis de ses incertitudes, des conjectures qu'elle avait faites sur sa destinée, enfin des événements imprévus qui s'étaient un jour produits sans raison.
— Nous quittons Trouville de lundi en huit, n'est-ce pas ? dit Hélène.
— Certes, et je n'en suis pas fâchée. Je vous avoue même que, si je ne craignais de déranger Pierre, qui s'est organisé pour rester, nous retournerions immédiatement à Paris, et nous finirions l'été n'importe où.
— Le fait est, reprit Hélène, que j'en ai assez des fêtes du gros Mahu qui se bornent à des promenades sur les planches en plein soleil... Nous n'avons pas fait seulement une partie de pèche depuis que nous sommes ici... et on ne se douterait guère qu'il y a la mer là, devant.
— Et vous oubliez le plus clair de nos distractions, ma chère amie : les phrases et les
mines du superbe Briant, comme on l'appelle. C'est comique pendant quelques jours, mais à la longue c'est un peu fastidieux... Vous savez, j'en suis sûre aujourd'hui... il est amoureux de moi.
— Ah ! ah !
— Il n'a pas osé me le dire, vous concevez, bien entendu...
— Je m'en suis aperçue aussi : il est d'un bête !...
— Je ne dis rien et je le laisse rouler ses yeux, d'abord, parce qu'il est très convenable, ensuite parce que, dans huit jours, tout cela sera fini. J'ignore comment nous nous arrangerons l'hiver prochain, mais je ne recommencerai pas la vie que nous avons menée cet hiver... Une année entière de gros Mahu, de Briant et de Davenay, ouf !
— Et si je ne me marie jamais, moi, dit Hélène, je vous préviens que je ne voua quitte pas pour ça...
— Je l'eapère bien. Mais il vaudrait encore mieux que vous ne vous mariez jamais... Ce serait plus drôle.
— Je tâcherai, ma chérie... répondit-elle en riant.
Les angoisses, les pensées amères qui avaient torturé Briant, s'étaient définitivement évanouies. Jamais, même lorsqu'il était, au su du Tout- Paris, l'amant de Mme Stredo, même au Icn-
demain de ce procès fameux où «on opinion entraînait le jury, jamais la position de Briant n'avait été plus éclatante et supportée avec une attitude plus tranquillement fière.
Il ne voyait pas de conquête qui valût pour lui la conquête de Marguerite, tant au point de vue de la femme, qui était exquise et qui le troublait, qu'à celui de l'importante situation mondaine qui en résulterait.
Quand serait-il son amant ? Dans un an, dans six mois, dans six semaines ? Un pressentiment lui révélait qu'il le serait un jour, et, en ces matières, ses pressentiments ne le trompaient pas. Il avait confiance, quoique aucun de ces symptômes que l'on peut considérer comme décisifs ne lui fût encore apparu. Assurément, et c'était là le point essentiel, elle n'ignorait plus son amour. Les mots de dévouement, d'amitié éternelle, qu'elle lui avait laissé prononcer deux ou trois fois, étaient significatifs à cet égard. Un simple camarade ne perd pas son temps à ces démonstrations puériles. Puisqu'elle les tolérait, c'est qu'il n'était pas dans une mauvaise voie.
Par moment, il voulait brusquer les choses, savoir rapidement à quoi s'en tenir. Il retenait avec peine les déclarations formelles qui lui venaient aux lèvres. Mais il frissonnait à l'idée d'un échec irrémédiable qui l'éloignerait d'elle
dans des conditions pénibles, quand tout le monde le croyait son amant.
Les précédents lui manquaient pour procéder par comparaison. Cette terreur était un fait unique dans sa vie. La seule histoire qui par certains côtés se rapprochait de celle-ci remontait à trois ou quatre années. Il faisait la cour à la femme d'un coulissier : ça ne marchait pas du tout. Elle se refusait absolument à l'écouter, et il fallait y renoncer, lorsqu'un matin, il reçut une lettre d'elle, lui fixant un rendez-vous pour l'après-midi. Il est vrai que la femme n'était plus jeune. Les choses, vraisemblablement, ne tourneraient pas de cette façon avec Marguerite.
Il avait un autre souvenir plus ancien : une petite bourgeoise qui le repoussait obstinément. Un soir, il monta chez elle par hasard serrer la main au mari qu'il connaissait. Le mari n'était pas là. Il en profita pour lui dire des galanteries, qu'elle accueillit mal. Elle envoya sa bonne faire une commission. Lui, alors, s'attendant à être chassé, la prit brusquement entre ses bras, et elle s'abandonna sans autre formalité.
Il conclut : « On ne sait rien avec les femmes ». D'ailleurs, en ce temps, il avait plus d'audace, et puis ces femmes-là n'étaient pas Marguerite.
Georges arriva à Trouville le samedi qui
précède la première journée des courses. Marguerite vit du premier coup que quelque chose en lui était changé. Il avait le visage souriant; sa tournure ne présentait plus cet aspect contraint de l'hiver dernier. Son binocle reposait avec assurance sur son nez. 11 s'exprimait sur un ton dégagé et jovial. Il embrassa sa sœur franchement, et sa façon de parler à Mme Jonquet montrait bien qu'il n'avait gardé aucun mauvais souvenir de son mariage avorté. Rongier et les deux femmes, qui redoutaient une gêne, furent enchantés et de part et d'autre la cordialité s'établit.
— Voua n'avez donc pas encore lu les journaux de ce matin, dit Georges, que vous ne me félicitez pas ?
— Non, dit Rongier.
Georges déplia une feuille et indiqua un passage du doigt. C'était le procès-verbal d'un duel entre M. Georges Desclos et M. Aristide Vaillant, député. Ce dernier avait été blessé à l'avant-bras droit.
— Un portrait que j'avais fait de lui dans mon journal; il m'a envoyé ses témoins. Nous nous sommes battus hier dans l'après-midi.
Il avait conquis en quelques semaines la facile réputation bouîevardière oui consiste en des poignées de main plus nombreuses, des « très bien votre article de ce matin ! » murmurés d'un air entendu par des camarades de cercle
ou de café. Il s'y complaisait, en proie encore à cette illusion passagère et décevante que procure l'initiation du journalisme.
Le soir de son arrivée, Briant dîna à la villa. 11 complimenta Georges avec la gravité soudaine que mettait à son visage le seul mot de duel prononcé.
— J'avais lu l'article hier, et je m'étais dit : « Si celui-là ne dérange pas une paire de témoins, il n'est pas susceptible ». Ça a été long ?
Georges raconta l'affaire en détail.
— Vous n'aviez pas fait d'armes depuis quelque temps, il me semble ? demanda Briant.
— J'en ai fait avec vous pour la dernière fois chez Rongier, vous vous rappelez ?
— Certes !
— Je l'ai touché très vite, dans une riposte.
— C'est le meilleur procédé, déclara Briant. Sur le terrain, il faut surtout riposter.
Alors ils prirent des cannes, et démontrèrent le coup devant Rongier, Hélène et Marguerite, rangés autour d'eux.
Le lendemain, ils allèrent aux courses. Georges, qui avait beaucoup de relations parmi les Parisiens habitués de Trouville, évoluait de groupe en groupe : la bande de Mahu le retint une partie de la journée. Mahu, en l'apercevant, dit à Julia :
— Tu sais que Georges est le frère de Mme Rongier ?
Un regard d'un souverain mépris lui répondit.
Mais ce détail, qui n'était pas aussi connu de tous ses camarades, l'inquiétait, et il redoutait une de ces gaffes qui ne se réparent pas. Son plaisir de cette solennité sportive en fut gâté.
Il se demanda s'il ne serait pas plus prudent de prévenir les autres, ou si, au contraire, une pareille démarche no constituerait pas une gaffe de plus. C'est que, maintenant, la liaison de Briant et de la petite Rongier ne se discutait plus : elle était avérée, indiscutable, et les preuves ne manquaient pas. On en parlait déjà comme d'une chose ancienne et définitivement établie. A peine si Mahu, entraîné par le courant général, conservait un doute. Le changement d'habitudes de Briant ne confirmait que trop, hélai ! les potins de Juiia, de Verdenet, de tous.
— Vous allez voir, Mahu, que je suis bonne fille et que ce n'est pas pour une question d'amour-propre que je vais compromettre une femme et surtout la femme d'un de vos amis... Car, remarquez qu'elle vient de me saluer encore plus légèrement que l'autre jour... mais je ne lui en veux pas... Vous craignez que le petit Desclos apprenne les blagues de sa sœur?
Eh bien ! je vais leur dire à tous gentiment de faire bien attention quand il sera là.
Mahu accepta cette propos'tion, presque ému de la générosité de sa maîtresse, et, la conscience désormais en repos, se mit à courir les bookmakers.
Julia, avec la meilleure intention du monde, prévint une cinquantaine de personnes dans le courant de la journée, si bien que les potins relatifs à Briant et à Marguerite prirent un nouvel essor, et que Georges, en moins de deux jours, au Casino, sur les planches, çà et là, recueillit assez de lambeaux de phrases, de coups d'ceil, de signes équivoques, pour être entièrement éd'fié. Un examen un peu attentif de la conduite de Briant acheva son instruction et il se dit : « Ce n'est peut-être pas fait, mais c'est probable ».
Il répéta : « C'est probable. Fatalement, avec cette vie, elle devait en arriver là. » 11 secoua la tête : « Pauvre Marguerite ! je ne lui en veux plus, mais je crois qu'elle se prépare un bien drôle d'avenir. » Evidemment, il fallait tenir compte de l'exagération, de la facilité avec laquelle, dans les conversations de jeunes gens, on prête des amants aux femmes ; mais un fait incontestable, c'est qu'elle éiait compromise, et gravement. Quant à être déjà la maîtresse de Briant, a non, pensa Georges, ce n'est pas possible. » En se rappelant les circonstances
qui avaient amené le mariage, l'éducation que Marguerite avait reçue, ses calmes années de jeune fille entre son père et sa mère, il se dit qu'une changement aussi brusque était inadmissible. /
Non pas qu'il la crût d'une honnêteté absolue, insoupçonnable, comme sa mère, par exemple : mais cette chute lui semblait prématurée. .
Alors il se demanda s'il était de son devoir d'intervenir sous un prétexte quelconque. Plusieurs procédés s'offraient à lui en ce cas faire délicatement comprendre à Marguerite que la présence permanente de Briant pouvait être mal interprétée, ou encore charger Mme Jonquet de cet avertissement, ou, mais c'était trop brutal, donner l'éveil à Rongier. Il ne s'arrêta pas à ces divers projets. « Une femme est honnête ou elle ne l'est pas : il n'y a P»s de vertu intermédiaire, pensa-t-il. Si Marguerite ne l'est pas, je retarderai peut-être la chute, et même rien ne le prouve. Elle en sera quitte pour attendre une autre occasion. EHe me croira encore jaloux, envieux, et elle me brouillera avec Pierre dans le plus bref délai, bn réalité, ça ne me regarde pas directement, ça regarde Rongier. Ce n'est pas moi qui ai fait ce mariage, c'est lui qui l'a voulu, exige, je n'y tenais fichtre pas !»
Rongier n'aurait que ce qu'il méritait, d ail-
leurs. Tolérer que sa femme vécût parmi les Mahu, les Briant, les Davenay, allât dans les coulisses des Fantaisies-Parisiennes, soupât en cabinet particulier, connût des Julia Bore, indiquait une telle inconscience, une teUe ignorance des lois sociales qu'on devait s'attendre à tout.
En creusant la question, le grand coupable éta*t Rongier, sans contredit. Quand on a commencé à faire la fête à seize ans, qu'on est à vingt-huit ans décati, abruti, dégoûté, c'est véritablement un crime d'épouser une jeune fille. « J'ai eu le plus grand tort de favoriser le mariage. J'aurais dû m'y opposer de toutes mes forces. »
S*}1 ne s'était agi que de Rongier, il ne se serait pa3 donné la peine de faire tant de réflexions; mais enfin, une sœur est une sœur. Que Rongier' ait épousé une étrangère, et il eût été le premier à en rire, car on n'est pas plus naïf, plus inexpérimenté et plus inconscient.
Aujourd'hui il n'avait plus besoin de lui, heureusement. Sur les cinquante mille francs qu'il en avait reçus à l'occasion du mariage, il lui en restait plus de la moitié. Il n'avait pas de dettes, il commençait à gagner un peu d'argent dans le journalisme, et sa situation ne tarderait pas à être excellente. Ce métier lui plaisait, avec son illusion d'indépendance et de fantaisie.
Le parti le plus sage, le plus pratique, le
plus raisonnable, était donc de s'abstenir de toute manifestation. Et il valait peut être mieux disparaître, retourner à Paris que se débattre dans une situation équivoque, parmi des gens qui avaient l'air de faire « chut ! » quand il se montrait.
La troisième journée des courses finissait, Georges avait touché, avec un grand bonheur, la plupart des chevaux qu'il avait joués.
— Obligé de partir demain, dit-il à Rongier. Rappelé par le journal : une affaire...
Rongier essaya en vain de le retenir : il partit le matin, par le premier train.
Briant vit cette circonstance avec plaisir. Georges n'était pas sans le gêner. Le même jour, après avoir conduit son beau-frère à la gare, Rongier rencontra Briant sur les planches, et ils montèrent au Casino faire une partie de billard. Mahu entra bientôt dans la salle.
— Ah! je vous cherchais... fit-il. Nous déjeunons ensemble ?
— Attends que nous ayons terminé notre partie, et nous t'emmenons.
— J'avais une meilleure idée, reprit Mahu. Ni Hélène ni ta femme n'ont jamais vu le yacht : si nous y déjeunions ?
— Diable ! murmura Rongier.
— > Julia n'y sera pas, ajouta timidement Mahu. Elle déjeune chez Trachy. Alors, comme
on va s'embêter, je me suis dit : « Si j'invitais ces clames ? » et j'ai lâché Julia. Vous ne pouvez pas me refuser...
Il se trouvait dans ce récit quelques erreurs de détails. Le caprice de Julia pour Verdenet s'aiguisait de jalousie, car le peintre était très recherché parmi toute la galanterie en déplacement à Trou ville. Trachy traitait ce matin-là plusieurs horizontales, et elle ne voulait pas laisser son amant aller sans elle dans une pareille société. Comme Mahu l'aurait embarrassée pour surveiller Verdenet, elle lui avait dit : « Au lieu de vous embêter chez ces gens-là, invitez donc vos amis sur le yacht. Ce sera au moins convenable. » Et Mahu était tout heureux de cette combinaison.
— Il faudrait avertir Marguerite tout de suite, ainsi que Mme Jonquet, dit Rongier.
— Voulez-vous que je me dépêche de grimper là-haut ? reprit Briant.
Il faisait une chaleur accablante. Rongier resta avec Mahu au Casino, tandis que Briant montait la côte à grandes enjambées, en plein soleil. Il arriva à la villa, rouge et essoufflé.
— Où est madame ? demanda-t-il à un domestique.
— Dans le petit salon sur le jardin.
Il entra. Marguerite, toute seule, arrangeait des fleurs. La pièce, de plain-pied avec le jardin, s'ouvrait aussi sur une allée longue,
étroite et touffue. C'était l'endroit le plus frais de la maison et où on se tenait de préférence.
Briant fit sa commission.
— J'accepte pour ma part, dit-elle. Et vom avez couru pour nous prévenir } C'est gentil, cela.., Asseyez-vous donc, et reposez-vous pendant que je vais chercher Hélène.
Elle passa devant lui en lui souriant. Briant fut secoué d'un frisson léger, et, entraîné par un pressentiment soudain, voyant ce sourire et cette taille si près de lui, cette robe blanche qui le touchait presque, il balbutia :
— Je ne prévoyais pas le... bonheur qui m'attendait.
— Quel bonheur ? dit-elle en se retournant, étonnée.
— Le bonheur d'être avec vous seule pendant une minute.
C'était la première fois qu'il lui disait une parole aussi significative et directe. Elle fut si surprise qu'elle hésita avant de répondre. Briant, le sang aux yeux, remué par un espoir subit, tremblant, lui prit le bras. Alors, comme un homme affolé qui se précipite, toute pensée s'arrêtant en lui, il la saisît pair la taille, l'embrassa sur sa bouche qui criait, et froissa sa robe de la main. D'un effort violent, elle se dégagea, courut à la porte, l'entr'ouvrit, et
appela d'une voix étranglée : « Hélène ! Hélène ! »
Mme Jonquet entrait.
— Quoi ? Qu'y a-t-il ? s'écria celle-ci devant le visage bouleversé de son amie.
Marguerite respira.
— Ah ! non, c'est à ne pas se fâcher, je crois, tellement c'est inouï !
Hélène aperçut Briant les traits défaits, consterné. Marguerite s'avança vers lui :
— Vous êtes fou ? n'est-ce pas, fou, je suppose ?
Elle se mit à rire nerveusement.
— Figurez-vous, ma chère Hélène, ah ! ah ! oui, c'est inouï, qu'au moment où vous êtes entrée, j'étais dans les bras de monsieur.
Briant tomba sur un fauteuil et se prit le front entre les deux mains. Marguerite était redevenue calme.
— Monsieur venait nous demander, de la part de mon mari, si nous voulions déjeuner sur le yacht. Je n'y vois pas d'inconvénient, et vous ?
Et, s'adrescant à Briant, elle ajouta : -* — Allez devant, monsieur : nous vous rejoignons. Je n'ai pas besoin de vous dire que mon mari ignorera cette... petite farce. Vous allez déjeuner avec nous, comme si rien ne s'était passé; puis j'espère que vous aurez assez
d'imagination pour vous arranger de manière à ce que je ne vous revoie plus.
Briant murmura des mots d'excuse. Il était atterré et ne cherchait même pas à arranger les choses. Il lui semblait qu'il était gris, qu'il traversait un cauchemar. Marguerite ajouta :
— Pour qu'il n'y ait aucun malentendu entre nous, n'est-ce pas ? vous reconnaissez que je n'ai jamais été coquette avec vous, que je ne vous ai jamais encouragé, ni par un mot, ni par un regard ?...
— J'ai été fou... fou !...
— Je le crois, en effet, dit-elle. Maintenant, partez. Dites à Pierre que nous vous suivons... Pour aujourd'hui, nous ne changerons rien à nos projets,
Il les salua et s'éloigna. Il franchit la grille de la villa, et quand il fut seul sur la route, il donna avec sa canne un coup formidable dans le vide, et c'écria :
— . Tonnerre de nom de D...
Marguerite et Hélène descendirent Ja côte lentement.
— Vous ne tenez pas à rester à Trouville jusqu'à la fin de la saison ? demanda la première.
— Non certes : rentrons à Paris, allons ailleurs, faisons ce qui vous plaira.
— Mais quelle raison donner à Pierre ? Je vous avoue qu'il me serait insupportable de
prolonger mon séjour ici. J'ai assez de tous ces gens-là... je n'en veux plus vo;r aucun, pas plus le gros Mahu que les autres.
Elle ajouta, d'une voix lasse :
— Que va dire mon mari ? C'est décourageant... Je ne sais pas que faire... Quelle existence absurde ! Et cet hiver ? L'idée d'aller dans le monde, de courir de salon en salon, m'est odieuse... Que voulez-vous ? Je n'ai pas été élevée à ça... Vous ne vous êtes jamais ennuyée, vous ?
Hélène reprit :
— Je n'y songeais pas... Je faisais les mêmes choses tous les jours sans réfléchir.
— Enfin !... pour le moment, le plus pressé est de trouver un bon prétexte à quitter ce pays- ci...
Après le déjeuner sur le yacht, tout le monde se rendit à l'hippodrome ; Mahu y rejoignit sa maîtresse et la bande de Verclenet. Julia était exaspérée, car le peintre ne s'était guère gêné avec d'autres femmes.
— Vous avez fini vos orgies ? dit-elle à Mahu. Qui y avait-il à ce déjeuner ?
— Tu le sais hier...
Cependant il cita les noms :
— Et le frère ? vous ne l'aviez pas invité ?
— ïl est parti ce matin.
— Pour Paris ?
— Oui.
Subitement ?
— Je crois...
— Ah ! ah !
— Qu'est-ce que cela prouve ? dit Mahu.
— Imbécile ! Cela prouve qu'il a tout deviné... et qu'il ne tient pas à être présent.
— i C'est agaçant à la fin ! s'écria Mahu, qui eut une minute de révolte. Oui, cette histoire commence à m'embêter... Je ne veux plus en entendre parler, tu m'entends; je ne veux plus... Et d'ailleurs, je vais prévenir Mme Jonquet de tous ces potins, vrais ou faux... et pas plus tard que dans cinq minutes.
— Faites donc, mon cher : vous êtes assez bête pour cela.
Et elle lui tourna le dos. Mahu était véritablement en proie à des remords. Ce pauvre Rongier qui se promenait là, épanoui, sans se douter de rien, avec sa femme au bras, pendant qu'on le blaguait par derrière, c'était son ami, après tout, Rongier î II pouvait bien se départir une fois de son grand principe : ne jamais se mêler de ces affaires-là. Il s'avança vers eux, et dit tout bas à Mme Jonquet :
— Restez un peu avec moi, Hélène : j'ai un mot à vous dire.
Elle laissa Marguerite et Rongier faire quelques pas devant elle.
— Voici en deux mots : On potine ferme depuis quelque temps sur Mme Rongier et...
Briant. Comme ça a pris des proportions énormes, je vous préviens... Vous êtes son amie... parlez-lui... Trouvez un biais pour l'avertir.
— Qui a commis cette infamie ? fit Hélène indignée.
— Ne cherchez pas... tout le monde... dit Mahu en accentuant.
— Tout le monde parle de Marguerite et de Briant î Ça, c'est fantastique !...
— Et on n'y met pas de ménagements... Si vous voulez tout savoir, elle passe carrément pour sa maîtresse.
— Ohî mon Dieu! mais c'est ignoble !... Vous l'avez entendu dire ? répéta Hélène, accablée.
— Pas une fois, cinquante, couramment... Parbleu ! j'ai nié avec énergie... Ça n'a rien fait. Prévenez-la...
— C'est que c'est abominable ! Pauvre Marguerite...
— Faites ce qui vous paraîtra le plus convenable.
Hélène n'hésita pas. Avec une femme comme Marguerite, ce qu'il y avait de plus simple c'était de raconter les choses franchement, crânement. Entre deux courses, elle la prit à part, et, mot pour mot, lui raconta la conversation qu'elle venait d'avoir avec Mahu.
Marguerite la laissa parler sans l'interrompre, devenue toute pâle, les mains agitées de fris-
sons. Puis, de ses lèvres crispées et ironiques, elle murmura :
— C'est admirable...
Non loin d'elle, elle aperçut le veston gris de Rongier, qui ,au milieu de camarades, souriait, faisait des gestes dans la direction de la piste, et elle ajouta :
— Il est heureux, lui !... Il est trop heureux, il abuse !
Elle s'avança :
— Qu'allez-vous faire, Marguerite 7
— Eh bien ! je vais lui dire : « Voilà ce qu'on raconte de moi... Voilà ce qu'a fait Briant, ton ami, ce matin... Arrange-toi : ça ne me regarde pas. » Est-ce que j'ai été coquette ? Est-ce que je me suis compromise ? Alors, c'est son affaire, ce n'est pas la mienne... Si je connais Briant, Mahu, Davenay, Julia Borie, tous ces imbéciles, toutes ces filles, c*e3t lui qui me les a fait connaître...
— Attendez, Marguerite, réfléchissez, je vous en prie. Votre mari va être bouleversé.
— C'est vrai... il n'y comprendra rien... et ce sera un scandale de plus...
Alors, se rappelant de quelle façon légère on avait souvent parlé devant elle de femmes qui trompaient leurs maris, avec quelle désinvolture on citait les noms des amants, elle eut une secousse de colère. Elle entendait Davenay et les autres. Il lui semblait que cette insulte était
aussi grave et aussi douloureuse que celle de Briant, et elle éprouvait contre eux tous le même ressentiment.
Rongier la rejoignit. Il agitait un ticket de bookmaker et riait d'un rire large :
— J'étais sûr de la course ! Ils ont tous pris Flamber ge ! ah! ah î
Il ne remarqua rien d'anormal sur le visage de sa femme, sur le visage d'Hélène, et continua :
— Pour la quatrième course, je joue Palimpseste... et nous verrons bien !
Et il se répandit parmi les bookmakers en faisant de grandes enjambées.
— Oui, dit Marguerite, savez-vous ce qu'il ferait, mon mari ?... Il irait souffleter Briant... C'est tout ce qu'il trouverait... et dans quinze jours ces messieurs m'attribueraient un autre amant, et ainsi de suite... Je ne lui en veux même plus à ce Briant, moi... Il fait son métier, ce garçon. Ne parlons plus de cela aujourd'hui, ma chère Hélène : ce qu'il y a de certain, c'est que demain soir je ne serai plus à Trouville... J'inventerai bien quelque prétexte; et puis, à Paris, nous réfléchirons.
Pendant toute la soirée, elle fut silencieuse. Le soir, quand ils se couchèrent, Pierre la prit entre ses bras : elle le repoussa doucement, en disant qu'elle était souffrante. Et il s'endormit d'un sommeil d'enfant, comme d'ha-
bitude, allongé paresseusement à ses côtés. Elle dormit peu, se réveillant à chaque instant, songeuse, inquiète et troublée, jetant parfois un •égard presque indifférent sur ce long corps immobile, sa pensée loin de lui, comme égarée en des rêves confus.
A dix heures du matin, ils reçurent un télégramme de M. Desclos : Mme Desclos avait passé une nuit tellement mauvaise que son état était devenu subitement très grave.
Marguerite, malgré la douleur de cette nouvelle, sentit une espèce de délivrance. Elle se leva.
Je pars cette après-midi, moi, Pierre !
dit-elle.
— Nous partons tou?; certes !" répondit-il.
Ils trouvèrent M. Desclos entouré de ses deux fils. Il tenait à la main une fiole qu'il mirait devant la fenêtre. Il regarda sa montre :
— Fais prendre la potion à ta mère, il est l'heure, dit-il à Edmond.
Celui-ci entr'ouvrit la porte de la chambre et tendit la fiole à une sœur de charité. Alors M. Desclos donna des détails :
— N'entrez pas trop brusquement, je vais la prévenir que vous êtes là. Voici donc ce qui s'est passé : cette nuit, une suffocation l'a prise. Je me suis levé, je croyais que ça allait finir comme l'autre fois... Après la suffocation, une syncope qui a duré un bon quart d'heure... puis un sommeil très agité... Ce matin, j'ai
envoyé chercher le médecin... Peyrot, toujours le même : auscultation... etc., etc.. Il a dit qu'il reviendrait cette après-midi. C'est extrêmement grave.
Marguerite, appuyée contre Edmond, avait les larmes aux yeux.
— Attends-moi une seconde... Je dis un mot à ta mère, et tu pourras me suivre.
Elle se jeta au cou de Mme Desclos, et la vit si changée, avec sa figure contractée, et ses yeux caves, que des sanglots lui échappèrent.
Cependant, M. Desclos, prenant son gendre par le bras, l'entraînait dans un com de l'appartement.
— Je puis vous dire cela, à vous, mon ami, la pauvre femme est perdue. C'est une question d'heures : le médecin ne me l'a pas caché. Sur la mort, ces gens-là ne se trompent guère.
Il eut un rire sourd et amer :
— Oui, ils sont étonnants là-dessus... presque infaillibles, mon cher... Dans ces conditions-là, naturellement, il fallait faire venir une garde-malade : notre bonne ne suffisait plus... J'ai envoyé chercher une sœur de charité. Ah ! j'ai hésité un moment, je ne vous le cache pas. entre une femme laïque et une soeur... Qu'est ce qui valait mieux ? Je ne crois pas plus au dévouement des unes que des autres. Alors,
j'ai choisi une sœur de charité, parce qu'on les persécute...
Rongier lui serra la main, très ému :
— Ce n'est pas que celle-là y entende grancTchose, mais elles sont toutes les mêmes, continua M. Desclos. Les trois quarts du temps, si je n'étais pas là, on lui donnerait sa potion trop tôt ou trop tard... Le médecin a dit toutes les demi-heures...
Il consulta de nouveau sa montre :
— Il devait revenir à six heures... il est en retard, comme de juste. Ah! on sonne, c'est lui : c'est bien extraordinaire !
M. Peyrot, un homme de quarante ans, froid, discret et timide, était, depuis dix ans, le médecin de la famille Desclos. Ayant examiné la malade, il demanda une consultation pour le lendemain.
— Je vous en supplie, docteur, dit Marguerite à voix basse lorsqu'il sortit, ne me cachez pas la vérité. Elle est perdue ?
— Je n'ose vous dire que j'ai grand espoir, madame : ces maladies sont terribles.
— Elle est perdue, alors ?
— Peut-être dans quelques jours, peut-être dans quelques heures : la marche des maladies du cœur est presque impossible à suivre. Je retournerai ce soir, vers minuit.
Dans la salle à manger, ses frères, son père,
son mari, étaient silencieux. La bonne se mit à dresser le couvert.
— Tout le monde dîne ici ? demanda-t-elle à M. Desclos. Je vais tâcher de m' arranger...
— Mais non, dit M. Desclos, c'est inutile. N'est-ce pas, Rongier ? Il est préférable que je dîne seul avec Edmond. Vous arrivez de voyage, rentrez chez vous : après dîner, vous reviendrez tous les trois.
— Moi aussi, dit Marguerite, je vais rester. Je t'en prie, Pierre, va-t'en avec Georges à l'hôtel. Tu viendras me chercher ce soir.
Rongier, très triste, partit.
Elle se retrouva entre son père et son jeune frère, comme autrefois, avant son mariage, lorsque Mme Desclos, trop souffrante, gardait le lit. Sans qu'elle saisît bien pourquoi, l'absence de son mari et de Georges apaisait son énervement, et mêlait à son chagrin profond une douceur passagère. L'idée que Georges avait quitté Trouville à cause d'elle, des calomnies qu'il avait pu entendre et qu'il avait peutêtre crues, traversa son esprit. Sa fierté l'empêcha de s'y arrêter.
Edmond avait passé une partie du mois dernier à Petit-Bry, près de Nogent, dans une petite maison au bord de la Marne. M. Desclos y avait déjeuné à diverses reprises.
— Molitor m'a apprw à pêcher à la ligne, fit-il.
Marguerite donna peu de détails sur leur villégiature, et, le repas rapidement terminé, elle dit à Edmond :
— Je suis décidée : je veux m* installer ici, dans mon ancienne chambre, tant que mère sera malade. Tu vas m' aider à l'arranger. Pierre restera à l'hôtel.
M. Desclos approuva ce projet. C'est lui, maintenant, qui y couchait; mais il fit transporter deux matelas dans le salon, et déclara :
— Je serai très bien là, ne vous occupez pas de moi.
Quand Rong^er arriva, tout était prêt. Il fut un peu ennuyé d'abord de cette combinaison, puis touché : il alla chercher lui-même à l'hôtel des vêtements pour sa femme.
A minuit, le docteur ne constata aucun changement dans l'état de Mme Desclos. Rongier et Georges se retirèrent.
La chambre de Marguerite attenait à celle de la malade.
— Reposez-vous cette nuit, dit Marguerite. Je laisserai la porte entr'ouverte, et je me lèverai si c'est nécessaire pour aider la sœur.
Elle se leva souvent, pendant la nuit, et, le matin ,ses yeux cernés, ses joues pâles effrayèrent son mari.
— Tu vas te fatiguer : il ne faut pas continuer, lui dit-il.
Elle répondit avec une certaine brusquerie :
— Je ne suis pas fatiguée du tout, et tant que mère sera malade, je resterai là.
Durant l'après-midi, Marguerite refusa de sortir et ne voulut pas non plus que Rongier demeurât avec elle. Aussi attristé de cet exil que de la maladie de Mme Desclos, il erra dans les rues, tout seul. Georges, dans une voiture de cercle, revint trois ou quatre feis entre le déjeuner et le dîner.
Edmond et sa sœur se tenaient, l'un près de l'autre, accoudés à la fenêtre ouverte. Tout à coup Marguerite eut une crise de larmes, et elle alla tomber sur un fauteuil. Edmond se mit à ses genoux et balbutia :
— Ma pauvre petite Marguerite ! Ma pauvre petite Marguerite !
Elle dit d'une voix entrecoupée :
— J'ai toutes sortes de chagrins... Si tu savais !... Je suis énervée, dégoûtée !
— Mais qu'y a-t-il donc, mon Dieu ? s'écria Edmond en se relevant.
En quelques mots, elle lui raconta les incidents de Trouville.
— Veux-tu que j'aille lui flanquer une pile, à ce monsieur, moi, fit Edmond, les poings serrés. Ça ne sera pas long !
Un léger sourire vint à ses lèvres, et elle embrassa son frère.
— Ce n'est pas que tout cela soit mortel, au fond...
— Non, dit Edmond, mais c'est agaçant, en effet. Ce sont des voyous, tous tes amis, voilà mon opinion. Tu aurais peut-être bien fait de tout dire à ton mari...
— Eh bien ! après 7 ça m'empêcherait-il de passer pour avoir un amant ? Et puis, je ne veux pas que Pierre ait un duel à cause de moi... Il est à mille lieues de supposer une chose pareille. Il serait afTolé.
— Il faudra bien pourtant que tu lui expliques un jour pourquoi tu te brouilles avec ces gens-là...
— C'est justement cette incertitude, cette indécision où je suis qui en arrivent à me rendre malheureuse... J'en veux à Pierre, je ne sais pas pourquoi... Quand il n'est pas là, je suis soulagée, calme, je ne pense plus à ces histoires... quand je le vois, il m'irrite presque, avec son ignorance de la vie et son air béai... Tiens ! si c'était possible, je voudrais être séparée de lui pendant quelque temps, rester ici avec vous... faire comme si je n'étais paa mariée...
Edmond, navré, se creusait la tête, cherchant des solutions, ne trouvant rien. Marguerite ajouta :
— Enfin, va ! ne te fais pas de bile pour cela. J'espère que ça s'arrangera...
Les péripéties de la maladie de Mme Desclos durèrent encore deux jours. Le matin du
troisième jour, l'agonie commença : le docteur Peyrot avait déclaré la veille qu'il n'y avait plus aucun espoir. Elle mourut au milieu d'eux tous, la main dans celle de Marguerite prosternée.
M. Desclcs s'approcha du lit et embrassa sa femme au front. Alors il sortit de la chambre sans prononcer une parole et se mit à marcher à petits pas, la tête droite, dans la hautaine attitude d'un philosophe impassible devant le malheur, défiant des yeux la destinée.
11 déclara qu'il s'occuperait seul de tous les détails des obsèques, et, pendant que les enfants sanglotaient, il eut un entretien avec son gendre, au sujet des lettres de faire-part.
— Nous n'en enverrons, dit-il, que fort peu, juste ce que les convenances exigent... car il y a des convenances même en ces sinistres occasions... Quel est votre avis, Rongier ?
Il fit un geste signifiant qu'il ferait ce qus M. Desclos déciderait.
— Je vais, cependant, continua celui-ci, dresser une liste de quelques amis, de quelques parents... des gaillards qui n'avaient aucune affection pour nous, mais qu'il est convenable, ah! ah! oui, convenable, d'inviter... A ce propos, que je n'oublie pas d'inscrre le nom de Molitor. Tenez ! je vous parie, mon cher, que la mort de la pauvre femme fera plus de chagrin à Molitor qu'à nos connaissances ordi-
naires... Et pourtant Molitor ne l'avait jamais vue...
M. Desclcs écrivit avec ordre la liste de ses courses sur une feuille de papier. Rongier se mit à sa disposition.
— Non, mon cher ami, laissez-moi agir tout seul. C'est un des tristes privilèges de mon expérience des hommes de ne pas perdre la tête dans des circonstances tragiques.
Il reçut le médecin des morts, causa avec le délégué des pompes funèbres, sortit, commanda les lettres, s'agita, s'occupa pendant la journée entière de toutes les formalités qu'entraînent les décès. Il prétendit régler lui-même les détails dont on abandonne d'habitude le soin à des étrangers et eut avec un employé de la mairie une discussion au sujet des obsèques, qui furent fixées à midi.
Après l'inhumation, au cimetière Montparnasse, Desclos dit à ses enfants :
— Suivez-moi à la maison : j'a* quelque chose à vous dire... Vous n'êtes pas de trop Rongier.
Dan3 le salon en désordre, quand ils furent réunis tous les cinq, M. Desclos resta d'abord un moment sans parler. Il se promenait, les mains derrière le dos, l'œil perdu : enfin il s'arrêta.
— Mes enfants, dit-il, depuis la mort de votre pauvre mère, j'ai réfléchi; me voici main-
tenant seul dans l'existence... Vous êtes là, ou\ je le sais... mais vous avez tous vos occupations et autre chose à faire qu'à vous inquiéter de moi... D'ailleurs, et vous devez le comprendre, il me serait cruel de continuer à habiter cet appartement où nous avons vécu tous ensemble de longues années.
— Je demeurerai avec toi, moi, père, fit Edmond : rien ne m'en empêche...
— Je te remercie, mais laisse-moi achever. Et tout en tournant dans le salon, il reprit :
— Vous savez que nous possédons en Bourgogne une petite propriété... elle donne de quoi vivre suffisamment à un homme de mon âge qui a appris à avoir des goûts simples... Elle me plaît, elle est située près d'un cours d'eau vive, et l'habitation est convenable. Jadis vous y êtes venus à l'époque des vacances, mais vou3 ne devez plus vous la rappeler... J'ai l'intention de m'y retirer complètement, et, quand je serai mort, vous transporterez mon corps à côté de celui...
— Père, supplia Marguerite, je t'en conjure...
— En efTet, nous n'en sommes pas là. A votre âge, la mort épouvante... mais moi, j'ai vu tant d'événements que la mort... peuh ! rien du tout... un événement comme un autre. D'ailleurs, il ne s'agit pas ce cela : ce que je
voulais vous dire, mes enfants, c'est que je pars pour Evry dans le plus bref délai... ce soir.
— Ce soir, père ! s'écrièrent-ils : c'est impossible.
— Il y a un train à huit heures quinze : j'ai écrit au fermier, hier, de venir m'attendre à la gare...
Ils étaient autour de lui, remués, les yeux humides.
— Ma résolution est irrévocable : je vais préparer mes malles. Paris est inhabitable pour moi désormais.
— Je t'accompagne, moi, dit Edmond. Georges, de son côté, insista. M. Desclos
secoua la tête :
— Je tiens absolument, mes chers enfants, à éviter toutes ces complications, qui vous seraient aussi pénibles qu'à moi... Vous m'aimez bien, je vous aime beaucoup aussi, mais dans la vie il faut savoir faire avec simplicité les choses les plus graves. Séparons-nous donc simplement... embrassez-moi... Edmond suffira à me conduire au chemin de fer.
— Nous ne pouvons pas vous quitter comme ç !, vraiment ! dit Rongier.
— Nous ne nous quittons peut-être pas définitivement, reprit M. Desclos. Un jour, il est possible que vous ayez l'occasion de venir me voir... en passant par là.
— Oh! pire ! murmura Marguerite.
— Je n'ai pas voulu te froisser, ma pauvre enfant... Un voyage cie quelques heures, ça n'a Ys.il de rien, au premier abord... On croit qu'il n'y a qu'une valise à prendre... Ah! ah! puis on reste des années sans se décider... Une valise, ah î ah ! il faut quelquefois dix ans pour faire une valise... La vie, mes enfants, la vie ! Ça ne sera pas votre faute, je ne vous en voudrai pas le moins Cu monde.
— Je vous assure, dit i?ongier, en lui serrant la main fortement, qu'il ne se passera jamais un an sans que nous allions chez vous.
11 sourit.
— Je vous remercie, mon ami... Vous me ferez toujours plaisir. Et maintenant, «liez... allez chacun de votre côté. Je garde Ec mond seulement... A propos, Edmond, pendan : que j'y pense, tu n'oublieras pas de dire bonj oui à Molitor...
Ils se jetèrent dans ses bras; puis M. Desclos regarda sa montre :
— Cinq heures ! Diable !...
— Ne nous empêche pas de t'accompagner à la gare, au moins, père, dit Marguerite.
— Mais non, mais non, dit M. Desclos. Il n y a rien de pénible comme ces adieux au milieu d'un tas de passants. Embrasse-moi, Marguerite. Tu seras heureuse toi... je l'es-
père... Au revoir, Georges. Au revoir, mon cher Rongrier.
— A bientôt, dit celui-ci.
— Oui, à bientôt, répéta M. Dssclos av*c le sourire d'un bmrae qui ne veut pas contrarier les gens... A bientôt, à la campagne...
— Je reste avec père, dit Edmond à sa sœur. Quand il sera parti, j'irai coucher à Petit-Bry, et je ne reviendrai à Paris que demain soir.
La bonne commençait à emplir les caisses. M. Desclos, alors, alla dans la bibliothèque et, prenant le Manuel du Pêcheur a la ligne, le déposa soigneusement sous une pile de linge bien tassée, dans le coin d'une malle.
Dans l'hôtel, où elle n'était pas rentrée depuis son départ pour Trouville, Marguerite se trouva désorientée. Il lui semblait qu'elle y était moins chez elle que dans, l'appartement de la rue Monge, que les meubles lui étaient moins familiers : ce luxe l'embarrassait; son souvenir était là-bas, près du lit où sa mère avait agonisé.
Pierre, au contraire, en revoyant sa femme seule à ses côtés, poussa malgré lui un soupir de soulagement. C'était la première fois de sa vie qu'il assistait à des cérémonies funèbres, son père et sa mère étant morts quand il n'avait que quelques années. Pour la première fois, il avait devant les yeux le spectacle de la
douleur, et il sortait commi abasourdi de ces huit jours de démarches, d'inquiétudes, de préoccupations.
— Veux-tu que nous allions faire un petit voyage ? dit-il à Marguerite.
Elle aussi aurait souhaité partir, mais l'idée d'être seule avec son mari lui procurait une espèce de peur. N'avoir que lui à qui parler, le sentir continuellement là, n'écouter du matin au soir que ses réRexions en général oiseuses, non, elle n'avait pas ce courage. Certainement, elle l'aimait encore, ou du moins la tendresse qu'il lui inspirait ne s'en était pas allée ainsi brusquement; mais il en était de lui comme de ces enfants qui parfois vous agacent et que l'on repousse de la main avec précaution pour ne pas leur faire de mal.
— Tu préfères ne pas quitter Paris ? C'est comme tu voudras.
Il la baisa sur le front, ayant à peu près oublié déjà tout ce qui venait de se passer, presque étonné que la douleur de Marguerite persistât. Il était obligé de se forcer pour prendre un air sombre.
— Oh! une idée... Veux-tu que nous fassions à ton père la surprise de tomber à la campagne un de ces matins ?
Il était fier de cette combinaison, et s'imaginait que Marguerite allait l'accepter avec bonheur. Mais elle lui dit :
■ — Je t'en prie, Pierre, laisse-moi...
Il fut navré. Il erra dans l'hôtel, se demandant ce qu'il fallait faire, si cette situation allait durer longtemps. Us se couchèrent de bonne heure, et il n'osa pas l'embrasser avant de s'endormir. Le cœur gonflé de chagrin, il s'accouda sur l'oreiller. Ce fut elle qui, se penchant, lui tendit la joue en murmurant : « Bonsoir ! Vaguement consolé, il ne tarda pas à s'assoupir.
Elle s'éloigna de lui pour ne pas le réveiller, en proie à une lassitude de tout son corps et de tout son esprit.
Le lendemain, elle se leva pendant qu'il dormait encore, s'habilla, et, appelant la femme de chambre :
— Vous direz à monsieur que je suis sortie.
Dan3 la rue, elle prit un fiacre, se fit conduire à la gare de l'Est, et il était à peine neuf heures du matin quand elle arriva à Nogent. Là, elle monta dans un omnibus et s'arrêta bientôt au bout du pont de Bry-sur-Marne. Elle descendit et se vit tout à coup comme au fond d'une province, au milieu d'une place ombragée par de vieux ormes aux troncs noueux.
Elle ne se souvenait plus exactement de l'adresse qu'Edmond lui avait donnée, mais elle se rappela qu'il lui avait dit : <x C'est à droite du pont, » et s'informa à ]a servante d'un ca-
baret, si on connaissait M. Desclos, dans le pays.
— Desclos... un artiste, pas vrai ?... Voilà justement Marie qui lui fait son ménage.
Une bonne s'avançait un panier au bras. La maisonnette d'Edmond était à cinq minutes de chemin. Comme Marie hésitait à la conduire, elle lui dit :
— Je suis sa sœur. Est-ce qu'il est levé ?
— Oh ! oui, il est dans son canot depuis une heure.
Elle traversa un petit jardin, et, descendant sur le ponton par un escalier creusé dans la berge, elle aperçut son frère avec un maillot bleu et un pantalon gris, qui ramait à quelques mètres de la rive. Elle appela : « Edmond I » Il se retourna, et en deux coups d'aviron fut près d'elle.
— Qu'est-ce qui se passe donc ?
— Mais absolument rien, dit-elle en souriant. C'est charmant ici... Tu me ferais faire une promenade en canot ?
— - Voyons, Marguerite, il y a quelque chose, n'est-ce pas ? Où est Pierre ?
— Il dort, Pierre. II ne s'est même pas aperçu que je suis partie... As-tu le temps d'arriver à Paris avant midi ?
— Largement.
— Et de Paris ici avec une bonne voiture, combien de temps faut-il ?
— Guère plus d'une heure, une heure et demie de chez toi, à peu près.
— Eh bien! dans ce cas, tu vas t'habiller, prendre le train. Tu trouveras Pierre à qui j'ai fait dire que j'étais sortie : vous ferez atteler, et vous viendrez déjeuner ici tous les deux... Je m'occuperai du ménage avec la bonne...
— Bon ! c'est tout ?
— Et puis, en route, tu lui raconteras, pour m'éviter cette peine, tout ce que je t'ai raconté l'autre jour, sans excepter aucun détail...
— Je peux nommer ?
— Tu nommeras Briant... certainement...
— Je crois, en effet, que c'est le meilleur parti, dit Edmond.
— Et ce qui vaudia encore mieux, c'eàt une idée que j'ai eue cette nuit... Va, dépêche-toi: tu la sauras en revenant.
Il courut à la "gare. Marguerite entra dans la maison étroite, fraîche et meublée sommairement de meubles en bois blanc verni. Il y avait, au rez-de-chaussée, la salle à manger, la cuisine et une petite pièce garnie d'un lit de fer; au premier et unique étage, deux autres pièces, dont une assez grande, avec deux fenêtres s'ouvrant sur la Marne, était la chambre d'Edmond.
Elle murmura : « C'est parfait », puis aida Marie à préparer le couvert elle-même, alla cher-
cher des fleurs, et les disposa tant bien que mal dans des vases ébréchés.
Vers midi et demi, on entendit sur le chemin un bruit de voiture. Elle se dit : « Ah ! les voici ! » et ouvrit la porte. Rongier sauta le premier, et entraîna sa femme dans le jardin. Il était rouge et agité ; il embrassa Marguerite longuement :
— Ah ! le misérable, îe misérable ! 11 fallait me dire ça tout de suite : je l'aurais souffleté, cravaché... Je ne sais où il est, maintenant, mais il va avoir affaire à moi... Quel bandit ! quel voleur !
— Je ne le veux pas, lui dit-elle nettement. Tu vas, au contraire, le laisser tranquille... ne pas chercher à le revoir et oublier cette histoire...
— Je le provoquerai et je le tuerai !...
— Ah! il ne manquerait plus qu'un duel... Ce serait complet...
— Tu l'exiges, Marguerite ?
— Oui, je l'exige. Nous en serons quittes pour ne plus fréquenter ces gens-là...
— Certes ! s'écria Rongier... Ni lui, ni personne... J'en ai assez... Ai-je été assez bête de les inviter à mon mariage !... C'était si simple, ne plus les revoir, à ce moment-là... Un tas de sales noceurs... Je t'aime encore plus qu'avant, ma petite Marguerite, si c'est possible...
La bonne demanda de loin :
— Faut-il servir le déjeuner ?
— Dans un moment, réponciit-elle.
Elle prit Pierre par le bras et s'assit à côté de lui sur un banc.
— Moi aussi, je t'aime bien. Mais tu dois comprendre combien je suis dégoûtée, énervée; je suis presque malade. J'aurais besoin d'être seule quelque temps, de me reposer, de ne plus songer à tout cela... Sois raisonnable, Pierre, laisse-moi ici pendant un mois. Va-t'en faire un voyage.
Il se dressa :
— Te quitter, moi !
— Oui, me quitter... un mois, qu'est-ce que c'est ? Ne te fâche pas, ne m'interroge pas... Tu ne peux pas t'imaginer comme je serai heureuse... Si Edmond y consent, il vivra avec nous, car il n'y a que vous deux qui m'aimiez... Georges n'est qu'un égoïste.
— Oh ça! oui! fit Rongier... Quel égoïste!
— Quand tu reviendras, Pierre, tu verras quelle existence nous mènerons...
— Mais pourquoi m'en aller ? Je fais ce que tu veux, moi... Où veux-tu que j'aille tout seul ? reprit-il d'un ton consterné.
Elle l'embrassa.
— Nous recauserons après déjeuner.
Et se mettant à sourire :
— Pauvre Pierre ! Ce n'est pas très grave, une séparation d'un mois...
— Mais enfin, qu'est-ce que je t'ai fait ? Pourquoi ne me veux-tu plus ?...
Sans répondre à Rongier, elle appela son frère et ils s'assirent tous les trois autour de la table. Edmond fut mis au courant et se contenta de dire :
— Marguerite demeurera en haut, moi je coucherai dans la petite pièce en bas.
— Alors, tu trouves ça tout naturel, toi aussi? reprit Rongier.
Il répondit simplement :
— Oui. Du moment que ça fait plaisir à Marguerite.
— Vrai ? dit Rongier, ça n'est pas une plaisanterie ?... Il faut que je parte... Ce n'est pas de ma faute, pourtant, tout ce qui arrive...
Il avait la voix mouillée de larmes d'un enfant qu'on punit.
— Va-t'en en Suisse I dit Edmond. Il fait un temps magnifique...
— Un mois en Suisse !
— Un petit mois... Ça passe vite...
Après déjeuner, Rongier visita la maison, et Edmond se hâta d'aller enlever, dans sa chambre, un chapeau de femme, en paille, accroché contre le mur.
— C'est là que tu t'installeras, Marguerite.
— Oui, dit-elle, j'y serai très bien.
Il tomba sur une chaise.
— Mais il n'y a pas de meubles, il n'y a rien !...
— J'achèterai ce qui me manque.
— Le lit est excellent, dit Edmond tranquillement.
— Tu m'écriras tous les jours, Marguerite >
— Oui, tous les jours...
Il fit encore mille objections; puis, sans bien comprendre, devant l'insistance de sa femme, il céda.
— Puisque c'est convenu, je préfère partir le plus tôt possible.
Il veilla au déménagement, retourna à Paris avec Edmond chercher des effets, du linge, des bibelots, et, n'essayant pas de résister davantage, le soir même il s'en alla.
Les journées qui suivirent furent pour Marguerite pleines de douceur. Son esprit, trop vigoureux pour conserver les mauvais souvenirs, les laissait s'enfuir un à un. Briant, le gros Mahu, les autres, les fêtes de l'hiver dernier, la villégiature de Trou ville, tout cela lui semblait aussi éloigné et aussi indistinct que ses années d'enfance, se confondait et se brouillait. La mort de sa mère, la dislocation de sa famille, marquaient une vie nouvelle. La situation, maintenant, ne comportait plus ni hypocrisie ni arrière-pensée. Georges et elle con-
naissaient leurs sentiments réciproques : ils étaient destinés à se fréquenter de moins en moins et à devenir bientôt comme deux étrangers. Edmond, au contraire, ne la quitterait plus, et, entre son mari et lui, entourée de ces deux tendresses différentes et profondes, aucun malheur ne pourrait plus 'atteindre. La recherche de l'amour, à laquelle s'épuisent l'imagination et le cœur des femmes, ne la tentait pas : elle remplacerait la passion, dont elle se sentait incapable, par les délicatesses et le charme de cette double affection.
L'absence de luxe et presque de confortable, dans cette installation bohème de canotier des environs de Paris, ne la privait pas. Elle organisait le ménage, veillait aux repas, mettait de l'ordre ; elle allait à Petit-Bry et à Nogent chercher les provisions avec la bonne. Edmond l'emmenait souvent, en canot, faire les classiques promenades des bords de la Marne, le tour de la boucle du fleuve à partir de Joinville, la montée jusqu'aux îles de Chelles, couvertes d'une végétation gigantesque et puissante, et où l'on voit parfois s'élancer entre les arbres des oiseaux de féerie aux couleurs exo^ tiques.
Dans ces excursions, ils établissaient le programme de leur vie prochaine, quand Pierre serait de retour. On achèterait un autre hôtel, où Edmond aurait un appartement séparé» et,
en été, on n'irait pas trop loin, sur la haute Seine, par exemple, dans des pays paisibles et jolis, de façon qu'Edmond pût se rendre à Paris facilement.
— Continueras-tu le théâtre ? lui disait-elle.
— Mais oui, c'est amusant. Et puis, ma foi, si dans quelques années je n'arrive à rien, si je me vois condamné à jouer des bouts de rôle aux Folies-Parisiennes ou dans des théâtres pareils, je ne m'acharnerai pas. Oh! non... Avec Pierre et toi, je ne m'ennuierai jamais.
Parfois, dans l'après-midi, Edmond prenait le train et ne rentrait qu'à l'heure du dîner Ses relations avec Lena, sa camarade de théâtre, continuaient malgré des pér'péties diverses et quelques infidélités de part et d'autre. Mais, comme ils n'étaient pas jaloux, ils se raccommodaient sans souffrances. Edmond expliqua à sa maîtresse qu'elle ne pouvait plus venir à la campagne à cause de sa famille, et elle n'exigea pas de détails ni de preuves.
Mme Jonquet, à qui Marguerite écrivit, déjeuna un jour à Petit-Bry et fut dans le ravissement. Son amie lui ayant expliqué les circonstances qui avaient amené le voyage de Rongier, elle admira cette combinaison. D'ailleurs, Edmond se montra très respectueux envers elle, et ils oublièrent tous les deux, par un accord tacite, que peu de temps auparavant ils se rencontraient
clans des chambres meublées du quartier de l'Europe.
Uh matin, Marguerite et Edmond, qui allaient au marché de Petit-Bry, rencontrèrent, au bout du pont, Molitor, tenant sous le bras un paquet d'où sortait une palte de homard.
Il reconnut Mme Rongier, et, très intimidé, salua gauchement. Edmond lui serra la main et le présenta à sa sœur.
— Je venais, fit l'artiste... te dire un... petit bonjour. Je ne savais pas que tu étais en famille...
— Mais j'espère, monsieur, reprit Marguerite, que vous ne vous gênerez pas avec nous et que vous nous ferez l'amitié de déjeuner à la maison. Edmond m'a souvent parlé de vous, et je sais que vous avez été un bon camarade pour lui.
— Couis vite déposer ton homard... dit Edmond, et rejoins-nous au marché.
— Je vous aiderai à porter les provisions.
Tout d'abord penaud, en apercevant Marguerite, il ne tarda pas à être à l'aise devant l'accueil simple et bienveillant qu'eFe lui fit. Lui, qui racontait rarement des histoires de théâtre et montrait un grand mépris pour sa profession, narra, pendant le déjeuner, des anecdotes de coulisses; il parla aussi de quelques acteurs célèbres qu'il avait connus. Puis il ne cacha pas sa façon de penser sur le directeur
des Folies-Parisiennes et sur l'auteur de la pièce qu'il avait jouée cet hiver.
— Laville se croit hors d'affaire parce qu'il a fait de l'argent avec cette ineptie... Car j'ai joué dans ma vie bien des pièces absurdes, mais je ne m'imaginais pas que la bêtise pût arriver à ce degré-là... Te rappelles-tu ce dialogue, hein ?
— Le fait est que ce n'était pas fort, répondit celui-ci.
— Vous comprenez, madame, que le public finira par se lasser de ces stupidités-là... Figurez-vous qu'on va rouvrir dans une quinzaine de jours avec le Petit Coq et que nous allons répéter un de ces jours une pièce de Grézillet... toujours Grézillet... Toutes les pièces sont de Grézillet, maintenant... 11 est vrai qu'à la seconde représentation chacun dit ce qu'il veut, ça ne change pas le sens... Ah! ah! tu n'as pas encore reçu ton bulletin de répétition ? La pièce est intitulée : Papillote. Il a le génie des titres, Grézillet... Quand on pense que nous allons jouer Papillote deux cents fois de suite, peut-être !... Ce satané Laville ! il est capable de ne pas faire faillite avant deux ou trois ans d'ici !...
— Tu dînes avec nous ce soir, hein ? Tu prendras le dernier train. Cette après-midi, tu tâcheras de nous attraper une friture.
— Il n'y a pas du tout de poisson ici ; je veux bien essayer tout de même.
Alors il saisit ses engins et se dirigea vers la berge. Il se demandait vaguement pourquoi on n'apercevait pas Rongier, pourquoi même on n'avait pas prononcé son nom. Mais il était d'avis qu'on ne sait jamais ce qui se passe dans les familles, et que rien, d'ailleurs, n'a besoin d'explication.
Il s'assit sur l'herbe, à l'ombre, et jeta un coup de ligne d'une main nonchalante, en faisant une moue de dédain pour la vanité de cet exercice.