SCENE V
TALON, LE DUC, LE MARQUIS DE FAVRAS, MARCEL > un peu à l'écart; puis M»9 DE FAVRAS.
LE DUC , à Talon.
J'e'tais sur un brasier ardent. Que croyez-vous qu'il soit arrive'? A-t-elle eu assez de temps? Pensez-vous que l'affaire soit consommée ?
TALON
Je He sais. Elle ne revient pas , c'est d'un assez bon augure. ( Avec douleur. ) Ah! la voici.
LE duc, courant au-devant de madame de Favras* Eh bien?
Ah! Messieurs, tout est perdu.
TALON
On a refusé vos offres?
Mm« DE FAVRAS.
On n'a rien voulu entendre. ( Au duc. ) Il ne reste qu'un moyen : c'est que vous donniez des ordres; c'est que vous vous fassiez connaître.
LE DUC, avec rédgnation.
S'il n'en est pas d'autre; et puisque celui qui devait le sauver l'abandonne. . . Allons donc ! car l'innocent ne doit pas périr.
( Il fait un pas. )
FAVRAS, le retenant.
Vous n'irez pas, vous n'irez pas. O ciel! que dites - vous? Songez-vous aux conséquences inévitables de cette imprudente générosité? Je meurs innocent, vous le savez • ne me faites pas mourir coupable... oui, coupable, ne nous flattons pas*. Le peuple veut uue victime, c'est moi que sa colère à désigné; c'est un malheur, niais il faut le subir,, Si sa vengeance était trompée, oserez-vous désigner les objets si sacrés , les têtes si augustes,
( 70) qu'il n'en accable pas dans ses premiers transports ? Je n'ai pas fre'mi à l'idée du supplice , à celle des maux que j'entrevois j mon cœur se glace d'épouvante.
( Le duc lui prend la main , en témoignage de sa sensibilttê et de
son admiration ; Talon baisse la tête , et exprime par son silence
qu'il pense comme lui. ) c
Mme j-ij. NAVRAS.
Quoi! vous voulez mourir! {Mouvement de Marcel. ) Quoi! l'horreur de cette cruelle exécution. . .
J'ai foi et confiance en Dieu. Il ne me refusera pas un peu de force et de courage pour un moment de douleur.
Mme DE NAVRAS.
L'ignominie du supplice ! . . .
Le temps en lavera ma mémoire , que réhabiliteront la raison et la compassion publiques.
Mme DE NAVRAS.
Cruel ! ainsi vous vous séparerez de votre femme , de vos enfans. ( Marcel s'approche en témoignant beaucoup d'intérêt. ) FAVRAS , pressant sa femme sur son cœur , avec un profond attendrissement.
Caroline ! je dois tout immoler à l'intérêt de ma patrie , je le
dois je le ferai. ( Il l'embrasse en pleurant. ) N'arrêtez pas
ainsi mes pensées sur l'étendue de mon sacrifice. Ah! me séparer de mes enfans de vous ! A cette cruelle idée toute ma
résolution. . . toute ma fermeté m'abandonne.
MARCEL , à lui-même , mais à haute voix.
Pauvres gens ! pauvres gens! (// se place tout-à-coup au milieu des autres personnages. ) Ecoutez. Savez-vous qu'on peut vous tirer de là, et qu'il ne faudrait pour ça qu'un brave homme, qui se le mettrait bien dans la tête ?
( On le regarde avec étonnement. )
TALON
Comment? que veux-tu dire?
LE DUC
Explique-toi.
MARCEL
Si un bon garçon. . . dégoûté de la vie. . . ayant ici ( Il met la main sur son cœur. ) un poids . . . qu'il ne peut plus porter . . . se sacrifiait pour vous... allait pour vous là-bas... à la potence !..
Mmo DE FAVRAS.
Grand dieu ! graud dieu! que dit-il?
( 7' ) , MARCEL
Paix ! paix ! pas de bruit. Je serai cet homme là , moi !
Mme DE pAVRAS.
Serait-il possible!
TALON
Quoi! sérieusement tu voudrais. . .
MARCEL
Ce serait ma dernière joie dans la vie , car ce serait une bonne action. Qu'est-ce que ça fait que je meure , moi , misérable. . . destine' à toujours l'être? (Montrant F auras.) Mais ce digne
homme-là. . . père de jeunes et aimables enfans Je les ai
vus souvent ici. Mari d'une femme. . . qui l'aime. . . qui lui est fidèle. . . dont il a toujours fait le bonheur , il ne faut pas qu'un homme comme ça meure. .. Ça n'est bon que pour un désole' comme moi.
TALON
Mais cette substitution serait d'une extrême difficulté.
C'est à vous de la rendre facile. Vous êtes tous gens d'éducation. Je vous offre la chose : inventez au moins la manière de s'y prendre.
Je ne puis consentir.
MARCEL
Àh ! ça, il le faudra bien. Vous ne causerez pas ma mort, déjà, pour vous mettre la conscience en repos , car je vous jure que je me la procurerai bien sans vous ; et que, de toutes façons, dans quinze jours', Marcel ne sera plus de ce monde. D'ailleurs il vous en coûtera quelque chose. Il faudra me donner quelque argent.
Mme DE FAVRAS.
Ah! toute ma fortune. . .
LE duc , lui prenant des mains la bourse et le portefeuille , et les donnant à Marcel.
Tiens , cela te suffira-t-il? Il y a cinquante mille francs.
MARCEL
Cinquante mille francs !... Je n'aurais pas demandé tant; mais j'accepte. . . Ah ! Théroigne ! . . . ( A madame de Fatras. ) Vous serez ma trésorière, Madame. Reprenez cette somme, vous en donnerez une partie... la plus grande partie... à une malheureuse • Elle se nomme Théroigne Méricourt. . . de Méri-
court.
Mme DE FAVRAS. '
Je la connais. De tous les ennemis que nous avons dans le peuple f c'est elle qui montre le plus de haine et d'acharnement.
MARCEL
Oui, cela ne m'e'tonue pas. ( Prenant la main de madame de Favras. ) II faut lui pardonner. 11 faut l'aimer. ( Petit mouvement de madame de Favras. ) Il fant l'aimer , car moi, je l'aime cent fois. . . mille fois plus que ma vie. C'est pour elle, Madame; c'est dans l'espoir qu'elle sera heureuse. . . que j'ai consenti à remplacer au gibet un noble, et comme elle dit, un aristocrate.
Mme DE FAVRAS.
Soyez tranquille, vos vœux seront remplis; votre testament sera fidèlement exe'cute'.
MARCEL
11 \ous faudra du cou pape.
Mme DE FAVRAS.
Je me souviendrai du vôtre.
MARCEL
"Votre exemple, vos leçons, vos bons conseils , lui seront utiles. .
MmC DE FAVRAS.
Je ne ies lui e'pargnerai pas.
MARCEL
J'y compte. ( Aux autres. ) Vous tous , vous la prote'gerez . . . n'est-ce pas ? ( Signe affîrmatif.) Le reste de là somme. . . vous le donnerez à ma vieille mère. ( Il pleure amèrement.) J'ai encore ma mère, Madame. Je Fai quitte'e pour suivre ma maitresse. . . et elle m'a prédit. . . une partie de ce qui m'arrive. "Vous lui direz que je l'aime. . . que je regrette de n'avoir pas écoute ses avis. . . Vous ferez un autre effort sur vous. même : vous trahirez la vérité . vous laisserez croire à la pauvre femme que je vis toujours.. . Si elle apprenait ma mort. . . elle n'y survivrait pas.
Mme DE FAVRAS.
Je vous comprends. Oh ! je me garderai bien. . . Ce coup ne sera pas po*»té par moi au cœur d'une mère.
MARCEL
Bien. Pour le reste , comptez . . .
talon , voyant rentrer l'huissier.
Silence! silence!