CONGRÈS INTERNATIONAL DES MINES ET DE LA MÉTALLURGIE
(23 Juin 1900)
M. le Président — Messieurs, nous avons actuellement terminé nos séances de sections, aussi bien pour la métallurgie qu’en ce qui concerne les mines. Elles ont été, comme vous l’avez vu, très nourries et très intéressantes. En ce moment, le Congrès se réunit en séance plénière comme au jour de l’ouverture. Nous avons pensé qu’il convenait d’y reporter une question qui nous intéresse tous au même titre. Elle émane de M. Henri Fayol auquel je suis heureux de donner la parole.
M. H. Fayol. — Messieurs, avant-hier, üi l’heure des toasts, nous avons eu le plaisir d’entendre des hommes, qui représentent au plus haut degré la science et l’expérience professionnelle, parler des remarquables progrès de nos deux
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grandes industries et de l’heureuse influence qu’ont eue sur ces progrès les relations qui existent entre les ingénieurs du inonde entier. M. Harzé a caractérisé ces relations en disant qu’elles établissent entre nous une sorte de franc-maçonnerie technique .
Je souligne le mot technique, Messieurs, parce que, en effet, les communications qu’a reçues le Congrès sont à peu près exclusivement techniques. Aucun écho de nos préoccupations commerciales, financières et administratives ne s’y est fait entendre. Et cependant, le Congrès comptait des hommes particulièrement compétents en ces matières. 11 est assurément regrettable, par exemple, que personne n’ait parlé de ces associations commerciales qui, sous les divers noms d'ententes, syndicats, comptoirs, trusts, ont pris depuis quelques années dans le monde industriel une si grande importance.
Mais j’arrive tout de suite aux questions administratives sur lesquelles je désire appeler l’attention, parce que l’enseignement mutuel que nous pratiquons si utilement dans le domaine technique me paraît appelé à rendre de non moins grands services dans le domaine administratif.
Le service technique et le service commercial sont assez bien définis ; il n’en est pas de même du service administratif ; sa constitution et ses attributions ne sont pas bien connues ; ses opérations ne tombent pas sous les sens ; on ne le voit ni bâtir, ni forger, ni vendre, ni acheter..., et cependant chacun sait que s’il ne fonctionne pas bien, l’entreprise périclite.
Ses fonctions sont multiples :
C’est lui qui prévoit et prépare les conditions financières, commerciales, techniques, etc., au milieu desquelles doit naître et vivre l’entreprise ;
11 préside à l’organisation, au recrutement et au fonctionnement du personnel ;
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Il est l'instrument de relations de toutes les parties de l'entreprise entre elles et des relations de l’entreprise avec le monde extérieur .
Cette énumération, quoique incomplète, donne une idée de l'importance du service administratif. La charge du personnel suffirait seule à lui donner la suprématie dans la plupart des cas. Qui ne sait, en effet, qu’une entreprise, lors même qu’elle disposerait des engins et des procédés de fabrication les plus parfaits, est vouée à l’insuccès si elle est entre les mains d’un mauvais personnel ?
Pour représenter son mode d’action, j’emprunterai une comparaison à la physiologie :
Comme le service administratif d’une société industrielle, le système nerveux de l’homme n’est pas visible à l’observateur superficiel ; ses actes ne tombent pas directement sous les sens, et cependant, les muscles, bien qu’ils possèdent une énergie propre, cessent de se contracter si le système nerveux cesse d’agir. Sans son action, le corps humain devient une masse inerte, tout organe dépérit rapidement.\ Dans tous les organes et dans toutes les parties de chaque organe, le système nerveux est présent et actif. Par des cellules et des fibres il recueille des sensations et les transmet d’abord à des centres nerveux inférieurs, centres réflexes, puis, de là, s’il y a lieu, au cerveau. De ces centres ou du cerveau part ensuite l’ordre qui, par un chemin inverse, arrive au muscle qui doit exécuter le mouvement.
La société industrielle a aussi ses actes réflexes ou ganglionnaires qui s’effectuent sans l’intervention immédiate de l’autorité supérieure. En général, cependant, le renseignement, l’information qui vient d’un agent en contact avec le monde extérieur ou avec un autre agent de l’entreprise, va jusqu’à la direction qui examine, décide et donne un ordre, lequel, par un chemin inverse, arrive aux agents d’exécution. Tel est le fonctionnement du service administratif ; tous les agents y participent plus ou moins.
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Sur cent heures consacrées à une grande entreprise industrielle, l’ouvrier emploie quelques heures seulement aux questions administratives : informations diverses transmises au contremaître; discussion sur les salaires, la durée et l’organisation du travail ; temps consacré aux réunions de caisses de secours, de syndicats, etc...
Le contremaître qui reçoit et transmet les observations des ouvriers, qui reçoit des ordres, les transmet et en assure l’exécution, qui fait lui-même des observations et donne des avis, le contremaître, dis-je, consacre plus de temps au service administratif.
Cette part du temps absorbée par le service administratif grandit avec le rang occupé par l’agent dans la hiérarchie industrielle ; les questions d’ordre, de prévoyance, de discipline, d’organisation, de recrutement et d’éducation des ouvriers et contremaîtres, sont déjà pour l’ingénieur ordinaire des préoccupations importantes.
A ces préoccupations viennent s’ajouter, pour le directeur, les questions commerciales et financières, les relations avec l’Etat, etc. . . ; il s’ensuit que le temps donné aux questions techniques se réduit de plus en plus et qu’il devient presque insignifiant pour le chef d’une très grande entreprise.
Je ne dis rien des agents du service commercial, ni de ceux du service financier ou de tout autre service : en dehors de leur spécialité, ces divers agents jouent dans le service administratif un rôle analogue à celui des agents du service technique.
Tous les agents d’une entreprise participent donc plus ou moins à l’administration : tous, par conséquent, ont l’occasion d’exercer leurs facultés administratives et de les faire remarquer. C’est ainsique l’on voit parfois des agents, d’instruction rudimentaire mais particulièrement bien doués, passer par degrés du rang le plus infime aux rangs les plus élevés de la hiérarchie industrielle ou syndicale.
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Mais les jeunes hommes qui, en sortant des écoles industrielles, exercent de bonne heure les fonctions d’ingénieur, sont particulièrement favorisés, soit pour faire leur éducation administrative, soit pour montrer leurs aptitudes ; car, en administration comme dans toutes les autres branches de l’activité industrielle, c’est surtout par les services rendus que le mérite se fait apprécier.
Les agents qui s’occupent plus ou moins d’administration dans les mines et les usines, comme d’ailleurs dans toutes les entreprises, sont donc une multitude ; c’est à eux et particulièrement aux ingénieurs que je demande des communications administratives analogues à celles qui s’échangent sur les questions techniques.
La bonne utilisation .des dons physiques, moraux et intellectuels des hommes, n’est pas moins importante pour le bonheur de l’humanité que la bonne utilisation de nos richesses minérales. Tout en cherchant à dominer la matière, selon l’expression de notre éminent président, nous devons nous ingénier à nous dominer nous-mêmes, à découvrir et appliquer les lois qui rendront aussi parfaits que possible l’organisation et le fonctionnement des machines administratives.
Pourquoi ne mettrions-nous pas en commun, pour le bien
de tous, nos observations, nos expériences, nos études ? 11 y a des commissions internationales qui fonctionnent très utilement à la recherche des méthodes d'essai des matériaux de construction ; la recherche des meilleures méthodes de préparation et d’essai des agents de l’industrie mérite-t-elle moins de sollicitude ?
Pour faire des communications utiles, il n’est pas nécessaire d’embrasser magistralement tout l’ensemble d’une grande affaire ; dans l’ordre administratif, comme dans l’ordre technique, ces sortes de travaux ne sont à la portée que d’un très petit nombre de personnes ; mais les plus petites communications ne sont pas toujours les moins intéressantes. Et combien de choses avons-nous à nous dire sur les moyens
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employés pour avoir de bons ouvriers, do bons contremaîtres, de bons ingénieurs, de bons agents supérieurs? Combien sur les dispositions adoptées pour l'appareil administratif et sur les diverses manières do le faire fonctionner ?... C’est ce programme que je désirais présenter à la franc-maçonnerie de \I. Harzéenlui demandant d’ajouter le domaine administratif au domaine technique. Je m’engage à apporter ma contribution.
En attendant, pcrmettez-moi d’appeler votre attention sur une question de recrutement qui intéresse au plus haut degré nos deux grandes industries : on est d’accord sur la nécessité d’allier la théorie à la pratique dans l’éducation des ingénieurs ; mais c’est sur la question de mesure qu'on diffère. Les uns songent sans cesse à surcharger les programmes d’admission et les cours professés dans les grandes écoles industrielles ; d’autres pensent qu’on a déjà dépassé la limite do l’enseignement théorique nécessaire et qu’on fait perdre inutilement à l’élite de notre jeunesse un an ou deux qui seraient mieux employés dans la vie active. Je pense comme ces derniers.
Certes, il ne s’agit pas de ralentir le zèle et l’ardeur des études scientifiques ; loin de là. Je trouve au contraire que l’Etat ne traite pas assez libéralement les savants, et je crois que l’industrie s’honorerait et se fortifierait en fournissant les subsides nécessaires pour perfectionner les laboratoires et pour débarrasser les savants des soucis de la vie matérielle. Je souhaite que ce mouvement se produise bientôt dans notre pays.
Mais il y a loin de là à vouloir que chacun de nos ingénieurs soit un savant, et, à la façon dont on augmente sans cesse les programmes, il semble vraiment que tel est le but visé. On ne l’atteint pas ; et d’ailleurs, c'est parfaitement inutile. Voulez-vous savoir quel est l’usage qu’on fait, par exemple, des mathématiques supérieures dans nos deux grandes industries ? Eh bien, on ne s’en sert pas. Quand j’ai eu constaté cela pour moi-même, après une carrière déjà longue, je me suis demandé si je ne faisais pas exception ; j’ai pris des
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renseignements et j’ai vu que c’est une règle générale : les ingénieurs ne se servent pas des mathématiques supérieures clans l'exercice de leurs fonctions et les directeurs pas davantage.
Il faut apprendre les mathématiques, c’est entendu ; mais dans quelle mesure ? Telle est la question qui se pose et que les professeurs ont presque toujours été seuls à résoudre jusqu’à présent. Or, en pareille matière, les professeurs me paraissent particulièrement redoutables, et d’autant plus qu’ils sont plus savants et plus zélés. Ils voudraient transmettre toute leur science et trouvent que les élèves quittent toujours trop tôt les bancs de l’école. De là beaucoup d’efforts inutiles et beaucoup de temps perdu. Et l’industrie qui a besoin de jeunes gens bien portants, souples, sans prétention, je dirais meme pleins d’illusions, reçoit souvent des ingénieurs fatigués, anémiés de corps et d’esprit, moins bien disposés qu’on peut le souhaiter aux besognes modestes et à ces beaux efforts qui rendent tout facile.
Je suis convaincu qu’on pourrait les rendre plus tôt à la vie active et tout aussi bien préparés, en supprimant de l’enseignement actuel les choses inutiles.
L’administration, qui comporte l’application de nombreuses connaissances et de beaucoup de qualités personnelles, est surtout l’art de manier les hommes ; et dans cet art, comme dans beaucoup d’autres, c’est en forgeant qu’on devient forgeron. C’est l’une des raisons pour lesquelles il faut le plus tôt possible rendre à la vie active les futurs ingénieurs ; un trop long séjour sur los bancs de l’école a beaucoup d’inconvénients.
A mon avis, dans cette question de mesure, c’est l’industrie qui doit avoir voix prépondérante. C’est elle qui utilise les produits des écoles ; comme tout consommateur, elle a le droit de faire connaître ses désirs, et cela lui serait facile en France par l’intermédiaire des deux organes qui la représentent : le Comité des Forges et le Comité des Houillères.
Permettez-moi, Messieurs, en terminant, de rappeler le but de cette communication : c’est que les ingénieurs étendent désormais au service administratif renseignement mutuel qu’ils ont pratiqué avec tant de succès dans le service technique.
M. le Président. — Messieurs, vos applaudissements indiquent assez à M. Fayol combien il a touché juste. Il y a d’ailleurs trente ans que je vois M. Fayol toucher toujours juste. Cependant, il me permettra, je l'espère, quelquos observations, car il faut bien que les mathématiques trouvent ici quelque défense.
Messieurs, j’ai commencé ma carrière par les mathématiques pures. Pendant vingt ans, j’ai enseigné à l’Ecole des mines ou à la Sorbonne les calculs différentiel et intégral, ainsi que la mécanique. En ce qui concerne l’Ecole des mines, j’étais pénétré des idées que vous a développées M. Fayol ;je faisais un cours très limité .de calcul différentiel et intégral que j’avais réduit à dix leçons, et dans lequel j’avais soigneusement condensé tout ce qui me paraissait nécessaire pour mettre les élèves en état de traverser tout le reste de l’enseignement. Plus tard, je suis passé au cours d’exploitation des mines et de machines. Celui d’analyse a été alors confié à un homme absolument éminent (les professeurs de l’Ecole des mines savent bien qui je veux dire), un mathématicien de premier ordre qui a cru devoir donner h ce cours un développement tout différent. Depuis lors, on a respecté cette ampleur apportée par mon successeur ; mais je crois que ce que dit M. Fayol est juste, et qu’il conviendrait de réduire les mathématiques pures à ce qu’ont à appliquer les jeunes gens. Toutefois, je vais mettre ici une réserve à mon approbation. Il ne faut pas seulement en effet que l’ingénieur soit en état d’exécuter les calculs futurs qui, d’après M. Fayol, se réduiraient presque à rien; il faut tout d’abord que l’élève
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puisse traverser l’Ecole, et il est nécessaire que renseignement y soit présenté avec une précision mathématique toutes les fois que cela reste possible.
Mais je pense surtout, Messieurs, que les mathématiques sont un puissant instrument de formation pour l’esprit. Une fois que l’esprit de l’ingénieur sera formé, mettez, si vous le voulez, les mathématiques à l’écart. Votre éléve n’en restera pas moins susceptible de devenir un grand ingénieur ou un habile administrateur. Le même homme que vous aurez fait passer par une éducation faiblement mathématique n’atteindrait jamais le même niveau.
Telle est la seule correction que je voudrais apporter aux excellentes paroles de mon très éminent et très cher contradicteur. Je rappellerai d’ailleurs à M. Fayol, qu’il est bien placé pour donner à ses vues toute l’influence possible, car il appartient à un Conseil de première importance, celui de 1 Ecole des mines de Saint-Etienne. Ce Conseil comprend, outre les professeurs, un nombre notable de grands industriels ; assurément, on n’en pourrait trouver de plus indiqué que lui comme importance industrielle et comme esprit d’une haute portée.
Messieurs, la proposition de M. Fayol se rapporte aux congrès de l’avenir et, sans quitter ce terrain, nous pouvons passer maintenant aux propositions de mon honorable voisin, M. le professeur Kotsowsky. 11 nous a fait, dans la première séance de la section des mines, que j’ai eu l’honneur de présider, une communication très applaudie, à laquelle on n’a trouvé qu’un seul défaut, c’est qu’elle était trop courte. Nous y avons relevé une proposition que j’ai retenue. M. Kotsowsky nous a fait observer que tous les Etats miniers travaillent aux questions du grisou avec beaucoup d’ardeur, mais qu’il s’est établi certaines habitudes, certains courants qui, en se généralisant dans un pays, ne coïncident pas avec ceux de
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tel autre. L’ensemble général de la lutte contre le grisou pourrait sans doute trouver avantage à quelques rapprochements entre les méthodes. Dans ce but, l’honorable professeur considérerait comme très utile qu’il existât périodiquement des congrès de grisou ; les ingénieurs pourraient ainsi se réunir à de courts intervalles — je crois qu’il fixait trois ans — pour examiner ce qui aurait été fait dans l’intervalle ; et cet échange d’idées serait très favorable à la marche en avant.
Si M. Ivotsowsky veut bien reprendre son idée, elle sera mieux exposée par lui que je ne saurais le faire moi-même.