CHAPITRE IX
Après quelques semaines de séjour à Buenos-Ayres, je partis pour le sud de la province. Je me rendis d'abord chez un ami d'enfance établi depuis plusieurs années en Ai|;entine, et qui, par un concours de circonstances spéciales, se trouve aujourd'hui à la tête d'une des plus belles estancias de la République.
J'ai déjà dit que Xestancia (i) est le nom qu'on donne en Argentine à la piopriéité. iComme pour la fazenda brésilienne, Yesiancia argeotioe peut Être un vaste cbaimp inhabité; c'est plus géméralemeat une propriété d'élevage «t de rapport ou même d'agrément, avec maison de midtre, remise, maisons pour les cafatas (majordomes), fions (ouvriers), etc., etc Le propriétaire d'ime esiancia est un esianciero.
L'esitancia la Tigra, où je vais conduire mes lecteurs, est située à 400 kilomètres, environ, au sud de Bueno»-
' (1) Piononcw > ttlanet.
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Ayrcs, dans le district d'Olivaxia. C'était, il y a quelque vingt-cinq ans, ua immense terrain recouvert de hautes herbes, où paissaient quelques raies troupeaux; les Indiens y faisaient, à cette époque, des invasions périodiques, et le propriétaire d'alors fut obligé, à mainte reprise, de s'enfuir devant ces hordes barbares.
Il y a environ quinze ans, deux Français, MM. de M,-D..., dont l'un occupait à Buenos- Ayres une importante situation, louèrent cette propriété et en entreprirent l'exploitation. Grâce à leur esprit de suite et à leur intelligence, ils en cmt fait une ferme d'élevage modèle qui leur fait le plus grand honneur et est d'im bel exonple pour réfuter les théories fâcheuses qui découragent les bonnes volontés en prétendant que le Français n'est pas colonisateur.
Ces messieurs sont rentrés en France goûter un repos mérité, laissant à leurs gendres le soin de continuer et d'agratïdir encore le large et beau sillon tracé par leur énergique et opiniâtre labeur; leur laissant aussi la charge de perpétuer la tradition de cordiale hospitalité de cette maison, proverbiale dans la colonie française.
Aussi, quand un jeune Français se présente à la légation de Fraoce, à Buenos-Ayres, porteur de lettres de recommandation, et demande au ministre, ou à celui qui en fait fonctions, de le diriger chez un compatriote où il pourra étudier sur place la façon très
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Spéciale dont se pratique l'élevage dans œ pays, on lui indique tout de suite la Tigra. Et si le même jeune homme n'a aucune raison pour frapper à la léga.tion, s'il a seulement une lettre d'introduction pour im commerçamt français de la place, il a de grandes chances pour obtenir la même réponse:,.
Le voyage s'accomplit en chemin de fer.
L^es trains argentins ne ressemblent pas à nos trains français; il n'y a que deux classes, et les prémices, avec de petits fauteuils très durs, séparés par un lai^ couloir, au milieu, ne valent pas les nôtres. Mais, en revaiKrhe, moyennant un supplément très modique, on peut se procurer pour la nuit un bon Ht dans le dormitorio. Oserai-je avouer que je préfère ce paisible confortable aux cahots de l'antique et très pittoresque ^tïlera qu'on ne retrouve plus guère que dans les provinces éloignées, et privées encore de voies ferrées? Le mot galera, en espagnol, veut dire à la fois bateau, diligience et chapeau à haute forn^ On n'aperçoit pas tout d'abord une analogie immédiate entre ces divers objets, mais en réflédiissant, on se rend conqite que le bateau par une mer houleuse, la diligence sur un chemin cahoteux et le chapeau à haute forme par un temps chaud et orageux sont autant de supplices très "woittes à châtier les criminels...
La galera, en tant que diligence, était et est encore ■jne lourde machine peu engageante, attelée de six, huit ou dix chevaux, haut .perchée sur roues, toujours
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couverte de crotte jusqu'à la bâche, aux coussins éventrés, aux portières disloquées, aux vitres absentes ou couvertes d'une taie de crasse préhistorique. Douze heures là dedans* et on est frais... On s'y fait, à la longue, mais oo commence par s'y d^aiie; les ptemières tois, on en sort moulu et on se tâte pour s'assurer qu'on n'est, en somme, que partiellement eodommagé.
On me racontait à ce sujet une assez amusante histoire. Il y a quelques années, un jeune Français, boursier él%ant de Paris, très brillant clubman, très habitué des petites premières, très « escarpin verni > enfin, débarquait «i Argentine avec l'intention bien arrêtée d'y faire une rapide fortune et de ne s'étonner de
Quelqu'un lui proposa une excursion dans la pampa centrale. Il accepta. — Mais il n'y avait pas de chemin de fer, — Parfait ! On prendrait la diligence, ce serait bien plus «Buffalo Bill».
Au départ, on était quinze pour huit places... Enfin, en se serrant un peu... Les sardines tiennent bien vingt-quatre dans une boîte grande comme ça!
Le soir, au relais, les lits brillant par leur absence, il fallut se coucher sur la terre battue, roulé dans le foncho. Vers onze heures du soir, un orage terrible éclata, l'eau envahit le rez-de-chaussée, et, comme il n'y avait pas de premier étage, on dut passer debout, les pieds dans l'eau, le r^te de la nuit II était déf^Klu
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de s'asseoir, mais on pouvait fumer! Enfin, à l'aube, l'orage s'étant calmé, on put repartir. Le chemin était détrempé, et, vers mrdi, le char s'emibourba sérieusement Il fallut dételer, et, les renforts se faisant attendre, camper sur le lieu même de l'accident. Notre clubman était un homme d'esprit : il fit le premier de sa mésaventure. Ses débuts pénibles dans la pampa ne l'ont pas anpêché de devenir un esîanriero de premier ordre. II ne semble pas regretter Paris et ses pompes, et se venge aujourd'hui de sa première aventure pampéenne en se moquant agréablement de nos petits « smokings » du boulevard.
J'avais pris pour aller à la Tigra le train de nuit, et le matin, de bonne heure, le soleil vint m'arracher aux douceurs de ma couchette. Je fus vite debout, et plus vite encore à la fenêtre. Cette fois, j'y étais bien, dans l'imniense Plata, cette mer de verdure, à peine coupée de petites ondulations de terrain qu'on ne peut appeler des collines, et qui s'étend sur des milliers de lieues, à l'ouest, jusqu'à la chaîne des Andes; au sud, jusqu'au détroit de Magellan. Pas un arbre, pas un arbuste; la végétation semble nulle. Ce serait un désert insipidement vert sans les grands troupeaux de bœufs, de chevaux et de moutons qui animent ce paysage mélancolique, mais saisissant de grandeur, d'étendue et d'aspect sauvage. Il faut se faire à ces sites nouveaux; il faut aller chez les habitants de ces contrées, vivre de leur vie, s'initier à leurs travaux, pour goûter tout l'attrait
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de cette vie du campo, qui semble, tout d'abord, austère et pénible.
A voir ces innombrables troupeaux paissant tranquillement le loi^ de la voie et aussi loin que l'œil peut aller, on croirait que ces espèces ne sont, dans ces régions, que 'les descendants de races préexbtantJes. Il n'en est rien, et ces richesses vivantes ne sont que le résultat da travail civilisé, apporté par la vieille Europe aux solitudes de la jeune Amérique.
L'Espagnol Nufiez de Cbavez amena en 1550 six brebis de médiocre qualité à la Plata, et actuellement les dernières statistiques montrent que l'Argentine a exporté en une seule année 429,946 moutons vivants, 41,882 tonnes de viande congelée et 33,664 tonnes de peaux de moutons (l).
Pour les chevaux, la tradition veut que les troupeaux peiqilant aujourd'hui les pampas et les serrattias descendent de sept étalons et cinq juments abandonnés par Pedro de Mendoza, qui ne .put les rassembler quand, harcelé par les Indiens, il dut abandonner Buenos-Ayres, dont il venait de jeter les fondations. Après trois siècles et demi, le nombre des équidés en Argentine se décompose en 4,016,297 individus de race créole, 414,985 de métis et 15,577 de pur sang, formant un total d'une valeur approximative de 76,469.220 $.
(I) Ch. Wienner.
Le rapide accroissement de ces troupeaux n'est pas encore à son apogée, et de grandes étendues restent à peupler. Mais si la quantité a à subir une marche progressivement ascendant^ la qualité s'améliorera beaucoup plus rapidement Jusqu'à ces dernières années, le type de ces animaux, — dans les différentes espèces — n'était assurément pas ce qu'il y avait de mieux. Aux qualités vraies qui les distinguent, il y avait encore beaucoup à ajouter. Les éleveurs l'ont comfM-is et ont fait venir à grands frais des étalons anglais, des taureaux Durham et des béliers Idncoln, Mérinos-RamÔouillei, Nêgrettes, etc
Les essais demeurèrent stériles au début, sans pour cela décourager l'éleveur. Les races fines s'accommodaient mal de cette existence perpétuelle en plein air, dans ces vastes plaines couvertes de cette herbe haute et dure connue sous le nom de gynerium argenteum ou fampa.
Les bêtes, de leur sabot; l'homme, par la charrue ou le feu, ont pui^é le sol de cette plante absorbante, jonc élégant mais inutile, remplacé petit à petit par des graines fourragères.
La race créole, moins Ëne, maïs plus rustique et plus résistante, fut utilement employée à cette première transformation des prairies viciées (postas fuertos), et permit d'améliorear la race par la sélection, et de faire réussir les moutons Lincoln, A mesure que les pâturages mixtes et tendres (pastos tiemos) se déve-
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loppent, grâce à la fumure fournie par les paissaats de toute sorte, les races primitives, races d'avant-garde, si je puis m'ex[»iiDer ainsi, s'enfoncent dans les provinces lointaines, disparaissent par une sélection judicieuse et l'ençloi constant de reproducteurs çur<:^>éens ou nord-américains.
Aujourd'hui, cette heureuse transformation des races, suivant celle du sol, est presque un fait accompli dans toute la [vovince de Buenos-Ayres, et les [X'oduits de quelques titancias ou cabaHas (i) pourraient figurer avec succès dans les concours agricoles de France ou d'Ai^leterre. Mais dans les autres provinces, dans la pampa centrale, dans l'immense et presque déserte Fatagooie, un vaste champ reste ouvert à l'activité humaine, bien que l'éloignement des lieux d'embarquement et de consommation et la dierté des moyens de transport rendent cette transformation, dans ces contrées, beaucoup plus lente et difficile.
La station de Pour/aii, terme de mon voyage en chemin de fer, est située sur la propriété même de la Tigra, mais éloignée d'une dizaine de kilomètres environ des bâtiments de Festanda Cet éloignement, qui sembl^ait déjà important en France, est fort peu de chose pour ce pays, où les distances ne sont, en aucun cas, considérées comme "un obstade sérieux.
(t) On donne le nom de cabaAai aux établissements se livrant ezclusivament A l'élevage des reproducteurs fins et de pure race.
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Je trouve mon ami sur le quai d'arrivée de la gare, et, après avoir été nous rafraîchir à Yalmacen de la station, nous partons en voiture à travers champs.
Savez-vous ce que c'est qu'un aimacen? Ualmacen est un épicier, marchand de vins, alcools et nouveautés, banquier des estancieros du voisinage, acheteur de laines, cuirs et peaux, etc. Il vend aussi le matte précieux, dont les gauchos font une si grande consonunation. (Vous savez, V Aerva-matie, dont nous avons cueilli et ■ bénéficié » quelques branches ensemble, quand nous étions dans l'Etat du Parana...) On désigne aussi l'établissement d'un aimacen sous le nom de fulperia ou esquina. Esquina, qui veut dire «ooîn de rue», indique que ces commerçants, dans les villes, sont généralement établis à l'angle de deux rues. Dans les campagnes, où leur maison est quelquefois toute seule dans la solitude infinie du champ, le mot n'en subsiste pas moins, bien qu'il n'ait plus aucune raison d'être.
J'ai dit que Valmacen servait de banquier aux estancieros. C'est en effet une habitude très généralement répandue. Soit par besoin, soit par commodité, l'esfanciero paie ses péons en bons sur l'almacen; celui-ci, en échai^e du bon, donne aux ouvriers, aux gauckos, ce dont ils ont besoin : le matte, qui est très sain, et la fâcheuse eau-de-vie de canne^ qui Test moins, et qu'on retrouve partout et toujours dans toute l'Amérique du Sud. Le règlement de comptes entre estanciero et ahnacen se fait soit en espèces, soit mi ventes
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d'animaux, de laines ou de coirs. On le voit, l'almacen est un monsieur ayant plus d'une flèche à son arc, et qui fait un peu tous les métiers. L'emploi, malaisé mais rémtmiérateur, est généralement tenu par des Basques ou des Italiens.
Nous montons donc avec mon ami dans une élégante charrette attelée de deux chevaux vigoureux, galt^ant à travers champs, car ici les routes sont très vaguement tracées, et l'on va librement dans le campo, en se dirigeant approximativement sui' un point donné. Quand <»i n'en a pas l'habitude, on se perd, du reste, avec une extrême facilité. Chemin faisant, mon camarade m'initie aux termes usuels de l'estancia et me fournit quelques premiers renseignements sur la propriété.
Formée par deux champs différents, l'estancia la Tigra a six" lieues (i) dans sa plus grande longueur et quatre dans sa plus grande laideur. Elle offre un lot de 45/x» hectares d'un seul tenant. Cent cinquante mille moutons, vingt mille bêtes à cornes et trois mille chevaux constituent le troupeau de ce petit empire d'élevage! Ce chiffre de 173,000 têtes de bétail paissant sur 45,000 hectares, même en tenant compte du nombre omsidérable d'ovidées, donne encore la belle proportion d'ime tête et demie à ^hectare, et dans les estancias plus petites et plus rapprochées de Buenos-
(1) La lieue ari^otîne est de cinq kilomètres.
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Ayres, on arrive, grâce à la culture de Yalfalfa (luzerne), à élever deux têtes à l'hectare (i).
On atteint bien rarement cette proportion, mais rien de ce qui se fait comme élevage, en France, ne peut être fxynxpaié à ce qui se ^it ici : la luzerne donne cinq ou six coi^>es par an et dure vingt ans; les chevaux de service de l'estancia (et Dieu sait quel service!) sont dans un petit potrero (enclos), à côté de la maison, oii on va les prendre quand on en a besoin (il y en a une cinquantaine); ils ne mangent pas autre chose que l'herbe du potrero et sont gras à lard ; et tout à l'avenant.
On doit penser que d'aussi vastes étendues, parfois sans un bois ni cours d'eau, nécessitent im entourage et des séparations solides, sans lesquelles les différentes catégories du troupeau se mélangeraient entre eUes, et même avec les troupeaux voisins, au plus grand dommage des propriétaires. Toute l'estancia est donc entourée d'une clôture. Elle est faite de six ou sept fils d'acier, supportés de quinze en quinze mètres par des pieux solides, apportés là, où nul arbre ne se rencontre, des provinces du nord-est de la république. Chacun d'eux représente environ 5 francs, mis au heu où nous sommes. Le coût de ces clôtures en fil
(t) J'ai vu, par la suite, une propriété de ce genre oh, sut ijO hectares, on élevait 1,500 moutons, So vaches et 30 chevaujc; mais c'est, je crois, un maximum, qui ne pourrait être dépassé sans dangar.
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de fer est environ de 5,000 francs par lieue courante. On jugera du capital nécessité par une telle entreprise quand on saura que le champ, ainsi clôturé, est divisé par le même moyen en une in&nibé de potreros d'une grandeur très variable. Dans les potreros avoisinant la maison, on est accoutumé de faire quelques hectares de luzerne. Coupée et fanée, elle sert d'alimentation, l'hiver, aux reproducteurs fins, encore mal acclimatés, et restant à l'étable. Pour obtenir cette luzerne, on laboure et on prend tout d'abord une récolte ou deux de m^; puis on sfene la luzerne, qui dure de dix à vingt ans, suivant la qualité du terrain, et donne, en général, au moins trois ou quatre coupes par aa Dans les autres potreros sont les animaux, parqués suivant âge et qualité, et vivant en liberté toute l'année, sous la surveillance des puesleros.
Il est impossible de surveiller un aussi nombreux troupeau de l'estancîa même. Aussi le champ est-il divisé administrativement en soixante puestos ou postes, habités par un puestero ou gardien de troupeau. Dans certaines propriétés, le puestero est l'associé de son patron, dams une mesure déterminée (20, 25 % et plus), mais seulement pour le produit du troupeau d<Mit il a la garde. On semble généralement préférer le payement à gages, bien qu'il nécessite une plus grande surveillance des gardiens.
Ces puestos n'ont qu'une analogie très lointaine avec nos fermes françaises... Ce sont des cabanes en torchis
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divisées en deux parties ; aucun meuble, aucune image n'en égayent l'inbérieur, et la propreté ne semble pas y régner d'une façon immuable. Le puestero vit là dedans avec sa femme et ses très nombreux enfants, surveillant son troupeau, buvant le moite, tuant un mouton de temps en temps pour se nourrir. Autour de la maison, nulle verdure; pas même un petit jardin potager. Quelques bardes, sommairement lavées par la ménagère, fraternisent avec des peaux de mouton séchant au soleil ; car le puestero, qui a reçu un nombre compté de moutons et de bœufs, doit, théoriquement, représenter au recensement aimuel le même nonubre d'animaux, par têtes vivantes ou par peîiux, augmenté des petits nés dans le courant de l'exercice. Aussi un de ses travaux principaux consiste à parcourir sans cesse la section confiée à sa garde et à lever le cuir des animaux crevés.
Après nous être arrêtés à un puesto placé sur notre route, nous arrivons à l'estancia, qui, de loin, avec tous ses bâtiments, m'apparait comme une véritable petite ville La maison d'habitation, très sommaire dans beaucoup de propriétés argentines, est ici un château extrêmement confortable et commode, entouré d'un joli jardin ombragé et frais. Les arbres et les arbustes ont été plantés à profusion et cachent, autant que faire se peut, la nudité de la plaine environnante. C'est «ne exception qu'il est intéressant de noter. Le fils du pays, l'Argentin, quand il achète une propriété, a pour pre-
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mief soin de faire arradier les arbres qui s'y trouvent Cette contume avait sa raison d'être autrefois, où chaque estancia était menacée d'une invasion d'Indiens, par conséquent intéressée à voir de loin les (mouvements de l'ennemi. Elle tend à disparaître aujourd'hui, bien que certains {défèrent à l'ombre discrète des grands arbres la vue de cet océan de vCTdure où l'œil se perd pansi les vagues des hautes herbes et les troupeaux disséminés des pai^bles ruminants.
Une estancia de l'importance de celle que nous visitons nécessite, en Taisc»i de schi élo^nement des grands centres, à peu pr^ tous les corps de métiers : il y a le boucher, le boulanger, le charpentier, le mécanicien, le lampiste etc. Chacun a son (magasins, nécessaire à sa petite sphère d'action. On trouve en outre un fabricant de IromageS, travaillant de compte à demi avec le patron, qui fournit les vaches laitières et le matériel, tandis que lui donne son travail Le bénéfice de la laitttie, pour l'estaociero, ne forme pas une faction in^rtante dans le total annuel, mais il y voit un moyen efficace d'adoucir le caractère un peu sauvage des animaux. Il faut tenir compte, en effet, que l'élevage argentin subît une transformation. Avçc l'amélioration de la race,. l'ambition est venue; on veut lutter — et on lutte déjà avantageusement — sur les mardiés européens, dont les prix sont plus rémimérateurs. On envoie à Loixlres une grande qoiantité d'animaux Le grand obstacle, au début, était le peu de
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civilité de ces bceufs demi-sauvages; ils refusaient obstinément de tenter la traversée et montraient une préférence marquée pour le «.plancher des vaches*. Une préoccupation constante de l'^veur est donc d'adoucir prt^ressivement le caractèie de ses irascibles pensionnaires. Nous retrouverom plusieurs fois, au cours de notre visite, cette préoccupation et les améliorations qu'elle a engendrées, mais la laiterie-fromagerie est le plus efEcace des moyens. Les bêtes s'habituent à être maniées et non maltraitées par l'homme, qu'elles avaient considéré jusqu'ici comme un empêcheur de manger en rond, armé du lasso qui vous prend au cou et vous étrangle à moitié.
Outre les bâtiments déjà indiqués, on trouve encore autour de l'cstancia les maisons des employés, des capotas ou majordomes, des péons ou ouvriers, qui se divisent en deux. catégories, celle des péons à cheval et celle des péons à pied; les galpons ou hangars, où sont remisés les machines, les charrettes, les laines, les cuirs et toutes choses qu'on soigne particulièrement, où se font aussi certains travaux de l'estancia, conone la tontt des laines ; les écuries pour les étalons, les béliers et les taureaux hns; le coraly la manga, le bain des moutons, le potrero des chevaux de service, etc
Le coral est un enclos destiné à parquer les animaux auxquels on a une opération quelconque à faire subir : moutons à tondre ou à soigner, bêtes à cornes à marquer ou à castrer, etc
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373 FAZEHDAS ET ESTANCIAS
La manga est une sorte de long couloir à claîre-voJe où 'les auïmaux ne peuvent passer qu'un par on, en file indienne. Son usage était fresque inconnu û y a. quelques années. Pour tous les travaux que nous passerons en revue tout à l'heure, on se contentait de réunir les animaux au coral et de les prendre au lasso (l). Cette manière de faire ne plaisait pas aux animaux, qui se défendaient de leur mieux; elle les rendait méfiants et méchants. La manga supprime en partie cet inconvénienL
Les bains donnés aux moutons ont pour but de les guérir de la gale. Cette maladie est très répandue dans toute la Plata, et on n'est arrivé à s'en défaire que partiellement. Aussi presque toutes les estancias que j'ai visitées étaient-elles pourvues d'une baignoire à moutons plus ou moins bien organisée. Le troupeau est enfermé dans un corail d'où on pousse les lOMutons, par groupes de cinq ou six, dans un petit enclos dont le plancher à claire-voie est mobile. On produit un déclenchement, le plandier s'abaisse et les animaux se trouvent plongés dans le bain, consistant en une solution d'eau et d'arsenic dans des proportions que j'ai oubliées et qui vous intéressent peut-être infiniment peu ; les pauvres bêtes, perdant pied, reniflant ce bouillon peu agréable, se mettent à nager, dirigées par les
(i) Tout le monde connaît aujourd'hui le latso, cette longue corde terminée par un nœud coulant, dont se servent les gaitclua de U PUta pour prendra les animaui.
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ouvriers, au moyen d'un bâton long et recourbé, dans une sorte de ruisseau cimenté ayant x^io de profondeur, O^iôo de laigeitt et quelques mètres de long; un peu suffoquées, étemuant et toussant, elles reprennent pied enfin et remontent, toutes ruisselantes, dans un coral oii le soleil a tôt fait de les sécher.
Parfois il y en a qui, malades ou sans énergie, ou ayant omis d'apprendre les premiers principes de la natation, se laissent couler et se noient. On les retire prestement, un ouvrier lève le cuir, et on recommence vite à baigner une autre série. Si le bain a été bien donné, l'acarus est à peu près détruit, et la laine poussera drue et forte. Sinon, il faudra recommencer au bout de quelques semaines. Parfois, l'abondance de la toison, ou l'étendue du mal, empêche l'efficacité du bain; c'est à la main, alors, que le remède sera appliqué. Dans les petites exploitations, où le troupeau est faible et où il n'y a pas de bain, c'est même la 9eule manife-e d'opérer.
Le troupeau qui doit être baigné est amené à l'estancia la veille au soir et enfermé au coral, afin que le lendemain, de bonne heure, les moutons soient à jeun. Le bain est donné le matin, à la première heure, afin que les animaux soient bien secs avant la fraîdieur de la nuit, qui pourrait, sans cela, leur procurer des âuxions de poitrine fâcheusjcs pour leur existence et la bouffse de leur propriétaire.
Puisque nous en sommes sur le chapitre mou-
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ton, nous allons, si vous 'le voulez bien, les tondre...
Tondre 150,000 moutons ne se fait pas en une journée! Pour perdre le moins de temps possible, on tond à la vapeur... ou plus exactement, au pétrole.
Je m'explique.
Un moteur à pétrole actionne tout un mécanisme. Cinquante tondeurs, payés à raison de six cmtavos par mouton, tondent, avec une tondeuse mue par la transmission, environ 150 moutons chacun, soit 7,500 moutons, en chiffres ronds, à la fin de la journée. Les animaux, enfermés dans un galpon, sont liés par les pattes et conduits aux tondeurs sur des petits wagoimets Decauville. Armé de sa mécanique, l'ouvrier prend le mouton, coupe la toison, délie les pattes de l'animal ainsi dépouillé et le fait passer dans un petit enclos dont la porte est derrière luL Chaque homme ayant ainsi sont petit coral, où. il met les moutons tondus par lui, et chaque enclos ayant un numéro d'ordre correspcKidant à celui de l'ouvrier, il est facile de contrôler et de surveiller le travail de chacun.
Les toisons sont ramassées par des piéons spécialement affectés à ce service. Ils les jettent sur une large courroie sans fin qui les monte à un étage supérieur et les fait tomber sur une claie autour de laquelle cinq ou six employés les attendent Chaque toison est prise par l'un d'eux, roulée, serrée, empaquetée et rejetée sur ime autre courroie sins an qui la conduit dans le lUtuo, sorte de sac formé de deux grandes toiles et
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ESTANCIAS ET E5TANCIEROS ajs
pouvant contenir environ loo kilos de laine. Quand un Jùneo est plein, il est ficelé, pesé et tndné à une Fenêtre sous laquelle se trouve une charrette tout attelée. Quand elle est suffisamment chargée, elle part à la gare, où son cx>ntenu est déchargé dans un magasin ou dans les wagons de l'acheteur. L'estandero n'a plus rien à faire, qu'à attendre le payement de son produit, et vous pensez bien que ce payement ne se règle pas par un chèque de trois sous. . . L'estancia qui nous occupe en ce moment produit 35o,ocx3 kilos de laine par an, soit au bas (mot 500,000 francs par an. Malgré la surveillance quotidienne et les clôtures, î] arrive souvent que quelques bœufs ou une iropiila (i) de cbevaux sautent les fils de fer et s'en vont en visite chez les bœufs et les chevaux du voisin. Farfois aussi des individus complaisants abaissent ou cou pent les fils de fer pour faciliter le passage aux animaux, et les conduisent à l'abattoir, où ils les vendent aussi vite qu'ils peuvent... Pour obvier à ce double iniconvénient du mélange des troupeaux et des vokufs d'animaux, chaque estancia a sa marque, signe conventionnel enregistré au bureau désigné à cet effet dans chaque canton (2). D'après les lois et coutumes, tout animal non marqué n'appartient à personne. C'est donc une obligation pour tout estanciero d'avoir une
tO Petite troupe.
(3) Le bureau giaiial des marquet m trouve dana la capitale de cluque piovince.
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marque à lai, cEfférènte de celles employées dans sa légion. Elle consiste en un signe quelconque, ou une initiale que l'on applique au fer rouge sur îa cuisse gauche de l'animaL A cet effet, la bête, uti an après sa naissance, est amenée au coral, prise au lasso, jetée par terre et ligotée; on lui grille un peu l'épiderme, et la voilà poinçonnée à tout jamais. Cette opération n'étant pas-faite pour augmenter la douœur des jeunes veaux, on remplace aujourd'hui poOT la kierra (travail de la marque) 'l'usage du lasso par celui de la manga, dont j'ai déjà donné une courte description. Prise entre les parois à claire-voie de ce long et étroit couloir, pressée devant et derrière par d'autres animaux, la bête ne peut plus ni avancer ni reculer; on peut marquer beau-. coup plus vite, et on évite les débats dii lasso.
En cas de vente d'estancia à estancia, l'animal, avant de quitter son ancien propriétaire, est démarqué, c'est-; à-dùe qu'à côté de la première empreinte, on lui en ^iplique une secondé, m^s à l'enver^ Puis le nouveau, propriétaire, toujours par le même procédé, imprime un nouveau signe, «t ainsi de suite. . J'ai vu ainsi une vieille vache qui avait beaucoup voyagé, dont la cuisse ressemblait à l'o<bélisque de Louqsor par la multiplicité des hiéroglyphes. Un membre de l'Académie des îns-. crrptions s'y serait attardé!
Cest là im inconvénient. On Ta compris, et l'usage tend à se généraliser de donner, au moment d'une vente, im certificat à l'acheteur, constatant qu'il a. en
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ta possession l^ftime une ou plusieiffs bêtes portant la marque de l'estancîa d'wigine. Si le nouveau propriétaire revend ces animaux, il donne au second acquéreur un autre certificat accompagné du premier.
Maintenant, nous monterons à cheval pour aller assister à un rodeo dans le chan^.
Soit que vous vouliez vendre un troupeau, et afin de montrer sa qualité moyenne à l'acheteur, soit qu'un voisin suppose plusieurs de ses bœufs passés chez vous et vous demande le rodeo (suivant les usages du pays, vous ne pouvez le lui refuser), soit que vous vouliez faire un aparté, c'est-à^ke séparer une catégorie de bêtes du reste du troupeau, ou pour toute autre raison, il arrive que vous soyez obligé de rassembler tous les animaux disséminés sur un m&ne potrero (i). Vous faites alors un rodeo.
C'est un des plus curieux travaux de l'estancia : dix ou douze péons à cheval parcourent le fotrero au galop, chassant devant eux les animaux. Du point oîi on veut les réunir, on les voit arriver en troupes serrées, mugissant et beuglant; ce sont d'abord les plus maigres, que la graisse ne gêne pas pour courir, puis d'autres plus gras, et en dernier lieu les vaches suivies des petits veaux nouveau-nés, qui ne peuvent «suivre le train» de cette course plate. De temps à autre, quel-
(1) La dimension d'un poiiero est très variable. Il y en a de 500 hectares, d'autres de l,!0o, 1 ,500 hectares et plus.
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2jB FAZENDAS ET ESTANCIAS
ques mauvaises tètes se dérobent, tentent de s'échapper par la tangente; il faut voir alors les gauchos lancer leur petit cheval au triple galop et ramener rapidement le bétail affolé, l'excîtant de la voix et du geste, faisant tournoyer la rebenque, sorte de cravache à manche court, fixée au poignet, et terminée par une longue lanière de cuir.
Dans l'immense étendue ensoleillée, à voir arriver à vive allure toute cette masse, qu'on distingue mal encore, et, derrière et sur les flancs, ces cavaliers au galop, on a l'illusion d'assister à quelque fantastique manœuvre d'un riment de cavalerie. C'est à ces travaux spéciaux qu'on peut le mieux apprécier la hardiesse, l'adresse et l'endurance du gaucho ou cavalier de la pampa, et les grandes qiralités du cheval argentin, . qui pourrait être employé utilement en France dans la cavalerie : son bas prix fournirait en temps de paix une économie appréciable au budget, et ses qualités de résistance et de sobriété rendraient en temps de guerre de grands services. Je sais qu'une tentative de oe genre a échoué piteusement, et, de cet échec, on a conclu en France que le cheval de la Plata était d'un caractère méchant et sauvage et ne servait absolument à rien, car, après quelques manceuvres, il était fourbu. , . Cette opinion, très répandue parmi les Français, et plus particulièrement parmi les officiers de cavalerie, est fausse du commencement à la fin. Il suffit de passer quelque temps à Yestancia pour s'en rendre compte.
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Elle tient à ce que ks essais tentés le furent dans de mauvaises conditions.
Tout d'abord, quand on fit à Buenos- Ayies l'achat de chevaux pour la cavalerie française, on choisit des aniimaux mal domptés et, la plupart, plus ou moins vicieux. A leur arrivée en France, on les distribua à des régiments qui devaient les essayer, les livrant à des soldats excellents pour soigner des chevaux français, mais ignorant complètement la manière de traiter et d'approcher le cheval argentin.
Le cheval du camfo est dompté et non dressé; le gaucho le broie par la fatigue et la terreur. Il lui abîme la bouche, d'abord par un cuir enroulé autour des mâchoires et de la lèvre inférieure, ensuite il lui met sur les barres un mors en général très dur. Le cheval s'y habitue, et vous en faites ce que vous voulez, non pas tant par l'action du mors que par la pression, des rênes sur le cou. Il tourne à droite, si vous portez votre main sur sa droite, faisant ainsi pression de la rêne gauche sur son cou; il tourne à gauche par le mouvement inverse. Soit au galop, son allure habituelle, soit au pas ou au trot, le gaucho laisse les rênes molles, et le cheval est abandonné à la sûreté de son pied.
La selle ou recado, dont les éléments principaux se composent d'un ou plusieurs tapis de selle, un grand cuir qui les recouvre, un bât d'où pendent les étriers, deux ou trois couvertures ou peaux de brebis et un léger cuir fin qui recouvre le tout, n'est maintenue que
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par iitie large sangle prenant la bête très en arrière sous le ventre et serrée médiocrement au moyen d'une lanière passée plusieurs fois dans une boucle.
Tout cela est ^*écial, sujet à critiques, mais, enfin, les chevaux argentins y sont habitués; arrivés dans nos écuries régimentaires, on les a mis tout de suite au régi-me des fourrages secs et de l'avoine, qu'ils ne connaissaient pas et qui ont échauffé leurs entrailles, faites à l'herbe verte. Cela les a irrités encore plus, et une fois harnachés de la> selle d'ordonnance, à sous-venttière étroite et ■Sanglée, ils se sont vus montés par des hommes qui avaient les coudes au corps au lieu d'ouvrir et fermer alternativement les bras, les rênes rassemblées et tendues au lieU d'être molles, les genoux ser- Tés, qui maniaient un jnors nouveau, faisant la pression sur les barres au lieu de la faire sur le cou. Ils reculaient en sentant la main du cavalier, au lieu d'avancer; ils tournaient à droite quand on leur indiquait la gauche, et vice versa. Recevant alors la correction des éperons, ne comprenant plus, abasourdis, échauffés, blessés par la sangle, épouvantés, ils devenaient fous et se défendaient de la dent et du pied, devenant réellement méchants.
Et nos officiers, ignorant la façon de conduire les chevaux de la Plata, ne voyant qu'une seule méthode, la française, ont déclaré unanimement que les chevaux argentins ne valaient rien. Combien faudra-t-il de tem'ps pour détruire ce préjugé?... Dans la récente
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ESTANCIAS ET ESTANCIEEOS 281
guerre du Transvaal, ks seuls chevaux ayant résisté, dans l'arroée anglaise, aux rigueurs de cette campagne sont justement ceux achetés à Buenos-Ayres par le gouvernement anglais, C'est un précieux argument pour ceux qui préconisent la remonte en chevaux de la Pampa pour une partie de nos troupes de cavalerie.
Les jours s'écoulent à Vestancia sans qu'on s'en aperçoive. Tous les jours c'est un travail nouveau à surveiller qui sollicite Xtstancitro ; il passe son temps au milieu de son troupeau, de ses pions, galopant sur ses terres, sans avoir le temps de penser à sa solitude, à son éloignement des centres soi-disant civilisés, où les avocats pérorent, où les politiciens s'agitent, où les mondains voltigent inutilemenl Comme ils lui semblent lointains et ridicules, à \'estanciero, ces fantoches de la civilisation I
Après une journée active, des galopades effrénées sous le soleil, il goûte délicieusement le calme reposant de l'intérieur familial, pour recommencer le lendemain, dès l'aube, le travail quotidien.
Mais tout ce que je viens de dire touche surtout l'estanciero établi, celui dont le travail consiste surtout en une surveillance des rouages de sa vaste ejq>loitation. Pour les organiser, pour les créer, ces rouages, que de temps et de patience, que d'efforts dépensés ! Et ce métier, pas plus que les autres, ne s'apprend en deux jours. Le jeune homme qui viendra de notre Europe
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ici, fort des quelques capitatix qu'il apporte avec ]ui, sera tout étonné de les voir fondre comme neige au soleil, s'il a la prétention de les employer de suite dans l'achat et l'exploitation d'une estancia, et de vouloir être général sans avoir été simple soldat, ou tout au moins sous-officier dans cette année de l'élevage argentin où il désire faire sa carrière...
Qu'il prenne l'exemple, ce nouvel arrivant, d'un Français, porteur d'un nom illustre, et dans \'eslancia duquel j'ai été reçu fort aimablement durant mon séjour là-bas. Ce n'est pas lui qui m'a conté ses débuts, et il sera bien étonné de les retrouver ici.
Possesseur d'une jolie fortune, marié à une femme charmante et père d'une délicieuse fillette, il pouvait, comme tant d'autres, mener une existence tranquille, inutile et brillante, apanage trc^ fréquent des gens de son monde, H a préféré au baccara du club et à la vie du turf la vie plus dure, mais plus libre, plus large, plus honorable, de Vestanciero. Voulant faire sérieusement les choses, il vint seul, une première fois, en Argentine et passa un an comme j>éoH dans une grande estancia du sud. Au bout de quelques mois, jugeant son éducation suffisante, il prit congé de son patron, le priant de le venir voir à Buenos-Ayres. Il lui indiqua, pour sa demeure, un des meilleurs hôtels de la capitale.
Cette particularité avait piqué la curiosité de l'Argentin; quelques semaines après, venant à Buenos-
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Ayres pour affaires, il voulut rendre visite à soq ancien ouvrier, bien installé réellement dans l'hôtel indiqué. Mais ce n'est pas tout. Le péon amateur rentra à Paris. Son ancien patron lui ayant dit son espoir d'aller bientôt visiter la grande ville, il lui avait dit de le venir voir. L'autra vint en effet, et alla sonner à l'adresse donnée : un conciei^e important vint ouvrir et demanda « si c'était à monsieur le duc ou à monsieur le comte que monsieur désirait parler»... Le pauvre esiattciero n'en savait rien du tout, ^norant même que son EUicien gaucho eût un titre... Heureusement oelui-ci rentrait à ce moment à l'hôtel, élégant et joyeux; il retint à déjeuner son ex-patron, tout à fait étonné de retrouver sous le costume du mondain l'ouvrier qui avait lassé (1) ses bœufs et ses vaches pendant plusieurs mois...
Cet exemple devra être médité et suivi par les jeunes gens que hante l'idée d'un établissement dans ce3 grandes solitudes. Le fait de connaître la langue du pays oii on va ne suffit pas pour y réussir; il faut en conn^tre les usages, les coutumes; si l'on veut être éleveur, il faut savoir reconnî^re un bon champ d'un mauvais, un bœuf de bonne qualité d'un bœuf médiocre, etc., toutes choses qui ne s'apprennent pas dans les livres, mais par une longue pratique. Sans cela le nouveau venu qui, du jour au lendemain, veut s'impro-
(I) Jeté le lano.
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viser estanciero sera pour tous le gringo, c'est-à-dire l'étranger, celui qu'on peut tromper facilement. Gringo d'aixM-d pour celui qui lui vendra le champ, et habilement lui en montrera les parties excellentes, mais aucun des inconvénients qu'il ne connaîtra que plus tard (i); gringo pour celui qui, lui vendant des animaux, lui fera prendre des vessies pour des lanternes et des vaches créoles, c'est-à-dire de race inférieure, pour des bêtes de haute mestisation, c'est-à-dire de sang amélioré par les croisements; gringo encore pour ses péons, qui s'entendront comme larrons en foire et lui feront disparaître des animaux sans qu'il s'en doute; gringo même ipour bon nombre de ses compatriotes installés avant lui, — c'est triste à dire, mais c'est souvent ainsi, — et qui ne craindront pas d'abuser comme les autres de sa crédulité et de sa confiance. Peu à peu, il acquerra de l'expérience, — mais à ses dépens. Au contraire, s'il s'instruit d'abord, avant d'engager ses capitaux, il pourra pallier une partie de ces inconvénients et affronter la lutte avec plus de chances de succès.
Le prix des terres est très difficile à évaluer, car il se calcule suivant la proximité d'un chemin de fer, la qualité du terrain, le noinbre d'animaux qu'on peut y
(1) Une estancia peut avoir quelques parties ttfes saines et très dans une ferme, il se trouve des champs de qualités très difFé-
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ESTANCIAS ET ESTANCIEROS aSj
tenir, les arpéliorations qui y ont déjà été faites (constructions, clôturés, puits, etc.) Dans un^ même district, j'ai vu, à quelques semaines de distance, des ventes variant de 26 $ à go $ l'hectare.
J'ai donné en une seule fois un aperçu général des travaux d'un estanciero. Je ferai grâce au lecteur de mes pérégrinations à travers les eslancias argentines ; le récit, à la longue, lui en paraîtrait roonotone.
Par une belle matinée de mars, je quittai Buenos- Ayres.
Monté sur la dunette du commandant, je vis disparaître peu à peu les coupoles des monuments de la grande ville, capitale d'un grarïd pays, dont le développement agricole absolu — et il arrivera plus vite qu'on ne le croit — atteindra ^profondément le Vieux Monde.
Quand je ne vis plus rien que les eaux limotKUses du rio de la Plata, je me retournai vers l'avant du bateau, dont chaque tour d'hélice, maintenant, me rapprochait de la France ! cette « France > tant aimée, oii il fait si bon vivre...
Et, pourtant! ses enfants trouveraient pro&t à regarder un peu plus au delà de ses frontières. Ils s'exposent à de pénibles réveils en s'endormant dans la contemplation complaisante d'un bien-être illusoire et
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restreint L'axe des progrès économiques, peu à peu se déplace : il y a quelques siècles, le Nouveau Monde était inconnu; il y a quelques années encore, il nous demandait de subvenir à ses besoins; aujourd'hui îl se suffit à lui-même; demain il nous submergera de ses produits. . .
Ceux qui ferment les yeux et ne veulent point voir ces vérités seront vaincus dans leur descendance.
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