‹ Fazendas et estancias;Chapitre 2 sur 12 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

2S juillet !Sgg.

Le petit bateau à aubes qui doit nous transporter de Bondeaux à bord du Brésil, aiicré en eaux profondes un peu en avant de Pauillac, vient de larguer sa dernière amarre; et tandis que les passagers agitent leurs mouchoirs et saluent la foule de parents et d'amis venus leur souhaiter le gracieux bon -voyage, je rêve, solitaire, aux dernières heures passées en France...

C'est d'abord le départ du i Nid • de famille où se sont écoulées les primes aimées de mon enfance, ce sont les parents venus en grand nombre me dire un affectueux «au revoir». Ces séparations, même quand elles sont consenties ou voulues, sont toujours pénibles.

C'est ensuite une journée fiévreuse à Paris, presque

D,g,t,ioflB,GoOgk

toute employée aux achats et aux commissions de la dernière heure. A la gare, des amis et des parents ont tenu à venir me donner l'ultime accolade et à parer de leur délicate affection les tristesses du départ.

Accoudé au bastingage, je rêve, solitaire et ému, aux dernières heures passées en France...

Cependant le petit bateau file, rapide, sur cette merveilleuse Gironde dont la descente de Bordeaux à Royan offre, par la multiplicité et la diversité de ses lumineux points de vue, un des plus beaux panoramas de France. Bientôt nous apercevons le Brésil, tout seul, majestueux et imposant, au milieu du large fleuve; nous ne tardons pas à l'accoster et à embarquer.

Le Brésil, de la Compagnie des Messageries maritimes, est un steamer qui date déjà de plusieurs années. S'il n'a pas tout le confortable dont sont pourvus ses frères cadets, il les vaut largement comme solidité et stabilité. Mesurant 145 mètres de long du gaillard d'avant jusqu'à l'arrière, et 14" 50 dans sa plus grande largeur, il dorme l'illusion d'un véritable petit Etat dont le souverain absolu est le commandant Blanc, vieux marin de carrière. Les autres officiers avec lesquels les passagers se trouvent en rapport direct sont le commissaire et le médecin. Le bon docteur C..., qui navigue depuis trente ans, n'a jamais pu, dit-il, s'habituer à l'existence- du bord... On se demande pourquoi il ne s'est pas alors empressé d'en

D,g,t,ioflB,GoO*^k'

changer, mais on n'ose lui poser la questioa II a du reste tout un sac d'histoires et d'anecdotes qu'il raconte sur un ton de boi^ru bienfaisant du plus amusant effet. Le commissaire est M. Archainbeau. Il est secondé dans ses fonctions par le très sympathique sous-commissaire, M. d'Orcival de Peyrelongue.

Nous levons l'ancre assez tard, et il fait nuit noire au moment oii nous nous trouvons en face de Royan, dont les lumières scintillent au loin. Nous passons relativement assez près du phare de Cordouan, dont le feu changeant nous inonde par instants d'une lumière blafarde très crue. Mais le Brésil prend alors sa grande vitesse et les feux de Cordouan, très vite, se font déjà plus petits.

Accoudé à l'arrière du pont, je reste les yeux fixés sur eux; bientôt on ne voit plus qu'un point imperceptible dans l'espace; il disparaît à son tour, dernier vestige de la France... cette « France •! tant aimée de ses enfants que beaucoup préfèrent y vivre pauvres au lieu d'aller au loin tenter la fortune, qui, si elle ne fait pas le bonheur, assure du moins la tranquillité et le repos des vieux ans.

La mer est très calme et il fait délicieux; la lune — une lune si blanche qu'on la dirait crayoïmée par Willette — surgit tout à coup, étendant un 'linceul d'argent sur l'immensité des flots endormis; le spectacle est monotone et cependant attiraiït. Je me décide enfin à quitter ma place et à gagner ma cabine pour me

^,Goo*^k'

coucher. Brisé par la fatigue des jours précédents, je m'endors bientôt d'un sommeil pesant

Le lendemain, je monte de bonne heure sur le pont, où je trouve quelques passagers. Us sont peu nombreux : M. V... rejoint, accompagné de sa femme, son poste de premier secrétaire de la légation de France à Buenos- Ayres ; Mlle Roca, fille de l'actuel président de la République Argentine, retourne dans son pays avec les deux ménages argentins qui ont fait le voyage de Paris avec elle. Quelques commerçants rentrent à Rio, à Montevideo ou à Buenos-Ayres ; tous caressent J'espoir de revenir à Paris l'an prochain pour 'l'Exposition, car quiconque a vu cette ville étrange ne veut plus être «qu'en passant» dans les autres pays. Une dizaine de Pères bénédictins, appelés par le gouvernement argentin pour fonder une école d'agriculture, complètent la 'liste des passagers de cabine.

J'allais oublier une bande joyeuse de jeunes lieutenants qui viennent d'être nouvellement promus dans l'infanterie de marine et vont rejoindre leurs postes au Sénégal et au Soudan. Le hasard fait que je connais l'un d'eux. Aussi nous formons bien vite un petit cercle et leur bonne humeur abrégera pour moi les heures longues de la traversée jusqu'à Dakar.

Le i" août, au matin, nous nous réveillons dans une brume intense et c'est le chant lugubre de la sirène qui me sert de réveille-matin. II est horrible, ce cri prolongé et sinistre, et vraiment on devrait bien trouver

D,g,t,ioflb,GoOglc

A BORD DU " BRfiSIL ■> 5

quelque chose de moins triste pour s'appeler dans le brouillard. Je monte sur le pont; quelques passagers se promènent mélancoliquement; on ne voit pas à plus d'une dizaine de mètres, et c'est énervant, ce bandeau de coton que l'on a sur les yeux. Tout d'un coup, un écho lointain a répondu à l'appel plaintif de notre sirène... puis, plus près maintenant, il éclate, menaçant. Nous stoppons. Cet arrêt brusque du bruit de l'hélice, que nous entendions depuis Bordeaux, a quelque chose d'empoignant : on dirait un homme qui retient sa respiration à l'approche d'un danger sérieux... Notre sirène déchire l'air, et l'autre — qu'on ne voit ipas — lui répond, mais plus loin déjà, par un cri étouffé. Nous repartons doucement; bientôt, le soleil s'étant mis de la partie, le brouillard se dissipe comme par enchantement et le cauchemar s'évanouit avec luL

Par bâbord, nous apercevons maintenant les côtes du Portugal Elles ont un aspect pelé et misérable ; la terre, mouchetée çà et là de maigres oliviers, ne doit pas bien nourrir son homme en cet endroit. Puis, comme nous marchons à toute vapeur, pour rattraper le temps perdu dans le brouillard, l'a^iect change très vite : le rivage se couvre de coquettes villas et derrière les hautes falaises nous apercevons les frondaisons de quelques boqueteaux. A mesure que ;ious avançons, le paysage se fait plus fiant encore, et par tribord nous entrevoyons aussi la terre, mais très loin.

et trop brutalement éclairée par le soleil : nous sommes dans le vaste estuaire du Tage. Voici la tour de Belem, dernier vestige de la domination des Maures, et Lisbonne apparaît dans le rayonnement éclatant d'un soleil de feu : la ville, bâtie très irrégulièrement en amphithéâtre, offre, vue du fleuve, un panorama du plus pittoresque effet. Il semble qu'un cataclysme bizarre s'est plu à faire grimper les maisons les unes sur les autres et des jardins, tout en haut, sont accrochés dans l'air!

La cloche du déjeunw nous arrache à ce spectacle, et, durant le repas, nous projetons de descendre à terre, car /e Brésil ne repartira pas avant huit heures du soir. Sous la conduite d'un vieux passager qui habite le Brésil depuis de nombreuses années et qui en est à sa vingtième traversée, nous frétons deux voitures qui nous véhiculent dans toute !a ville.

Il fait une chaleur accablante, et comme nous sommes en plein midi, heure de 'la sieste, la capitale du Portugal nous semble une ville morte, une petite ville de province sans commerce, sans industrie, sans mouvement, -^ sans vie. Cette impression première ne sera pas effacée complètement ce soir, quand, vers quatre heures, les habitants de Lisbonne consentiront à sortir et à remplir un peu les rues. Par l'avenue de la Liberté, une assez belle promenade rappelant de très loin nos Champs-Elysées, nous allons au Jardin Botanique, où se trouve une remarquable coUeotion de plantes tro-

D,g,t,ioflB,GoOgk

picales, puis au Jardin Zoologique, situé en dehors des fortifications. Le Jardin Zoologique appartient, je crois, à une entreprise particulière qui avait lancé l'affaire dans de vastes proportions ; mais, le visiteur se montrant très rare et la subvention gouvernementale se faisant attendre, il a fallu en rabattre; peu à peu les animaux sont morts et n'ont pas été ren>placés; aujourd'hui, c'est tout au plus si on trouve, en cherchant bien, une demi-douzaine de singes, un lion et deux oursons ayant l'air de s'ennuyer presque autant que le voyageur égaré dans ces parages.

Un peu déçus, nous rentrons en ville, où nous retrouvons cette fois un semblant d'animation; mais les rares voitures attelées de maigres mules, les Portugaises allant nu-pieds et portant sur leur tête de lourds paniers de fruits^-ne parviennent pas à nous donner l'impression que. nous sommes dans la capitale d'un Etat européen et dans un port de mer împortajrrt.

Nous rentrons à bord pour le dîner et, à huit heures du soir,- nous' levons il'ancre. Dans la nuit, alors qu'on ne voit pas la vétusté des maisons, Lisbonne a l'air d'une ville immense avec toutes ses lumières grimpant sur la montagne et dont les dernières se confondent, là-haut, avec les étoiles.

La' traversée, jusqu'à' Dakar, où nous arrivons le 5 août, s'écoule sans incidents. Le temps passe à se promener sur le pont avec les lieutenants d'infanterie de marine et à causer avec un vieux colon argentin. La

D,g,t,ioflB,GoOgk

gaieté des premiers est très communicative, et c'est avec un regret très réel que je leur fais mes adieux sur la terre d'Afrique. On se promet de se revoir eo France... à Paris! dans deux ou trois ans... A ce rendez-vous éloigné, quels sont ceux d'entre nous qui manqueront à l'appel?...

Tous les voyageurs ayant, fait escale à Dakar ont parlé des nègres plongeurs et vanté 'leur adresse et leur agilité. C'est en effet la plus grande curiosité de l'endroit et l'unique distraction dès passagers pendant la longue et fastidieuse journée qu'ils doivent subir dans ce port, où les bateaux de la Compagnie font leur provision de charbon. Deux d'entre eux excitent tout particulièrement notie admiration; ils sont montés, non pas dans une pirogue, mais chacun dans une moitié de pirogue, ou mieux dans un tronc d'arbre creusé un peu d'un côté. L'eau entre à plaisir dans cette barque tout à fait primitive et d'une stabilité très douteuse; mais mes deux nègres n'en ont cure et font des prodiges d'adresse pour s'y maintenir. Le docteur me raconte avec un très grand sérieux que ce sont les deux frères : leur père, en mourant, leur a légué une unique pirogue, et, ne pouvant s'entendre pour le partage, ils l'oat sciée en deux parties égales et voguent maintenant à leur aise, au gré de la vague, dans le port de Dakar...

Nous descendons à terre avant le déjeuner; maïs à peine avons-nous commencé cette promenade, qu'une

^,Goo*^k'

Présidenl de la RépuWLque des Ktats-lnls du Bré.

b^Gdogle

pluie torrentielle se met à tomber, transformant les rues de Dakar en véritables fleuves. Nous rentrons à bord aussi vite que nous pouvons, ce qui ne nous empêche .pas d'y arriver absolument trempés. Je n'ai donc conservé de cette colonie française qu'une impression plutôt fraîche, ce qui n'est pas banal dans un pajrs où la température oscille entre 30 et 40 degrés.

Je pensais m'ennuyer beaucoup pendant les huit jours de traversée qui séparent Dakar de Rio-de-Janeiro, et cette semaine a passé au contraire avec une très grande rapidité, grâce aux très intéressantes et très instructives conversations que j'ai eues avec un Français émigré depuis de longues années en Amérique et qu'on me permettra de désigner ici sous le nom du Vieux Colon, puisqu'il m'a prié de lui garder l'incognito.

Grand, maigre et osseux, une barbe en pointe et grisonnante comme les cheveux, un nez long et fort, légèrement recourbé, un teint très coloré, des yeux bleus très doux mais qui prennent, dans l'ardeur de la discussion, une dureté extraordinaire, le Vieux Colon a un peu l'air d'un Don Quichotte vieilli, qui aurait bien dîné. II a été im peu partout, et, ajprès une jeunesse assez agitée, je crois, assagi par l'âge et l'expérience, il s'est fixé en Amérique ; au Mexique d'abord, où il s'est marié, et plus tard en Argentine, où il possède d'importantes propriétés.

D,g,t,ioflb,GoogIe

lo FAZENDAS ET ESTANCIAS

€ Voyez-vous, me disait-U un jour, au cours de nos longues causeries, ce qui nous perd, en Fraoce, c'est noitre peu de goût et même notre crainte des voyages. Chez nous, pour un petit voyage de quelques mois, ce sont, avant le départ, de grandes réunions de famille, des adieux éplorés, de véritables déchirements de cœur, comme si l'on ne devait jamais revenir... Eh, mon Dieu! est-ce donc si terrible que cela?

< R^ardez au contraire autour de vous sur ce steamer et examinez les gens qui nous accompagnent : voici une vieille dame à cheveux blancs qui retourne dans son pays après un séjour en France; ce n'est pas le premier, et vous pouvez l'interroger, elle vous dira que œ n'est pas le dernier. Cette femme qui a vu d'autres horizons que ceux qui bornaient son pays natal verra partir, non pas sans regret, mais avec sérénité, la fille qu'elle a nourrie et élevée. Elle sait. Elle sait qu'elle peut laisser aller son enfant là où son mari doit la conduire, et, pour elle, une séparation par delà les mers n'est pas forcément éternelle. Examinez maintenant cette jeune Argentine qui voyage seule avec un enfant et sa nourrice : fiMe d'une mère comme celle que je viens de vous montrer, elle s'est mariée à un Espagnol dont les affaires sont en Europe; elle l'a suivi sans difficulté et sans que la séparation fût trop cruelle Maintenant, elle s'en va seule, tout tranquillement, embrasser sa mère, qui est là-bas dans les plaines de la Plata; et son mari, que les intérêts de sa maison

D,g,t,ioflB,GoOgk

A BORD DU « BRÉSIL " ii

ont sans doute retenu en Espagne, l'a laissée partir sans trop récriminer, sachant que cette absence de trois mois ne deviendra pas définitive, comme on semble toujours le croire chez nous. Et voyez ce gamin de quinze ans qui s'en va tout seul à Rio-de- Janeiro passer ses grandes vacances dans sa famille et qui reviendra de même au mois d'octobre. Verrez-vous cela en France, où Je père ou la mère ne manqueront pas d'amener eux-mêmes leur fils de dix-huit ans passer son examen et l'attendent religieusement à !a porte de la Faculté.' Croyez -vous que celui-là, qui a dû prendre lui-même ses billets de chemin de fer et de bateau, qui a dû se préoccuper de ses bagages et des mille petits ennuis du voyage, n'est pas déjà mieux trempé que celui-ci pour qui toute initiative, même futile, a été soigneusement évitée?,.. Et ne riez pas! l'un sait déjà voyager et sera prêt à partir pour n'importe où, alors que l'autre, qui est de trois ans plus âgé, cherchera toute une nuit la sortie de la salle des Pas- Perdus de la gare Saint-Lazare...»

Je ne cherche pas à interrompre le Vieux Colon quand îl est lancé ainsi; il énonce sur un ton un peu doctoral des idées et des théories qu'il pousse parfois à l'extrême et jusqu'au paradoxe, mais souvent très justes et très sensées.

« Une autre cause, me dit-il encore, de nos défaites dans la grande guerre comimerciale qui se livre sur le globe entre toutes les -nations européennes, c'est notre

D,g,t,ioflB,GoOgk

manie de la peau d'âne, du ■ parchemin » qui ne prouve pas grand'chose et qui ne mène à rien. Ce n'est pas que je n'admette point les études classiques, et je ne voudrais pas voir notre belle France sans ses penseurs, ses philosophes et ses savants, qui la font plus grande et plus glorieuse tous les jours; mais rien que des savants, ça en fait trop! Et vouloir absolument que tous nos petits Français soient polytechniciens, officiers, docteurs, ou, pour le moins, bacheliers, c'est là une manie qui nous est trop nuisible pour que tous ceux qui ont une action quelconque sur le public ne la combattent avec insistance. Car enfin, où nous mènet-il, oe genre d'éducation, et que deviennent tous ces jeunes gens ?

■ Voici d'abord ceux qui réussissent : je prends dans la classe moyenne de la société; !e fils d'un de ces gentilshommes de provinœ qui ont attendu pendant plusieurs générations, dans leurs terres, le retour d'un régime qui leur permît de reprendre du service ailleurs que dans l'armée. Ce jeune homme-là est pauvre, et fier à sa façon. Il devra vivre avec sa solde, qui est, je crois, d'un peu moins de 200 francs- par mois. Il a déjà 140 ou 150 francs de nourriture et de logement, et, avec le reste, il lui faudra s'acheter des tenues militaires, 'qui coûtent cher; des tenues civiles, qui ne coûtent guère moins ; puis se blanchir, se chauffer, s'éclairer, et aussi s'amuser, car il a vingt-deux ans! Vous pensez bien qu'il n'arrivera à boucler un bud-

D,g,t,ioflB,GoOgk'

get aussi mal équilibré qu'avec l'aide d'usuriMS louches qui lui prêteront à la petite semaine jusqu'au jour où il pourra faire un mariage riche. Et ici une question se pose, et on se demande quelle est cette morale bizarre qui leur interdit de salir leurs mains aristocratiques dans le négoce et qui leur permet d'y chercher leurs femmes avec la dot que 'les papas ont su amasser; et est-ce donc bien plus «cJiic» de prendre une fortune faite dans le saindoux ou la moutarde que de l'y avoir faite soi-même ? J'avoue ne pas comprendre.

■ — Vous me permettrez de vous dire que le mariage riche n'est pas toujours l'idéal du jeune homme qui entre à Saint-Cyr, et l'Idée de Revanche dont M. Déroulède ne veut pas avoir et n'a pas le monopole, quoi qu'on en dise, n'est pas forcément morte dans tous les cœurs français.

« — I-e ton sur lequei vous venez de prononcer ces paroles me prouve que vous n'avez pas bien compis ma pensée. St vous avez cru voir dans mes paroles un dénigrement systématique de notre armée, vous vous êtes trompé, et nul plus que moi ne l'aime et l'admire, surtout dans les temps troublés et les épreuves que nous traversons actuellement si péniblement avec elle. Mais ce que je me demande, c'est si parmi les intelligences, les énergies, les activités qui entrent à Saint- Cyr, il n'en est pas qui seraient mieux employées ailleurs, pour le plus grand bien de la France. Je crois avec vous que les générations qui se sont succédé à

D,g,t,ioflB,GoOgk

Saint-Cyr pendant les vingt années qui ont suivi la guerre étaient animées de ce souffle d'Idéal et avaient au cœur ce sublime Espoir devant lequel nous devons nous incliner respectueusement. Mais ceux qui ont suivi? Etcs-vous bien sûr que ce n'est pas surtout la crainte de la caserne, ob%atoîre avec la loi de trois ans, qui les a fait se presser aux portes de nos Ecoles militaires ?

« Vous ne répondez plus. Et tenez, une autre catégorie de jeunes gens qui se présentent à Saint-Cyr est celle des fils de bourgeois enridiis dans le commerce. Le père a dit : «Mon fils sera officier et ne risquera pas ainsi dans les affaires le capital que je lui ai amassé. ■ La mère approuve, et elle est &ère de se promener avec son enfant, qui porte si gentiment le ccasoard» et la jolie tunique! Songe-t-elle, cette mère, que oe fils unique peut mourir demain sur un champ de bataille? Non. Trente années de paix ont endormi ses inquiétudes; elle est tranquille de ce côté, et, ce qu'il y a de plus malheureux, c'est que son fils est tranquille aussi. Evidemment, si demain la guerre éclate, il partira comme tout le monde, mais il n'a pas le désir de partir. Envisagé à ce point de vue, l'état d'officier n'<st plus orne «vocation», c'est un «métier». Et alors j'ai le droit de le juger comme métier et de dire qu'il en est de plus agréables et de plus utiles pour la patrie.

«Mais laissons dans leurs garnisons les jeunes gens qui ont été «reçus», et suivons un peu ceux pour qui

D,g,t,ioflB,GoOgk

l'examinateur s'est montré trop sévère... Que devieaneiït-ils, ceux-là?

« Ils font leur service militaire, et après — à vingtquatre ans — ils font des € bureaucrates » ou des t agriculteurs i. Vous savez comme mot ce qui se cache, en France, derrière ce mot «agriculteur». Quelquesuns, prenant leur rôle au sérieux, font valoir leurs terres eux-mêmes et y engloutissent, en général, une partie de leur avoir. D'autres se contentent de se marier et d'élever leurs enfants en vivant maigrement sur leur patrimoine. Le reste sombre dans le désoeuvrement vicieux des petites villes de province.

■ Le sort de^ «bureaucrates» est-il plus enviable, et

cette nuée d'inutilités, entravant par leur routine et leur inertie la marche du .progrès, est-elle profitable à la France ? Je crois réellement que, dans cet air empesté

de cartons et de ronds-de-cuir, l'intelligence la .plus

vive finit par s'atrophier.

« Et tous, vous entendez bien, tous ont fait des études

complètes, tous ont été, pour le moins, jusqu'aux

portes de la Sorbonne ou d'une faculté de province;

beaucoup d'entre eux peuvent même vous montrer un

parchemin qui leur donne le titre de bachelier es lettres

ou bachelier es scien<«s, «A quoi leur sert-tl, ce titre?

«A gratter du papier pour trois francs cinquante par

jour; à tirer de leurs terres un revenu égal à celui que

leur en donnerait un fermier ou à engloutir dans des es-

D,g,t,ioflB,GoOgk

i6 FAZENDAS ET ESTANCIA5

sais malheureux tout ou partie du patrimoine que leurs

pères leur ont laissé pour le transmettre à leurs enfants.

■ Si au contraire nous examinons l'éducation de l'Anglais...

€ — Je vous avoue que j'attendais l'Anglais depuis quelque temps déjà...

■ — Pourquoi ?

( — Parce que dans toutes les conversations que j'ai eues, ou dans toutes les lectures que j'ai faites, ou dans toutes les conférences que j'ai écoutées sur ce sujet, là comparaison agaçante entre l'Anglais et nous a toujours été faite. Je crois que c'est une faute. L'Anglais n'a pas la même nature, les mêmes sentiments, le même cœur que nous; jamais, quoi qu'on fasse, nous ne parviendrons à agir comme lui ni à sentir comme lui. On change un caractère, on ne change pas une .race,

« — Permettez ; on ne change pas un caractère, on le modifie; et je crois qu'on peut modifier aussi une race. Et en tout cas, je ne vous parle pas ici de modifier une race; je vous dis que son éducation est défectueuse, qu'elle n'est plus en rapport avec les nécessités de notre temps. Je cherche alors quelle est celle des nations dont l'éducation est le plus en rapport avec ces nécessités, et tout naturellement, comme les auteurs que vous avez lus ou les conférenciers que vous, avez écoutés, je siiis amené à vous parler de l'Anglais.

«Remarquez tout d'abord qu'en Angleterre comme chez nous. il y a des savants e* des docteurs; et aussi

^,Goo*^k'

Président de la République Argentine

.ogic

.DMnz^:b,G00gIc

des universités renommées; mais tous les Ang'lais ne sont pas obligés de frapper à leurs portes, et ceux que leurs goûts ou leurs aptitudes n'entraînent pas vers les 5cien<^s ou les études classiques ne sont pas forcés de perdre un temps précieux sur les bancs du collège à apprendre sans plaisir des -choses qui, par la suite, dans le cours de leur existence, leur seront parfaitement inutiles. Ce temps précieux, ils le passent en France, en Allemagne ou ailleurs, à apprendre non seulement la langue, mais le commerce du pays étranger dans lequel ils vont résider. Et ce que j'avance ici m'a été prouvé surabondamment pendant le dernier séjour que je viens de faire en France.

« Je possède au Havre, dans le monde des commissionnaires, de nondjreuses relations, et ']'y compte même quelques bons amis. Or, il y a quelques semaines, je me suis adressé à l'un d'eux pour lui demander de prendre dans sa maison un jeune homme qui m'avait été recommandé.

a Savez-vous ce que m'a répondu mon ami ?

c II pouvait, m'a-t-il dit, prendre mon jeune prûtégé, mais sans appointements, car il lui arrivait tous les jours des lettres de parents anglais demandant à faire entrer pour rien 1«urs enfants dans sa maison. Ces jeunes gens de quinze et seize ans sont souples, sérieux et travailleurs, et pendant deux ans, tout en apprenant le français, ils lui rendent gratuitement les mêmes services qu'un employé qu'il devrait payer 150

tS FAZENDAS ET ESTANCIAS

OU 200 francs par mois... Je n'ai pu m'empêcher de dire à mon ami qu'il était en train de se couper des verges pour être battu plus tard par ces mêmes Anglais à qui il donnait bénévolement les moyens d'apprendre non seulement le français, mais aussi Je commerce français, et qu'il retrouverait un jour ses jeunes commis devenus — grâce à lui — ses concurrents redoutables. Quant à mon jeune protégé, il se trouvait dans une situation ne lui permettant pas d'attendre deux ans des appointements problématiques et dut chercher ailleurs son pain quotidien.

«Mais que pensez-vous de ces Anglais possédant une certaine aisance, puisqu'ils peuvent facilement supporter l'entretien de leurs enfants à l'étranger et qu'ils leur facilitent les moyens d'un enseignement commercial et pratique dans lequel ils apprendront non seulement une langue, mais encore les rouages, la comptabilité et... les ficelles du commerce d'un pays concurrent.' Que dites-vous de cette mère qui consent à se séparer d'un enfant de quinze ans et à l'envoyer bien loin d'elle; car si -le Havre est en face, Marseille, Hambourg ou Buenos- Ayres sont plus loin? Que ditesvous enfin de cet enfant qui consent, lui, fils de famille, aux besognes les plus pénibles et les moins récréatives d'un travail commercial, exigeant souvent que l'on mette la main à la pâte, selon une formule consacrée, et d'ailleurs très exacte?.,.

«Quinze ans, vous entendez bien?... Les nôtres en

D,g,t,ioflB,GoO*^k'

A BORD DU «BRÉSIL" ip

ont encore pour trois années, au minimum, à chercher la conquête d'un parchemin inutilement glorieux. Quand ils l'auront obtenu, — s'ils l'obtiennent, — ils ne sertMit pas plus avancés qu'avant et ne sauront pas tenir «ne ccmiptabilité commerciale, ni écrire une let'tre d'affaires, ni se présenter chez un client; quelques-uns — très peu — auront quelques notions d'allemand^ n^is insuffisantes pour tenir une coniversation.

c — Ils ne sont pas forcés de faire tous des commerçants.!

A cette timide interruption, mon Vieux Colon fronce les sourcils, car il n'aime guère la contradiction : ■ Maïs, encore une fois, je vous répète que je laisse de côté les vrais ingénieurs, les vrais officiers, les vrais docteurs, les vrais savants, etc. ! — Je vous parie du troupeau des intelligences moyennes qui, à cette heure, se croient obligées de suivre de très loin le sillage des premiers. Ceux-là ont trois ou quatre ans de retard sur les Anglais semblables à eux comme situation sociale, comme âge et comme intelligence. Et comme leurs goûts et la direction de leurs parents ne les portent pas vers la vie active, oii il faut travailler, où i'I faut lutter, souffrir et dévelof^r de l'initiative, ils se retireront, mollusques vivants, dans la coquille "d'une administration qui leur assurera un pain très ma^e, mais gagné sans fatigues et sans soucis. Et si, par aventure, quelques-uns veulent se lancer dans cette vie active

dont je vous parlais, ils s'y lanceront dans de mauvaises conditions, avec une infériorité évidente, et seront brisés.

■ Voilà le résultat de notre éducation actuelle. »

Le Vieux Ccflon dit tout cela sur un ton sec et tranchant qui lui donne toujours un peu l'air d'être en colère, et cependant c'est un homme fort doux. A juste titre, il est fier de son œuvre, et il en parle a'vec orgueil et avec joie. «Voyez-vous, me disait-il un jour, je suis un des rares Français aimant à voyager et à voir du pays. A l'époque où je me suis embarqué pour la première fois sw un voilier qui a mis trois mois pour faire un trajet que l'on fait maintenant en vingt jouis, les voyages n'étaient pas chose facile; les counmunications étaient rares, nous n'avions pas de câble nous reliant à l'Europe, et il fallait absc'lunient ne compter que sur soi-même. Du reste, j'étais parti par un coup de tête et je ne voulais rien demander à ma famille. J'ai travaillé. Je ne vous dis pas que j'ai toujours réussi; j'ai eu souvent des crises pénibles et de grands soucis, mais enfin j'ai vécu Et, non content d'élever mes huit enfants, j'ai eu la joie de leur faciliter les moyens de gagner leur vie à leur tour, ce qui ne serait certainement pas arrivé si j'étais resté employé surnuméraire dans la Régie des tabacs, où la sollicitude paternelle m'avait agréablement casé. Deux de mes fils sont au Mexique, où ils gèrent une importante usine de tissus que j'ai.

D,g,t,ioflB,GoO*^k'

là-bas; un autre est chez mon banquier de New-York; un de mes gendres et mon plus jeune garçon sont avec moi à l'estancia et mes filles sont bien mariées en Argentine. Tout le monde travaille et gagne largement son existence; tout le monde est content; et j'ai la satisfaction de me dire que c'est moi qui ai su aiguiller ainsi toutes ces existences. Cela vaut mieux, je le crois, que d'être resté à végéter en France, où je me serais constamment privé pour donner à mes enfants une complète éducation, après quoi j'aurais pensé, comme les autres, que mon devoir était accompli. En sont-ils bien sûrs, ces pères, que leur devoir est accompli quand ils ont pu donner ou faire donner i leurs enfants une instruction classique complète, leur laissant ensuite le soin de se créer à eux tout seuls une situation? Le jeune arbrisseau que vous laissez ainsi sans tuteur n'est pas encore bien robuste, et si vous aviez su, par votre travail personnel, lui acquérir une position presque immédiate, soit chez vous, soit chez une des nombreuses relations que vos affaires vous auraient entretenues, cela, je crois, eût mieux valu pour vous et pour lui.

( Et tenez, ce souci de l'enfant non seulement à élever, mais encore à caser, ne serait-il pas une des causes de cette effrayante décroissance des naissances que de journalières statistiques nous font toucher du doigt? Les peupiles qui travaillent font des enfants. Et vous verrez en Ai^entine et au Brésil, dans toutes ces con-

D,g,t,ioflB,GoOglc

trées que vous pensez visiter, ces bandes de gamins qui se roulent dans le € Patio» des esiancias ou des fazendas. Les familles de douze ou quinze enfants se voient souvent ; celles de sept ou huit forment, je crois, la majorité; on compte celles où il n'y a qu'un fils ou une fille unique. En France, on pourrait, je pense, retourner la phrase pour être dans l'exacte vérité... Et pourtant nous avons besoin d'enfants pour lirtter dans la guerre commerciale, nous avons besoin d'enfants pour en faire des colons pour nos colonies; mais de vrais colons, car, jusqu'à ce jour, ceux qui se parent de ce titre ne sont, en général, pas brillants, vous pouvez m'en croire. Et comment pourrait-i'l en être autrement?... Quand un garçon a fait toutes les sottises et toutes les folies que sa jeimesse ou ses mauvais -penchants ont pu lui suggérer, sa famiHe l'expédie dans quelque pays lointain où il vient rejoindre les déserteurs insoumis, les banquiers en fuite et les notaires malhonnêtes, principal appoint de nos colonies françaises dans les grandes villes du Sud-Amérique...

■ — Je pense, monsieur, que vous exagérez beaucoup, et, en tout cas, je puis vous affirmer que cet état de choses que vous blâmez, avec juste raison, je croîs, est à la veille de changer.

■ Tout d'abord, on se préoccupe beaucoup de l'orientation et de la réorganisation, sur de nouvelles bases, de l'instruction et de l'éducatiom en France. Vos idées et vos opinions sur ces matières sont celles de

D,g,t,ioflB,GoOglc

plusieurs de nos grands écrivains. Le temps est passé où le jeune homme vraiment sérieux, travailleur et intelligent était forcé de se brouiller avec sa famille pour s'expatrier, et de la quitter par un coup de tête, ainsi que vous m'avez dit l'avoir fait vous-même. Depuis quelque temps on sent un mouvement très réel se dessiner dans le sens même de l'expatriation, et tel qui, voilà cinq ou six ans, aurait traité vos théories d'utopies les écoutera aujourd'hui avec intérêt. Je connais des pères de famille qui songent à soirtenîr de leurs capitaux des entreprises coloniales afin de ménager pour leurs enfants ce que l'on pourrait appeler « des débouchés de carrière». Ces pères de famille ont une situation acquise qu'ils ne peuvent plus quitter; ils ont tracé leur sillon et, bon gré, mal gré, doivent le suivre. Mais les jeunes gens qui tournent autour de la trentième année se décident à partir et à a tenter quelque chose ■; leurs cadets les suivent — quelquefois les précèdent — sur cette route nouvelle pour eux et que vous semblez croire être la bonne.

a Et moi-même, je vais en Amérique visiter des amis qui tentent de gagner leur vie dans l'agriculture au Brésil; j'en trouverai un autre en Argentine, établi depuis cinq ans dans une estancia où il mène la vie pastorale; un autre plante du tabac au Mexique; un quatrième est au Tonkin à faire du riz; j'ai un camarade qui est à Madagascar et d'autres en Algérie, et si je voulais visiter tous mes amis, il me faudrait poser le

D,g,t,ioflB,GoOgk

34 PAZENDAS ET ESTANCIAS

pied sur tous les continents. Tous sont partis depuis cinq ans environ, et cependant aucun d'eux jusqu'ici n'a fait fortune. »

Le Vieux Colon, qui m'a écouté silencieusement en ponctuant mes phrases de hochements de tête approbatifs, bondit à ces mots.

«Ah çà! jeune homme, comptez -vous encore découvrir l'Amérique ? ■

Je veux protester en souriant de la pureté de mes intentions, mais le Vieux Colon ne m'en laisse pas le temps. «Voilà bien, s'écrie-t-îl, notre bourgeoisie française! Depuis cinquante ans et plus, die s'est assoupie dans une inaction coupable, traitant de fous ceux qui voulaient partir, ou simplement travailler. Aujourd'hui, poussée par le 'besoin, elle se décide à se remuer un peu, et ceux de ses enfants qui ont tenté cet acte si simple, mais qu'elle considère comme extrêmement courageux, de traverser les mers s'étonnent de ne point trouver au port de débarquement une fortune accrochée aux branches du preanier cocotier aperçu dans le jardin botanique de l'endroit.

■ Mais d'autres, avant eux, étaient partis, qui n'ont point fait fortune !

I Ite trouveront sur ces rives nouvellesdes gens riches et d'autres qui le sont moins, des gens du .peuple qui balayent les rues et de petits eraplcyés qui assurent les servicespublics ; et si les fortunes étaient si faciles à trouver, il est probable qu'eux aussi en auraient pris leur part.

D,g,t,i0flB,G0O*^k'

< Qu'ils se persuadent, ces jeunes gens, qu'ils se persuadent bien, avant de partir, que nulle part on n'acquiert sans travail si l'on a la prétention de rester un honnête homme.

■ Faire fortune en Amérique!.., Mais, monsieur, il vous suffit, pour faire fortune, de rester à Paris : traversez le boulevard, c'est moins long que de traverser l'Océan, allez à la Bourse, achetez de la rente au cours le plus bas et vendez au plus haut; au bout de quelque temps, si vous avez de la chance, vous serez probablement millionnaire. En Amérique, comme partout, la chance guide la Fortune, qui, vous le savez, marche les yeux bandés. »

Tout cela a été prononcé si vite que je n'ai pu placer un mot pour dire à mon irascible compagnon qu'il ne m'avait compris qu'à moitié. Il reprend maintenant sur un ton plus calme : « Non, voyez-vous, il ne faut pas dire qu'on fait fortune en Amérique; ce qu'il faut dire, c'est que ies conditions du travail n'y sont point les mêmes qu'en France.

■ Là-bas, dans aucune classe de la société, âe travail, sous quelque forme que ce soit, n'est une déchéance. Seule, la fainéantise est une tare, et l'homme qui ne fait rien est le seul auquel on pourrait refuser la main. Il n'y a pas de classification du travail comme eo France et l'ouvrier se considère comme l'égal de son patron. On verra, se coudc^nt dans un salon, le diplomate, l'officier et le négociant : tous sont des

D,g,t,ioflB,GoOgk

36 FAZENDAS ET ESTAHCIAS

«hommes du monde», mais on ne voit pas l'a homme du monde*, ce représentant d'un état que l'on semble considérer en France comme un véritable métier; que dis-je? comme un sacerdoce!...

«Tout lie monde travaille. El tel qui n'aura pas réussi dans l'agriculture apprendra le négoce et s'établira marchand de nouveautés sans que personne trouve cela extraordinaire en levant les bras au ciel; et surtout, pendant le temps où la dure nécessité 'l'aura forcé à être commis de magasin, il pourra marcher dans les rues la tète haute, il ne verra jamais un de ses anciens amis essayer de prendre une autre rue pour l'éviter.

• Voilà ce que l'on peut dire de l'Amérique, et ce qu'iJ faut dire très haut, car c'est un titre de gloire, et ce sera sa force...!

J'ai cru devoir rapporter ici cette longue conversation parce qu'elle m'a paru intéressante à beaucoup de points de vue et rentrant un peu dans le .pdan que je me suis tracé, c'est-à-dire renseigner mes compatriotes, ou du moins ceux qui voudront bien me lire, sur ce que Ton peut tenter encore en Argentine et au Brésil, principalement dans l'agriculture. Mais cette conversation n'est qu'un chapitre menu des longues causeries faites à bord du Brésil avec le Vieux Colon, qui avait, sur toutes les questions, des aperçus vraiment originaux. Ces causeries font oublier la monotonie de la traversée, rompue par de très rares incideitts, tels que l'appari-

D,g,t,ioflB,GoO*^k'

tion d'un marsouin, d'un vapeur dont on aperçoit la fumée à l'horizon ou d'un voilier dont les voiles blanches éclairées par le soleil égayent pour un instant notre morne paysage.

Le relevé du point, tous les jours à midi, est un des petits incidents qui rompent cette monotonie : on s'est séparé aiprès le déjeuner, qui finit vers onze heures, et chacun s'en est allé vers son fauteuil ou son coin de banc préféré; les solitaires reprennent le bouquin sur lequel, tout à l'heure, ils vont s'endormir; les gens sociables se mettent en rond pour mieux causer, tandis que les enfants et aussi les grandes personnes jouent au tonneau ou font une fastidieuse partie de palets; les gens malades ont été se coucher; les enragés cartonnent au fumoir. Tout d'un coup, on entend à l'avant la cloche de l'officier de quart qui sonne trois coups et la sirène qui mugit, — Il est exactement midi. — Tout le monde d'abord regarde sa montre, qu'il faut encore retarder de dix ou quinze minutes... Quelques entêtés — des émules du tPasse-Partout» de Jules Verne — l'ont laissée à l'heure de Paris et sont maintenant en avance sur nous de près de deux heures. Puis, peu à peu, joueurs, causeurs ou solitaires, tous se lèvent et viennent voir «le point», qui est affiché à la porte des appartements du commandant. Ce sont alors des commentaires, des discussions, des paiis pour savoir quel jour et à quelle heure nous arriverons à Rio. « Moi, monsieur, je sais cela, c'est ma huitième traversée. — Et

D,g,t,ioflB,GoOgk

moi, monsieur, c'est ma seizième...* Puis, lentement, chacnm s'en va reprendre sa place,, où, distrait, nonciialant ou rêveur, il attendra le dîner.

Les jours passent cependant, et le 13 août, de très bonne heure, la vigie signale les feux du cap Frio. Quand je monte sur le pont vers sept heures, nous sommes dans l'archipel d'îlots et de rochers indiquant le voisinage de la baie de Rio. Au loin, on aperçoit le Pain de Sucre (Pâo do Assucar) qui en marque l'entrée. Nous approchons et les îlots se multiplient et semblent autant de petits pains de sucre jetés là pour défendre l'entrée de la capitale du Brésil.

Tout à coup, alors que nous doublons un dernier promontoire, le spectacle merveilleux de la baie de Rio surgit dans toute la splendeur de son panorama.

Près de nous, énorme maintenant, le Pain de Sutre r>ous domine de toute sa hauteur pelée; à notre droite, le fort de Santa-Cruz, dont on voit briller les canons au soleil, lui fait face Aussi loin que le regard peut aller, c'est la baie profonde, encombrée de navires, de trois-mâts et de chaloupes à vapeur. Sur sa gauche, Rio s'étend paresseusement tout le îong du rivage, tandis que derrière et plus loin, tout à fait au fond, on entrevoit les hauts sommets d'une chaîne de montagnes.

Nous .passons près de trois beaux navires de la flotte argentine. Nous stoppons non loin d'eux pour attendre la visite de 'la santé et de la douane. Nous apprenons

D,g,t,ioflB,GoOglc

D,g,t,ioflb,GoogIe

alors que le général Roca, président de la République Ai|;entine, est à Rio, en visite chez son collègue brésilien; oette nouvelle comble de joie Mlle Roca; elle va pouvoir embrasser son père huit jours plus tôt qu'elle ne pensait.

La douane et le médecin s'étant déclarés satisfaits, nous repartons doucement pour aller nous ancrer un peu plus près du quai, tandis que les passagers au terme de leur voyage font leurs derniers préparatifs.

En cotmpagnie de quelques passagers, nous montons sur une petite chaloupe à vapeur qui s'éloigne rapidement. Je quitte à regret ce Brésil, ah j'ai passé, en somme, quinze jours fort agréables, et dont le pavillon, qui flotte à irarrière, me rappelle encore la «France», qu'il me semble quitter une seconde fois !

D,g,t,ioflb,GoogIe

Page 1