Fécondite
Ce matin-là, dans le petit pavillon à la lisière des bois, où ils étaient installés depuis trois semaines, Mathieu se bâtait, pour prendre à .lanville le train de sept heurçs, qui chaque jour le ramenait à Paris. Il était six heures et demie déjà, et il y avait deux grands kilomètres du pavillon à Janville. Puis, après les trois quarts d'heure du trajet, c'étaient trois autres quarts d'heure pour aller de la gare du Nord au boulevard de Grenelle; d»^ sorte qu'il n'arrivait guère à son bureau do l'usine que vers les huit lieures et demie.
Il venait d'embrasser les enfants, heureusement endormis ; car ils ne le laissaient plus partir, leurs petits bras noués à son cou, riant et le baisant. El, comme il rentrait j^ivement dans la chambre à coucher, il trouva sa femme
f LES QUATRE ÉVANGILES
Marianne, au lit encore, mais réveillée, à demi assise. Elle était allée tirer un rideau, toute la radieuse matinée de mai entrait, la baignant d'un flot de gai soleil, dans la beauté saine et fraîche de ses vingt-quatre ans. Lui, son aîné de trois ans, l'adorait.
— Tu sais, chérie, je me dépêche, j'ai peur de manquer le train... Alors, tâche de l'arranger, tu as encore trente sous, n'est-ce pas?
Elle se mit à rire, charmante avec ses bras nus et ses admirables cheveux bruns défaits. La continuelle gêne de leur jeune ménage la laissait vaillante et joyeuse, elle mariée à dix-sept ans, lui à vingt, chargés de quatre enfants déjà.
— Puisque c'est la fin du mois aujourd'hui et que tu touches ce soir... Je payerai demain les petites dettes, à Janville. Il n'y a que les Lepailleur, pour le lait et les œufs, qui m'ennuient, car ils ont toujours l'air de croire qu'on veut les voler... Trente sous, mon chéri! mais nous allons faire la fête !
Elle riait toujours, elle lui tendait ses bras fermes et blancs, pour l'au revoir de chaque matin.
— Pars vite, puisque tu es pressé... J'irai ce soir l'attendre au petit pont.
— Non, non, je veux que tu te couches! Tu sais bien qu'aujourd'hui, encore si je ne manque pas le train de onze heures moins un quart, je ne serai à Janville qu'à onze h-eures et demie... Oh! quelle journée! J'ai dû promettre aux Morange de déjeuner chez eux, et ce soir Beauchène traite un client, un dîner d'affaires, auquel il faut que j'assiste... Couche-toi et fais un b«au dodo, en m'attendant.
Elle hocha gentiment la tête, ne s'engageant à rien.
— Et n'oublie pas, reprit-elle, de passer chez le propriétaire lui dire qu'il pleut dans la chambre des enfants. Ce Séguin du Hordel, riche à millions, a beau ne nous
KÉCUNUITE I
louer cette masure que six cents francs, ce n'est pas une raison pour que nous devions nous y laisser tremper comme sur la grand'route.
— Tiens! j'aurais oublié... Je passerai chez lui, je te le promets.
Mais, à son tour, il l'avait prise dans ses bras, et l'au revoir se prolonireait, il ne s'en allait plus. Elle s'était remise à rire, elle lui rendait de gros baisers sonores. Entre eux, c'était tout un amour de belle santé, la joie de l'union totale et profonde, de n'être qu'une chair et qu'une àme.
— Va-t'en donc, va-t'en donc, chéri... Ah! souviens-toi de dire à Constance qu'avant de partir pour la campagne, elle devrait venir passer un dimanche, avec Maurice.
— Oui, oui, je le lui dirai... A ce soir, chérie.
Il revint, la reprit d'une étreinte forte, lui posa un long baiser sur les lèvres, qu'elle lui rendit de tout son cœur. Et il se sauva.
D'ordinaire, en arrivant à la gare du Nord, il prenait l'omnibus. Mais, les jours où il n'y avait que trente sous à la maison, il faisait gaillardement le chemin à pied. C'était, d'ailleurs, un très beau chemin : la rue Lafayelte, l'Opéra, les grands boulevards, la rue Royale, puis, après la place de la Concorde, le Cours la Heine, le pont de l'Aima et le quai d'Orsay.
L'usine Beaucliêne s'étendait tout au bout du quai d'Orsay, entre la rue de la Fédération et le boulevard de Grenelle. Il y avait là un vaste terrain en équerre, dont une des pointes, sur le quai, se trouvait occupée par une belle maison d'habitation, un hôtel de briques encadrées de pierre blanche, que Léon Beauchêne,le père d'Alexandre, le patron actuel, avait bâti. Des balcons, on apercevait, au delà de la Seine, sur le coteau, les maisons hautes de Passy, parmi des verdures; tandis que, fur la droite, se dressaient les deux campaniles du palais
du Trocadéro. A côté, on voyait encore, longeant la rue de 11 Fédéralion, un jardin et une petite maison, l'ancien logis modeste de Léon Beauchêne, au temps héroïque d'acharné travail où il fondait sa fortune. Puis, les bâtiments, les hangars de l'usine, tout un amas de bâtisses grises, surmontées de deux immenses cheminées, occupaient le fond du terrain et la partie en retour sur le boulevard de Grenelle, qu'un grand mur sans fenêtres fermait. Cette très importante maison de mécanicienconstructeur, bien connue, fabriquait surtout des machines agricoles, depuis les machines les plus puissantes, jusqu'aux outils ingénieux et délicats, qui nécessitent des soins particuliers de perfection. Et, outre les quelques centaines d'hommes journellement employés, il existait là un atelier qui comptait une cinquantaine de femmes, des brunisseuses et des polisseuses.
L'entrée des ateliers et des bureaux était rue de la Fédération, un large portail, d'où l'on apercevait l'énorme cour, avec son pavé continuellement noir, que des ruisseaux d'eau fumante sillonnaient souvent. Des poussières épaisses montaient des hautes cheminées, des jets stridents de vapeur sortaient des toits, pendant qu'une trépidation sourde, dont le sol tremblait, disait le branle intérieur, le continuel grondement du travail.
Il était huit heures trente-cinq, à la grosse horloge du bâtiment central, lorsque Mathieu traversa la cour, pour se rendre à son bureau de dessinateur en chef. Depuis huit ans déjà, il était à l'usine, où il avait débuté, dès dix-neuf ans, après des études spéciales très brillantes, comme aide-dessinateur, à cent francs par mois. Son père, Pierre Froment, qui avait eu de sa femme Marie quatre fils, Jean l'aîné, puis Mathieu, Marc et Luc, tout en les laissant maîtres de leur vocation, s'était efforcé de leur donnera chacun un métier manuel. Léon Beauchêne, le fondateur de l'usine, était mort depuis un an, et son fiU
Alexandre venait de lui succéder et d'épouser Constance Meunier, la fille d'un très riche fabricant de papiers peints du Marais, lorsque Mathieu entra dans la maison, sous les ordres de ce patron si jeune, qui n'avait guère que cinq ans de plus que lui. Et ce fut là qu'il connut Marianne, alors Agée de seize ans, une cousine pauvre d'Alexandre, et qu'il l'épousa l'année suivante.
Dès sa douzième année, Marianne était tombée à la charge de son oncle, Léon Beauchêne. Un frère de celui-ci, Félix Beauchêne, après des échecs de toutes sortes, esprit brouillon, hanté d'un besoin d'aventures, s'en était allé, avec sa femme et sa fille, tenter la fortune en Algérie; et, celte fois, la ferme créée par lui, là-bas, prospérait, lorsque, dans un brusque retour de brigandage, le père et la mère furent massacrés, les bâtiments détruits, de sorte que la fillette, sauvée par miracle, n'eut d'autre refuge que la maison de son oncle, qui se montra très bon pour elle, pendant les deux années qu'il vécut encore. Mais il y avait là Alexandre, de camaraderie un peu lourde, et surtout une sœur cadette de celui-ci, Sérafine, une grande fille détraquée et mauvaise, qui heureusement quitta la maison presque tout de suite, dès dix-huit ans, dans un scandale effroyable, une fuite avec un certain baron de Lowicz, un baron authentique, escroc et faussaire, auquel il fallut la marier, en lui donnant trois cent mille francs. Puis, lorsque, son père mort, Alexandre à son tour dut songer à se marier, forcé d'épouser pour son argent Constance, qui lui apportait un demi-million de dot, Marianne se trouva plus étrangère, plus isolée encore, près de sa nouvelle cousine, maigre, sèche, despotique, maîtresse absolue dans le ménage. Mathieu était là, et quelques mois suffirent : un bel amour, sain et fort, naquit, grandit entre les deux jeunes gens, non pas le coup de foudre qui jette les amants aux bras l'un de l'autre, mais l'estime, la
tendresse, la foi, la muluelle certitude du bonheur dans le don réciproque, qui font l'indissoluble mariage. Et ils furent ravis de s'épouser sans un sou, de n'apporter que leur grand cœur, à jamais. Mathieu fut mis à deux mille quatre cents francs, et son cousin par alliance, Alexandre, lui fit simplement entrevoir une association possible, pour beaucoup plus tard.
D'ailleurs, peu à peu, Mathieu Froment allait se rendre indispensable. Le jeune maître de l'usine, Alexandre Beauchène, venait de traverser une crise inquiétante. La dot que son père avait dû tirer de sa caisse pour marier Séraline, d'autres fortes dépenses occasionnées par cette fille rebelle et perverse, l'avaient forcé à diminuer un instant son capital d'exploitation. Puis, au lendemain de sa mort, on s'était aperçu qu'il avait eu l'insouciance, assez fréquente, de ne pas laisser de testament; de sorte que Séraline, très âprement, s'était mise en travers des intérêts de son frère, réclamant sa part, voulant l'obliger à vendre l'usine. Toute la fortune avait failli de la sorte être dépecée, l'usine coupée en morceaux, anéantie. Beauchène en frémissait encore de terreur et de colère, heureu-x d'avoir enfin réussi, pour désintéresser sa sœur, à lui payer trop largement sa part, en argent. Mais la plaie ouverte restait béante, et c'était afin de la combler qu'il avait épousé le demi-million de Constance, fille laide, dont il trouvait la possession amère, dans ses appétits de beau mâle, et si sèche, et si maigre, que lui-même l'appelait « cet os », avant de consentir à en faire sa femme. En cinq ou six années, tout fut réparé, les affaires de l'usine doublèrent, une grande prospérité se déclara. Et Mathieu, qui était devenu un des collaborateurs les plus actifs, les plus nécessaires, avait fini par occuper le poste de dessinateur en chef, aux appointements de quatre mille deux cents francs.
Morange, le chef comptable, dont le bureau était voi-
FÊCONDlrt î
sin, allongea la léte, dès qu'il entendit le jeune hoimne s'installer devant sa table à dessin.
— Dites donc, mon cher Froment, n'oubliez pas (jue vous déjeunez chez nous.
— Oui, oui, mon bon Morange, c'est chose entendue. Je vous prendrai à midi.
El Mathieu se mit à revoir avec soin l'épure d'une batteuse à vapeur, une invention à lui, d'une parfaite simplicité et d'une puissance considérable, à laquelle il travaillait depuis longtemps, et qu'un gros propriétaire beauceron, M. Firon-Badinier, devait venir examiner l'après-midi.
Mais la porte du cabinet du patron s'ouvrit brusquement, Beauchëne parut. Grand, le visage coloré, avec le nez fort, la bouche épaisse, de gros yeux bruns à fleur de tête, il portait toute sa barbe, une barbe noire qu'il soignait beaucoup, ainsi que ses cheveux, ramenés en boucles sur le crâne, pour cacher un commencement grave de calvitie, à trente-deux ans à peine. Dès le matin, en redingote, il fumait déjà un cig.ire, et sa voix haute, sa gaieté sonnante, son activité bruyante, exprimaient la santé encore belle d'«n jouisseur égoïste, pour qui l'argent, le capital décuplé par le travail des autres, était l'unique, la souveraine puissance.
— Ah! ah ! c'est prêt, n'est-ce pas ?... Monsieur Firon- Badinier m'a encore écrit qu'il serait ici à trois heures, lit vous savez que je vous emmène au restaurant avec lui, ce soir; car, ces gaillards-là, on ne les décide aux commandes qu'en les arrosant de bon vin... Ici, ça fâche Constance, et je préfère les traiter dehors... Vous avez prévenu Marianne ?
— Parfaitement. Elle sait que je ne rentrerai que par le train de onze heures moins le quart.
Beauchëne s'était laissé tomber sur une chaise.
— Ah ! mon ami, je suis éreinté ! J'ai dîné en ville
hier soir, je ne me suis couché qu'à une heure. Et tout ce travail qui m'attendait ici, ce matin ! Il faut vraiment une santé de fer.
Jusque-là, il s'était montré un travailleur prodigieux, réellement doué d'une résistance, d'une énergie extraordinaires. Il avait en outre fait preuve d'un flair constaat pour les opérations heureuses. Levé le premier dans l'usine, il voyait tout, prévoyait tout, l'emplissait de son zèle retentissant à en douhler chaque année le chiffre d'affaires. Mais, depuis quelque temps, la fatigue mordait davantage sur lui. Toujours, il s'était fortement amusé, faisant une large part, dans sa vie de labeur, à ses jouissances, celles qu'il avouait et celles qu'il n'avouait pas; si bien que, maintenant, certaines noces, comme il disait, le mettaient sur le flanc.
Il regardait Mathieu.
— Vous avez l'air d'aplomb, vous. Comment faites-vous pour ne paraître jamais fatigué?
Le jeune homme, en effet, debout devant sa table à dessin, semblait avoir la santé robuste d'un jeune chêne. Grand, mince, brun, il avait le front des Froment, large et haut, en forme de tour. Il portait ses épais cheveux coupés ras, la barbe en pointe, un peu frisante. Et ce qui caractérisait surtout le visage, c'étaient les yeux, profonds et clairs, vifs et réfléchis à la fois, presque toujours souriants. Un homme de pensée et d'action, très simple et très gai, très bon aussi.
— Ohl moi, répondit-il en riant, je suis sage. Mais Beauchêne protestait.
— Ah! non, ce n'est pas vous qui êtes sage! On n'est pas sage, quand on a quatre enfants déjà, à vingt-sept ans. Et deux jumeaux, votre Biaise et votre Denis, pour commencer! Et puis votre Ambroise, et puis votre petite Rose ! Sans compter l'autre fillette que vous avez perdue à sa naissance, avant celle-ci. Ça vous en ferait cinq,
malheureux!... Non, non! c'est moi qui suis sage, moi qui n'en ai qu'un et qui sais me borner, en homme raisonnable et prudent!
C'étaient là les habituelles plaisanteries, où perçait une indignation vraie, dont il accablait le jeune ménage insoucieux de sa fortune, cette fécondité de sa cousine Marianne qu'il déclarait scandaleuse.
Mathieu continuait de rire, sans même répondre, habitué à ces atiaijues qui lui laissaient toute sa sérénité, lors(|u'un ouvrier entra, le père Moineaud, comme on le nommait à l'usine, bien qu'il eût à peine quarantetrois ans, court et trapu, avec une tête ronde, un cou de taureau, la face et les mains crevassées par plus d'un quart de siècle de travail. Il était mécanicien-ajusteur, il venait pour soumettre au patron une difficulté, dans le montage d'une machine. Mais celui-ci ne lui laissa pas le temps de s'expliquer, tout à son emportement contre les familles trop nombreuses.
— Et vous, père Moineaud, combien avez-vous d'enfants?
— Sept, monsieur Beauchène, répondit l'ouvrier un peu interloqué. J'en ai perde trois.
— Alors, ça vous en ferait dix. Eh bien ! c'est au propre, comment voulez-vous ne pas crever de faim?
Moineaud, lui aussi, s'était mis à rire, en ouvrier parisien imprévoyant et gai, qui n'avait pour toute joie que la rigolade avec sa femme, quand il avait bu un coup. Les petits, ça poussait sans qu'il s'en aperçût seulement, et même il les aimait bien, tant qu'ils ne s'étaient pas envolés du nid. Et puis, ça travaillait, ça rapportait un peu. Mais il préféra s'excuser, d'un mot plaisant, qui lui semblait très vrai au fond.
— Dame ! monsieur Beauchène, c'est pas moi qui les fais, c'est ma femme.
Tous les trois s'égayèrent, et l'ouvrier ayant enfin
10 LES QUATRK ÉVANGILES
expliqué la difficulté qui se présentait, les deux autres le suivirent, pour juger du travail par eux-mêmes. Ils allaient s'engager dans un couloir, lorsque le patron, voyant ouverte la porte de l'atelier des femmes, voulut le traverser, désireux d'y jeter son coup d'œil habituel. C'était une salle vaste et longue, où les polisseuses, en blouse de serge noire, assises sur deux rangs devant leurs petits établis, ponçaient les pièces et les passaient à la meule. Presque toutes étaient jeunes, quelques-unes jolies, la plupart de face commune et basse. Et une odeur de fauve se mêlait à celle des huiles rancis.
Pendant le travail, la règle était le silence absolu. Toutes bavardaient. Puis, dès que le maître fut signalé, brusquement les voix tombèrent. Il n'y en eut qu'une, qui, la tête tourné^, ne voyant rien, se disputant avec une autre, continua, furieuse. C'étaient les deux sœurs, justement deux filles du père Moineaud : Euphrasie, la cadette, celle qui criait, une raaigriotte de dix-sept ans, aux cheveux pâles, à la face longue, sèche et pointue, pas belle et l'air méchant ; et l'aînée, Norine, dix-neuf ans à peine, une jolie fille celle-là, une blonde aussi, mais à la chair de lait, et grasse, et forte, des épaules, des bras, des hanches, une claire figure de soleil, avec des cheveux fous et des yeux noirs, toute la fraîcheur de ces museaux parisiens où éclate la beauté du diable.
Sournoisement, Norine laissait aller Euphrasie, toujoars en querelle avec elle, heureuse de la faire prendre en faute. Et il fallut que Beauchêne intervînt. Il se montrait d'habitude très sévère dans l'atelier des femmes, sans complaisance aucune, ayant eu jusque-là pour théorie qu'un patron est perdu, qui s'oublie à rire avec ses ouvrières. En effet, malgré les gros appétits de mâle qu'il promenait au dehors, disait-on, pas la moindre histoire ne courait sur ses ouvrières et lui, il n'avait encore touché à aucune.
KÈf.ONDlTB 11
— Eh bien! mademoiselle Euphrasie, vous tairezvous? C'est imiécoiit... Vous aurez vin},'t sous d'amende, el si je vous entends encore, je vous mets à pied pour liuit jours.
Saisie, la jeune fille s'était retournée. EtoulTant de rai^e, elle jota un coup d'œil terrible à sa sœur, qui aurait bien pu la prévenir. Mais celle-ci continuait à sourire, de son air discret de belle fille désirable, regardant le maître en face, comme certaine de n'avoir plus rien à en redouter. Leurs yeux se rencontrèrent, s'oublièrent deux secondes les uns dans les autres; et il reprit, les joues colorées, s'adressant à toutes :
— Dès que la surveillante tourne le dos, vous jacassez, vous vous querellez. Méfiez-vous, ou vous aurez affaire à moi!
Moineaud, le père, avait assisté à la scène, impassible, comme si les deux ouvrières, celle que le patron punissait, et l'autre, celle qui le regardait sournoisemeni, n'étaient pas ses filles. La tournée continua, les trois hommes quittèrent l'atelier des femmes, au milieu d'un silence de mort, dans l'unique ronflement des petites meules.
En bas, lorsque la difficulté d'ajustage fut vaincue et que l'ouvrier eut des ordres, Beauchéne remonta dans ses appartements, en emmenant Mathieu, qui voulait faire, à Constance, l'invitation dont Marianne l'avait chargé. Une galerie réunissait les bâtiments noirs de l'usine à l'hôtel luxueux du quai. Et ils trouvèrent Constance dans un petit salon tendu de satin jaune, qu'elle affectionnait, assise près d'un canapé, sur lequel était allongé Maurice, ie fils unique adoré, qui venait d'avoir sept ans.
— Est-ce qu'il est souffrant? demanda Mathieu. L'enfant avaitl'air fort, d'une grande ressemblance avec
son père, les mâchoires plus épaisses. Mais il était pâle, les paupières lourdes, légèrement cernées. Et la mère, c cet
OS», une petite femme brune, sans teint, jaune et flétrie i vingt-six ans, le regardait d'un air d'égoïste orgueil.
— Oh! non, il n'est jamais malade, répondit-elle. Seulement, il se plaint des jambes. Alors, je le fais s'allonger, et j'ai écrit hier soir au docteur Boutan de passer ce matin.
— Bah ! cria Beauchêne avec un gros rire, les femmes sont toutes les mêmes ! Un enfant qui est fort comme un Turc! Ahl je voudrais bien voir que ce gaillard-là ne fût pas solide I
Justement, le docteur Boutan entra, un homme gros et court, d'une quarantaine d'années, avec des yeux très fins dans sa figure épaisse, entièrement rasée, qui exprimait une grande bonté. Tout de suite il examina l'enfant, le palpa, l'ausculta ; puis, de son air de bienveillance, sérieux pourtant :
— Non, non, il n'y a rien. C'est la croissance. Un enfant qu'un hiver de Paris a rendu un peu pâlot, et que vont remettre quelques semaines de grand air, passées i la campagne.
— Je le disais bien ! cria de nouveau Beaurhène. Constance avait gardé dans la sienne la petite main de
son fils, qui, allongé de nouveau, refermait les paupières d'un air las ; et elle souriait, heureuse, agréable malgré sa face ingrate, quand elle voulait s'en donner la peine. Le docteur s'était assis, aimant à s'attarder, à causer dans les maisons amies. Accoucheur, soignant surtout les maladies des femmes et des enfants, il était le conl'rsseur natujel, il savait tous les secrets, se trouvait comme chez lui dans les familles. C'était lui qui avait accouché Constance de ce fils unique, si gâté, et Marianne des quatre enfants qu'elle avait déjà.
Mathieu, debout, avait attendu pour faire son invitation.
— Alors, dit-il, si vous devez partir prochainement
pour la campagne, venez donc passer un dimanche à Janville. Ma femme serait si heureuse de vous avoir, de vous montrer notre campement!
Et il plaisanta, sur le dénuement du pavillon écarto qu'ils occupaient, raconta qu'ils n'avaient encore qu'une douzaine d'assielles et cinq coquetiers. Mais Beauchône connaissait le pavillon, car il chassait par là tous les hivers, il avait une part dans la location des vastes bois, dont le propriétaire avait mis la chasse en actions.
— Vous savez bien que Séguin est mon ami. J'y ai déjeuné, dans votre pavillon. C'est une masure.
A soii tour. Constance, que l'idée d'une telle pauvreté rendait moqueuse, se rappela ce que madame Séguin, S'^alentine, comme elle la nommait, lui avait dit du délabrement de cet ancien rendez-vous de chasse. Le docteur, qui écoutait en souriant, intervint.
— Madame Séguin est une de mes clientes. Lors de ses dernières couches, je lui avais conseillé d'aller l'habiter, ce pavillon. L'air y est admirable, les enfants doivent pousser là comme du chiendent.
Du coup, avec son rire sonore, Beauchêne reprit sa plaisanterie ordinaire.
— Ah bien! mon cher Mathieu, méfiez-vous! à quand votre cinquième?
— Oh ! dit Constance d'un air offensé, ce serait une vraie folie. J'espère que Marianne va s'en tenir là... "Vraiment, cotte fois, vous seriez sans excuse, sans pardon.
El Mathieu entendait bien ce qu'ils voulaient dire tous les deux. Ils les prenaient, Marianne et lui, en dérision, en une pitié où il entrait de la colère, ne coiuprc-ant pas que, (le gaieté de cœur, on pût se mettre ainsi dans la gène. La venue de leur dernière, la petite Rose, avait déjà tellpment augmenté leurs charges, qu'ils avaient dû se réfugier à la campagne, au fond d'un taudis de pauvres. Et ils commettraient cette imprudence suprême, d'avoir
14 LBS QUATRE ÉVANGILES
un enfant encore, eux sans rien, sans fortune, sans un pouce de bien au soleil !
— Puis, continua Constance, avec la pruderie de son liducation rigide, ça finirait par être vraiment malpropre. Moi, quand je vois des gens qui traînent derrière eux une bande d'enfants, ça me répugne, comme si je voyais une famille d'ivrognes. C'est pareil, c'est même plus sale.
Beauchêne éclata d'un nouveau rire, bien que, là-dessus, il dût être d'un avis contraire. D'ailleurs, Mathieu restait très calme. Jamais Marianne et Constance n'avaient pu s'entendre, elles différaient trop en toutes choses ; et il prenait gaiement les attaques, il évitait de se fâcher, pour ne pas en arriver à une rupture.
— Vous avez raison, dit-il simplement, ce serait une folie... Pourtant, si un cinquième doit venir, on ne peut guère le renvoyer d'où il vient.
— Oh! il y a des moyens! cria Beauchêne.
— Des moyens, répéta le docteur Boutan, qui écoutait de son air paterne, je n'en connais pas qui ne soient coupables et dangereux.
Beauchêne se passionna, cette question de la natalité et de la dépopulation actuelle était une de celles qu'il croyait posséder à fond et qu'il tranchait volontiers en beau parleur. 11 récusa d'abord Boutan, qu'il savait l'apôtre convaincu des familles nombreuses, le plaisantant, lui disant qu'un médecin accoucheur ne pouvait avoir, dans la matière, une opinion désintéressée. Puis, il sortit tout ce qu'il savait vaguement de Malthus, la progression géométrique des naissances et la progression mathématique des subsistances, la terre peuplée et réduite à la famine en moins de deux siècles. C'était la faute des pauvres, s'ils mouraient de faim : ils n'avaient qu'à se restreindre, à ne faire que le nombre d'enfants qu'ils pouvaient nourrir. Les riches, qu'on accusait faussement de malfaisance sociale, loin d'être responsables de la misère,
étaient au contraire les seuls raisonnables, ceux qui, en limitant leur famille, faisaient acte de bons citoyens. Et il triomphait, répétait qu'il n'avait rien à se reprocher, que sa fortune, toujours grossie, lui laissait la conscience tranquille : tant pis pour les pauvres, s'ils voulaient rester pauvres! Vainement, le docteur lui répondait que l'hypollièse de Malthus était désormais ruinée, que ses calculs portaient sur l'accroissement possible et non sur l'accroissement réel; vainement, il lui prouvait que la crise économique actuelle, la mauvaise distribution des richesses, sous le régime capitaliste, était l'exécrable et unique cause de la misère, et que, le jour où le travail serait justement réparti, la terre féconde nourrirait à l'aise une humanité décuplée et heureuse : l'autre se refusait à rien entendre, s'installait béatement dans son égoismfi, en déclarant que tout cela ne le regardait pas, qu'il était sans remords d'être riche, et que ceux qui avaient envie d'être riclies, n'avaient en somme qu'à faire comme lui.
— Alors, c'est la lin raisonnée de la France, n'est-ce pas? dit Doutan avec malice. Le chiffre des naissances, en Angleterre, en Allemagne, en Russie, monte toujours, tandis qu'il baisse effroyablement chez nous. Nous ne sommes déjà plus, par le nombre, qu'à un rang très inférieur en Europe ; et le nombre, aujourd'hui, c'est plus que jamais la puissance. On a calculé qu'il faut une moyenne de quatre enfants par famille, pour que la population progresse, détermine et maintienne la force d'une nation . Vous n'avez qu'un enfant, vous êtes un mauvais patriote.
Hors de lui, Beauchêne s'emporta, s'étrangla.
— Moi, un mauvais patriote! moi qui me tue de travail, moi qui vends des machines même à l'étranger!... Certes, oui, j'en vois autour de moi, des familles, des connaissances à nous, qui peuvent se permettre d'avoir
quatre enfants; et j'accorde que celles-là sont bien cou- [lables, quand elles ne les ont point... Mais moi, mon cher, moi, je ne {««^ux pas! vous savez bien que, dans ma situation, je ne peux absolument pasl
Et il exposa pour la centième fois ses raisons, il raconta comment l'usine avait failli être dépecée, anéantie, parce qu'il avait eu l'ennui d'avoir une sœur. Sérafine s'était conduite abominablement : la dot d'abord, puis le partage exigé, à la mort de leur père, l'usine sauvée par un sacrifice d'argent considérable, qui en avait compromis longtemps la prospérité. Et l'on s'imaginait qu'il allait recommencer l'imprudence de son père, courir le risque de donner un frère ou une sœur à son petit Maurice, pour que celui-ci se retrouvât dans l'embarras mortel où le patrimoine aurait pu sombrer! Non, non! il ne l'exposerait pas à un partage, puisque la loi était mal faite. Il le voulait maître unique de cette fortune qu'il tenait de son père, et que lui-même lui transmettrait décuplée. Il rêvait pour lui la suprême richesse, la colossale fortune qui, seule aujourd'hui, assure le pouvoir.
Constance, qui n'avait pas lâché la main de l'enfant, au pâle visage, s'était remise à le contempler avec une passion d'orgueil extraordinaire, cet orgueil de la forlune chez l'industriel et le financier, aussi âpre et combatiif que l'orgueil du nom chez l'ancien noble. Lui seul, et pour qu'il fût roi, un de ces princes de l'industrie, maîtres du monde nouveau!
— Va, mon mignon, sois tranquille, tu n'auras ni frère ni sœur, nous sommes bien d'accord là-dessus. Et. si le papa s'oubliait, la maman est là qui veillerait.
Ce mot rendit toute sa grosse gaieté à Beauchêne. Il savait sa femme plus têtue que lui, plus résolue à limiter la famille. Lui, brutal et joyeux, décidé à se faire la vie bonne, fraudait assez maladroitement dans l'alcôve conjugale, allait au dehors pour le reste ; et peut-être le
savait-elle, tolérante, fermant les yeux sur ce qu'elle ne pouvait empêcher.
A son tour, il se baissa pour embrasser l'enfant.
— Tu entends, Maurice? C'est bien vrai, ce que dit maman : nous n'irons pas en chercher un autre dans le chou.
Et, se tournant vers Boutan :
— Vous savez, docteur, que les femmes ont des petits moyens à elles
— Hélas! dit doucement celui-ci. J'en ai soigné une dernièrement, qui en est morte.
Dès lors, ce fut, chez Beauchêne, du fou rire ; tandis que Constance, blessée, affectait de ne pas comprendre. Et Mathieu, qui s'était abstenu d'intervenir, restait grave, car cette question de la natalité lui semblait effrayante, passionnante, la question mère, celle qui décide de l'humanité et du monde. Il ne s'est pas fait un progrès, sans que ce soit un excès de la natalité qui l'ait déterminé. Si les peuples ont évolué, si la civilisation a grandi, c'est qu'ils se sont multipliés d'abord, pour se répiindre ensuite par toutes les contrées de la terre. Et l'évolution de demain, la vérité, la justice, ne sera-t-elle pas nécessitée de nouveau par cette poussée constante du plus grand nombre, la fécondité révolutionnaire des travailleurs et des pauvres? Toutes ces choses, il ne se les disait pas nettement, il se sentait un peu honteux de ses quatre enfants déjà, troublé par les conseils d'évidente prudence que les Beauchêne lui donnaient. Mais sa foi en la vie luttait, sa croyance que le plus de vie possible doit amener le plus possible de bonheur. Un être ne naît que pour créer, pour transmettre et propager de la vie. Et il y a aussi la joie de l'organe, du bon ouvrier qui a fait sa lâche.
— Alors, Marianne et moi, nous comptons sur vous, à Janville, l'autre dimanche?
18 L1!:S VtOAlKI!. ILVALM>1L&S
Il n'eut pas encore de réponse, un domestique entrait dire qu'une femme, avec un entant au bras, désirai! parler à madame. Et Beauchêne, ayant reconnu la femme de Moineaud, l'ouvrier mécanicien, la fit entrer. Boutan, qui s'était levé, resta curieusement.
La Moineaude était une femme grosse et courte, comme son mari, d'une quarantaine d'années, usée avant l'âge, avec une face grise, des yeux troubles, des cheveux rares et décolorés, une bouche molle où beaucoup de dents manquaient déjà. Ses nombreuses couches l'avaient déformée, et elle s'abandonnait.
— Eh bien ! ma brave femme, que voulez-vous? demanda Constance.
Mais la Moineaude restait effarée, gênée par tout ce monde, qu'elle ne devait pas s'attendre à rencontrer là. Elle se taisait, ayant bien compté trouver madame seule.
— C'est votre dernier? lui demanda Beauchêne, en regardant l'enfant qu'elle avait sur le bras, blême et chétif.
— Oui, monsieur, c'est mon petit Alfred, il a dix mois, et j'ai dû le sevrer, parce que 1-3 lait ne venait plus... Avant celui-là, il y en a eu neuf autres, dont trois sont morts. Mon aîné, Eugène, est militaire, là-bas, au diable, au Tonkin. Vous avez à l'usino mes deux grandes filles, Norine et Euphrasie. Et il m'en reste trois à la maison, Victor, qui a quinze ans, puis Cécile et Irma, dix ans et sept ans... Alors, ça s'est arrêté, j'ai bien cru que c'était fini d'en pondre plus souvent qu'à mon tour. J'étais contente. Mais voilà que ce gosse est encore venu... A quarante ans, si c'est permis ! Il faut que le bon Dieu nous ait abandonnés, mon pauvre mari et moi.
Un souvenir égaya Beauchêne.
— Vous savez ce qu'il dit, votre mari? Il dit que ce n'est pas lui, que c'est vous qui les faites, les enfants.
— Ah! oui, il plaisante. Pour ce que ça lui coûte d'en
FÉCONDITÉ t»
faire!... Moi, vous comprenez, j'aimerais autant autre chose. J'en ai eu la terreur, dans les premiers temps. Mais, que voulez-vous? il faut bien se soumettre, et je cédais, je n'avais pas envie naturellement que mon homme allât voir d'autres femmes. Puis, il n'est pas méchant, il travaille, il ne boit pas trop, et quand un homme n'a que ça pour plaisir, ce serait vraiment malheureu.x, n'est-ce pas? que sa femme le contrarie.
Le docteur Boutan intervint, pour poser une question, de son air tranquille.
— Vous ne saviez donc pas que, même en s'amusant, on peut prendre des précautions?
— Ah! dame, monsieur, ça n'est pas toujours commode. Les soirs où un homme rentre un peu gai, aprè.'î avoir bu un litre avec les camarades, il ne sait pas trop ce (ju'il fait. Et puis, Moineaud dit que ça lui gâte son plaisir.
Dès lors, ce fut le docteur qui l'interrogea, en évitant de regarder les Beauchêne. Mais sa malice souriait dans ses petits yeux, et il était visible qu'il s'amusait à reprendre les raisonnements de l'usinier contre la fécondité trop grande. Il affectait de se fâcher, de reprocher ses dix enfants à la Moineaude, des malheureux, de la chair à canon ou à prostitution, lui déclarant que, si elle était misérable, c'était bien sa faute; car, lorsqu'on veut faire fortune, on ne va pas s'embarrasser d'une séquelle d'enfants. Et la pauvre femme répondait tristement qu'il avait bien raison; mais l'idée ne pouvait pas même leur venir de faire fortune, Moineaud savait qu'il ne serait jamais ministre; et, alors, ça ne faisait ni chaud ni froid, d'avoir sur les bras plus ou moins d'enfants; ça aidait même, d'en avoir beaucoup, quand les enfants étaient en âge de travailler.
Devenu muet, Beauchêne se promenait à pas lents. Un embarras, un malaise grandissait, et Constance se hàla de reprendre :
— Enfin, ma brave femme, que puis-je faire pour vous?
— Mon Dieu! madame, je suis bien ennuyée... C'est une chose que Moineaud n'a pas osé demander à monsieur Beauchêne. Moi-même, j'espérais vous trouver seule et vous prier d'intercéder pour nous... Voilà, nous vous aurions une très grande, très grande reconnaissance, si l'on voulait bien prendre notre petit Victor à l'usine.
— Mais il n'a que quinze ans, dit Beauchêne. Attendez qu'il en ait seize, la règle est formelle.
— Sans doute. Seulement, on pourrait peut-être mentir un petit peu. Cela nous rendrait un si grand service.
— Non, c'est impossible.
De grosses larmes parurent dans les yeux de la Moineaude. Et Mathieu, qui écoutait passionnément, fut bouleversé. Ah ! cette misérable chair à travail qui venait s'oflVir, sans attendre d'être mûre pour l'effort ! l'ouvrier qui veut mentir, que la faim oblige à se mettre contre la loi qui le protège !
Lorsque la Moineaude fut partie, désespérée, le docteur continua, sur le travail des enfants et des femmes. Dès les premières couches, une femme ne peut rester à l'usine : la grossesse, l'allaitement, la clouent au logis, sous peine de dangers graves pour elle et pour le nourrisson. Et, quant à l'enfant, il reste anémié, estropié souvent, sans compter que son embauchement à prix réduit est une cause injuste de la baisse des salaires. Puis, il revint sur la fécondité de la misère, sur le pullulement dans les basses classes, qui n'ont rien à risquer, rien à ambitionner. N'ost-ce pas la natalité la plus exécrable, celle qui multiplie à l'infini les meurt-de-faim et les révoltés?
— Je vous entends bien, finit par dire sans se fâcher Beauchêne, en arrêtant brusquement sa promenade, qu'il
avait reprise. Vous voulez me mettre en contradiction avec moi-même, me faire confesser que j'accepte les sept enfants de Moincaud, et que j'ai besoin d'eux, tandis que, moi, avec ma volonté formelle de m'en tenir à un fils unique, je mutile la famille pour ne pas mutiler la propriété. La France, le pays des fils uniques, comme on la nomme maintenant, n'est-ce pas?... Eli bien ! oui, c'est vrai. Mais, mon cher, la question est si complexe, et combien j'ai raison au fond!
Alors, il voulut s'expliquer, il se tapa de nouveau sur la poitrine, en criant qu'il était libéral, démocrate, prêt à réclamer tous les progrès sérieux. Il reconnaissait volontiers qu'il fallait faire des enfants, que l'armée avait besoin de soldats et les usines d'ouvriers. Seulement, il «nvoquait aussi les devoirs de prudence des hautes classes, il raisoimait en riche, en conservateur qui s'immobilise dans la fortune acquise.
Et Mathieu finit par comprendre la vérité brutale: le capital est forcé de créer de la chair à misère, il doit pousser quand même à la fécondité des classes salariées, afin d'assurer la persistance de ses profils. La loi est qu'il faut toujours trop d'enfants, pour qu'il y ait assez d'ouvriers à bas prix. En outre, la spéculation sur le salariat ôte toute noblesse au- travail, qui est regardé comme le pire des maux, lorsqu'il est en réalité le plus précieux des biens. De sorte que tel est le chancre dévorant. Dans les pays d'égalité politique et d'inégalité économique, le régime capitaliste, la richesse iniquement distribuée, exaspère et restreint à la fois la natalité, en viciant de plus en plus l'injuste répartition : d'un côté, les riches à fils unique dont l'entêtement à ne rien rendre accroît sans cesse la fortune ; de l'autre, les pauvres dont la fécondité désordonnée émielte sans cesse le peu qu'ils ont. Que demain le travail soit honoré, qu'une juste distribution de la richesse se produise, l'équilibre
— Enfin, ma brave femme, que puis-je faire pour vous?
— Mon Dieu! madame, je suis bien ennuyée... C'est une chose que Moineaud n'a pas osé demander à monsieur Beauchêne. Moi-même, j'espérais vous trouver seule et vous prier d'intercéder pour nous... Voilà, nous vous aurions une très grande, très grande reconnaissance, si l'on voulait bien prendre notre petit Victor à l'usine.
— Mais il n'a que quinze ans, dit Beauchêne. Attendez qu'il en ait seize, la règle est formelle.
— Sans doute. Seulement, on pourrait peut-être mentir un petit peu. Cela nous rendrait un si grand service.
— Non, c'est impossible.
De grosses larmes parurent dans les yeux de la Moineaude. Et Mathieu, qui écoutait passionnément, fut bouleversé. Ah ! cette misérable chair à travail qui venait s'offrir, sans attendre d'être mûre pour l'effort ! l'ouvrier qui veut mentir, que la faim oblige à se mettre contre la loi qui le protège !
Lorsque la Moineaude fut partie, désespérée, le docteur continua, sur le travail des enfants et des femmes. Dès les premières couches, une femme ne peut rester à l'usine : la grossesse, l'allaitement, la clouent au logis, sous peine de dangers graves pour elle et pour le nourrisson. Et, quant à l'enfant, il reste anémié, estropié souvent, sans compter que son embauchement à prix réduit est une cause injuste de la baisse des salaires. Puis, il revint sur la fécondité de la misère, sur le pullulement dans les basses classes, qui n'ont rien à risquer, rien à ambitionner. N'est-ce pas la natalité la plus exécrable, celle qui multiplie à l'infini les meurt-de-faim et les révoltés?
— Je vous entends bien, finit par dire sans se fâcher Beauchêne, en arrêtant brusquement sa pronmenade, qu'il
FÉCONDITË Ï1
avait reprise. Vous voulez me mettre en contradiction avec moi-même, me faire confesser que j'accepte les sept enfants de Moineaud, et que j'ai besoin d'eux, tandis que, «noi, avec ma volonté formelle de m'en tenir à un fiis unique, je mutile la famille pour ne pas mutiler la propriété. La France, le pays des fils uniques, comme on la nomme maintenant, n'est-ce pas?... Eh bien ! oui, c'est vrai. Mais, mon cher, la question est si complexe, et combien j'ai raison au fond!
Alors, il voulut s'expliquer, il se tapa de nouveau sur la poitrine, en criant qu'il était libéral, démocrate, prêt à réclamer tous les progrès sérieux. 11 reconnaissait volonliers qu'il fallait faire des enfants, que l'armée avait besoin de soldats et les usines d'ouvriers. Seulement, il invoquait aussi les devoirs de prudence des hautes classes, il raisonnait en riche, en conservateur qui s'immobilise dans la fortune acquise.
Et Mathieu finit par comprendre la vérité brutale: je capital est forcé de créer de la chair à misère, il doit pousser quand même à la fécondité des classes salariées, afin d'assurer la persistance de ses prolits. La loi est qu'il faut toujours trop d'enfants, pour qu'il y ait assez d'ouvriers à bas prix. En outre, la spéculation sur le salariat ôte toute noblesse au- travail, qui est regardé comme le pire des maux, lorsqu'il est en réalité le plus précieux des biens. De sorte que tel est le chancre dévorant. Dans les pays d'égalité politique et d'inégalité économique, le régime capitaliste, la richesse iniquement distribuée, exaspère et restreint à la fois la natalité, en viciant de plus en plus l'injuste répartition-: d'un côlé, les riches à fils unique dont l'entêtement à ne rien rendre accroît sans cesse la fortune ; de l'autre, les pauvres dont la fécondité désordonnée émiette sans cesse le peu qu'ils ont. Que demain le travail soit honoré, qu'une juste distribution de la richesse se produise, l'équilibre
naîtra. Autrement, la révolution est au bout, et de là viennent et s'nggravent à chaque heure les grondements, les craquements qui secouent la vieille société, dont l'échafaudage pourri s'effondre.
Mais Beauchêne, triomphant, se faisait d'esprit très large, reconnaissait la marche inquiétante de la dépopulation, dénonçait les causes, l'alcoolisme, le milila- . risme, la mortalité des nouveau-nés, d'autres encore, fort nombreuses. Puis, il indiquait les remèdes, des réductions d'impôts, des moyens fiscaux auxquels il ne croyait guère, la liberté testamentaire plus efficace, la revision de la loi sur le mariage, sans oublier la recherche de la paternité.
Boutan finit par l'interrompre.
— Toutes les mesures ne feront rien. Ce sont les mœurs qu'il s'agit de changer, et l'idée de morale, et l'idée de beauté. Si la France se dépeuple, c'est qu'elle le veut. Il faut donc, simplement, qu'elle ne le veuille plus. Mais quelle besogne, tout un monde à refaire !
Mathieu, gaiement, eut un cri superbe:
— Eh bien ! nous le referons, j'ai bien commencé, moi ! Constance, riant d'assez mauvaise grâce, répondit enfin
à son invitation, en lui disant qu'elle serait heureuse de s'y rendre, mais qu'elle craignait de ne pouvoir disposer d'un dimanche pour aller à Janville. Avant de partir, Boutan vint donner une légère tape amicale sur la joue de Maurice, qui, après avoir sommeillé au bruit de la discussion, rouvrait ses lourdes paupières. Et Beauchêne eut une dernière plaisanterie:
— Alors, tu as entendu, Maurice, c'est une chose décidée... Maman ira demain au marché acheter le chou, et tu auras une petite sœur.
Mais l'enfant cria, se mit à pleurer.
— Non, non, je ne veux pas!
D'un mouvement passionné, dans sa froideur de femme
FÉCONDITÉ ta
rigide et sage, Constance le saisit, lui baisa les cheveux.
— Non, non, mon chéri! Tu vois bien que papa plaisante... Jamais, jamais, je te le jure!
Beauchêne accompagnait le docteur. 11 continuait de plaisanter, heureux de vivre, content de lui et des autres, dans la certitude d'arranger l'existence au mieux de ses plaisirs et de ses intérêts.
— Au revoir, docteur. Sans rancune... Et puis, dites donc, quand on en veut un, il est toujours temps de refaire un enfant?
— Pas toujours! répondit Boutan, qui sortait.
Le mot tomba, net et tranchant, pareil à un coup de hache. Et la mère, qui avait pris l'enfant sur elle, le remit debout, en lui disant d'aller jouer.
Une heure plus tard, comme midi était sonné depuis quelques minutes, et que Mathieu, attardé dans les ateliers, remontait pour prendre Morange, ainsi qu'il le lui avait promis, il eut l'idée de raccourcir, en traversant l'atelier des femmes. Et là, dans la vaste salle, déjà vide, déserte et silencieuse, il tomba sur une scène inattendue, qui le stupéfia. Norine, restée la dernière sous un prétexte, se pâmait, la tète renversée, les yeux noyés, tandis que Beauchêne, qui l'avait saisie violemment, à bras-lecorps, lui écrasait les lèvres sous les siennes. C'était le mari fraudeur, le mâle affamé, et qui portait ailleurs la semence. Ils eurent un chuchotement, sans doute quelque rendez-vous donné. Puis, ils virent Mathieu, ils restèrent saisis. Et lui se sauva, fort ennuyé du secret qu'il venait de surprendre.
Morange, le chef comptable, était un homme de trentehuit ans, chauve, grisonnant déjà, avec une superbe barbe brune en éventail, dont il était fier. Ses yeux ronds et limpides, son nez droit, sa bouche bien dessinée, un peu large, lui avaient fait, dans sa Jeunesse, une réputation de beau garçon , et il se soignait beaucoup, toujours en chapeau haut de forme, gardant la correction d'un employé méticuleux et distingué.
— Vous ne connaissez pas notre nouvel appartement, dit-il à Mathieu, qu'il emmenait. Oh ! c'est tout à fait bien, vous allez voir. Une chambre pour nous, une chambre pour Reine. Et à deux pas de l'usine, j'y suis en quatre minutes, montre en main.
Lui était fils d'un petit employé de commerce, mort sur son rond de cuir, après quarante ans d'étroite vie de bureau. Et il s'était marié modestement, dans son monde, en choisissant une fille d'employé aussi, Valérie Duchemin, dont le père avait eu la disgrâce de faire quatre filles à sa femme, calamité qui avait ravagé le ménage, un véritable enfer, toutes les misères honteuses, toutes les gênes inavouables. L'aînée, Valérie, jolie fille ambitieuse, ayant eu la chance d'épouser sans dot ce beau garçon, honnête et travailleur, s'était bercée du rêve de gravir un échelon social, d'échapper à ce monde des petits employés dont elle gardait l'écœurement, en faisant de son fils un avocat ou un médecin. Par malheur,
l'enfant tant désiré se trouva être une fille, et elle en eut un frisson, elle se vit, si elle recommençait, avec quatre filles sur les bras, comme sa mère. Alors, son rêve fut autre, s'en tenir obstinément à sa petite Reine, pousser son mari aux plus hautes places, doter sa fille richement, entrer enfin par eux, avec eux, dans cette sphère supérieure, dont les fêles, les jouissances l'alTolaient de désir. Lui, médiocre, faible et tendre, et qui l'adorait, finissait parbrùlerd'une même ambition, roulait pour elle de vastes projets d'orgueil et de conquête. Il était depuis huit années à l'usine Beauchêne, il n'y gagnait encore que cinq mille francs, et le ménage commençaitàdésespérer, car ce n'était pas en restant là que le comptable ferait jamais fortune.
— Tenez ! dit-il, après avoir suivi le boulevard de Grenelle pendant environ trois cents mètres, c'est cette maison neuve, là-bas, au coin de cette rue. N'est-ce pas qu'elle a grand air?
Mathieu aperçut une de ces hautes bâtisses modernes, ornées de balcons et de sculptures, qui jurait au milieu des petites maisons pauvres du quartier.
— Mais c'est un palais ! s'écria-t-il pour faire plaisir à Morange, qui se rengorgea.
— Mon cher, vous allez voir l'escalier... Vous savez, c'est au cinquième. Seulement, avec un escalier pareil, et si doux, qu'on le monte sans le savoir !
Il fit entrer son invité dans le vestibule, comme dans un temple. Les murs de stuc luisaient, il y avait un tapis sur les marches et des vitraux aux tenêtres. Puis, au cinquième, quand il eut ouvert la porte avec sa clef, il répéta simplement d'un air ravi :
— Vous allez voir, vous allez voir.
Mais Valérie et Reine devaient être aux aguets. Elles accoururent. A trente-deux ans, Valérie était charmante, l'air très jeune encore : une brune aimable, la face ronde et souriante, encadrée de beaux cheveux, un peu
te LES QUATRE ÉVANGILES
trop de poitrine déjà, mais des épaules admirables, dont Morange se montrait orgueilleux, lorsqu'elle se décolletait. Reine, alors âgée de douze ans, était le portrait frappant de sa mère, le même visage souriant, plus allongé, sous les mêmes bandeaux noirs.
— Ah ! qwe vous êtes gentil d'avoir accepté notre invitation ! disait gaiement Valérie en serrant les deux mains de Mathieu. El quel dommage que madame Froment n'ait pas pu venir avec vous!... Reine, débarrasse donc monsieur de son chapeau.
Puis, tout de suite :
— Vous voyez, nous avons une antichambre très claire... Alors, écoutez, pendant qu'on met les œufs à l'eau bouillante, voulez-vous visiter l'appartement? Ce sera une chose faite, vous saurez au moins où vous déjeunez.
Cela était dit d'un air si agréable, et Morange lui-même riait avec tant de bonhomie , que Mathieu se prêta volontiers à cet innocent étalage de vanité. D'abord, le salon, la pièce qui faisait l'angle de la maison, tapissée d'un papier gris perle à fleurs d'or, meublée d'un meuble Louis XIV laqué blanc, fabriqué à la grosse, parmi lequel le piano de palissandre mettait une lourde tache noire. Puis, sur le boulevard de Grenelle, la chambre de Reine, bleu pâle, avec tout un ameublement de fillette en pitchpin verni. La chambre du ménage, fort petite, se trouvait à l'autre bout de l'appartement, séparée du salon par la salle à manger, décorée de tentures jaunes, encombrée d'un lit , d'une armoire à glace et d'une toilette en thuya. Enfin, le classique vieux chêne triomphait dans la salle à manger, où une suspension très dorée, au-dessus du couvert étincelant de blancheur, éclatait comme un coup de feu.
— Mais c'est ravissant ! répétait Mathieu, pour être poli. Mais c'est une merveille !
Le père, la mère, la fille, exaltés, ne cessaient de le
r£CUNDITÊ «7
promener, de lui expliquer, de lui faire toucher les choses. Et ce qui le frappait surtout, c'était un air de déjà vu, un arrangement du salon qu'il connaissait, les bibelots de la chamlire placés d'une certaine façon. Puis, il se souvint, les Morange avaient essayé, sans doute à leur insu, de copier les Beauchêne, dans l'admiration profonde, la sourde envie où ils étaient. Eux, toujours à oourt d'argent, ne pouvaient disposer que d'un luxe de paeotille ; mais, tout de même, ils étaient fiers de ce luxe, ils croyaient se rapprocher de la classe supérieure et jalousée, en l'imitant de loin.
— Et, enfin, dit Morange, qui ouvrit la fenêtre de la salle à manger, il y a ceci.
Un balcon régnait sur toute la longueur de l'appartement. A cette hauteur, la vue était réellement fort belle, la Seine au loin et les hauteurs de Passy qu'on apercevait par-dessus les toits, la même vue dont on jouissait de l'hôtel Beauchêne, mais élargie.
Aussi Valérie le fit-elle remarquer.
— Hein? c'est grandiose, c'est autrement beau que les quatre arbres qu'on aperçoit du quai !
La bonne apportait les œufs à la coque, et l'on se mit à table, pendant que Morange, victorieux, expliquait que tout ça lui coûtait seize cents francs net. C'était pour rien, bien que cette somme grevât lourdement le budget du ménage. Mathieu, qui finissait par comprendre qu'on l'avait surtout invité pour lui montrer l'appartement nouveau, s'en égayait sans rancune, tant ces bonnes gens semblaient heureux de triompher devant lui. N'ayant pas le moindre calcul d'ambition, n'enviant rien du luxe côtoyé chez les autres, satisfait jusque-là de sa vie étroite, près de sa ^Marianne et de ses enfants, il s'étonnait simplement de cette famille torturée du besoin de paraître et de s'enrichir, il la regardait d'un air de surprise, avec un sourire un peu triste.
Valérie avait une jolie toilette de léger foulard à fleurettes jaunes, tandis que sa fille Reine, qu'elle aimait. à parer coquettement, était en robe de toile bleue. Et le déjeuner était aussi trop luxueux : des soles après les œufs, puis des côtelettes, puis des asperges. Tout de suite, la conversation éiait tombée sur Janville.
— Alors, vos enfants se portent bien? Oh! ce sont de si beaux enfants !... Et vous êtes heureux à la campagne? C'est drôle, je crois que je m'y ennuierais, les distractions manquent trop... Certainement, nous serons ravis d'aller vous y voir, puisque madame Froment est assez aimable pour nous inviter.
iMais, fatalement, la conversation retomba bientôt sur les Beauchêne. C'était une hantise chez les Morange, ils vivaient dans une perpétuelle admiration, qui n'allait pas sans de sourdes critiques. Valérie, très fière d'être reçue au jour de Constance, le samedi, et d'avoir été invitée par elle à dîner deux fois, le dernier hiver, avait pris également un jour, le mardi, donnait des soirées intimes, se ruinait en petits fours. Elle parlait aussi, avec un respect profond, de madame Séguin du Hordel, du magnifique hôtel de l'avenue d'Antin, où Constance, obligeamment, l'avait fait inviter à un bal. Et elle se montrait plus vaniteuse encore de l'amitié que lui témoignait Sérafine, la sœur de Beauchêne, qu'elle ne nommait jamais que madame la baronne de Lowicz.
— Elle est venue une fois à mon Jour,;elle est si bonne et si gaie! Vous l'avez connue jadis, n'est-ce i)as? après son mariage, quand elle s'est remise avec son frère, à la suite de leurs déplorables discussions d'argent... En voilà une qui ne porte pas madame Beauchêne dans son cœur!
Et elle revint une fois de plus à celle-ci, trouva que le petit Maurice, tout gros qu'il était, avait une mauvaise chair, laissa entendre quel coup terrible ce serait pour les parents, s'ils perdaient ce fils unique. Ils avaient bien
tort de ne pas lui donner un petit frère. D'ailleurs, elle affectait d'avoir reçu une confidence, elle savait que la femme, plus encore que le mari, s'obstinait. Et, tout en clignant les yeux, à cause de Reine, dont le nez s'était candidement baissé sur son assiette, elle finit par raconter qu'elle avait une amie qui ne voulait pas d'enfants, tandis que son mari en voulait : alors, cette amie s'arrangeait.
— Mais, dit Mathieu en riant, il me semble que vous aussi, vous vous arrangez.
— Oli ! s'écria Morange, comment pouvez-vous nous comparer, nous autres pauvres gens, à monsieur et à madame Beauchêne, qui sont si riches? Qu'ils me donnent donc leur fortune, leur position, et je consens à avoir une ribambelle d'enfants!
— Et puis, dit Valérie avec un frisson, merci ! pour être aflligés d'une fille encore! Ah! si nous étions sûrs d'avoir un garçon, je ne dis pas, nous nous laisserions peut-être tenter. Mais j'ai trop peur, je crois bien que je suis comme ma mère, qui a eu quatre tilles. Vous ne vous imaginez pas ça, c'est une abomination !
Ses yeux s'étaient fermés, elle revoyait l'affreux ménage, les quatre gamines effarées, efflanquées, attendant des mois les bottines, les robes, les chapeaux, montant en graine, dans la terreur de ne pas trouver de maris. Les filles, il fallait les doter.
— Non, non ! reprit-elle sagement, nous serions trop coupables, voyez-vous, d'aggraver encore notre situation. Quand on a sa fortune à faire, c'est un crime que de s'embarrasser d'enfants. Je ne m'en cache pas, je suis très ambitieuse pour mon mari, je suis convaincue que, s'il veut m'écouter, il montera aux plus hautes places; et l'idée que je pourrais l'entraver, l'étouffer, avec le tas de tilles qui a été la pierre au cou pour mon père, me fait une véritable horreur... Tandis que j'espére bien, eo
nous privant, que nous arriverons à doter Reine, lorsque 30US serons devenus riches nous-mêmes.
Morange, très ému, saisit la main de sa femme et la baisa. Elle était au fond sa volonté, à lui faible et bon, qu'elle avait rendu ambitieux comme elle ; et il l'en aimait davantage.
— Vous savez, mon cher Froment, c'est une brave femme que la mienne. Elle a de la tête et du cœur.
Et, pendant que Valérie continuait, faisait tout haut son rêve de fortune, le bel appartement, les réceptions, les deux mois surtout qu'elle passerait à la mer, comme les Beauchêne, Mathieu les regardait et réfléchissait. Ce n'était plus le cas de Moineaud, qui savait bien que jamais il ne serait ministre. Peut-être Morange rêvait-il que sa femme le ferait ministre un jour. Dans une démocratie, tout petit bourgeois peut et veut s'élever, et c'est une ruée, chacun devient féroce, bouscule les autres, pour franchir plus vite un échelon. Cette ascension générale, ee phénomène de la capillarité, n'est possible que dans un pays d'égalité politique et d'inégalité économique, car les droits de chacun à la fortune y sont les mêmes, il n'y a qu'à la conquérir, dans une lutte d'atroce égoïsme, si l'on brûle de mordre aux plaisirs d'en haut, étalés aux yeux de tous, âprement souhaités. Un peuple ne saurait vivre heureux, avec une constitution démocratique, lorsque les mœurs ne sont pas simples et les conditions presque égales. Autrement, c'est l'envahissement des professions libérales, la mise au pillage des fonctions publiques, c'est le travail manuel méprisé, c'est le bienêtre et le luxe accrus, devenus nécessaires, c'est la richesse, c'est le pouvoir furieusement pris d'assaut, pour la volupté gloutonne de jouir. Et, comme le disait Valérie, on n'allait pas s'embarrasser d'enfants, on voulait avoir les membres libres, dans une telle guerre, afin de passer plus à l'aise sur le ventre des autres.