‹ FéconditeChapitre 2 sur 8 · F£C0ND1T · texte numérisé non relu

F£C0ND1T

Puis, Mathieu songeait aussi à cette loi d'imitation qui fait que les moins heureux s'appauvrissent encore, en copiant les heuroux de ce monde. Quelle détresse, an fond de ce luxe envié, imité, si chèrement, même lorsqu'il est menteur ! Toutes sortes de besoins inutiles se créent, la production en est gâtée, détournée du simple nécessaire. Il n'est plus vrai de dire que le pain manque, pour exprimer la misère des gens. Ce qui manque, c'est le superflu, auquel ils ne peuvent renoncer, sans se croire déchus et en danger de mourir de faim.

Au dessert, quand la bonne ne fut plus là, Morange devint expansif, dans l'excitation du bon déjeuner; et, regardant sa femme, clignant les paupières en désignant leur hôte :

— Voyons, c'est un ami sûr, on peut tout lui dire. Puis, lorr-que Valérie eut consenti, d'un mouvement

de tête, avec un sourire :

— Eh bien ! voilà, mon cher ami, il est possible que je quitte l'usine prochainement. Oh ! ce n'est pas fait, mais tout de même j'y songe... Oui, j'y songe depuis bien des mois déjà; car, enfin, gagner cinq mille francs, après huit années de zèle, et se dire surtout qu'on n'aura jamais beaucouj) plus, c'est à désespérer de l'existence.

— C'est monstrueux, interrompit la jeune femme, c'est à se casser tout de suite la tète c(>ntre un mur.

— Dans ces conditions, mon cher ami, le mieux est de voir ailleurs, n'est-ce pas?... Vous vous rappelez Michau.i, ce garçon que j'ai eu sous mes ordres à l'usine, il y a six ans, fort intelligent d'ailleurs... Voici lonc six ans à peine qu'il nous a quittés pour entrer au Crédit National, et savez-vous ce qu'il gagne à cette heure? Douze mille francs, vous entendez bien, douze mille francs!

Ce chiiïre sonna comme un coup de trompette. Le ménage arrondissait des yeux d'extase. La fillette ellenif'tn.' »iiait devenue très rousre.

n LES QUATRE ÉVANGILES

— En mars dernier, j'ai rencontré par hasard Michaud, qui m'a conté tout ça et qui s'est montré très aimable. 11 m'offrait de me prendre avec lui, de me pousser à mon tour. Seulement, il y a un risque à courir, il m'a expliqué que je devrais accepter d'abord trois mille six, pour monter ensuite, graduellement, à un très gros chiffre... Trois mille six 1 comment vivre, en attendant, avec trois mille six, surtout aujourd'hui que cet appartement augmente nos dépenses ?

D'une voix impétueuse, Valérie prit la parole.

— Qui ne risque rien, n'a rien !... C'est ce que je lui répète. Sans doute, je suis pour la prudence, jamais je ne le laisserai commettre quelque bêtise qui gâcherait son avenir. Mais il ne peut pourtant pas moisir dans une situation indigne de lui.

— Alors, vous êtes décidés^ demanda Mathieu.

— Mon Dieu I reprit Morange, ma femme a fait tous les calculs, et nous sommes décidés, oui! à moins de choses imprévues. D'ailleurs, une situation ne sera libre au Crédit National qu'en octobre... Dites donc, mon cher ami, gardez-nous bien le secret, car nous ne voulons pas en ce moment nous fâcher avec les Beauchêne.

Il regarda sa montre, très ponctuel dans sa médiocrité de bon employé, désireux de ne pas être en retard à son bureau. Et l'on pressa la bonne pour qu'elle servît le café, on le buvait brûlant, lorsqu'une visite vint bouleverser le ménage et lui faire tout oublier.

— Oh! s'écria Valérie, en se levant précipitamment, rose d'orgueil, madame la baronne de Lowicz!

Sérafine, alors âgée de vingt-neuf ans, était une rousse, Délie, grande, élégante, avec une gorge magnifi(|ue, connue de tout Paris. Ses lèvres rouges riaient d'un rire triomphant, et dans ses grands yeux bruns, pailletés d'or, brûlait une llamme inextinguible de désir.

— Mes amis, ne vous dérangez pas, je vous en supplie.

Votre bonne tenait à me mettre au salon, mais j'ai insisté, j'ai voulu entrer ici, parce que c'était un peu pressé... Je viens chercher votre délicieuse Reine, pour la mener à une matinée, au Cirque.

Ce fut une nouvelle explosion de ravissement. L'enfant restait saisie de joie, tandis que la mère exultait, se prodiguait.

— Oh! madame la baronne, vous nous comblez, vous la gâtez, cette petite !... C'est qu'elle n'est pas habillée et que vous aurez l'ennui de l'attendre un instant... Allons, viens vite, que je t'aide. Dix minutes, entendez-vous, rien que dix minutes !

Restée seule avec les deux hommes, Sérafme, qui avait eu un mouvement de surprise, en apercevant Mathieu, s'avança gaiement, lui serra la main, en vieille amie.

— Vous allez bien, vous?

— Très bien.

Et, comme elle s'asseyait près de lui, il eut un petit mouvement involont.-^ire, pour reculer sa chaise, l'air fâché de la rencontre.

Il l'avait connue intimement autrefois, lors de son entrée chez les Beauchéne. Une jouisseuse ellrénée, névrosée, sans conscience ni morale. Hardie et forte, toute pour la volupté. Cela poussé dans l'activité grondante de l'usine, d'un père héros du travail, à côté d'Alexandre, son frère, un égoïste féroce, et plus tard de Marianne, sa cousine, une bonne créature de gaieté saine, de solide raison. Dès la jeunesse, elle avait eu les pires curiosités. On racontait qu'un soir de fête, âgée de quinze ans, elle s'était dofinée à un inconnu. Puis, il y avait eu l'extraordinaire histoire de son mariage avec le baron de Lowicz, sa fuiie aux bras de cet escroc, d'une beauté d'archange. Un an plus tard, elle accouchait d'un enfant mort, un avortenent, disait-on. Jalouse de ses joies, âprement avare, elle n'avait pu hériter de son

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père, sans se fâcher avec son mari, l'avait chassé de chez elle, et il était allé se faire tuer à Berlin, dans un tripot. Depuis lors, ravie d'être débarrassée, elle jouissait éperdument de sa liberté de jeune veuve. Elle était de tous les plaisirs, de toutes les fêtes, et l'on chuchotait bien des histoires, ses caprices d'une nuit, son insolente décision à posséder sur l'heure l'homme qui lui plaisait, son goût du libre amour contenté jusqu'à la folie extrême de la sensation; mais, en somme, comme elle gardait les apparences et qu'elle n'affichait aucun amant, elle continuait à être reçue partout, très riche, très belle, très aimée.

— Vous êtes à la campagne, vous? demanda-t-elle, en se tournant de nouveau vers Mathieu.

— Mais oui, depuis tro^'s semaines.

— C'est Constance qui m'a dit ça. Je l'ai rencontrée l'autre jour, en visite, chez madame Séguin. Vous savez que nous sommes au mieux maintenant, depuis que je donne de bons conseils à mon frère.

Sa belle-sœur Constance l'exécrait, et elle en plaisantait volontiers, avec son habituelle hardiesse, qui, ouvertement, se moquait de tout.

— Imaginez-vous qu'on a causé du docteur Gaude, ce fameux chirurgien qui a un moyen radical pour empêclier les femmes de faire des enfants. J'ai cru qu'elle allait demander son adresse. Elle n'a pas osé.

Morange intervint.

— Le docteur Gaude, ah! oui, une amie de ma femme lui en a parlé. Il paraît qu'il fait des opérations extraordinaires, de vrais miracles. Il ouvre* tranquillement un ventre, comme on ouvre une armoire; il regarde dedans, enlève tout; puis, il le referme, et la femme est guérie. C'est superbe.

Il donna d'autres détails, il parla de la clinique dont le docteur Gaude était le chef, à l'hôpital Marbeuf, une

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clinique où l'on courait voir faire des opérations, par Hiode, comme on va au théâtre. Le docteur, qui ne oôdaignait pas l'arj^ent, très ;lpre au contraire avec les clientes riches, aimait également la gloire, mettait un orjrueil éclatant à réussir les très dangereux essais qu'il riscjuait sur les pauvres femmes de sa clinique. Les journaux s'occupaient constamment de lui, il montrait au plein jour de la publicité ses opérées sans importance, ce qui encourageait les belles dames à tenter l'aventure. Au demeurant, pessimiste et gai, il châtrait une femme comme on châtre une lapine; et cela ne soulevait pas même chez lui un scrupule, une discussion morale : des malheureux de moins, n'était-ce pas tant mieux?

Sérafine se mit à rire, de ses dents blanches de louve, entre ses lèvres saignantes, lorsqu'elle vit l'effarement et l'indignation de Mathieu.

— Hein ? mon ami, en voilà un qui ne ressemble guère à votre docteur Boutan, lequel, comme remède unique contre toutes les maladies, conseille à ses clientes de faire un enfant. Ce qui m'étonne, c'est que Constance garde pour médecin ce père Gigogne, elle qui se tâte le ventre chaque matin, avec la terreur de se trouver grosse... Elle a bien raison, du reste. Fi! la saleté, l'horreur !

Complaisamment, Morange riait comme elle, désireux de lui montrer à quel point il partageait ses idées. Mais Valérie ne reparaissait pas avec Reine, il s'impatientait, s'inquiétait de l'attente où sa femme laissait ainsi madame la baronne. Et il demanda la permission d'aller voir, songeant qu'il pourrait aider lui-même à la toilette de la petite.

Dès qu^elle fut seule avec Mathieu, Sérafine fixa sur lui ses grands yeux ardents, pailletés d'or. Elle ne riait plus du même rire, sa face hardie s'éclairait d'une sorte di

volupté ironique, dans le rouge reflet de ses cheveux. Il y eut un assez long silence, comme si elle eût voulu le troubler et le vaincre.

— Et ma bonne cousine Marianne va bien ?

— Très bien.

— Et les enfants poussent toujours?

— Toujours.

— Alors, vous êtes heureux, en bon père de famille, dans votre trou perdu ?

— Parfaitement heureux.

De nouveau, elle garda le silence, sans cesser de le regarder, plus provocante et plus ensoleillée, d'un charme de magicienne dont les yeux brûlent, empoisonnent les coeurs. Et, lentement, elle finit par reprendre :

— C'est donc bien fini, nous deux?

D'un simple geste, il dit que c'était bien fini. Leur histoire était ancienne déjà. Il avait dix-neuf ans, il venait d'entrer à l'usine Beauchêne, lorsque, mariée, âgée de vingt-deux ans, elle s'était brusquement donnée à lui, un soir de solitude. Lui, son cadet de trois ans, n'avait pu lutter contre une de ces surprises de la chair, dont un homme n'est pas le maître. Puis, quelques mois plus tard, à la veille d'épouser Marianne, il avait formellement rompu.

— Fini, fini, tout à fait fini? demanda-t-elle encore, de son air agressif et riant.

Et elle était vraiment adorable, d'une force de désir irrésistible. Jamais il ne l'avait vue si belle, si enflammée du besoin de l'immédiate possession. Elle s'offrait avec une fierté souveraine, où il n'entrait rien de honteux ni de bas, libre d'elle-même, proposant hardiment un marché de joie, en toute certitude de rendre autant, et davantage, qu'on ne lui donnerait. Cela seul valait pour elle le souci de vivre. Et cela n'était gâté que par l'idée diabolique de le tenter, par la perversion méchante d'enlever

un homme à une autre femme, à une petite parente sotte, et de l;i faire pleurer.

Puis, comme Mathieu, cette fois, ne répondait point, même du geste, elle ne se fâcha pourtant pas, elle garda son air invincible d'amoureuse.

— J'aime mieux cela, ne répondez pas, ne dites pas que c'est tout à fait fini... Avec moi, mon cher, ce n'est jamais fini. Et ce sera quand vous voudrez, entendez-vous! ce soir, demain, le jour où il vous plaira de venir frapper à ma porte... Il suffit que j'en aie le désir, votre refus dès lors ne saurait me fâcher. Vous savez où je reste, n'est-ce pas ? Je vous attends.

Une flamme avait passé sur la face de Mathieu. Il ferma les yeux, pour ne plus voir Sérafine, qui se penchait vers lui, brûlante, odorante. Et, dans la nuit de ses paupières closes, il revit l'appartement qu'elle occupait, où il était allé une tois avec Marianne, tout le rez-de-chaussée d'une maison de rapport, qu'elle possédait rue de Marignan. Elle y avait à elle une porte particulière, ouvrant sur des pièces discrètes, garnies d'épais tapis et de lourdes tentures, étouffant les bruits. Des femmes seules la servaient, introduisaient les visiteurs sans une parole, disparaissaient telles que des ombres. Le jeune ménage l'y avait trouvée dans un petit salon, sans fenêtres apparentes, sourd, profond comme une tombe, avec les dix bougies de deux candélabres allumées en plein jour. Mathieu sentait, après des années, le parfum pénétrant et chaud qui l'avait envahi de langueur.

— Je t'attends, répéta-t-elle, dans un souffle, les lèvres presque sur les siennes.

Et, comme il se reculait, frémissant, très ennuyé de jouer ce rôle ridicule d'un homme qui refuse une femme désirable, elle crut qu'il allait dire non encore, elle lui posa vivement sur la bouche sa petite main longue et enveloppante.

— Tais-toi, les voici. Et tu sais, je n'ai pas besoin de Gaude, moi ! Il n'y a pas d'enfant au bout.

Les Morange revenaient enfin, avec Reine. Sa mère l'avait frisée. Elle était vraiment délicieuse, en robe de petite soie rose, garnie de dentelles blanches, coiffée d'un grand chapeau de même étoffe que la robe. Sa gaie figure ronde, aux bandeaux noirs, avait là-dessous une délicatesse de fleur.

— Oh ! l'amour ! s'écria Sérafine, pour faire plaisir aux parents. Vous savez qu'on va me l'enlever.

Puis, elle imagina de l'embrasser avec emportement, elle joua l'émotion de la femme qui regrette de ne pas être mère.

— Oui, c'est un regret, quand on voit un trésor pareil. Si l'on était sûre que le bon Dieu vous en donnât un si joli, tout de suite on consentirait... Tant pis ! je la vole, je ne vous la ramène pas !

Ravis, les Morange riaient d'aise. Et Mathieu, qui la connaissait bien, l'écoutait d'un air de stupeur. Que de fois, dans leur intimité courte et violente, elle lui avait parlé avec une haine rageuse de ces saletés d'enfants, dont la venue toujours possible terrorise l'amour. Ils sont là comme une éternelle menace, gâtant et limitant la volupté, faisant payer la joie d'une heure d'une longue souffrance, d'un embarras sans fin ; et c'étaient alors des \ mois, des années, qu'ils volaient au plaisir. Sans compter qu'ils ne naissaient guère qu'en destructeurs de la femme, la flétrissant, la vieillissant, faisant d'elle un objet de nausée pour les hommes. La nature était imbécile d'avoir mis à l'amour celte rançon de la maternité. Depuis surtout qu'une grossesse, interrompue heureusement par une fausse couche, lui avait donné un avertissement dont elle frémissait encore, elle n'était plus qu'une amoureuse exaspérée, prêle au crime pour se garer de l'enfant, le traitant en bête mauvaise, dont la crainte la retenait seule.

dans son besoin insatiable de curiosités et de jouissances nouvelles.

Elle sentit sur elle le regard stupéfait de Mathieu, elle s'en amusa, elle poussa l'ironie perverse jusqu'à lui dire :

— N'est-ce pas? mon ami, je vous le confiais tout à l'heure, je me console comme je peux, depuis mon veuvn^e, d'être condamnée maintenant à ne jamais avoir d'enfant.

Et, de nouveau, il sentit passer sur sa face cette flamme qui l'avait brûlé, comprenant bien ce qu'elle voulait dire, ce qu'elle lui promettait d'abominables voluptés infécondes. Ah ! pouvoir se donner sans frein, sans limite, à toute heure, pour l'unique plaisir! El ellemême eut un instant la douloureuse face embrasée d'une criminelle brûlée vive, car elle était le désir farouche et ' torturé qui se refuse à faire de la vie, et qui, toujours, finit par en souffrir affreusement.

Reine la regardait, dans une extase de petite femme, coquette déjà, que grisaient les flatteries d'une si belle dame. Toute vibrante de vanité satisfaite, elle se jeta entre ses bras.

— Oh ! madame, je vous aime bien !

Jusque sur le palier, les Morange accompagnèrent la baronne de Lowicz, que Reine suivait. Et ils ne trouvaient plus de remerciements assez chauds, pour dire leur bonheur de tout ce luxe, si convoité par eux, qui était ainsi venu chercher leur fille. Puis, la porte de l'appartement refermée, Valérie cria, en se précipitant sur le balcon :

— Nous allons les regarder partir.

Morange, qui ne songeait plus du tout à l'heure du bureau, vint s'accouder près d'elle, appela Mathieu, le força, lui aussi, à se pencher. En bas, stationnait une Victoria, très correctement attelée, avec un cocher

occupaient avenue d'Antin. Le grand-père de Séguin était simple cultivateur, à Janville. Son père, fournisseur des armées, avait plus tard réalisé une fortune considérable. Et lui, fils de parvenu, décrassé de la terre, menait la vie d'un oisif, riche, élégant, membre des grands clubs, surtout passionné de chevaux, affectant en outre un goût d'art et de littérature, l'amateur éclairé, avancé, qui allait par mode aux opinions extrêmes. Il avait épousé, presque sans dot, orgueilleusement, une fille de très vieille noblesse, Valentine, la dernière des Vaugelade, de sang pauvre et de cervelle étroite, dont la mère, calliolique exaltée, n'avait réussi à faire qu'une pratiquante, affamée des joies du monde; de sorte que lui-même, depuis son mariage, pratiquait aussi, par distinction. Le grand-père, paysan, avait eu dix enfants ; le père, fournisseur des armées, s'était borné à six; et lui, après en avoir eu deux, un garçon et une fille, déclarait nettement qu'il s'en tiendrait là, en ajoutant qui c'était déjà une assez mauvaise action, d'avoir mis au monde deux malheureux qui ne demandaient pas à naître.

Dans la fortune de Séguin, se trouvait tout un vaste domaine, plus de cinq cents hectares de bois et de landes, que son père avait achetés au-dessus de Janville, lorsqu'il s'était retiré des affaires, avec des gains formidables. Son désir, caressé depuis longtemps, était de revenir triompher dans le village natal, d'où il était parti pauvre ; et il allait faire construire une résidence princière, au milieu d'un parc immense, lorsque la mort l'avait emporté. Séguin, ayant eu dans sa part d'héritage la presque totalité de ce domaine, s'était contenté d'en exploiter la chasse, en créant des actions de cinq cents francs, que des amis se disputaient, spéculation qui lui rapportait de maigres rentes. En dehors des bois, il n'y avait là que des terrains incultes, des marécages, des sables, des champs de pierrailles, et l'opinion légendaire, dans la

pays, était que jamais cullivateur n'eu tirerait rien de bon. Seul, le fournisseur des armées avait pu y voir le parc romantique qu'il rêvait à l'entour de sa royale demeure; sans compter qu'il s'était fait autoriser h joindre, au nom de Séguin, ce titre du Hordel, emprunté à une [sorte de tour en ruine, le ilordel, qui se trouv;iil dans la propriété.

C'était par Beauchêne, un des chasseurs actionnaires, que Mathieu avait connu Séguin et découvert, à la lisière des bois, l'ancien rendez-vous de chasse, la masure solitaire, si pai.^ible, dont il était tombé amoureux, au point de la louer et de s'y réfugier avec les siens. Valéntine, qui traitait gentiment Marianne en amie pauvre, avait même poussé l'amabilité jusqu'à la venir voir, au moment de son installation; et elle s'était récriée sur la poésie du site, riant de son ignorance de propriétaire, ne sachant rien de sa propriété. La vérité était qu'elle n'aurait pas vécu là une heure. Son mari l'avait lancée éperdument dans la brûlante vie du Paris littéraire, artistique et mondain, courant en sa compagnie les cénacles, les ateliers et les expositions, les théâtres et les lieux de plaisirs, tous les brasiers où les têtes peu solides, les cœurs vacillants se détraquent. Lui qui, en son besoin de paraître, se mourait d'ennui partout, n'était vraiment à l'aise, de plain-picd, qu'avec ses chevaux, malgré ses prétentions à la littérature, à la philosophie exas[)érées de demain, malgré ses collections d'objets d'art niés encore des bourgeois, ses meubles, ses grès, ses étains, ses reliures surtout, dont il était fier. Et il faisait sa femme à son image, la pervertissait par l'extravagance voulue de ses opinions, la salissait par des promiscuités, des camaraderies, qu'il jugeait élégamment audacieuses; de sorte que la petite dévole qu'on lui avait confiée était en marche pour toutes les folies, communiant toujours, mais professant déjà le péché, se familiarisant chaque

jour avec l'idée de la faute. Le pire désastre devait être au bout, car il avait en plus la sottise de se montrer souvent moqueur et brutal à son égard, ce qui la froissait au point de la détacher, de lui faire rêver d'être aimée, d'être caressée autrement, avec tendresse et douceur.

Lorsque Mathieu pénétra dans l'hôtel, dont la façade Renaissance, très ornée, alignait huit haute? fenêtres, à chacun des deux étages, il eut un léger rire, égayé de nouveau par cette pensée :

— Voilà un ménage qui n'attend pas les trois cents francs de son mois, avec trente sous en poche.

Le vestibule était d'une grande richesse, bronze et marbre. A droite, il y avait deux salons de réception et la salle à manger; à gauche, un billard, un fumoir et un jardin d'hiver. Au premier étage, en face du large escalier, le cabinet de Séguin, une vaste pièce de cinq mètres de haut, de douze de long sur huit de large, tenait tout le centre de l'hôtel, tandis que l'appartement du mari se trouvait à droite, et celui de la femme à gauche, ainsi que les chambres des enfants. Enfin, au second élage, étaient réservés deux appartements complets pour l'époque où les enfants auraient grandi.

Un valet qui connaissait Mathieu, le fit monter tout de suite au cabinet de monsieur, où il le pria d'attendre, en disant que monsieur achevait de s'habiller. Un instant, le visiteur put se croire seul ; et il jeta un coup d'œil autour de lui, dans la vaste pièce, amusé par le décor vraiment superbe, la haute verrière, faite d'anciens vitraux, les tentures de vieilles étoffes, des velours de Gênes, des soies brochées d'or et d'argent, les bibliothèques de chêne, alignant les dos luxueux des volumes, les tables chargées de bibelots, des orfèvreries, des verreries, des bronzes, des marbres, parmi lesquels la collection des fameux étains modernes. Et c'étaient des tapis d'Orient jetés partout, des sièges bas pour toutes les paresses, des

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coins de solitude, derrière de hautes plantes vertes, où l'on pouvait se réfu^-ier à deux, s'enfouir et disparaître.

— Tiens! c'est vous, monsieur Froment! dit brusquement une voix, qui venait de la table aux étains.

Et un grand jeune homme, d'une trentaine d'années, qu'un paravent avait jusque-là caché, s'avança, la main tendue.

— Ah! dit Mathieu, après une hésitation, monsieur Charles Santerre!

Il ne le voyait que pour la seconde fois, danscette même pièce, où il l'avait rencontré. Charles Santerre, romancier déjà célèbre, jeune maître aimé des salons, avait un beau front, des yeux bruns caressants, une bouche trop rouge, trop large, qu'il cachait sous sa barbe coupée à la mode assyrienne, frisée avec soin. Il s'était fait par les femmes, qu'il fréquentait tendrement, sous prétexte de les étudier, résolu à tirer d'elles tout ce qu'il pourrait, pour son plaisir et sa fortune. On le disait d'ailleurs très humble, très souple avec elles, en amoureux transi, tant qu'il ne les avait pas possédées ; ensuite, il les exécutait sauvagement, dès qu'elles lui devenaient inutiles. Décidé au célibat, par principe et par calcul, s'installant dans le nid des autres, simple exploiteur du vice mondain, il avait adopté en littérature la spécialité de l'adultère, ne peignant que l'amour coupable, élégant et raffiné, l'amour infécond, qui jamais n'enfantait. Il n'avait eu d'abord aucune illusion sur ses livres, ce n'était qu'un métier aimable et lucratif qu'il choisissait de propos délibéré. Puis, dupe de ses succès, il avait laissé son orgueil lui persuader qu'il était un écrivain. Et il se donnait maintenant comme le peintre en cravate blanche d'un monde à l'agonie, il professait le pessimisme le plus désenchanté, la fin du désîr, par l'abstention réciproque, dont il faisait la religion du bonheur final, dans l'anéantissement.

— Séguin va venir, reprit-il d'un air d'amabilité parfaite. J'ai eu l'idée de les enlever, sa femme et lui, pour les emmener dîner au cabaret, avant de les conduire à une petite première, où il y aura du bruit et des gifles, ce soir.

Alors seulement, Mathieu remarqua qu'il était en habit dcjà. Et ils causèrent un instant, Sanlerre montra un nouvel étain, une petite femme nue, maigre et longue, étalée sur le ventre, la tête perdue dans ses cheveux, et qui devait sangloter : un chef-d'œuvre, disait-il, tout le désastre humain, la faillite de la femme solitaire, arrachée enfin de l'homme. C'était lui qui, devenu le commensal, l'ami de la maison, achevait d'y souffler, en littérature et en art, la démence dont le retentissement fêlait de plus en plus la simple vie de tous les jours.

Mais Séguin parut, de même âge que Santerre, plus grand et plus mince, très blond, le nez busqué, les yeux gris, les lèvres fines, ne portant que de légères moustaches. 11 était également en habit.

— Ah bien! mon cher, dit-il sans hâte, avec le petit zézaiement qu'il affectait, Valentine s'entête à mettre une rolie neuve. Soyons patients, nous en avons pour une heure.

Puis, dés qu'il aperçut Mathieu, il s'excusa, d'une politesse excessive, outrant son air de froide distinction, de détachement supérieur. Et, quand celui qu'il nommait < son aimable locataire » lui eut exposé le motif de sa visite, la fuite qui s'était produite dans le zinc de la toiture, à la suite des dernières pluies, il consentit tout de suite à ce que le plombier de Janville allât faire une soudure. Mais, après de nouvelles explications, lorsqu'il eut compris que la toiture entière était à refaire, tellement elle se trouvait mangée d'usure, il perdit brusquement SCS manières détachées et affables, il se récria, déclara qu'il ne pouvait consacrer à une pareille répa-

ration une somme qui dépasserait toute une année du misérable loyer de six cents francs.

— Unesoudure, répéta-t-il, une soudure, c'est entendu. Je vais écrire au plombier.

Et, voulant rompre la conversation :

— Monsieur Froment, attendez ! Je désirj vous montrer une merveille, à vous qui êtes un homme de goût.

11 avait, en effet, pour Mathieu, une certaine estime, le sachant d'une intelligence prompte, toujours en création. Celui-ci s'était mis à sourire, se prêtant à la tactique de diversion, ayant au fond la volonté feime de ne pas quitter la place, sans avoir obtenu la toiture entière. Il prit un livre, revêtu d'une merveilleuse reliure, que le collectionneur était allé chercher dans une bibliothèque vitrée, et qu'il lui tendait, religieusement. Sur le plat, de cuir soyeux, d'un blanc de neige, était incrusté un grand lis d'argent, que barrait une toufl'e de gros chardons violàtr'^s. Et le titre de l'œuvre : « l'Impérissable Beauté », était jeté en haut, comme en un coin de ciel.

— Ah! c'est d'une invention, c'est d'une coloration délicieuses! déclara Mathieu vraiment ravi. On fait maintenant des reliures qui sont des joyaux.

Il remarqua le titre.

— Mais c'est le dernier roman de monsieur Santé rre!

Séguin, du coin de l'œil, guettait avec un sourire l'écrivain, qui s'était approché. Et, quand il le vit examiner à son tour le livre, ému de la flatterie :

— Mon cher, mon relieur me l'a rapporté ce matin, et j'attendais une occasion pour vous faire la surprise de vous le montrer. C'est la perle de ma collection... Que dites-vous de l'idée? ce lis qui est la pureté triomphante, et ces chardons, plantes des ruines, qui disent la stérilité

sur le monde enfin désert, reconquis par la félicité parfaite. Toute votre œuvre est là.

— Oui, oui. Vous me gâtez, vous allez me donner de l'orgueil.

Mathieu avait lu le roman, s'étant avisé de l'emprunter à madame Beauchène, pour que sa femme Marianne connût un livre dont tout le monde parlait. Et il était sorti de cette lecture révolté, exaspéré. Cette fois, Santerre, abandonnant la garçonnière accoutumée, où ses fenimes du monde fraudaient en dehors du lit conjugal, deeinq à sept, avait voulu s'élever à l'art pur, au symbole abscons et lyrique. Il contait l'histoire subtile d'une comtesse, Anne-Marie, qui, pour fuir un mari grossier, un mâle faiseur d'enfants, se réfugiait, en Brelaijne, près d'un jeuue artiste d'inspiration divine, Norbert, lequel s'était chargé de décorer de ses visions la chapelle d'un couvent de filles cloîtrées. Pendant trente ans, son travail de peintre évocateur durait, tel un colloque avec les anges, et le roman n'était que l'histoire des trente années, de ses amours pendant trente ans, aux bras d'Anne-Marie, dans une communion de caresses stériles, sans que sa beauté de femme fût altérée d'une ride, aussi jeune, aussi fraîche, après ces trente ans d'infécondité, que le premier jour où ils s'étaient aimés. Pour accentuer la leçon, quelques personnages secondaires, des bourgeoises, des épouses et des mères de la petite ville voisine, finissaient dans une déchéance physique et morale, une décrépitude de monstres.

Ce qui révoltait Mathieu, c'était cette théorie imbécile et criminelle de l'amour sans l'enfant, toute la beauté physique, toute la noblesse morale mises dans la vierge. Et il ne f\ii s'empêcher de dire à l'auteur :

— Un livre très intéressant, très remarquable... Mais, pourtant, qu'arriverait-il, si Norbert et Anne-Marie avaioni un enfant, si elle devenait grosse ?

Santerre l'interrompit, interloqué, blessé.

— Grosse ! est-ce qu'une femme devient grosse, quand elle est aimée par un homme du monde?

— Vous ne savez pas ce qui m'indigne? s'écria Séguin, en s'allongeantdansun l'auleuil, discutant, c'est la slupide accusation qu'on porte contre le catholicisme, de pousser à ce pullulement de l'espèce, qui est une vraie saleté et une honte. Ce n'est pas vrai, et c'est ce que vous avez très bien vu dans votre livre. Vous avez écrit là des pages définitives, je vous en félicite, en bon catholique.

— Evidemment, dit Santerre, qui se jeta sur une chaise longue. Cherchez donc dans le Nouveau Testament le « Croissez et multipliez, et remplissez la terre» de la Genèse? Jésus n'a ni patrie, ni propriété, ni profession, ni famille, ni femme, ni enfant. Il est l'infécondité même. Aussi les premières sectes chrétiennes avaient-elles horreur du mariage. Pour les saints, la femme n'était qu'ordure, tourment et perdition. La chasteté absolue devenait l'état parAut, le héros était le contemplatif, l'infécond, le solitaire égoïste, tout entier à son salut personnel. Et c'est une Vierge qui est l'idéal de la femme, l'idéal de la maternité elle-même. Plus tard seulement, le mariage fut institué par le catholicisme comme une sauvegarde morale, pour réglementer la concupiscence, puisque ni l'homme ni la femme ne peuvent être des anges. Il est toléré, il est la nécessité inévitable, l'état permis, dans de certaines conditions, aux chrétiens assez peu héroïques pour ne pas être des saints complets. Mais, aujourd'hui comme il y a dix-huit siècles, le saint, l'homme de foi et de grâce ne touche pas à la femme, la condamne et l'écarté... Ce sont les lis de Marie qui seuls parfument le ciel.

Se moquait-il? Il y avait dans sa voix un léger rire que son interlocuteur parut ne pas entendre. Ce dernier approuvait, s'échauffait.

— C'est cela, c'est cela !... La beauté est toujours victorieuse, et l'impérissable beauté, votre livre la montre, resplendissante : elle est la vierge intacte, en sa fleur, que pas un souffle n'a maculée, chez laquelle les ignobles fondions génératrices sont abolies... Peut-on voir dans les rues, sans une nausée de dégoût, ces femmes souillées, ércinlées, déjetées, qui traînent des queues d'enfants, telles des femelles leurs petits. Aussi le gros bon sens public en fait-il lui-même justice, plaisantant sur leur passage, les tenant en risée et en mépris.

Mathieu, qui était resté debout, se permit d'intervenir.

— Mais l'idée de beauté varie. Vous la mettez dans la stérilité de la femme, aux formes longues et grêles, aux flancs rétrécis. Pendant toute la Renaissance, elle a été dans la femme saine et forte, aux larges hanches, aux seins puissants. Chez Rubens, chez Titien, même chez Raphaël, la femme est robuste, Marie est vraiment mère... El remarquez qu'il s'agirait justement de changer celle idée de la beauté, pour que la famille restreinte, en honneur aujourd'hui, fît place à la famille nombreuse, qui deviendrait la seule belle... Selon moi, l'unique remède décisif est là, au mal grandissant de la dépopulation, dont on se préoccupe tant aujourd'hui.

Tous deux le regardaient en souriant, d'un air de pitié supérieur.

— La dépopulation un mal ! dit Séguin. Comment! cher monsieur, vous si intelligent, vous en êtes resté à cette rengaine? Voyons, réfléchissez, raisonnez donc un peu!

— Encore une victime du fâcheux optimisme ! ajouta Sanlerre. Diles-vous, avant toute chose, que la nature agit sans discernement, et que quiconque ne la corrige pas, est sa victime.

L'un après l'autre, ils parlèrent, souvent même tous les deux à la fois. Ils s'excitaient, se grisaient, de leurs sombres imaginations. D'abord, le progrès n'existait pas.

Il suffisail de se reporter à la fin du siècle dernier, lorsque Condorcet annonçait le retour de l'âge d'or, l'éjîalité prochaine, la paix entre les hommes et#^los nations : une illusion généreuse siondait tous les cœurs, l'utopie ouvrait le plein ciel à toutes les espérances; et, cent ans plus tard, quelle chute, cette (in de notre siècle actuel, qui s'achève dans la banqueroute de la science, de la liberté et de la justice, qui tombe dans le sang et d;ms la boue, au seuil même de l'inconnu menaçant du siècle futur ! Ensuite, est-ce que l'expérience n'était pas faiti; ? Cet âge d'or tant cherché, les païens l'avaient mis avant les temps, les chrétiens étaient venus le mettre après les temps, tandis que les socialistes d'aujourd'hui le mettaient pendant les temps. Ce n'étaient là que trois illusions déplorables, il n'y avait qu'un bonheur absolu possible, celui de l'anéantissement. Sans doute leur bon catholicisme les faisait hésiter à supprimer le monde d'un coup; mais ils jugeaient permis de le limiter. Schopenhauer, et même Hartmann, leur semblaient d'ailleurs démodés. Ils se rapprochaient de Nietzsche, l'humanité restreinte, le rôve aristocratique d'une élite, une nourriture plus délicate, des pensées plus raffinées, des femmes plus belles, aboutissant à l'homme parfait, l'homme supérieur, dont les jouissances seraient décuplées. Cela n'allait pas du reste sans des contradictions, dont ils s'embarrassaient peu, ne s'inquiétant, selon leur expression, que d'être en beauté. Malthus était leur homme, comme il était celui de Beauchène, uniquement parce que son hypothèse, en rendant les pauvres seuls responsables de leur pauvreté, soulageait les riches du poids importun des remords. Mais, s'il avait érigé en loi la privation, il n'avait pas voulu la fraude, et eux le méconnaissaient, rêvaient des coercitions féroces, tout en imaginant des amours stériles, d'un raffinement de monstrueuses débauches. S'ils souhaitaient volontiers,

par excès de poésie noire, la fin du monde, ils ne le voyaient finir que dans le spasme, inconnu jusqu'ici, d'une jouissance centuplée, exaspérée.

— Vous n'ignorez pas, dit froidement Santerre, qu'on a proposé en Allemagne de châtrer, par an, un nombre d'enfants pauvres, que la loi déterminerait, selon les tables des naissances. Ce serait un moyen d'arrêter un peu l'idiote fécondité du peuple.

Ce n'était pas ce pessimisme littéraire qui pouvait troubler Mathieu, car il en plaisantait volontiers lui-même, tout en reconnaissant la désastreuse influence sur les mœurs d'une littérature qui professait la haine de la via, la passion du néant. Dans cette maison même, il sentait bien souffler la mode imbécile, l'ennui d'une époque anxieuse et souffrante, réduite à se distraire en jouant avec la mort. Lequel de ces deux-là, qui s'empoisonnaient mutuellement, mentait le plus, jetait l'autre i plus de démence? Au fond de tout pessimiste vrai, il y a un infirme, un impuissant. Lui, dans sa religion de la fécondité, restait convaincu qu'un peuple qui n'a plus foi en la vie, est un peuple dangereusement malade. Et, pourtant, il avait des heures de doute sur l'opportunité des familles nombreuses, selon les circonstances économiques et politiques, il se demandait si dix mille heureux ne valaient pas mieux que cent mille malheureux, pour la gloire et la joie d'un pays.

— Voyons, s'écria Séguin en reprenant l'attaque, vous ae pouvez nier, mon cher monsieur, que les plus forts, les plus intelligents sont les moins féconds. Dès que le cerveau d'un homme s'élargit, sa faculté génératrice s'afl'aiblit. Le pullulement qui vous charme, dont vous voudriez faire la beauté, ne pousse plus aujourd'hui que sur le fumier de la misère et de l'ignorance. Et, avec vos idées, vous devez être républicain, n'est-ce pas? Eb oien! il est également prouvé que la tyrannie augmente

les hommes en nombre, tandis que la liberté les auj;mente en valeur.

C'étaient bien ces idées-là (jui, parfois, troublaient pro''ondément Mathieu. Avait-il donc tort de croire en l'expansion indéfinie de l'humanité? Faisait-il donc une i œuvre mauvaise en mettant la beauté et le bonheur dans le plus de vie possible? Il répondit pourtant :

— Ce sont là dos faits dont la vérité n'est que relative. L'hypothèse de Malthus a été reconnue fausse enprali(jne. Si le monde se peuplait entièrement, et si même les subsistances venaient à manquer, la chimie serait !î) pour tirer des aliments de toute la matière inorganique. L'éventualité de ces choses est d'ailleurs si lointaine, que des calculs de probabilité ne sauraient être basés sur aucune certitude scientifique. Et, du reste, en France, loin d'aller à ce danger, nous retournons en arrière, nous marchons au néant. La France, qui comptait pour un quart en Europe, n'y compte plus que pour un huitième. Dans un ou deux siècles, Paris sera mort sur place, comme l'ancienne Athènes et l'ancienne Rome, <:*. nous serons tombés au rang de la Grèce actuelle... Paris veut mourir.

Santerre se récria, plaida à son tour.

— Mais non, mais non! Paris veut simplement rester slationnaire, et cela parce qu'il est la ville du monde la plus intelligente, la plus civilisée. Comprenez donc que la civilisation, en créant des jouissances nouvelles, en raffinant les esprits, en leur ouvrant des cliamps nouveaux d'activité, favorise l'individu aux dépens de l'espèce. Plus les peuples se civilisent, moins ils procréent. Justement, nous qui mi'rchons à la tête des nations, nous en sommes arrivés les premiers au point de sagesse qui corrige un pavs de l'inutile et nuisible excès de fécondité. C'esi un e.vemple de haute culture, d'intelligence supérieure, que nous donnons au monde civilisé, et que le

monde entier suivra certainement, à mesure que les peuples atteindront, chacun à son tour, notre état de perfection. De toutes parts, d'ailleurs, des symptômes se manifestent.

— Evidemment! appuya Séguin. S'il y a chez nous des causes secondaires de dépopulation, elles n'ont pas l'importance qu'on prétend, et l'on pourrait les combattre. Le phénomène est général, toutes les nations sont atteintes, décroissent ou décroîtront, dès qu'elles se civiliseront davantage. Le Japon est touché, la Chine ellemême s'arrêtera, le jour où l'Europe en aura forcé les portes.

Devenu grave, Mathieu écoutait, depuis que Ics deux mondains, qu'il avait là, devant lui, en habit et en cravate blanche, disaient des choses raisonnables. Il n'était plus question de la vierge exsangue et plate, sans sexe, dont ils faisaient l'idéal de beauté humaine. C'était l'humanité vivante, frémissante, qui déroulait son histoire. Il réfléchit tout haut.

— Alors, vous ne craignez plus le péril jaune, ce terrible pullulement des barbares asiatiques qui devaient, à un moment fatal, déborder sur notre Europe, la bouleverser et la féconder de nouveau?... Toujours l'histoire a recommencé ainsi, par des déplacements brusques d'océans, par des invasions de peuples brutaux venant redonner du sang aux peuples affaiblis. Et, chaque fois, la civilisation a refleuri, plus large et plus libre... Comment Babylone, Ninive, Memphis sont-ellee tombées en poussière, avec leurs peuples qui semblent être morts sur place? Comment Athènes et Rome agonisent-elles aujourd'hui encore, sans pouvoir renaître de leurs cendres, dans l'éclat de leur gloire ancienne? Comment Paris est-il touché dès maintenant parla mort, malgré sa splendeur, capitale d'une France dont la virilité s'affaiblit? Vous aurez beau raisonner, dire qu'à l'exemple des

FÉCONDITÉ bb

anciennes capitales du monde, il meurt par excès de culture, d'intelligence et de civilisation : ce n'en est pas moins la mort, lu reflux qui portera l'éclat et la puissance à quelque peuple nouveau... Votre équilibre est mensoni:er, rien ne peut rester sta.ionnaire, ce qui ne croît plus décroît et disparaît. Et si Paris veut mourir, il mourra, et la patrie mourra avec lui.

— Oh I mon Dieu! déclara Santerre en reprenant sa pose de pessimiste élégant, s'il veut mourir, je ne m'oppose pas à ce qu'il meure. Pour mon compte, je suis résolu fermement à l'y aider.

— Pas d'enfants, c'est de toute évidence l'honnêteté et la sagesse, conclut Séguin, qui désirait se faire pardonner les deux siens.

Mais, comme s'il ne les avait pas entendus, Mathieu continua :

— La loi de Spencer, je la connais, je la crois même ' juste en théorie. Il est certain que la civilisation esi un frein à la fécondité, de sorte qu'on peut imaginer une série d'évolutions sociales déterminant des reculs ou des excès dans la population, pour aboutir à un équilibre fil. al, par l'effet même de la culture victorieuse, lorsque le monde sera entièrement peuplé et civilisé. Mais qui peut prévoir la route à parcourir, au travers de quels désastres, au milieu de quelles souiïraiices? Des nations disparaîtront encore, d'autres les remplaceront, et combien de mille ans faudra-t-il, pour arriver à la pondération dernière, faite de la vérité, de la justice et de la paix enfin conquises?... La raison tremble et hésite, le cœur se serre d'angoisse.

Un grand silence tomba, pendant qu'il restait troublé, ébranlé dans sa foi aux puissances bonnes de la vie, ne sachant plus qui avait raison, de lui, si simple, ou de ces deux hommes, étendus languissamment sur leurs sièges, qui compliquaient et empoisonnaient leur néant.

Valentine entra, rieuse, avec des allures garçonnières, qu'elle avait eu de la peine à se donner.

— Ah ! vous savez, vous autres, il ne faut pas m'en vouloir! Cette Céleste n'en finit pas.

A vingt-cinq ans, elle était maigre, petite, l'air d'une fillette émancipée. Blonde, avec un visage fin, des yeux bleus rieurs, un nez léger d'insouciance, elle n'était pas jolie, mais drôle et charmante tout de même. Promenée par son mari dans les mauvais lieux, ayant fini par se familiariser avec les écrivains, avec les artistes qui fréquentaient la maison, elle ne redevenait la dernière des Vaugelade que sous l'excès de l'outrage, tout d'un coup glacée et méprisante.

— Ah! c'est vous, monsieur Froment, dit-elle, très aimable, en s'avançant vers Mathieu, pour lui serrer cavalièrement la main. La santé de madame Froment est bonne, les enfants sont toujours gaillards et superbes?

Mais Séguin, qui examinait sa robe, une robe de soie blanche, garnie de dentelles bises, eut un de ces accès de brutalité dont la rudesse éclatait comme un coup de feu, sous l'afTectation de sa haute politesse.

— Et c'est pour mettre ce chiffon, que tu nous fais attendre! Jamais tu n'as été si mal fagotée.

Elle qui arrivait avec la conviction d'être ravissante! Elle se raidit pour ne pas pleurer, tandis que sa face de fillette, assombrie, prenait une expression de révolte hautaine et vindicative. Lentement, elle tourna les yeux vers l'ami qui était là, qui la regardait d'un air d'extase, outrant son attitude d'esclave, dans la caresse soumise dont il l'enveloppait.

— Vous êtes délicieuse, murmura-t-il, et cette robe est une vraie merveille.

Cela fit rire Séguin, qui plaisanta Santerre sur sa platitude devant les femmes. Valentine, adoucie par le comoliment, retrouvant sa joie d'oiseau libre, s'en mêla,

déclara qu'un homme la mènorail où il voudrait, avec de pentilU'S paroles. El il y eut là un bout docoiiversalion, d'une franchise, d'une licence, qui stupéfia Mathieu, fort embarrassé de sa personne, très désireux de s'en aller, mais s'obstinant à attendre, tant qu'il n'aurait pas obtenu de son propriétaire la réparation qu'il désirait.

— Oh ! en paroles, je permets tous les joujoux, conclut le mari. Mais ne t'avise pas de coucher avec un autre, je te tuerais comme un petit lapin.

Il était en effet très jaloux. Consolée, elle fit alors sa paix avec lui, en ajoutant, de sa voix de bonne petite femme :

— Patiente un peu, j'ai dit à Céleste de nous amener les enfants, pour que nous les embrassions avant de partir.

Mathieu, voulant profiter de cette nouvelle attente, essaya de revenir à sa requête. Mais, déjà, Valentine recommençait, parlait de choisir le restaurant le plus louche pour y dîner, demandait si c'étaient des horreurs qu'on avait sifflées, la veille, à la répétition générale de la pièce qu'ils allaient voir. Et elle apparaissait, entre les deux hommes, comme une élève docile, exagérant encore leurs opinions extrêmes, d'un pessimisme outré, d'une intransigeance exaspérée en littérature, en art, dont ils riaient eux-mêmes. Wagner était très surfait, elle réclamait la musique invertébrée, la libre harmonie du vent qui passe. Quant à la morale, c'était à frémir : elle avait revécu les amours raisonnants des révoltées d'Ibsen, elle en était à la femme de pure beauté intangible, elle trouvait Anne-Marie, la dernière création de Santerre, beaucoup trop matérielle et dégradée, parce que l'auteur disait, dans une page fâcheuse, que les baisers de Norbert laissaient, à son front, leur empreinte. Il contesta le passage, elle se précipita sur le volume, chercha la phrase.

it LES QUATRE ÉVANGILES

— Voyons, répétait le romancier désespéré, je lui ai évité l'enfant.

— Parbleu! s'écria-t-elle, nous l'évitons toutes, il n'y a plus d'héroïsme à cela, c'est l'ordinaire bourgeois... Anne-Marie, pour nous hausser le cœur, doit être le marbre sans tache, et les baisers de Norbert ne peuvent marquer sur elle.

Mais elle fut interrompue, la femme de chambre, f!élcste, une grande fille brune, avec une tête de cheval, aux traits forts, d'air agréable, amenait les deux enfants. Gaston avait cinq ans, et Lucie trois, l'un et l'autre d'une pâleur de roses fleuries à l'ombre, délicats et minces, ils étaient blonds comme leur mère, le garçon tirant sur le roux, la fille décolorée, couleur d'avoine, et ils avaient aussi ses yeux bleus, tout en ayant le visage plus allongé du père. Frisés, vêtus de blanc, tenus avec une coquetterie extrême, ils ressemblaient à de grandes poupées vivantes, d'une fragilité précieuse. L'orgueil mondain du père et de la mère fut flatté, et ils exigèrent que les petits jouassent leur rôle.

— Eh bien! on ne dit bonsoir à personne?

Les enfants, sans timidité, habitués au monde déjà, regardaient les gens en face. S'ils se hâtaient peu, c'était par paresse naturelle, n'aimant point obéir. Pourtant, ils consentirent, ils se firent embrasser.

— Bonsoir, bon ami Santerre.

Puis, ils hésitèrent devant Mathieu. Il fallut que le père leur rappelât le nom du monsieur, qu'ils avaient vu pourtant deux ou trois fois.

— Bonsoir, monsieur Froment.

Valentine les prit, les souleva, les étouffa de caresses. Elle les adorait, et, dès qu'elle les avait reposés à terre, les oubliait.

— Alors, maman, tu t'en vas encore? demanda le petit garçon.

— Mais oui, niOM chéri. Tu sais bien que les papas et les maiiiaiis ont leurs affaires.

— Alors, maman, nous allons dîner seuls?

Elle ne répondit pas, se tourna vers la femme de chambre, qui attendait les ordres.

— Vous entendez, Céleste, vous ne les quitterez pas une minute, et surtout qu'ils n'aillent pas à la cuisine. Jamais je ne rentre, sans les trouver à la cuisine. C'est exaspérant... Servez-les dès sept heures, couchez-les à neuf. El qu'ils dorment!

La grande (ille, à tète de cheval, écoutait d'un air de respectueuse obéissance, tandis que son mince sourire disait la Normande débarquée à Paris depuis cinq ans déjà, bronzée au service, sachant ce qu'on fait des enfants, quand les maîtres ne sont pas là.

— Madame, dit-elle simplement, mademoiselle Lucie est soutirante. Elle a encore vomi.

— Comment! encore vomi ! s'écria le père furieux. Je n'entends parler que de ça, ils vomissent donc toujours? Et c'est toujours au moment où nous allons sortir... Ma chère amie, c'est désagréable, tu devrais bien voilier à ce que nos enfants n'aient pas de la sorte un estomac de papier mâché.

La mère eut un geste de colère, comme pour dire qu'elle n'y pouvait rien. En effet, les petits souffraient souvent de l'estomac. Ils avaient eu toutes les maladies de l'enfance, presque constamment fiévreux et enrhumés. Et ils gardaient cet air muet, un peu inquiet, des enfants abandonnés aux soins des servantes.

— C'est vrai, que tu as eu bobo, ma petite Lucie? demanda Valentine, baissée devant la fillette. Tu n'as plus bobo, n'est-ce pas? Non, non, ce n'est rien, rien du tout... Embrasse-moi, mon trésor, dis bonsoir bien gentiment à papa, pour qu'il n'ait pas de la peine, en s'en allant.

Elle se releva, déjà rassurée, égayée; et, apercevant Mathieu qui la regardait :

— Ah ! ces petits êtres, ils vous en donnent, un mal ! Mais vous voyez bien qu'on les adore quand même, tout en pensant que, pour leur bonheur, ils auraient mieux fait de ne pas naître... Enfin, moi, je suis en règle envers la patrie, que toutes les femmes aient, comme moi, un garçon et une fille I

Alors, Mathieu, voyant qu'elle plaisantait, se permit de dire, en riant lui aussi :

— Non, non, madame, vous n'êtes pas en règle. Il en faut quatre pour que la patrie prospère. Et vous savez ce que dit votre médecin, le docteur Boutan, tant que les femmes qu'il accouche n'en ont pas eu quatre : « Le compte n'y est pas. »

— Quatre ! quatre ! cria Séguin, repris de colère. S'il en venait un troisième, je me croirais un criminel... Ah ! je vous réponds que nous faisons tout pour en rester là.

— Vous ne pensez donc pas, demanda gaiement Valentine, que je suis déjà une trop vieille femme, pour risquer de perdre le peu qui me reste de fraîcheur... Je ne veux pourtant pas devenir un objet de répugnance pour mon mari.

— Mais, répondit Mathieu, causez donc de cela encore avec le docteur Boutan. Moi, je ne sais rien. Lui, prétend que ce qui vieillit et détraque les femmes, ce ne sont pas les grossesses, mais les pratiques auxquelles se livrent les ménages, pour les éviter.

De grasses plaisanteries, tout un flot d'allusions libertines, fort goûtées dans l.a maison, accueillirent ces paroles. Et, quand il eut ajouté que le spasme devenait destructeur, si l'on contentait le désir, qui était le moyen, sans contenter la fonction de l'organe, qui était le but, ce fut un redoublement d'éiégante obscénité. Un souffle

dp sadisme passa, les regards rieurs de la jeune feiiune à son mari dirent un peu des secrètes pratiques de leur iiloôve, la déhauche conjut,'ale dont il la fatiguait et la dépravait, toute la fille de plaisir qu'il avait faite de l'épouse. Certains malins, elle en était brisée, la ci;rvelle à l'envers, accoutumé j aux pires déciiéances, rêvant d'Anne-Marie que les baisers de Norbert n'abîmaient [>aà.

— Ah! les fraudes! s'écria Santerre, qui donnait hardiment la réplique à Valentine, ils m'amusent, avec leur campagne contre les fraudes! Un médecin de petite ville a eu la pensée de combattre, dans un livre, toutes les fraudes imaginables, de véritables horreurs. El il est arrivé qu'il les a siuipii nit-.nt apprises acx paysans, qui, jusque-là, avaient ignoré comment on s'y prenait, de sorte que la natalité a décru de moitié dans le pays.

Céleste ne bronchait pas, les enfants écoutaient sans comprendre. Et ce fut au milieu des éclats de rire, soulevés par l'anecdote, que les Séguin partirent enfin, emmenés par Santerre. En bas seulement, dans le vestibule, Mathieu obtint de son propriétaire qu'il écrirait au plombier de Janvilîe, et que la toiture serait entièrement refaite, puisqu'il pleuvait dans les chambres.

Le landau attendait, devant la porte. Et, quand le ménage y fut monté, avec l'ami, Mathieu, qui s'en allait à pied, eut l'idée de lever les yeux. A une fenêtre, il aperçut Céleste installée, entre les deux enfants, sans doute pour s'assurer que monsieur et madame étaient bien partis. Il se rappela ie départ de Reine, chez les Morange. Mais, ici, Lucie et Gaston restaient immobiles, d'une gravité morne, et ni la mère ni le père ne songèrent ^ lever la tète.

Lorsque, i sept heures et demie, Mathieu arriva, place de la Madeleine, au restaurant où le rendfz-vous était donné, il y trouva, installés déjà, Beauchêne et son client, M. Firon-Badiiiier, en train de boire un verre de madère. El le diner fut remarquable, des plats choisis, les meilleurs vins, en une fastueuse abondance. Mais ce qui émerveilla le jeune homme, plus encore que le solide appétit des deux convives, mangeant et buvant en héros, ce fut la savante bonhomie du patron, l'active, la gaie intelligence qu'il déploya, le verre en main, sans perdre un coup de dents, à ce point que, dès le rôti, le client avait non seulement commandé la batteuse nouvelle, mais qu'il était aussi tombé d'accord sur le prix d'une faucheuse. Il devait reprendre, à neuf heures vingt, le train pourEvreux; et, quand neuf heures eurent sonné, l'autre, très désireux maintenant de se débarrasser de lui, réussit à l'emballer dans une voiture, pour Iranchir les quelques pas qui le séparaient de la gare Saint-Lazare.

Puis, Beauchêne, resté seul sur le trottoir, avec Mathieu, ôta son chapeau, baigna un moment sa tète brûlante dans l'air de la délicieuse soirée de mai.

— Ouf! ça y est! dit-il en riant. Et ça n'a pas été sans peine. Il a fallu le pomard pour le décider, cet animallà... Avec ça, j'avais une peur bleue qu'il ne voulût plus partir et qu'il ne me fit manquer mon rendez-vous.

Ces mots qui lui échappaient, dans sa deini-ivresse,

rÊCONDITË 88

parurent le décider brusquement aux confidences. Il remit son chapeau, alluma un autre cigare ; et, prenant le jeune homme par le bras, marchanî à pas ralentis, au milieu de la cohue ardente et de l'éblouissement nocturne du boulevard :

— Oh! nous avons le temps, on ne m'attend qu'à neuf heures et demie, et c'est à deux pas... Voulez-vous un cigare? Non, vous ne fumez jamais.

— Jamais.

— Alors, mon ami, ce serait bête de faire des cachotteries avec vous, puisque vous m'avez vu ce matin. El c'est stupide ce qui m'arrive, j'en conviens volor>liers, car je sais pa-rfailement, au fond, que ce n'est guère propre ni guère prudent, un patron qui couche avec une de ses ouvrières. Ça tourne toujours très mal, c'est comme ça qu'on perd une maison, et jusqu'à présent, je vous le jure, j'ai été assez malin pour ne pas toucher à une seule. Vous voyez, je ne m'épargne pas les vérités. Mais, que voulez-vous? cette grande diablesse de fille blonde m'a mis le feu dans le sang, avec les bouts de peau qu'elle montre et sa façon de rire, comme si on la chatouillait toujours.

C'était la première fois qu'il faisait à Mathieu une confidence de ce genre, chaste d'ordinaire en paroles, pareil à ces ivrognes qui évitent de parler du vin. Depuis que celui-ci, en épousant Marianne, était devenu son cousin par alliance, il le savait de vie si réglée, de cœur si fidèle, dans son ménage, qu'il le jugeait sans doute peu préparé à l'écouter et à rire. Enfin, il se risquait, il avait un confident de ses bonnes fortunes; et il ne le lâchait plus, il le serrait étroitement, en lui contant les choses à l'oreille, d'une voix un peu empâtée, comme si tout le boulevard avait pu l'entendre.

— Ça s'est emmanché, vous vous en doutez bien, sans que je me méfie d'abord. Elle tournait autour de moi.

64 LES UUATRE EVANGILES

elle m'aguichait enfin. Je me disais : € Toi, ma fille, tu perds ton temps, il y en a assez sur le pavé, que je ramasse, quand j'en ai besoin. » Et ça n'empêche pas que. ce matin, vous avez vu ça, j'ai sauté sur elle; si bien que ça va se l'aire tout à l'heure, car elle a consenti à venir me retrouver, ce soir, dans un petit coin à moi... G'esl une bêtise, tant pis! On n'est pas de bois. Moi, lorsque l'envie d'une femme me prend, ça me rend fou. Les blondes, pourtant, ne sont guère mon affaire. Mais, cellelà, je suis curieux de la voir au lit. Hein? qu'est-ce que vous en pensez, vous? elle doit être amusante. Puis, comme s'il oubliait un point important:

— Ah ! vous savez qu'elle a déjà vu le loup. Je me suis rciiseigné, elle couchait à seize ans avec le garçon du marchand de vin, qui loue aux Moineaud les trois petites pièces, où toute la nichée s'entasse... Des vierges, ce n't-st pas mon goût, et d'ailleurs il n'en faut pas : c'est trop grave.

Mathieu, qui écoutait un peu gêné, dans un malaise d'esprit et de chair, demanda simplement :

— Eh bien! et votre femme?

Du coup, Beauchêne s'arrêta sur le trottoir, interloqué un instant.

— Comment, ma femme? que voulez-vous dire, avec ma femme?... Naturellement, ma femme est chez nous, elle va se coucher et m'attendre, après s'être assurée que notre petit Maurice dort bien... M;* fomme est une honnête femme, mon cher, que voulez-vous que je vous dise de plus?

Et, reprenant sa marche, devenant de plus en plus tendre et confidentiel, dans l'étourdissement des vins el des viandes, que l'air du pavé parisien, à cette heure de nuit, semblait aggraver :

— Voyons, voyons ! nous ne sommes pas des enfants, nous sommes des hommes, que diable ! Et la vie est la vie.

FÉCONniTE 65

je ne sors pas de là, moi !... Ma femme ! mais il n'est pas de personne que j'estime plus au monde! Quand je ''ai épousée, dans de tristes embarras d'argent, je vous confesse, à vous, que je ne l'aimais pas, je veux dire charnellement, vous m'entendez bien. Sans croire lui manquer de respect, j'ose dire qu'elle était vraiment beaucoup trop maigre pour mon goût, d'autant plus que, l'ayant compris elle-même, elle a tout essayé depuis afin d'engraisser un peu, ce qui a totalement échoué d'ailleurs. Seulement, n'est-ce pas ? on n'épouse pas une femme avec l'idée d'en faire sa maîtresse... Alors, raisonnez. J'ai donc pour elle l'estime profonde qu'un père de famille a pour la mère de son fils. Le foyer est là, on ne salit pas le foyer. Si je ne puis me donner comme un mari fidèle, j'ai certainement l'excuse de m'être refusé à être de ceux qui débauchent leurs femmes. Du moment que je ne saurais faire tous les soirs un enfant à la mienne, et que je rougirais de lui demander certaines complaisances, c'est évidemment la respecter encore que d'aller autre part contenter la bête, quand on a le malheur de souffrir du jeûne, ainsi que j'en souffre, jusqu'à en être malade.

Il riait, il croyait dire ces choses délicates très proprement, très gentiment pour son ménage.

— Et, reprit Mathieu, notre cousine Constance connaît cette belle théorie? Elle l'approuve, elle vous laisse aller ailleurs, comme vous dites?

Cela redoubla la chaude gaieté de Beauchêne.

— Non, non ! ne me faites pas dire de sottises. Au contraire. Constance se montrait très jalouse, dans les premiers temps de notre mariage. Ce que j'ai dû lui en conter, des histoires, pour filer et avoir quelques soirées à moi! Avec ça, j'étais enragé à cette époque, elle me désespérait, tant elle était peu amusante, la chère et digne femme. Un os entre deux draps, mon anni. Je le dis sans rancune, sans croire la diminuer, car ça prouve

bien qu'il n'y pas de plus honnête personne au monde... Ensuite, la raison lui est venue, il m'a semblé remarquer qu'elle tolérait un peu l'inévitable, qu'elle consentait parfois à fermer les yeux. Ainsi, elle m'a presque surpris un soir, avec une dame de ses connaissances, et elle a eu le bon goût de ne jamais m'en souffler un mot. Ça la blesse pourtant, ses connaissances, tandis que la rue, les inconnues du trottoir, la touchent naturellement beaucoup moins. Par exemple, cette fille d'aujourd'hui, que voulezvous que ça lui fasse? Je ne l'aime pas, cette fille, je la prends et je la lâche. Ça se passe si loin de ma femme, si au-dessous, qu'elle n'en peut pas être atteinte... Il faut tout dire aussi. Constance a des torts, oh ! de grands torts. Sans doute, j'y suis formellement décidé, comme elle, nous devons nous en tenir à notre petit Maurice. Seulement, vous l'avez entendue ce matin, elle est vraiment terrible. Vous ne vous imaginez pas les précautions qu'elle prend, c'est à dégoûter un homme.

Il mâchait son cigare, il soufflait davantage, à mesure que ses confidences devenaient plus intimes, sur un sujet dont la gaillardise achevait de lui enflammer le sang. Mais il ne recula devant aucun des secrets de son alcôve, il en arriva aux détails précis. Lui, en somme, n'était ni un pervers ni un débauché : il se contentait fort bien de la bonne nature, il ne soufl"rait que de très gros appétits, dont la fréquence le laissait toujours affamé. Et les menus amusements, les compensations incomplètes pour tromper cette continuelle faim, ne le rassasiaient pas. Constance, qui, de son côté, avait conscience de son devoir conjugal, s'efforçait de le remplir, pour garder son mari. Elle consentait au plaisir, elle s'y résignait elle-même, dans un énervement, dont elle cachait parfois la douleur à cet homme qu'elle sentait inassouvi et fâché, au sortir de ses bras. Toujours, elle avait souffert de lui, de sa ▼iolence, de son acharnement sans fin ; et l'enfant avait

beau être évité désormais, les fraudes n'eu étaient que plus lassautes, plus brisantes, toutes les fraudes en usai;e dans les honnêtes lits bourgeois, et dont le man(jue de fantaisie, la réserve relative n'enfipèchent pas l'abus de (inir par rendre infirmes la moitié des dignes épouses.

— Enfin, mon cher, tout ça, c'est très gentil; mais vous savez comme moi qu'un homme de trente-deux ans, condamné au pot-au-feu conjugal, en a vite assez, quand il a du sang sous la peau; et encore je m'en contenterais, moi, du pot-au-feu, à la condition qu'il fût solide, bien en chair, et qu'on pût s'en-fourrer jusque-là... Ainsi, l'autre nuit, imaginez-vous...

Il continua l'histoire à l'oreille du cousin, l'haleine embarrassée, étouffant, pouffant, prenant en une pitié amicale sa pauvre femme, qui croyait que c'était bien comme ça,

— Alors, non, non! n'est-ce pas, mon cher? Moi, je ne suis pas méchant, je serais désolé de lui causer de la peine. Et ça me fait plaisir qu'elle soit intelligente, qu'elle commence à fermer un peu les yeux, en comprenant les nécessités inévitables. Pourvu que ça se passe dehors, proprement, et sans coûter trop, où est le dommage pour elle, je vous le demande? Un de mes amis a une femme de premier mérite, oh! la femme la plus distinguée que je connaisse, et qui lui dit d'elle-même : f Va, va, mon ami, tu me reviendras calmé et plus aimable.» Hein? est-ce bien observé? c'est la vérité absolue! Moi, quand je suis satisfait, je rentre gai comme un pinson, je rapporte un petit cadeau à Constance, la maison a du bonheur pour trois jours. Tout le monde y trouve donc son bénéfice, et remarquez que c'est encore le meilleur moyen de ne pas faire un enfant à sa femme, quand elle ne veut plus qu'on lui en fasse.

Ce dernier trait, qui lui parut très spirituel, le fit rir« aux larmes, dans la satisfaction où il était de sa personne.

— Mais, dit Mathieu, cet enfant, ne risquez-vous pas de le faire à ces belles filles de hasard, ramassées deliors? Ça n'est pas plus drôle que chez vous, s'il faut que vous fraudiez aussi avec elles.

Beauchêne se calma, l'air étonné par cette objection, qu'il n'avait pas prévue.

— On fraude, on fraude, c'est-à-dire qu'un homme un peu convenable prend tout de même des précautions... Et puis, ces filles qui s'amusent n'en font jamais d'enfant, c'est connu. On les paye, d'ailleurs, c'est à elles de s'arranger, de prévoir les risques du métier... Enfin, mon cher, comment voulez-vous qu'on sache si on leur a fait un enfant, puisqu'on ne les revoit pas, et qu'en admettant à la rigueur qu'on les retrouve enceintes, un jour, elles ne peuvent pas dire elles-mêmes de quel monsieur elles le sont?... L'enfant, mais il n'est de personne, ça n'existe pas, avec les filles !

Rasséréné, remis d'aplomb, sans remords aucun, sans scrupule inquiet pour ;:on plaisir de la nuit, il s'arrêta au coin de la rat Caumartin. C'était dans une maison de cette rue, au fond de la cour, qu'il avait, pour ces sortes d'aventures, une chambre à lui, dont la concierge faisait le ménage. Et, ne se gênant pas avec une de ses ouvrières, il avait simplement àonoë rendez-vous à la belle blonde sur le trottoir, devant la porte.

De loin, Mathie».; reconnut Norine, debout sous un bec de gaz. Elle '^îa'i .r.;ri obile, en petite robe claire, et ses beaux cheveux, Vf»ordant de son chapeau rond, avaient un fauve reflet d'or, dans la lueur dansante.

Très excité, Beauchêne rayonna, allongea au jeune homme une vigoureuse poignée de main, pleine de sousentendus gaillards.

— Eh bien ! à demain, mon cher. Bonne nuit! El, se penchant une dernière fois à son oreille :

— Vous savez qu'elle est maligne comme un singe.

Elle dit à scn père qu'elle va au lliéàlre avec une amie. Aies, ça lui donne jusqu'A une heure du malin.

M-;-hieu se trouva seul, au bord du trottoir. Les dernit^res paroles du patron, qu'il vit disparaître avec Norine, soMii une porte rochère, avaient évo(|iie en lui l'image de M;>'neaud, l'ouvrier; et il le revoyait, les mains rrevasse^s par le travail, muet et in--ouciant dans l'atelier des feT.mes, pendant la semonce à sa fille E;iphr;i,«i(', tandis que l'autre, la grande diablesse blonde, riait sournoisement. Quand les enfants du pauvre ont poussti, do id chair à bataille ou à prostitution, le père, alourdi de vie mauvaise, ne s'inquiète guère à quel désastre le vent emporte les petits tombés du nid.

Neuf heures et demie sonnaient, Mathieu avait plus d'une heure pour se rendre à la gare du Nord. Aussi ne se pressa-t-il pas, flânant, suivant en promeneur la ligne des boulevards. Il avait lui-même beaucoup trop mangé ei trop bu, les confidences qu'il venait de recevoir bouffjonnaient à ses oreilles, achevaient de l'étourdir d'une sourde ivresse. Ses mains brûlaient, des flammes passaîem sur sa f'.ce. Et quelle soirée tiède, le long de ce^ boulevards incendiés par les lampes électriques, e i^evrés par la cohue pullulante de la foule qui se r. noyait, au milieu du grondement ininterrompu des ''"-.ves et des omnibus ! C'était comme un fleuve de vie -^•ilente qui coulait à la nuit prochaine, et il se laissait -niporter, charrier, parmi ce souffle humain, dont il sentait passer sur lui le chaud désir.

Alors, dans sa rêverie trouble, sa journée recommença, il se retrouva d'abord chez les Beauchêne. le matin. Le père et la mère s'entendaienlcomme descomplices sages, pendant que leur petit Maurice, le fils unique, si pâlot, sommeillait sur le canapé, pareil à un Jésus de cire. Et, maintenant, il voyait Constance se couchant bourgeoisement, après être allée border l'enfant endormi, puis

veillant seule dans la froide couche conjugale, jusqu'à l'heure avancée où son mari rentrerait. Lui, le mâle que sevrait leur accord, se dédommageait brutalement ailleurs, courait le risque de faire à une autre l'enfant dont sa iemme ne voulait pas. Quand elle avait eu les complaisances qu'elle croyait lui devoir, si les fraudes le laissaient plus affamé encore, elle n'avait plus qu'à se coucher ainsi et à l'attendre, les soirs où, pressé par le besoin, il allait jeter la semence, au hasard de l'occasion et du vent. L'usine ne devait pas courir le danger d'être partagée un jour, Maurice devait hériter seul des millions décuplés, afin d'être un des princes de l'industrie. On fraudait sagement, sans perversion aucune, pour les affaires. Lorsque le mari s'attardait avec quelque gueuse, la femme fermait les yeux. Et c'était de la sorte que la bourgeoisie capitaliste, qui avait remplacé la noblesse ancienne, rétablissait à son profit le droit d'aînesse, aboli par elle, en s'obstinant au fils unique, contre toute morale et toute santé.

Puis, Mathieu fut distrait par des camelots qui, en criant la dernière édition d'un journal du soir, annonçaient le tirage des bons à lots d'une émission, que lançait le Crédit National. Et il revit brusquement les .Morange dans leur salle à manger, il les entendit refaire leur rêve de grosse tortune, le jour où le comptable appartiendrait à une de ces maisons de grande banque, dont les chefs poussent les hommes de valeur aux plus hauts postes. Ce ménage-là, dévoré d'ambition, tremblant de voir leur fille épouser encore un petit employé besogneux, cédait à l'irrésistible fièvre qui, dans une démocratie, ravagée parle déséquilibre de l'égalité politique et de l'inégalité économique, donne à tous le besoin de franchir un échelon, de monter d'une classe. Le luxe des autres les brûlait d'envie, ils s'endettaient pour copier de loin les élégances de la classe supérieure, ils gâtaient jusqu'à

leur hoiuKHcté, It'ur bonté naturelles, dans cette démence d'amhiiicLîx orirueil. Et, à cette heun*. il le voyait, ce ména^'e, se couclianl tôt, car il n'iirn(»r.iil pas les habitudes casanières de Morange, ni les avancer résignées de Valérie, qui économisait jusque sur I huile à brûler, en semaine, pour se permettre des sorties princières, le dimanche; il le voyait au lit. la lumière soufflée, se prenant tendrement, se îriirdanl dans une étreinte, en bon ménage qui s'adore, mai> (]ui veille avec terreur sur les conséquences d'un oubli toujours possible: l'enfant est là aussi redouté que dans la couche du patron, rebelle au partage, l'enfant dont la venue serait un embarras mortel, retarderait, empêcherait l'ascension vers la fortune tant désirée. Il faut frauder, frauder encore, le joujou infécond des époux lidnles, bien décidés à se contenter des caresses sans péril, puis très inquiets parfois à la suite d'une imprudence, comptant les jours, a-ttendant l'époque oui doit le^ rassurer pleinement. Dans sa chambre, à l'autre bout de l'appartement, Reine non plus ne dormait pas, toute frémissant/ de la matinée où l'avait conduite la baronne de Lowicz, énervée, excitée par cette belle dame (]ui l'embrassait, rêvant déjà au mari très riche que lui promettaient ses parents, s'ils ne lui donnaient pas un petit frère ou une petite sœur.

Un attroupement barra le passage à Mathieu, et il s'aperçut qu'il était devant le théâtre où avait lieu, ce soir-là, une première. C'était un théâtre de libres farces, qui se permettait d'afficher son étoile, une lougue fille rousse, dont il collait l'image sur les murs, deux fois grande comme nature; et, cette fois, ell§ était d'un symbolisme extraordinaire, lavierge nue et plate de l'érotisme stérile, un grand lis pervers et canaille, qui attroupait les passants. Il entendit des réflexions immondes, il se rappela que les Séguin, en compagnie de Santerre, se trouvaient

n LES QUATRE fiVANClT.FR

à ce théâtre, s'égayanl de cette pièce, d'une obscénité tellement idiote, que la veille, à la répétition, le public, sans scrupules pourtant, avait failli casser les banquettes. Là-bas, dans l'hôtel de l'avenue d'Antin, Céleste venait de coucher Gaston et Lucie, et elle s'était empressée de redescendre à la cuisine, où l'attendait madame Menoux, une amie, une petite mercière du voisinage. Gaston dormait, ayant bu du vin pur. Lucie, qui avait encore eu très mal au ventre, grelottait de peur, n'osait se relever et appeler Céleste, parce que celle-ci la bousculait, quand elle s'avisait de la déranger. Et, vers deux heures du matin, lorsque les Séguin rentreraient, après avoir offert à Santerre une douzaine d'huîtres, ils rapporteraient l'exaspération sexuelle du théâtre ignoble et embrasé, du restaurant de nuit où ils auraient coudoyé des filles; ils se mettraient au lit dans la perversion de tous les besoins, corrompus par la mode, la cervelle détraquée par la pose d'une littérature imbécile et factice; de sorte que leurs fraudes, à ces deux-là, se compliquaient de vice élégamment cherché, mêlé de pessimisme voulu. Il devenait criminel d'enfanter, le spasme infécond était la fin souhaitée du monde. Toutes les pratiques, mais pas d'enfant, et la débauche enseignée, l'adultère fatal. Tandis que Santerre irait tranquillement se coucher seul, attendant son heure, menant la danse, en gaillard prudent qui se ménage.

Et, comme conclusion à sa journée, ce qui frappait Mathieu maintenant, c'était la fraude, la fraude partout, chez tous les gens où il avait mis les pieds, depuis le matin. Tous ceux qui l'entouraient, tous ceux qu'il connaissait, se refusaient à faire de la vie, fraudaient pour ne plus enfanter, volontairement, obstinément, par de savants calculs égoïstes, d'intérêt ou de plaisir. A cette heure, il distinguait là trois cas de la restriction volontaire, trois milieux, et, dans les trois, la même abstention, pour des motifs différents. Et, bien qu'il n'ignorât

point ces choses, c'était pour lui une surprise, de les voir ainsi se grouper, se résumer, avec celte force d'évidence, c'était aussi un j^rand trouble, un ébranlement do tout ce qu'il avait cru jusqu'à cejour, un doute de l'exislonce, du devoir et du bonheur, tels qu'il les concevait le matin encore.

Il s'arrêta, res[ura fortement, voulut se reprendre, chasser l'ivresse croissante qu'il sentait monter en lui. Il avait dépassé l'Opéra, il arrivait au carrefour Drouot; et n'éiait-co pas de ces boulevards ardents, à cette heure de nuit, que lui venait ce redoublement de fièvre? Les cabinets des restaurants flambaient encore, les cales incendiaient la chaussée, leurs terrasses barraient les trottoirs de l'entassement des consommateurs. Tout Paris semblait être descendu là, pour jouir de la délicieuse soirée, flânant en une cohue si épaissie, que les corps se frôlaient sans fin, dans la tiédeur des haleines. Des couples s'attardaient devant les boutiques étincelantes des bijoutiers. Des familles bourgeoises s'engoulTraient, sous des arcs éclatants de lampes électriques, dans des cafés-concerts, des spectacles de gaudrioles et de nudités, aux grandes affiches prometteuses. Des femmes par centaines, à la file, traînaient leurs jupes, attendaient d'être accostées, finissaient par accoster elles-mêmes les hommes, chuchotantes, avec des rires engageants. Des hommes en chasse les dédaignaient, cherchaient l'aventure, la lemme honnête égarée, la petite bourgeoise ou l'ouvrière qui se donne, se lançant à la poursuite d'un chignon blond ou brun, bégayant derrière une nuque des paroles brûlantes. Des ménages, légitimes ou non, de vieux époux déjà, des amants de hasard, roulaient dans les fiacres découverts, en route pour l'alcôve prochaine, l'homme silencieux, la femme à ilemi allongée, la face rêveuse, parmi les alternatives d'ombre subite et de clarté crue. Et c'était ainsi, pour ce fleuve humain coulant entre les hautes maisons

braisillanles, au milieu de la rumeur de la foule et du grondement des roues, comme une mer commune dans laquelle tous allaient se perdre bientôt, la nuit qui les attendait, le lit où tous seraient couchés, l'étreinte finale où tous s'endormiraient.

Mathieu s'était remis à marcher, cédant au courant, emporté avec les autres, dans [la même fièvre chaude, faite des excitations de la journée, des mœurs et du milieu social. Et ce n'était plus seulement les Beauchêne, les Morange, les Séguin qui fraudaient : Paris entier frauderait avec eux. L'abstention réfléchie, érigée en loi, gagnait la foule, s'élargissait, envahissait les boulevards, les rues voisines, les quartiers, l'immensa ville. Dès que la nuit tombait, le pavé brûlant de Paris, chauffé par la lutte féroee, par l'âpre besogne du jour, n'était plus que le champ pierreux, la terre calcinée, où la semence se desséchait, jetée au hasard de la rue, en haine de la moisson. Cette infécondité volontaire, tout l'expliquait, la clamait, l'affichait avec une impudence triomphale. Un souffle d'alcool sortait des restaurants et des cafés, émasculait les hommes, détraquait les femmes, empoisonnait l'enfant dans l'œuf. Les filles, qui traînaient leurs jupes, en continuels coups de vent, n'ayant que le souci de mettre les bouchées doubles, celui-ci, puis celui-là, puis cet autre, vidaient en hâte leurs seaux de toilette, de la vie souillée, gâchée, qui s'en allait au cloaque. Tout le train du trottoir, tout ce que le désir d'une heure ramassait de prostituées, dans les lieux de plaisir, à la sortie des spectacles, toute la chair qui se raccroche et qui se paye, qui va s'assouvir au galop dans le satin du vice élégant ou dans l'ordure des chambres louches, assassinait la vie, la crachait ignoblement à la boue du ruisseau. Et il n'était pas d'enseignement plus universel des fraudes, la prostitution était l'institutrice du meurtre, les germes poursuivis et détruits, l'habitude prise de les écraser

comme des bêtes mauvaises, dont la venue au jour désolerait l'existence. Puis, dans ce'Paris de chaque soir, en route pour l'accouplement infécond, la leçon profitait : c'était le couple d'intense culture, exaspéré de nervosisme littéraire, fanfaron des opinions extrêmes, payant la dette de son raffinement, se refusant à l'acte; c'était le couple de la haute industrie, du haut commerce, qui tenaitje livre de ses nuits, comme le livre de ses comptes courants, se surveillant pour que la balance s'établît toujours par zéro ; c'était le couple des professions libérales, aussi bien que celui des classes moyennes, le petit commerçant, le petit employé, après l'avocat, le médecin, l'ingénieur, dont les précautions redoublaient, à mesure que la lutte de vanité et d'argent se faisait plus sauvage ; c'était même le couple ouvrier, que pourrissait l'exemple d'en haut, chaque jour plus savant dans la pratique du tout à l'égout, pour la seule joie du plaisir.' Encore un instant, et, lorsque minuit sonnerait, la menace de l'enfant allait terroriser Paris. Les maris n'en voulaient plus faire, les femmes ne voulaient plus qu'on leur en fit. Les amantes elles-mêmes, au milieu du délire de la passion, veillaient avec soin sur les oublis possibles. Si, d'un geste, on avait ouvert toutes les alcôves, on les aurait trouvées presque toutes stériles, par débauche, par ambition, par orgueil, celles des braves gens comme celles des autres, dans une perversion qui transformait les bas calculs en beaux sentiments, l'égoïsme en prudente sagesse, la lâcheté à vivre en honnêteté sociale. Et c'était là le Paris qui voulait mourir, tout le déchet de vie perdu dans une nuit de Paris, le flot de semence détourné de son juste emploi, tombé au pavé où rien ne poussait, Paris enfin mal ensemencé, ne produisant pas la grande et saine moisson qu'il aurait dû produire.

Un souvenir s'éveilla chez Mathieu, la parole de ce conquérant, qui, au soir d'une bataille, devant la plaine

jonchée de cadavres, avail dit qu'une nuit de Paris suffirait à réparer ça. Pc"is ne voulait-il donc plus combler les trous des boulets dans la chair humaine? Taudis que la paix armée dévore par centaines les millions, la France perd chaque année une grande bataille, en ne faisant pas les cent mille enfants qu'elle se refuse à taire. Et il songeait encore aux lits des casernes où dorment solitaires, improductifs et corrompus par le milieu, quatre cont mille jeunes hommes, les plus vigoureux, la fleur de la race, tandis que, dans leurs couches froides, un nombre plus grand de filles sans dot attendent le mari qui ne viendra pas, ou qui ne viendra que trop tard, épuise déjà, gâté, incapable d'une famille nombreuse.

Les tempes ardentes, Mathieu regarda de nouveau autour de lui. Il était arrivé au carrefour Montmartre, à ce remous de foule le plus retentissant, le plus dangereux de la ligne des boulevards. La cohue s'y trouvait telle, qu'il dut attendre un instant, avant de prendre la rue du Faubourg-Montmartre, qu'il comptait suivre, pour gagner de là, par les rues, la gare du Nord. Et il fut serré, bousculé, entraîné dans une masse vivante et compacte, au milieu du marché de femmes qui se tenait là, toute cette excitation grandissante, affolante, pour la nuit de stérilité. Il y avait songé parfois, mais jamais il ne s'était senti troublé d'une telle angoisse, à la pensée de la quantité prodigieuse de semences qu'il fallait lancer auvent qui passe, avant qu'il en germât une seule. C'était par milliards que les graines, que les œufs coulaient dans les veines du monde, une profusion sans limites, un torrent si gonflé de germes, qu'il traversait, qu'il baignait toute la matière organique. La nature prévoyante, d'une largesse inépuisable, semblait avoir prévu que la semence des plantes et des êtres devait déborder, pour suffire. Le soleil dessèche la graine, l'humidité trop grande la pourrit. Une tempèfe balaye des bancs entiers

d'œufs de poissons, un orape brusque renverse les nids, anéaiilit la ponte de tout un printemps. A chaque pas (]ue riiommo fait, il écrase des univers, empêche i'éclosion d'un peuple innombrable d'infiniment petits. C'est un effroyable gaspillage d'existences qui n'a d'égal (jue l'elTroyable profusion de la poussière d'enfantement, soulevant la terre et les eaux, volant par les airs, sous l'ardeur fécondante du soleil. Et toute existence détruite redevient de la vie, fermente en un bouillonnement nouveau, s'épanouit en une nouvelle poussée d'êtres, à l'infini. Mais l'homme seul veut la destruction, la médite et l'exécute, dans un but égoïste, pour sa joie solitaire. Lui seul s'efforce de rapetisser la création à son profit, lâche de la réduire, de l'arrêter même, ne limitant l'espèce née de lui que pour accroître sa jouissance. Si la tempête emporte les œufs déposés sur les sables, si l'orage renverse les nids en cassant les branches, c'est l'homme seul qui, volontairement, souille et détruit la semence de l'homme, par un goût monstrueux du néant, la volupté noire du spasme de l'organe, dont il abolit la fonction. Il y a crime, il y a aussi bêtise, et quel rêve de Lïrandeur et de force, que toute l'humanité à naître acceptée, utilisée, peuplant le vaste monde, où des continents entiers sont, jusqu'à ce jour, restés presque déserts! Est-ce qu'il y aura jamais trop de vie? est-ce que le plus de vie possible n'est pas également le plus de puissance, le plus de richesse le plu? de bonheur? Tout le globe en est gros, les entrailles soulevées, tressaillantes, comme colles d'une femme enceinte. Il éclate de sève, dans le continuel enfantement du futur, du peuple universel et iraternel qu'il aura mis des mille ans à engendrer. C'est la foi en tout ce qui naît, en tout ce qui grandit, c'est l'espoir mis dans toutes les forces créatrices, agissant librement pour l'heureuse, la vigoureuse expansion humaine, c'est l'amour passionné de la vie qui fait le

souhait panthéiste de tous les germes conservés, fécondés, et qui accepte seulement la mort parce qu'elle n'est qu'un renouvellement, un ferment, encore de la vie, et quand même de la vie.

]\Iais le vent chaud, chargé de désir, qui passait sur la face de Mathieu, évoqua brusquement en lui l'image de Séraline. C'était la même sensation de brûlure aux yeux et aux lèvres qu'il avait éprouvée, chez les Morange, lorsque cette femme, avec son odeur, s'était penchée vers lui. Sans doute, à son insu, il l'avait emportée en sa chair, car son trouble grandissant de la soirée, son ivresse du restaurant, et l'excitation des confidences de Beauchêne, et le doute inquiet où le jetait la foule en marche vers la volupté d'une nuit stérile, aboutissaient à la réveiller, à la dresser en travers de la route, riante, provocante, s'offrant encore. Jamais il n'avait été en proie à un combat si rude, ne sachant plus où étaient la sagesse et la vérité, sous les assauts que sa raison recevait depuis le matin; et il restait éperdu, au milieu des sollicitations brûlantes du milieu, dans ce Paris sacrifiant au culte de la jouissance égoïste. N'étaient-ce pas les Beauchêne, les Morange, les Séguin qui avaient raison, lorsqu'ils se prononçaient pour la joie seule de l'acte, par haine et par terreur de l'enfant ? D'ailleurs, tous les hommes faisaient comme eux, l'immense ville entière voulait être inféconde. Cela l'ébranlait, dans sa crainte d'avoir été simplement dupe jusque-là. Ne pas faire ce que fait tout le monde n'était sans doute qu'un entêtement d'orgueil. Et, devant lui, il voyait Sérafine, aux lourds cheveux roux, aux bras odorants, qui lui promettait des voluptés inconnues, sans dangers et sans remords.

Puis, dans sa poche, il sentit les trois cents francs de ses appointements qu'il emportait. ^Trois cents francs pour tout un mois, lorsqu'il avait déjà de légères dettes : à peine de quoi acheter un ruban à Marianne et de la

confiture pour les tartines des petits. Et, en mettant à part les Morange, les deux autres ménages, les Beaucliênc, les Séguin, étaient riches, d'une richesse qu'il se plut amèrement à étaler. Il revit l'usine grondante, couvrant de ses bâtiments noirs un vaste terrain, tout un peuple d'ouvriers décuplant la fortune du maître, logé dans un pavillon cossu, et dont le fils unique, sous les yeux vigilants de la mère, grandissait pour la souveraineté rêvée. Il revit le luxueux hôtel de l'avenue d'Antin, son vestibule, son escalier magnidque, sa vaste salle du premier étage, encombrée de merveilles, tout ce raffinement, tout ce train de grande fortune, qui disaient la large existence du ménage mondain, la dot qu'ils donneraient à leur fille, la haute situation qu'ils achèteraient pour leur fils. Et lui, nu, les mains vides, qui n'avait rien, pas même une pierre au bord d'un champ, n'aurait sans doute jamais rien, ni usine bourdonnante d'ouvriers, ni hôtel dressant sa façade orgueilleuse. El c'était lui l'imprudent, c'étaient les deux autres les sages : lui, désordonné, sans prévoyance dans sa pauvreté, qu'il aggravait à plaisir par sa nuée d'enfants, comme s'il avait juré de finir sur la paille, avec son troupeau de misérables; les deux autres, qui auraient pu se donner le luxe d'une nombreuse famille, n'en faisant rien par une précaution supérieure, se méfiant de la vie, voulant n'enfanter et ne laisser que des heureux. Evidemment, ceux-là étaient dans la vérité, dans le simple bon sens, tandis qu'il commençait à se prendre lui-même en mépris, désemparé, envahi pur la crainte de n'avoir été, jusqu'à ce jour, que la victime d'une imbécile duperie. L'image de Sérafine revint, se précisa, obsédante, d'une force de désir irrésistible. Avec elle, il oserait frauder, il serait sage. Et un petrt frisson le saisit, lorsque le flamboiement de la gare du Nord lui apparut, parmi cette bousculade des abords des gares, où il retrouvait le rut

des fouies enfiévrées. Là-bas, c'était Marianne, c'était un enfant encore, dans l'étreinte honnête, inévitable, au retour de cette fournaise. Encore un enfant, le cinquième, la démence pure, la ruine voulue, acceptée, méritée. Et, puisqu'il y en avait quatre déjà, Boutan lui-même l'aurait dit : € Le compte y est. > Pourquoi donc s'obstiner dans l'erreur? pourquoi ne pas faire, ce soir-là, comme Beauchêne, qui était un malin? Pendant que sa femme l'attendait paisiblement, il était avec Norine, en gaillard avisé, sans aucune suite à craindre. La religion du plaisir ne pouvait être que la seule bonne. Et Sérafine devenait comme l'incarnation même de cette ville ardente se ruant à sa nuit inféconde, comme l'appel victorieux du plaisir pour le plaisir, dans la joie meurtrière du spasme anormal et décuplé, qui tue l'enfant.

Alors, il ne résista plus, il revint éperdument sur ses pas, il redescendit vers les boulevards. Une soudaine folie, un désir tou de cette femme l'emportait. Sa chair brûlait, à l'idée de connaître ses fraudes diaboliques, d'avoir les membres rompus dans la stérilité de ses étreintes. Elle se dressait comme une magicienne atroce et magnifique, qui savait des secrets de jouissance exaspérée, versant aux hommes la démence de sa toison rousse, de son grand corps roux, dont l'odeur seule les conquérait. Et elle l'attendait, le soir qu'il lui plairait de choisir, elle s'était offerte avec sa tranquille audace, il n'avait qu'à retourner frapper, rue de Marignan, à la porte de l'hôtel silencieux, d'une discrétion de grande alcôve. Brusquement, il se souvint du petit salon sans fenêtre apparente, sourd et profond comme une tombe, qu'il avait vu une seule fois, ittiédi par les dix bougies de deux candélabres allumées ,;n plein jour. Ce fut un vertige de plus, un embrasement nouveau, il précipita sa marche. Puis, d'autres souvenirs s'évoquèrent, les heures où il l'avait possédée autrefois, qu'il se rappelait à peine, la veille, et qui reprenaient

FECOM)! lE, 8i

tout d'un coup, dans son accès de fièvre chaude, une saveur irritante, dont son être en feu exigeait de retrouver sur l'heure la voluptueuse réalité. Et, tout en cédant à la crise qui le poussait, il arrangeait une histoire pour le ItMidemain, il dirait à sa femme que, retenu par le dîner d'aiïaires avec Beauchène, il avait manqué son train.

Un embarras de voitures l'arrêta, il leva les yeux, vit qu'il était redescendu jusqu'aux boulevards. Autour de lui, la foule nocturne ruisselait toujours, s'écoulait de tous les côtés, dans la fièvre grandissante du plaisir qui rentre se mettre au lit. Ses tempes continuaient à battre, des mots bourdonnaient: faire comme les autres, frauder comme les autres, plutôt que d'engendrer davantage. Mais une hésitation, une défaillance l'envahissait, depuis qu'il était là, debout sur le trottoir, immobile, s'impatientant de la queue des voitures. L'embarras semblait grandir de minute en minute, il finit par y voir un obstacle qui coupait son désir, en barrant la chaussée. Et, brusquement, une autre image se dressa, celle de Marianne, riante et confiante, dont la tendresse l'attendait là-bas, dans l'immense paix fraîche ai la campagne. Pourquoi donc ne seraient-ils pas sages tous les deux, se disant bonsoir en camarades, se refusant à ce cinquième enfant, qui serait la ruine? Il jura de n'en avoir jamais plus, il reprit sa course vers la gare, violemment, avec la crainte de manquer son train. Il ne voulait plus entendre, il ne voulait plus voir Paris embrasé, ruisselant de foule autour de lui, et il arriva juste assez tôt pour se jeter dans un wagon, il fit le trajet penché à la portière, la face au petit vent froid de la nuit, comme pour se laver du désir mauvais, dont il sentait encore brûler ses veines.

La nuit, sans lune, était criblée d'étoiles, si brûlantes et si pures, que la vaste campagne se voyait, s'élargissait sans fin, sous une molle clarté bleue. Et, dès onze heures vingt, Marianne se trouva sur le petit pont de l'Yeuse, à mi-chemin de Chantebled, le pavillon occupé par le ménage, et de la station de Janville. Les enfants dormaient, elle avait laissé près d'eux Zoé, la servante, tricotant à côté d'une lampe, dont la lumière s'apercevait de loin, pareille à une étincelle vive, au milieu de la ligne noire des bois.

Chaque soir, d'ordinaire, Marianne venait ainsi jusqu'au pont, à la rencontre de Mathieu, lorsqu'il rentrait par le train de sept heures. Parfois, elle amenait ses deux aînés, les jumeaux, bien que leurs petits pieds s'attardassent, au retour, lorsqu'il fallait refaire, en montant la côte assez rude, le kilo-mètre qu'ils avaient fait déjà pour venir. Et, ce soir-là, malgré l'heure avancée, elle avait cédé à la douce habitude, à la joie de s'en aller ainsi, par une si délicieuse nuit, au-devant de l'homme qu'elle adorait. Jamais elle ne dépassait le pont, qui s'élevait en dos d'âne, au-dessus de l'étroite rivière. Elle s'asseyait sur le parapet, bas et large, ainsi qu'un banc rustique, elle dominait de là toute la plaine, jusqu'aux maisons de Janville, que barrait la ligne du chemin de fer ; de sorte que, de très loin, par la route qui serpentait au milieu des blés, elle voyait venir le bien-aimé attendu.

Sous le grand ciel de velours, étincelant d'or, elle s'assit à la place accoulumée. D'un mouvement de sollicitude, elle s'était retournée vers la petite lumière vive qui luisait, là-bas, à la lisière des bois sombres, disant le calme de la chambre où elle brûlait, la veillée tranquille de la servante, le bon sommeil des enfants endormis dans la pièce voisine. Puis, son regard se promena, embrassa un instant le large horizon, tout ce domaine considérable qui appartenait aux Séguin. L'ancien rendezvous de chasse, le pavillon délabré se trouvait au bord extrême des grands bois, dont les bouquets coupés de landes occupaient un vaste plateau, jusqu'aux fermes lointaines de Marcuil et de Lillebonne. Et ce n'était pas tout, plus de cent hectares s'étendaient aussi, à l'ouest du plateau, des terrains marécageux, des mares croupissantes parmi des broussailles, vastes espaces restés incultes, où l'on chassait le canard en hiver ; tandis qu'une troisième partie du domaine, des hectares et des hectares encore de terres également stériles, des sablonnières, des pierrailles, descendaient en pente douce jusqu'à la ligne en remblai du chemin de fer. C'était un coin de pays perdu pour la culture, où les quelques champs de bon terrain restaient improductifs, enclavés, immobilisés dans l'ensemble, toute une location de chasse dont on se disputait les parts. Mais cela donnait à ce pays une adorable solitude, une sauvagerie exquise, faite pour ravir les âmes saines, amoureuses de pleine nature, et rien n'était, sous cette belle nuit, dans ce recueillement immense, d'une paix plus profonde ni plus embaumée.

Marianne, qui avait déjà battu les sentiers des bois, exploré les broussailles, autour des mares, descendu les pentes caillouteuses, s'attarda dans ce lent regard à l'horizon, dont elle retrouvait les points visités, aimés, que l'ombre noyait à cette heure. Une chouette, du fond des bois, jetait son cri doux et régulier, pendant que, sur

84 LES QDATRE ÉVANGILES

la droite, d'une mare lointaine, arrivait un coassement de grenouilles, si perdu, qu'il prenait une vibration légère de cristal. Et il n'y avait, à l'autre bord de l'horizon, du côté de Paris, qu'un grondement sourd, grandissant, qui peu à peu étouffait toutes les rumeurs de l'ombre. Elle l'avait entendu, elle finit par ne plus écouter que lui. C'était le train du retour, dont elle connaissait bien le bruit familier, guetté par elle chaque soir. Dès qu'il quittait la station de Monval, en marche pour Janville, on commençait à en percevoir le roulement, mais si faible encore, qu'il fallait une oreille exercée pour le distinguer, au milieu des autres bruits épars. Elle, immédiatement, l'entendait, le suivait dès lors, en se rendant compte de tout le trajet, de toutes les courbes de la ligne. Et jamais elle n'avait mieux pu le suivre que ce soir-là, par ce grand calme de la merveilleuse nuit, dans la paix du sommeil de la terre. Il était parti de Monval, il tournait ensuite aux briqueteries, il longeait maintenant les prés Saint-Georges. Encore deux minutes, il serait à Janville. Tout d'un coup, après les peupliers du Mesnil-Rouge, le feu blanc du train apparut, filant au ras de terre, pendant que la respiration forte de la locomotive s'accentuait, comme celle d'un coureur géant qui approche. Et, de ce côté, la plaine s'enfonçait à l'infini, obscure, d'un inconnu illimité, sous le ciel criblé d'étoiles, qu'incendiait, tout au bout, un reflet rouge de brasier, la lueur du Paris nocturne, brûlant et fumant dans les ténèbres comme un cratère de volcan.

Elle s'était mise debout. Il y eut l'arrêt, à Janville; puis, le grondement reprit, décrut, se perdit, du côté de Vieux-Bourg. D'ailleurs, elle ne l'entendait plus, elle n'avait maintenant d'oreille et de regard que pour la route, dont elle distinguait le ruban pâle entre les blés, les larges pièces vertes devenues noires. Son mari ne mettait pas dix minutes pour franchir le kilomètre qui

séparait la gare du petit pont. Et, lui aussi, elle l'apercevait de loin, le reconnaissait, dès sa sortie de la gare. Mais il advint, celte nuit-là, qu'elle entendit parfaitement son pas sur la route sonore, dans le grand silence, avant de voir la fine barre sombre dont il tachait la pâleur du chemin. Et ce fut ainsi qu'il la trouva, debout sous les étoiles, riante, saine, robuste, dans sa taille souple sur ses hanches fortes, avec sa gorge nourricière, menue et ferme. Elle avait la peau d'une blancheur de hit, qu'accentuaient encore ses admirables cheveux noirs, relevés simplement en un énorme chignon, et ses grands yeux noirs, d'une douceur d'amante et de mère, d'un calme sacré de bonne déesse fétonde. Son front droit, son nez, sa bouche, son menton d'un dessin si solide, si pur, ses joues de fruit savoureux, ses petites oreilles délicieuses, tout ce visage d'amour et de tendresse disait la beauté bien portante, et la gaieté aussi des devoirs accomplis, et la certitude sereine de bien vivre en aimant la vie.

— Comment ! tu es venue ! s'écria Mathieu, dès qu'il fat près d'elle. Mais je t'avais suppliée de ne pas te déranger si tard... Tu n'as donc pas peur, seule par les chemins?

Elle s'était mise à rire.

— Peur, lorsque la nuit est si douce, si bienfaisante !... Et puis, tu ne voulais donc pas que je fusse là, pour t'embrasser dix minutes plus tôt ?

Il fut ému aux larmes par ce mot si simple. Tout ce qu'il venait, à Paris, de traverser de trouble et de honteux, lui fit horreur. Il l'avait prise tendrement dans ses bras, ils échangèrent le plus proiond, le plus humain des baisers, au milieu de la paix immense des champs qui sommeillaient. Après le pavé brûlant de Paris, desséché par l'âpre lutte du jour, par le rut stérile et prostitué du soir, sous l'incendie des iampes électriques, quel repos adorable que ce vaste silence, cette molle clarté bleue de

paradis, ce déroulement sans fin de plaines rafraîchies d'obscurité, rêvant d'enfantement dans l'attente prochaine du soleil ! Et quelle santé, quelle honnêteté, quelle félicité montaient de cette nature toujours en gésine, ne s'endormant sous les rosées nocturnes que pour des réveils triomphants, rajeunie sans cesse par le torrent de vie qui ruisselle jusque dans la poussière des chemins!

Lentement, Mathieu avait de nouveau assis Marianne sur le parapet bas et large du petit pont. Il la gardait serrée contre son cœur, c'était comme une halte de tendresse à laquelle ni l'un ni l'autre ne pouvait se refuser, devant cette invitation universelle qui leur venait des étoiles, et des eaux, et des bois, et des champs sans limites.

— Mon Dieu! murmura-t-il, l'admirable nuit ! Qu'elle est belle et qu'elle est bonne à vivre !

Puis, après un silence de ravissement, où tous deux entendaient battre leur cœur, il dit sa journée. Elle le questionnait avec un intérêt tendre, il répondait, heureux de n'avoir pas à mentir.

— Non, les Beauchêne ne peuvent venir passer ici un dimanche. Tu sais que Constance ne nous a jamais beaucoup aimés. Leur petit Maurice souffre des jambes, le docteur Boutan était là, et l'on a encore discuté sur la question des enfants. Je te raconterai... En revanche, les Morange viendront. Tu n'as pas idée de leur joie vaniteuse à me montrer leur nouvel appartement. Avec leur idée de faire fortune, j'ai bien peur que ces braves gens ne se lancent dans quelque grosse sottise... Ah ! j'oubliais, je suis allé chez le propriétaire. Il a fini par consentir, non sans peine, à ce qu'on refît entièrement la toiture. Quelle maison encore que celle de ces Séguin ! J'en suis sorti effaré, je te dirai ça tout à l'heure, avec le reste.

Elle était, d'ailleurs, sans curiosité bavarde, attendant

ses confidences, ne s'inquiétant que de lui, d'elle et de leurs enfants.

— Tu as touché ton mois, n'est-ce pas?demanda-t-elle.

— Oui, oui, sois tranquille.

— Oh! je suis tranquille, c'est à cause seulement des petites dettes qui m'ennuient.

Puis, elle demanda encore :

— Et votre dîner d'affaires s'est bien passé? J'avais peur que Beauchône ne t'atturdàt et ne le fît manquer ton train.

Il se sentit rougir, pris de malaise, le cœur souffrant, tandis qu'il répondait que tout s'était très bien passé. Pour couper court, il affecta de s'égayer soudain.

— Voyons, et toi, chérie, qu'as-tu fait de bon, avec tes trente sous ?

— Mes trente sous! répondit-elle gaiement, mais j'étais beaucoup trop riche, nous avons vécu tous les cinq comme des princes, et il me reste six sous.

Alors, elle raconta sa journée, sa vie quotidienne de pur cristal, ce qu'elle avait fait, ce qu'elle av^it dit, comment les enfants s'étaient comportés, les plus minces détails sur eux et sur la maison. D'ailleurs, toutes les journées se ressemblaient, elle se remettait chaque matin à revivre la même, avec un égal bonheur.

— Ah ! pourtant aujourd'hui, nous avons eu une visite. Madame Lepailleur, la femme du Moulin, là, en face, est venue me dire qu'elle avait de beaux poulets à vendre... Comme nous lui devons douze francs [d'œufs et de lait, je crois bien qu'elle passait voir si je n'allais pas me décider à la payer. Je lui ai répondu que j'irai chez elle demain.

D'un geste, elle avait indiqué, dans la nuit, une grande construction noire, en aval de l'Yeuse. C'était, comme on le nommait à Janville, le Moulin, un ancien moulin à eau qui fonctionnait encore. Depuis trois générations, le»

Lepailleur étaient insJallés là. Le dernier, François Lepailleur, un garçon qui croyait ne pas être une bête, avait rapporté du service militaire, au retour du régiment, le dégoût du travail, l'idée que ce ne serait pas son moulin qui l'enrichirait, pas plus qu'il n'avait enrichi son père •ni son grand-père. L'idée lui était venue alors d'épouser la fille aînée d'un cultivateur. Victoire Cornu, qui avait en dot quelques champs voisins, le loi.g de l'Yeuse. De sorte que le jeune ménage vivait relativement à l'aise, du produit de ces champs et du peu de blé que les paysans d'alentour apportaient encore au vieux moulin. Sans doute aurait-ce pu être la fortune, si le mécanisme trop ancien, mal réparé, avait fait place à tout un système nouveau, et si les quelques champs, au lieu d'être appauvris selon l'antique routine, étaient tombés entre les mains d'un homme d'intelligence et de progrès. Mais Lepailleur, au dégoût du travail, ajoutait le mépris de la terre. Il était le paysan las de l'éternelle maîtresse, que ses pères ont trop aimée, qui a fini lui-même par l'exécrer, pour toute Veffroyable peine qu'ils ont prise à la féconder, sans que jamais elle les ait faits riches et heureux. Il n'avait plus foi en elle, il l'accusait furieusement de n'être plus fertile, usée, méchante, pareille aux vieilles vaches qu'on envoie à l'abattoir. Et c'était, selon lui, la banqueroute de tout, du sol qui mangeait les graines, du ciel qui se détraquait, des saisons qui cessaient de venir dans leur ordre naturel, enfin tout un désastre prémédité, réalisé par quelque puissance mauvaise, contre les paysans, assez bêtes pour toujours donner inutilement à la marâtre leur sueur et leur sang.

— Imagine-toi, reprit Marianne, que cette Lepailleur était avec son petit Antonin, un bout d'homme de trois ans, et que, lorsque je lui ai demandé à quand les autres, elle s'est récriée, en disant que les autres resteraient pour sûr où ils étaient. Une jeune femme qui n'a guère plus

de vingt-quatre ans et dont le mari n'en a pas vingt-sept!... Ces paysans, ils en sont donc là, eux aussi? Moi, je les croyais encore à la vieille mode, de faire des entants tant qu'on peut.

Ces paroles réveillèrent toutes les réflexions, toutes les préoccupations de Mathieu. Il garda un instant le silence.

— Elle t'a donné ses raisons sans doute.

— Oh ! elle, avec sa tète chevaline, sa figure longue, lâchée de rousseur, ses yeux pâles et sa houche serrée d'avare, je la crois une simple sotte, en admiration devant son mari, parce qu'il s'est battu en Afrique et qu'il lit les journaux. Je n'ai pu en tirer que cette opinion têtue : les enfants, ça coûte plus que ça ne rapporte... Mais le mari a sûrement des idées. Tu l'as vu, n'est-ce pas ? ce grand mince, roux et maigre comme sa femme, le visage anguleux, les yeux verts, les pommettes saillantes. Il a l'air de ne pas dérager. Et j'ai compris que, s'il ne veut pas d'autres enfants, c'est qu'il accuse surtout son beau-père d'avoir trois filles et un garçon, ce qui a rogné la part de sa femme. En outre, le métier de meunier n'ayant pas enrichi son père, il déblatère contre son moulin du matin au soir, il répète que ce ne sera pas lui qui empêchera Anlonin d'aller manger du pain blanc à Paris, s'il y trouve une bonne place.

Mathieu retrouvait là, dans le peuple des campagnes, les raisons qui limitaient la famille, comme chez les Beauchêne et chez les Morange : la crainte du partage de l'héritage, le besoin de monter d'une classe, exaspéré par le dédain du travail manuel, par la soif du luxe entrevu des villes. Puisque la terre faisait banqueroute, pourquoi s'acharner à la cultiver, avec la certitude de ne jamais s'enrichir ? Il fut sur le point d'expliquer ces choses à sa femme. Puis, il se contenta de dire:

— Il a tort de se plaindre, il a deux vaches, un cheval,

et, quand le travail presse, il peut prendre un aide. Nous autres, nous avions trente !sous ce matin, et pas de moulin, et pas le moindre champ... Je le trouve superbe, moi, son moulin, je le lui envie, chaque fois que je passe sur ce pont. Nous vois-tu le meunier et la meunière, nous serions très riches et très heureux!

Cela les fit rire. Un instant encore, ils restèrent assis, regardant la masse sombre du Moulin, au bord de l'Yeuse. La petite rivière était d'une paix infinie, entre les saules et les peupliers des deux rives, à peine murmurante, parmi les plantes d'eau qui en moiraient le cristal. Puis, c'était, au milieu d'un bouquet de chênes, le vaste hangar qui abritait la roue, les bâtiments voisins, enguirlandés de lierres, de chèvrefeuilles, de vignes-vierges, tout un coin de décor romantique. Et, la nuit surtout, lorsque le Moulin dormait, sans une lumière, rien n'était d'un charme plus rêveur ni plus doux.

— Tiens ! fit remarquer Mathieu, en baissant la voix, il y a quelqu'un, là, sous les saules, au bord de l'eau. J'ai entendu un petit bruit.

— ' Oh! je sais, dit Marianne, avec une gaieté tendre. Ça doit être le jeune ménage, qui s'est installé, là-bas, dans la petite maison, voici quinze jours à peine. Tu sais bien, madame Angelin, cette amie de pension de Constance.

Ce ménage Angelin, devenu leur voisin de campagne, les intéressait : elle, de même âge que Marianne, grande, brune, de beaux cheveux et de beaux yeux, ensoleillée de continuelle joie, adorant le plaisir ; lui, de même âge que Mathieu, bel homme, amoureux fou, d'une gaieté brave de mousquetaire, les moustaches au vent. Ils s'étaient mariés dans un coup de passion, riches à eux deux d'une dizaine de mille francs de rente, que lui, peintre aimable d'éventails, aurait pu doubler, sans la folie de paresse tendre où le jetait l'amour de sa femme.

FÉCOiNDlTÉ 91

Et ils étaient venus, ce printemps-là, se réfugier dans ce désert de Janvillc, pour s'y aimer librement, passionnément, en pleine nature. On ne rencontrait qu'eux, enlacés, par les sentiers des bois, cbcrcbant les refuges ignorés, les trous d'herbes cachés sous les feuilles. La nuit surtout, ils s'en allaient ainsi à travers champs, derrière les haies, le long des rives ombragées de l'Yeuse, ravis quand ils pouvaient s'oublier très tard, près d^ l'eau murmurante, dans l'ombre épaisse des saules.

— Encore une qui ne veut pas d'enfant, reprit Marianne. Elle me l'a dit, l'autre jour, elle a décidé de ne pas en avoir avant la trentaine, pour jouir un peu de l'existence avec son mari, sans tout de suite s'embarrasser d'une maternité qui lui prendrait trop de temps. Et lui l'encourage dans cette idée, par crainte, je crois, qu'elle ne s'abîme le corps, qu'elle ne cesse d'èll'e amante pendant la grossesse et l'allaitement. Aussi ont-ils beau s'embrasser partout, du matin au soir, ils s'arrangent de façon à n'avoir que le plaisir... A trente ans, ils feront un garçon, et plus beau que le jour.

El, comme Mathieu, redevenu grave, continuait à garder le silence, elle ajouta simplement :

— S'ils peuvent.

Lui, de nouveau, réfléchissait. Savait-on jamais où était la sagesse? N'était-ce pas délicieux, cet amour tout à lui-même, vivant de lui seul, par la vaste campagne? Il se rappela le serment qu'il s'était fait, à Paris, de n'avoir plus d'enfant.

— Bah! murmura-t-il enfin, chacun vit à sa guise... Nous les gênons, allons nous coucher.

Doucement, ils reprirent, ils remontèrent l'étroit chemin qui conduisait à Chantebled. Devant eux, comme l'étincelle lointaine d'un phare, ils voyaient la clarté de la lampe brûlant devant une fenêtre du pavillon, clarté tranquille et perdue, au milieu des ténèbres amassées

des bois. Et ils ne parlaient plus, envahis par le silence souverain de la nuit, en marche vers ce toit si calme, où dormaient leurs enfants.

Quand ils furent rentrés, Mathieu ferma la porte au verrou; puis, ils montèrent à tâtons, en faisant le moins de bruit possible. Le rez-de-chaussée se composait, à droite du couloir, d'un salon et d'une salle à manger, à gauche, d'une cuisine et d'une remise. Au premier, il y avait quatre chambres. Leur très modeste mobilier, apporté de Paris, dansait dans les pièces trop vastes. Mais ils étaient sans orgueil, ils en riaient. Tout leur luxe avait consisté à mettre aux fenêtres de petits rideaux d'andrinople, dont le reflet rouge leur semblait donner aux pièces une richesse extraordinaire.

— Sûrement, Zoé s'est endormie, dit Marianne, en n'entendant aucun bruit, pas un souffle.

Et c'était vrai, la paysanne qui s'était installée à tricoter devant la lampe, dans la chambre du ménage, pour que la lumière ne gênât pas les enfants, dont les lits occupaient la pièce voisine, dormait profondément, le nez tombé sur son ouvrage. Et toute la paix d'un profond sommeil venait également par la porte, laissée grande ouverte.

Il fallut réveiller doucement Zoé, étoufl'er ses excuses, l'envoyer se coucher, engourdie, ahurie, en lui recommandant de ne pas faire trop de tapage. Déjà, Mathieu avait pris la lampe, était passé dans la chambre des enfants, pour les voir et les embrasser. Rarement ils se réveillaient. Il posa la lampe sur la cheminée, et il regardait les trois petits lits, lorsque Marianne vint le rejoindre. Dans le lit du fond, contre le mur, se trouvaient Biaise et Denis, les deux jumeaux, de forts gaillards de six ans, qui dormaient le plus souvent aux bras l'un de l'autre. Contre le mur d'en face, le second lit était occupé par Ambroise seul, quatre ans bientôt, un chérubin d'une beauté rare. Et c'était mademoiselle Rose, sevrée

depuis trois semaines, à quinze mois, qui fleurissait de ses petites chairs blanches le troisième lit, un berceau où elle reposait à demi nue. La mère dut la recouvrir, tant elle avait saccagé la couverture de ses poings volontaires. Puis, de son côté, pendant ce temps, le père s'inquiéta de l'oreiller d'Ambroise, qui avait glissé. Tous les deux, sans bruit, avec des mouvements tendres, allaient et venaient, se penchaient, revenaient se pencher sur les doux visages endormis, pour s'assurer qu'ils étaient bien calmes, qu'ils riaient aux anges. Ils les baisèrent, s'attardèrent encore, en croyant que Biaise et Denis avaient remué. Enfin, ce fut la mère qui emporta la lampe, ils s'en allèrent, l'un après l'autre, sur la pointe des pieds. Lorsque Marianne eut reposé la lampe au milieu de la table, dans leur chambre, en laissant la porte de communication ouverte, elle retrouva sa voix pour dire tout haut :

— Je n'ai pas voulu t'inquiéter, en te racontant ça, dehors : Rose m'a donné des inquiétudes aujourd'hui, je ne l'ai pas trouvée bien, et je n'ai été rassurée que ce soir.

Puis, voyant le brusque sursaut, la pâleur de Mathieu :

— Oh! ce n'est rien, je ne serais pas sortie, si j'avais gardé la moindre crainte. Seulement, avec ces petits êtres, on n'est jamais tranquille... Voyons, couche-toi, il est plus de minuit.

Tranquillement, elle se mit à se déshabiller elle-même, sans se préoccuper de la fenêtre restée ouverte, ne craignant d'autres yeux que les millions d'étoiles, dans l'infini de l'horizon. Quand elle eut enlevé sa robe, son jupon, son corset, elle demeura un instant devant la glace, à se coiffer pour la nuit, laissant pendre les lourds cheveux de son chignon en une longue natte, qui lui descendait aux jarrets.

Mathieu ne parut pas l'avoir entendue. Au lieu de S6

déshabiller comme elle, il s'était assis devaiH la table, sous la lampe. Et il vida ses poches, sortit les quinze louis, les trois cents francs de son mois. Quand il les eut comptés, il dit, d'un air d'amère plaisanterie :

— Il n'y en a bien que quinze, ils n'ont pas fait de petits en route... Tiens! les voilà. Tu payeras demain nos dettes.

Ce mot lui suggéra une idée. Il prit son crayon, aligna des chiffres sur une page blanche de son carnet.

— Nous disons douze francs d'œufs et de lait aux Lepailleur... Combien dois-tu au boucher?

Assise, devant lui, elle ôtait ses bas.

— Au boucher, mets vingt francs.

— Et à l'épicier, au boulanger?

— Je ne sais pas au juste, mets une trentaine de francs. C'est tout d'ailleurs.

Alors, il additionna.

— Ça fait soixante-deux francs. Qui de trois cents ôte soixante-deux francs, reste deux cent trente-huit francs. Au plus huit francs par jour... Eh bien! nous voilà riches, nous allons passer un joli mois, avec quatre enfants à nourrir, surtout si notre petite Rose tombe malade!

En chemise maintenant, et debout, ses adorables pieds nus sur le parquet, ses bras nus ouverts dans un geste de charme et d'appel, elle le regardait, d'une beauté victorieuse de femme féconde, au corps superbe et sain. Et elle s'étonnait de l'entendre parler ainsi, elle eut un rire de joyeuse confiance.

— Qu'as-tu donc ce soir, mon ami? Voilà que tu fais des calculs désespérés, toi qui attends toujours le lendemain comme un prodige, avec la certitude qu'il suffit d'aimer la vie, si l'on veut la vivre heureuse. Quant à mo'. tu le sais bien, je suis sûrement la femme la plus rie' .:, la plus heureuse du monde... Viens te coucher, la ;ortune attend que tu souffles la lampe, pour entrer.

Elle plaisantait, et d'un léger saut, en jouant, elle se mit au lit; puis, elle resta la tète haute sur l'oreiller, les bras en dehors du drap, dans le même geste de tendre appel. A!ais il hochait la tête, il recommença tristement à revivre, à remâcher sa journée, en un flot de paroles lentes, sans fin.

— Non, vois-tu, chérie, ça finit par me gonfler le cœur, lorsque je rentre ici, dans notre dénuement, après avoir vu, chez les autres, tant d'aisance et de prospérité. Tu sais combien peu je suis envieux, sans ambition, sans désir de m'élever ni de m'enrichir. Seulement, que veux-tu? il est des heures où je soufl're pour vous, oui ! pour toi et pour les enfants, où je voudrais vous gagner une fortune, vous sauver au moins de la misère menaçante... Ces Beauchène, avec leur usine, avec leur petit Maurice qu'ils élèvent en futur prince, me font-ils assez sentir que nous crèverons de faim, nous deux, avec nos quatre enfants! Et ces pauvres Morange, qui parlent de donner une royale dot à leur fille, les voilà eux-mêmes glorieux au milieu du faux luxe de leur nouvelle installation, en train de rêver d'une place de douze mille francs, pleins d'un amical dédain pour nous I Et nos propriétaires encore, ces Séguin, si tu les avais vus étaler leurs millions devant moi, leur hôtel qui déborde de merveilles, m'écraser, me prendre en pitié et en dérision, à cause de ma famille nombreuse, eux dont la sagesse sait se borner à un garçon et à une fille! Et, enfin, jusqu'à ces Lepailleur dont le moulin nous nargue, car c'est bien clair, si cette femme est venue, avec son Antonio, te dire qu'elle n'en aurait jamais un second, cela signifiait que le fait d'en voir quatre, chez nous, lui inspirait la crainte de ne pas être payée !... Ah ! sûrement, nous n'aurons jamais une usine, ni un hôtel, ni même un moulin, pas plus que jamais sans doute je ne gagnerai douze mille francs. Les autres ont tout, et

nous n'avons rien, l'évidence est là. Et comme toi, chérie, je ferais contre mauvaise fortune bon cœur, je me montrerais plein de patience et même de gaieté, si je n'avais le remords inquiet de me dire que la gêne croissante où nous nous trouvons est notre œuvre... Oui, oui! nous sommes coupables d'imprudence, d'imprévoyance. A mesure qu'il parlait, elle donnait des signes grandissants de surprise. Elle s'était soulevée, se découvrant, montrant sa nudité ferme et blanche, que sa natte épaisse barrait d'un flot sombre, tandis que, dans son visage de lait, luisaient ses yeux noirs, élargis.

— Mais qu'as-tu, qu'as-tu donc ce soir, mon ami? répéta-t-elle. Toi si bon, toi si simple, qui ne parles jamais argent, qui es si heureux dans notre médiocrité, tu causes là comme mon cousin Beauchêne... Allons, tu as dû passer une mauvaise journée à Paris, viens te coucher, oublie ta peine.

Il se leva enfin, se déshabilla, en murmurant encore de sourdes paroles.

— Je vais me coucher, certainement. Ça n'empêche pas que nous sommes ici dans une masure, et que, s'il pleuvait encore celte nuit, les entants seraient mouillés. Comment veux-lu que je ne fasse pas des comparaisons?... Ces pauvres entants! Je suis comme les autres papas, je les voudrais si heureux!

Et il allait se mettre au lit, lorsqu'une plainte qu'il crut entendre dans la pièce voisine, l'arrêta net au milieu de la chambre. Après avoir écouté, hanté quand même d'inquiétude, il finit par reprendre la lampe, pour retourner voir les petits, pieds nus, en chemise. Au bout de deux ou trois minutes, quand il reparut, silencieux, marchant avec des précautions infinies, il trouva la mère assise parmi les draps, le cou tendu, écoutant toujours, prête à le rejoindre au moindre appel.

— Ce n'est rien, dit-il très bas, comme si les enfants

avaient pu l'entendre. C'est Rose qui s'était encore découverte... lis dorment tous les quatre, pareils à des Jésus. Puis, après avoir replacé la lampe sur la table :

— Je l'éleins, n'est-ce pas?

Mais, au moment où il se dirigeait vers la fenêtre, pour la fermer, elle l'en empêcha.

— Non, non! laisse-la grande ouverte. II fait si beau, si doux! Tout à l'heure, avant de nous endormir, nous la fermerons.

C'était vrai, rien n'était d'une beauté, d'une douceur comparables à celte merveilleuse nuit de printemps, qui entrait avec toute la paix noire, toute l'odeur calme et puissante des vastes campagnes. Au loin, on n'entendait plus que le souffle profond de la terre assoupie, dans son éternelle fécondité. La vie, quand même, débordait de ce repos, s'épandait en ce frisson du désir nocturne, dont l'amour, sans cesse ni fin, agite les herbes, les bois, les eaux, les champs, jusque dans leur sommeil; Maintenant que la lampe était éteinte, on voyait, de la chambre obscure, les étoiles brûlantes palpiter au ciel, tout un pan du ciel immense, que Paris continuait à incendier de son reflet de cratère, là-bas, juste en face du lit où les époux étaient couchés.

Tendrement, Mathieu prit Marianne entre ses bras, puis, la serrant tout contre lui, la mettant sur son cœur, dans cette étreinte où il la sentait si souple et si robuste, il continua d'une voix émue, à son oreille :

— Ma chérie, comprends bien que je songe à vous uniquement, aux petits et à toi... Les autres, qui sont riches, ont la sagesse de ne pas se charger de famille, et c'est nous, les pauvres, qui nous mettons dos enfants sur les bras, coup sur coup, sans compter. Quand on y réfléchit un peu, ça paraît fou, c'est de la dernière imprévoyance... Ainsi, la naissance de notre petite Rose nous a certainement achevés, en nous forçant à nous réfugier

ici, car, àuparavanl, nous joignions encore les deux bouts, nous ne faisions pus de dettes... Hein? qu'en penses-tu? Elle ne bougeait pas, elle ne dénouait pas les bras de fiiiiche caresse dont elle l'avait lié. Mais une attente iinjuiète avait ralenti les battements de sa gorge.

— Je n'en pense rien, mon chéri. Je n'ai jamais songé à cela.

— Enfin, reprit-il, te vois-tu de nouveau enceinte, nous vois-tu avec un cinquième enfant? C'est ce jour-là qu'on aurait raison de se moquer et de nous dire que, si nous sommes malheureux, c'est que nous le voulons bien !... Alors, n'est-ce pas? ça me trotte par la tête, et j'ai fait aujourd'hui un serment, celui de nous en tenir là, de nous arranger pour que le cinquième ne vienne jamais... Qu'en penses-tu, ma chérie?

Cette fois, sans doute à son insu même, elle dénoua un peu les bras, et il eut l'impression d'un petit frémissement de sa peau contre la sienne. Elle était prise de tVoid, elle avait envie de pleurer.

— J'en pense que tu dois avoir raison. Que veux-tu que je te dise, moi? Tu es le maître, nohs ferons ce que tu voudras.

Mais ce n'était déjà plus elle, l'amante, l'épouse, qu'il tenait dans son étreinte; c'était une autre, la femme passive, résignée à n'être que du plaisir. Et surtout il avait la sensation qu'elle ne comprenait pas, effarée, se demandant pourquoi, à cause de quoi, il disait ces choses.

— Je ne te fais pas de la peine au moins, ma chérie, ajouta-t-il en affectant de plaisanter. Ça n'empêche pas de faire joujou, tu sais. Et nous serons logés à bonne enseigne, tout le monde en est là, tous ceux que je t'ai nommés ne s'arrangent pas autrement... Tu seras quand même ma petite femme que j'adore.

Il l'attira, la serra plus étroitement, chercha ses lèvres

pour un baiser; pendant qu'elle bégayait, mal à l'aise, dans une révolte inconsciente de chair et de cœur :

— Oui, sans douto, je sais bien... Comme il te plaira, tu as la charge de l'avenir...

Et elle éclata en sanglots, elle s'enfouit la tête dans sa poitrine, pour étouffer des larmes, de grosses larmes dont il sentait le tiède ruissellement. Il était resté interdit, envahi à son tour d'une sorte de répugnance sourde, devant ce chagrin, dont elle n'aurait pu dire les profondes causes. Il s'en prit à lui-même, mécontent, désolé.

— Ne pleure pas, ma chérie... Je suis stupide, je suis un brutal et un vilain de te parler ainsi de ces choses, quand tu es là, gentiment, à me serrer dans tes bras. Tu rélléchiras, nous en recauserons... Et ne te fais pas de peine, endors-toi tranquille, tu sais, là, sur mon épaule, comme les soirs où nous nous aimons bien.

C'était en effet une habitude. Il la gardait ainsi, la tête sur son épaule, jusqu'à ce que la douce régularité de son souffle lui eût indiqué qu'elle dormait; et, alors seulement, il la posait sur son oreiller avec précaution, sans la réveiller.

— Là, tu es bien, fais dodo... Je ne te tourmenterai pas.

Elle ne pleurait plus, elle ne disait rien, blottie contre son épaule, ramassée toute contre lui. Et il put espérer qu'elle s'endormirait de la sorte, tandis que lui, les yeux grands ouverts, continuait à réfléchir, en regardant le vaste ciel, où palpitaient les étoiles.

La lueur dont Paris incendiait l'horizon, là-bas, évoqua de nouveau la soirée ardente, d'où il était revenu si bouleversé. Maintenant, Beauchêne quittait Norine, retournait gaillardement au lit conjugal. Pourquoi donc, dans le récit de sa journée qu'il avait fait à Marianne, n'avait-il point osé lui conter cette aventure de Norine et du cousin

Beauchêne? Il en sentit davantage le côté malpropre et honfoux. Puis, ce tut, ainsi qu'une nausée, le souvenir de la saleté personnelle qu'il avait failli commettre, en allant passer la nuit chez Sérafme. Il y serait, à cette heure. Cette pensée, dans ce lit, avec cette chère femme qui s'endormait sur son épaule, lui devint insupportable comme un remords. N'était-ce pas ce désir furieux d'une heure, pareil à une crise morbide, qui l'avait sali, qui laissait son intelligence obscurcie, sa chair détraquée? Il fallait bien qu'il fût travaillé d'un poison, pour ne plus se reconnaître, pour avoir ainsi des sentiments et des volontés qu'il n'avait jamais eus. Il commençait à être stupéfait lui-même des discours qu'il venait de tenir à sa femme; car, certainement, la veille, la seule idée d'avoir à dire ces choses l'aurait désespéré et paralysé.

Marianne ne s'endormait pas, avec sa tendre confiance habituelle. Elle avait beau fermer les yeux, rester inerte, Mathieu la devinait fâchée, malheureuse, ne comprenant toujours pas qu'il pût l'aimer si peu. Et, déjà, le souci de la richesse s'en était allé de lui, il devait faire un effort pour retrouver les raisonnements d'un Beauchêne ou d'un Morange, ce besoin orgueilleux de monter d'une classe, d'amasser la fortune sur une seule tête, dans la haine et la terreur du partage. Mais les théories entendues chez les Séguin le hantaient encore, car il ne pouvait nier les faits : les plus intelligents étaient sûrement les moins féconds, les enfants ne poussaient jamais en plus grand nombre que sur le fumier de la misère. Seulement, ce n'était là qu'un fait social, dépendant surtout de l'état de la société où il se produisait. La misère venait de l'injustice des hommes, et non de l'avarice de la terre, qui aurait nourri des nations décuplées, le jour où serait réglée la question du travail nécessaire, distribué entre tous, pour la santé et pour U joie. S'il restait vrai que dix mille heureux étaient pré-

FÉCONDITÉ i04

férables à cent mille malheureux, pourquoi donc ces cent mille malheureux, venus en trop, disait-on, n'auraient-ils pas apporté leur effort à élargir la vie, à être aussi heureux que les dix mille privilégiés, dont on voulait assurer l'égoïste bien-être, en châtrant la nature? Et ce fut comme une délivrance, un souflle vivifiant d'infini, lorsque cette certitude lui revint que la fécondité avait fuit la civilisation, que c'était le trop d'êtres, ce pullulement des misérables, exigeant leur part légitime de bonheur, qui avait soulevé les peuples, de secousse en secousse, jusqu'à la conquête de la vérité et de la justice. Il fallait être trop, pour que l'évolution pût s'accomplir, l'humanité déborder sur le monde, le peupler, le pacifier, tirer de lui toute la vie saine et solidaire dont il était gonflé. Puisque la fécondité faisait la civilisation, et que celle-ci réglait celle-là, il était permis de prévoir que, le jour où les temps seraient remplis, où il n'y aurait qu'un peuple fraternel sur le globe entièrement habité, un équilibre définitif s'établirait. Mais, jusque-là, dans des mille ans et des mille ans, c'était œuvre juste, œuvre bonne, que de ne point perdre une semence, de les confier toutes à la terre, comme le semeur dont la moisson ne saurait être trop abondante, cette moisson des hommes où chaque homme de plus est une force et une espérance.

Maintenant, par la fenêtre ouverte, le grand murmure prolongé, indistinct, que Mathieu entendait venir de la tiède nuit de printemps, n'était autre que le frémissement de l'éternelle fécondité. Il prêtait l'oreille, il était baigné dans ce frisson, comme dans le petit souffle de Marianne, qui ne dormait toujours pas, immobile, sans autre signe de vie que l'haleine légère dont elle lui effleurait le cou. Tout germait, tout poussait, s'épanouissait, en cette saison d'amour. Du ciel sans bornes, de la palpitation des étoiles, tombait la loi d'universel accou-

plement, l'attraction qui régit les mondes. De la vaste terre, couchée dans l'ombre comme une femme aux bras de l'époux, montaient les délices du spasme générateur, le petit Lr!\it des eaux heureuses, gonflées d'oeufs par milliards, le soupir large des forêts, vivantes, bourdonnantes des bêtes en rut, des arbres en poussée de sève, le branle profond des campagnes que soulevait de partout l'éclosion des graines. Et, sans doute, que de graines perdues, que de semences desséchées ou pourries, un déchet immense comblé sans cesse par l'iwépuisable nature. Mais jamais il n'avait mieux senti que si, chez la bête, chez la plante, la vie lutte contre la mort, avec une énergie acharnée, inlassable, l'homme seul veut la mort pour la mort. Dans ces campagnes de mai, toutes tièdes, toutes pâmées de l'étreinte féconde des choses et des êtres, il n'y avait à cette heure que deux amoureux volontairement inféconds, ce couple de meurtriers si gais et gi charmants, qui s'embrassaient, là-bas, sur le bord de l'Yeuse, sous les saules, avec des "raffinements de passion stérile, chantés par les poètes.

Alors, chez Mathieu, les réflexions, les raisonnements furent balayés, il n'y eut plus que le désir, l'insatiable et éternel désir qui a créé les mondes, qui les crée chaque jour encore, sans que la conception ni l'enfantement puissent s'attarder une seconde. Le désir, toute l'âme de l'univers est là, la force qui soulève la matière, qui fait des atomes une intelligence, une puissance, une souveraineté. Et même il ne raisonnait plus le désir, il était possédé par lui, emporté par lui, comme par l'invincible loi qui propage, qui éternise la vie. Il suffisait qu'il eût senti le petit souffle de Marianne immobile lui effleurer le cou, pour qu'une flamme s'allumât dans ses veines. Pourtant, elle était toujours anéantie, l'air glacé, les yeux clos, sans pouvoir dormir. Mais d'elle, quand même, émanait le triomphant d^sir, le satin nu de ses bras et de

sa gorge, l'odeur de sa peau fine et de ses lourds cheveux. La maternité, au lieu d'être, chez elle, destructive, lui avait donné une plénitude de formes, une solidité ferme de membres, toute cette beauté éclatante de la mère, qui fait de la beauté hésitante, équivoque de la viergL', un néant.

Mathieu, d'une étreinte passionnée, reprit Marianne entre ses bras.

— Ah! chère femme, j'ai douté de nous... Ni nioi ni toi ne dormirons, tant que tu ne m'auras pas pardonné.

Elle eut un doux rire, déjà consolée, s'abandonnant à cette tendresse, dont elle avait senti monter la victorieuse flamme.

— Oh! moi, je n'ai pas douté, je savais bien que tu allais me reprendre.

Et ce fut un long baiser d'amour, sur l'invitation de l'amoureuse, de la féconde nuit de printemps, qui entrait toute par la fenêtre, avec ses étoiles palpitantes, avec ses eaux, ses forêts, ses campagnes pâmées. La sève de la terre montait, procréait dans l'ombre, embaumée d'une odeur de vivante ivresse. C'était le ruissellement des germes, charriés sans fin par les mondes. C'était le frisson d'accouplement des milliards d'êtres, le spasme universel de fécondation, la conception nécessaire, continue de la vie qui donne la vie. Et toute la nature, une fois encore, voulut ainsi qu'un être de plus fût conçu.

Mais Marianne avait arrêté Mathieu d'un geste, se soulevant, prêtant de nouveau l'oreille du côté de la chambre des enfants.

— Écoute donc !

Tous deux écoutèrent, se penchèrent, retinrent leur respiration.

— Tu crois qu'ils se réveillent?

— Oui, il m'a semblé entendre remuer.

Puis, comme plus rien ne bougeait, qu'il ne venait ûc la chambre voisine qu'une grande paix d'innocence, elle se remit à rire doucement, un peu moqueuse.

— Nos quatre pauvres petits malheureux !... Alors, ça ne fait rien, tu veux bien le cinquième, un autre pauvre petit malheureux encore ?

Il lui lerma la bouche sous un ardent baiser.

— Tais-toi, je suis une bête... Ah! ils peuvent nous prendre en dérision et en mépris. C'est toi qui as raison, c'est nous qui sommes les vaillants et les sages.

Et ils eurent la superbe, la divine imprévoyance. Dans leur possession, tous les bas calculs sombrèrent, il ne resta que l'amour vainqueur, ayant confiance en la vie qu'il crée sans compter. Si, aux bras l'un de l'autre, ils avaient restreint l'acte, ils ne se seraient plus aimés de tout leur être, se réservant, se reprenant mutuellement quelque chose d'eux. Le lien vivant se serait dénoué, il aurait cru la traiter en étrangère, comme elle aurait cru ne plus être sa femme. Eux se donnaient l'un à l'autre tout entiers, sans aucune restriction de cœur ni de chair, et c'était à la vie de faire son œuvre, si elle le jugeait bon.

Ah ! les délices de cela, l'ivresse délicieuse de cet amour absolu dans son infini, qui est aussi de la santé et de la beauté ! Ce fut leur acte de foi en la vie, un . cantique à la fécondité, créatrice généreuse, inépuisable des mondes. Le désir n'était plus que l'éternel espoir. Voilà la semence jetée au sillon, dans un cri de délirant bonheur : qu'elle germe donc et qu'elle fasse de la vie encore, de l'humanité, de l'intelligence et de la puissance! Toute l'amoureuse nuit de mai en a frémi d'allégresse, les étoiles et la terre se sont pâmées avec l'épouse. Audessus du plaisir qui passe en tempête, une éternelle joie humaine demeure, le fait souverain de la conception.

FECONDITE lOî,

un être de plus, non pas de la misère, mais de la force, de la vérité, de la justice de plus.

Et la conception de cet être, de cet atome vivant lancé parmi les êtres, est auguste et sacrée, d'une incalculahle importance, décisive peut-être.

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