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A ce moment, il y eut une joie dans la salle, Gaudc parut, en dehors de ses visites réglementaires, comme il le faisait parfois, pour donner à son petit peuple obéissant de châtrées un témoignage de paternel intérêt. Il n'était accompagné que d'un interne, un gros garçon nommé Sarraille, aux yeux de ruse, dans une face basse et commune. Gaude, lui, grand bel homme roux, rasé soigneusement, la figure carrée, gaie et brutale, rayonnait vraiment d'intelligence et de force, d'une autorité souveraine, avec des familiarités de bon prince qui daigne s'humaniser. Et, quand il vit qu'une de ses femmes, celle qu'il appelait « son petit bijou >, pleurait ainsi, il s'avança, voulut connaître la cause de son chagrin. Pais, mis an courant, il eut un sourire d'aimable pardon.

— Vous vous consolerez, mon petit bijou. C'est une ahose dont on se console très bien, vous verrez ça plus tard.

I! ne s'était point marié, vivant en célibataire endurci, •n homme infécond, qui avait, comme philosophie derûière, le pariait mépris des homm.es. Moins on en laisaii, mieux cela valait. Cette race d'imbéciles et de bandits pullulerait toujours assez. Il n'aurait pas fallu le pousser beaucoup, pour qu'il triomphât, à chaque femme qu'il châtrait, de la semence mauvaise qu'il écrasait dans l'œuf. Et l'on racontait ses succès d'amant prudent, parmi ses clientes, celles qui, certaines de ne plus courir de risque, jouaient avec lui, très nombreuses, disait-on, tout un sérail d'infécondes, surtout au lendemain des excitations du fer et dans la joie première de la délivrance.

Mais Mainfroy, après l'avoir pris un instant à l'écart, lui présenta la baronne de Lowicz. Il y eut des sourires, an échange d'amabilités mondaines, une entente immédiate, dès les premiers regards; et un rendez-vous luî fixé pour la semaine suivante, chez l'illustre chi-

rurgien. Comme il s'éloignait, continuant à faire le tour de la salle, après un dernier salut, il tendit la main à son modeste et correct confrère Mainfroy, serra la sienne d'une façon énergique; et l'affaire fut conclue. Cécile pleurait toujours, la face enfoncée dans ses cheveux. Elle ne répondait plus, n'entendait plus. Il fallut la laisser.

— Alors, vous êtes décidée, je le vois, dit Mathieu & Sérafine, en sortant avec elle. C'est bien grave.

— Que voulez-vous? je souffre trop, répondit-elle tranquillement. Et puis, je ne vis plus avec cette idée, il faut en finir.

Sérafine, quinze jours plus tard, fut opérée dans une maison hospitalière, tenue nar des religieuses, rue d** LillC: C'était une sorte de couvent, entouré de jardins, où Gaude. au milieu d'une paix liliale de cloître, chàtraiî celles qu'il appelait « ses grandes dames ». Il ne se fit aider que de Sarraille, dont le mufle bovin, la tète dans les épaules, aux quelques rares poils de barbe, aux raides cheveux collés sur les tempes, n'était guère aimé des femmes: mais il savait avoir en lui un chien fidèle, un garçon d'énergie, révolté par lantipathie qu'il inspirait, déjà résolu à toutes les besognes, dans son besoin furieux de prompte réussite. Et, naturellement, l'opération fui merveilleuse, un miracle de légèreté adroite, l'organe enlevé, envolé, disparu, comme entre les mains subtiles d'un escamoteur. Et, n'étant pas malade, solide, en pleine force, Sérafine la supporta d'une admirable façon, eut une rapide convalescence, reparut dans le monde triomphante, éclatante de santé, ainsi qu'au retour d'une cure sur les Alpes ou sur les bords de la mer bleue. Mathieu, qui la revit alors, fut confondu de son insolente joie, une telle flambée de désirs exaspérés, que son visage doré en brûlait, une telle impudence de victoire à être enfin inféconde, à pouvoir se donner, se rassasier sans crainte, que ses yeux toujours en quête disaient ses nuits,

«on alcôve ouverte à la rue, le débordertient et le néani de ses voluptés.

Un matin que Mathieu déjeuna chez Boutan, ils en oansèrent. Le docteur était au courant, très renseigna iur toutes ces pratiques. 11 en parla d'une voix désolée, qui peu à peu s'irritait.

— Gaude, lui encore, est un chirurgien de premier ordre, et je veux croire qu'il cède à l'uni^iue passion de son art. Mais si vous saviez les pratiques courantes où en arrivent les autres, ceux qui s'autorisent de son «xemple, et quel effroyable mal ils sont en train de faire ft la patrie, à l'humanité !... Châtrer ainsi une femme es» •implement un crime, lorsqu'il n'y a pas nécessité abso- Ine. Il faut qu'il y ait danger de mort, il faut que toute intervention médicale soit reconnue insuffisante. Sur vingt femmes qu'on opère aujourd'hui, quinze au moin? pourraient être guéries par des soins intelligents. Ainsi, voyez ces deux cas, les deux filles Moineaud : j'ai soigné Kuphrasie, elle ne souffrait certainement qu^ d'une inflammation chronique, fort douloureuse il est vrai, mais qu'un traitement sévère aurait guérie ; et quant à Cécile, que j'ai eue aussi entre les mains, elle est sujette I de graves accidents nerveux, elle devait être atteinte de névralgies intenses. Opérer des chlorotiques, opérer des nerveuses, c'est insensé, c'est digne du cabanon et du bagne ! Ils en sont bien venus, m'a-t-on dit, à essayer de la castration sur les folles furieuses, pour les calmer... Que voulez-vous? c'est la démence du jour, démence qui s'accommode, j'imagine, avec l'appétit des gros honoraires. Du haut en bas, du grand au petit, on bat monnaie »vec cette affreuse industrie qui fait des infécondes. Voilà «ne femme mariée qu'on éventre, dont on arrache la grappe de vie, en pleine ponte. Voilà une vierge mutilée, ehez qui on supprime la maternité en bouton, avant même qu'elle ait fleuri. On coupe, on coupe, on coupe

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toujours et partout. Pour le moindre bobo, pour la moindre tare soupçonnée, on coupe, quitte à jeter l'organe sain au baquet, si l'on s'est trompé. Souvent, la femme n'est pas prévenue, ni le mari, ni la famille, el elle n'apprend ce qu'on a fait d'elle qu'en lisant la feuille d'observations. Baste! ça n'a pas d'importance, une femme de moins, une épouse et une mère de moins!... Et vous savez où nous en sommes. Dans les hôpitaux, on en châtre de deux à trois mille par an. Le chilTre est au moins du double dans les cliniques particulières, où il n'y a ni témoins gênants, ni contrôle d'aucune sorte. Rien qu'à Paris, depuis quinze ans, le nombre des opérations a dû être de trente à quarante mille. Enfin on estime à cinq cent mille, à un demi-million les femmes de France dont on a fauché, arraché la fleur de maternité, comme une herbe mauvaise... Un demi-million, grand Dieu! un demi-million d'inutiles et de monstres I Il avait jeté ces chiffres, dans un grand cri de colère, «t il conclut avec un mépris douloureux :

— Le pis est qu'il n'y a, là dedans, que mensonge, duperie et vol. Elles sont menteuses, leurs statistiques, celles qu'ils publient à leur gloire. Elles dupent les clientes du lendemain, elles les volent, en ne réalisant presque jamais les espérances qu'elles ont données. Toute cette mode de la castration est ainsi basée sur une vaste tromperie, car il ne s'agit pas de savoir si l'opération réussit en elle-même, il faudrait suivre ensuite les opérées, étudier ce qu'elles deviennent, quels sont les résultats définitifs, aux points de vue individuels et sociaux. Et quels terribles mécomptes alors, dans quels enfers on tombe, effroyables de douleurs, de déchéances et de désastres! On ne guérit pas un organe en supprimant une fonction, on fait des monstres, je le répète, et les monstres sont la négation de toute santé, de tout bonheur. Au bout, il n'y »

qu'un déchet immense, de la vie gâchée, anéantie, de l'humanité assassinée. En dix ans, le couteau des châtrcurs de femmes nous a fait plus de mal que les balles prussiennes, pendant l'année terrible.

A Chantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enfantaient. Et, pendant les quatre années qui se passèrent, ils furent de nouveau victorieux dans l'éternel combat de la vie contre la mort, par cet accroissement continu de famille et de terre fertile, qui était comme leur existence même, leur joie et leur force. Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait, grâce à leur puissance d'aimer, d'être bons, d'être sains ; et leur énergie faisait le reste, la volonté de l'action, la tranquille bravoure au travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde. Mais, durant les deux premières années, ce ne fut pas sans une lutte constante que la victoire leur resta. Il y eut deux hivers désastreux, des neiges, des glaces; puis, lorsque soufflèrent les vents de mars, des grêles tombèrent, des ouragans couchèrent les blés. Comme Lepailleur, avec son rire d'envieux et d'impuissant, les en avait menacés, il sembla que la terre se fît marâtre, ingrate pour leur travail, indifférente à leurs pertes. Ces deux années-là, ils ne se tirèrent d'affaire que grâce aux vingt autres hectares qu'ils avaient acquis de Séguin, à l'ouest du plateau, tout un élargissement de terre grasse, conquise de nouveau sur les marais, dont la première moisson, malgré les coups de gelée, fut prodigieuse. En s'accroissant, le domaine devenait fort, supportait les chances mauvaises. Ils eurent aussi de grands soucis de famille, les cinq enfants déjà nés leur coûtèrent bien des inquiétudes, bien des fatigues. De même que pour la terre, c'était une bataille quotidienne, des soins, des craintes, un sauvetage de chaque jour. Gervais, le dernier, faillit mourir, d'une fièvre maligne. La petite Rose, elle aussi, les

•ecoua d'une émotion affreuse, étant tombée d'un arbre, sans autre mal qu'une foulure. Mais les trois autres, Biaise, Denis et Âmbroise, heureusement, faisaient leur solide allégresse, d'une santé de jeunes chênes. Et, lorsque Marianne accoucha de son sixième enfant, une nUe, à qui l'on donna le gai nom de Glaire, Mathieu fêta le nouveau cadeau de leur amour, ravi de cette augmentation de puissance et de fortune.

Puis, durant les deux années suivantes, les éternelles luttes, les tristesses et les joies continuèrent, aboutirent aux mêmes victoires. Marianne enfanta encore, Mathieu conquit d'autres terres. Toujours beaucoup de travail, beaucoup de vie dépensée, beaucoup de vie réalisée. Cette fois, il fallut aggrandir le domaine du côté des landes, des pentes sablonneuses et pierreuses, où rien ne poussait depuis des siècles. Les sources du plateau, captées, épandues sur ces terrains incultes, les fertilisaient peu à peu, les couvraient d'une végétation grandissante. Il y eut d'abord des mécomptes, on put craindre la défaite, tant il fallut de patiente volonté à l'effort créateur. Mais les moissons, là aussi, débordèrent, tandis que des coupes intelligentes, dans le lot des bois achetés, apportaient de gros profits, donnaient l'idée de livrer plus tard à la culture de vastes clairières, jusquelà encombrées de ronces. Les enfants grandissaient, à mesure que s'étendait le domaine. On avait dû mettre les trois aînés, les trois garçons. Biaise, Denis et Ambroise, dans un lycée de Paris, où ils se rendaient gaillardement chaque jour, par le premier train, pour en revenir chaque soir. Les trois autres, le petit Gervais, les fillettes, Rose et Claire, poussaient encore librement, lâchés en pleine nature. Il ne vint, de leur côté, que les misères accoutumées, des maux qui cédaient à une caresse, des pleurs que séchait un rayon de soleil. Mais, pour le septième entant, les couches de Marianne furent si laborieuses,

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que Mathieu, un moment, trembla de la perdre. Elle était tombée, en revenant de la basse-cour; et des douleurs aiguës se déclarèrent/elle dut prendre le lit, elle accoucha le lendemain, à huit mois, sans que Boutan, appelé en toute hâte, pût répondre d'elle ni de l'enfant. Ce fut une terrible alerte, d'où la tira son tempérament de belle et sage santé, tandis que l'enfant lui-même, le petit Grégoire, rattrapait le temps perdu, reprenait vie à son sein, comme à la source naturelle de toute existence. Lorsque Mathieu la revit souriante, avec ce cher petit au bras, il l'embrassa passionnément, il triompha une fois de plus, par-dessus tous les chagrins et toutes les douleurs. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde, un autre champ ensemencé pour demain.

Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, l'œuvre de fécondité qui s'élargissait par la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant d'ans la souffrance, allant sans cesse i plus de vie, à plus d'espoir.

Deux ans se passèrent. Et, pendant ces deux années, Mathieu et Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps que s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, sur le plateau, de trente nouveaux hectares de bois, jusqu'aux champs de Mareuil, tandis que, sur les pentes, trente autrei hectares de landes le prolongea, jusqu'au village de Monval, le long du chemin de fer. Mais, surtout, l'ancien rendez-vous de chasse, le pavillon délabré ne suffisant plus, il fallut bâtir, installer toute une ferme, des bâtiments, des granges et des hangars, des écuries et des étables, pour les récoltes, pour les serviteurs et les bêtes, dont le nombre se multipliait à chaque agrandissement, comme dans une arche prospère. C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil, le travail créant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, compensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus d'énergie, plus de santé et plus de joie.

Mathieu, trop souvent à son gré, venait à Paris pour des affaires, en continuelles relations avec Séguin, appelé par des ventes, par des achats, par des commandes de toutes sortes. Un matin brûlant des premiers jours d'août, comme il était venu voir un nouveau modèle de moissonneuse, à l'usine, il n'y trouva ni Constance, ni Maurice, partis de la veille avec Boauchêne, qui, après les avoir

installés à la mer, du côté d'Houlgate, devait rentrer le lundi suivant. Et, quand il eut examiné la machine, dont le mécanisme ne lui plut pas, il ne put que monter serrer la main au bon Morange, toujours cloué dans son bureau, devant ses registres, été comme hiver.

— Ah! vous êtes aimable, de ne pas venir ici, sans me dire un petit bonjour. Ce n'est pas d'hier qu'on se connaît.

— Non, non ! et vous savez que j'ai beaucoup d'affection pour vous.

C'était un Morange apaisé, revenu à la vie, riant comme aux bons jours. De l'effroyable mort de sa femme adorée, il n'avait gardé qu'une faiblesse d'esprit plus grande, prompt aux larmes, d'une bonté et d'une timidité accrues. Entièrement chauve dès quarante-six ans, il soignait de nouveau sa belle barbe, dont il se montrait fier. Et Reine seule avait accompli le prodige, cette fille qui lui refaisait une existence heureuse, chez laquelle, chaque année, à mesure qu'elle grandissait, il retrouvait davantage la morte tant pleurée. Aujourd'hui, à vingt ans, Reine était Valérie même, à l'âge où il l'avait épousée, qui ressuscitait dans sa beauté jeune, pour le consoler, en un miracle de tendresse. Dès lors, le fantôme de la morte, de l'affreuse morte sur son grabat sanglant, venait d'être comme effacé, remplacé par cette claire résurrection de charme et de joie, dont la maison était pleine. Il avait cessé de trembler au moindre bruit, ne gardant de ses remords qu'un poids lourd au coeur, une douleur endormie que l'épouvante n'éveillait plus. Il s'était mis à aimer Reine d'un amour fou, infini, tait de tous les amours. Sa jeunesse renaissait, il lui semblait être marié de la veille, il revivait avec la femme désirée, qui lui était rendue vierge, qui recommençait l'amour, par un divin pardon du sort. Et toute cette passion pour une créature sacrée, qu'il ne pouvait toucher, dont il

faisait une divinité inaccessible, devant laquelle il restait k genoux.

— Si vous étiez gentil, reprit-il, vous viendriez déjeuner avec moi... Vous ne savez pas que je suis veul, depuis hier soir.

— Comment veuf?

— Mais oui, Reine est pour trois semaines dans un château du Loiret. C'est la baronne de Lowicz qui m'a supplié de la lui laisser emmener chez des amis. Et, ma foi! j'ai fini par céder, en voyant l'envie folle que la chère enfant avait de courir en pleins champs, en pleins bois. Elle que je n'ai jamais menée plus loin que Versailles, songez donc!... Tout de même, j'avais bien envie de refuser.

Mathieu s'était mis à sourire.

— Oh ! résister à un désir de votre fille, vous en étiei incapable!

Et c'était vrai. De même que Valérie, autrefois, régnait en souveraine absolue dans le ménage, Reine était redevenue la volonté toute-puissante à laquelle il obéissait. Désemparé, à la mort de sa femme, éperdu et sans guide, la grande raison de la paix, de la santé qu'il avait retrouvées, était certainement qu'une compagne adorée le dominait, le dirigeait de nouveau, l'occupait du désir unique de se soumettre et de lui plaire. Aussi ne vivait-il plus que pour elle.

— Elle va vous revenir mariée, reprit Mathieu avec quelque malice, car il n'ignorait pas les sentiments du père.

Alors, Morange s'assombrit, devint nerveux.

— J'espère bien que non, j'ai fait mes recommandations à la baronne. Reine est encore une enfant, et elle n'a pas la fortune que je veux lui donner, pour qu'elle trouve l'homme digne d'elle. J'y travaille, on verra un jour... ' Non, non ! elle m'aime trop, elle ne me fera pas cette

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peine, de se marier sans que je le lui permette. Et elle sait que le moment n'est pas venu, que j'en mourrais cette lois, si je ne réalisais pas mon rêve, tout le bonheur que je m'étais promis avec ma pauvre femme, tout le bonheur que ma chère fille me donnera... Puis, si vous saviez comme nous sommes heureux, dans notre petit coin! Sans doute, je la laisse seule la journée entière, mais il faut voir notre joie, lorsque nous nous retrouvons le soir! Elle est d'une telle innocence, elle n'a pas besoin de se marier encore, puisque rien n'est prêt et que rien ne presse.

Il souriait de nouveau, il reprit :

— Voyons, vous allez venir déjeuner chez moi... Nous causerons d'elle, je vous dirai mes petits secrets, ce que je rêve et ce que je prépare; et puis, je vous montrerai sa dernière photographie, qui ne date pas de huit jours. Ça sera si gentil, de me tenir compagnie, pendant qu'elle n'est pas là, de déjeuner tous les deux en garçons! Nous mettrons un bouquet â sa place... Hein ? c'est entendu, je vous attends à midi.

Mathieu ne put lui faire ce grand plaisir.

— Non, c'est impossible, j'ai trop de courses, ce matin... Mais, tenez! après-demain, je suis forcé de revenir à Paris. Si ce jour vous va, je vous promets de déjeuner avec vous.

Ce fut convenu, ils se serrèrent la main gaiement, et Mathieu reprit ses courses, déjeuna dans un petit restaurant de l'avenue de Glichy, où une affaire l'avait attardé. Puis, comme il descendait par la rue d'Amsterdam, pour se rendre chez un banquier de la rue Caumartin, il eut l'idée, quand il fut arrivé au carrefour de la rue de Londres, de raccourcir, en prenant le passage Tivoli, qui débouche sur la rue Saint-Lazare, par un double porche, dont les arches étranglées coupent pour ainsi dire toute circulation aux voitures. Aussi le passage est-il peu fré-

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quenté, n'étant guère utilisé que par des piétons, des gens du quartier, des Parisiens rompus aux détours de la grande ville ; et lui-même ne se souvenait pas d'avoir passé là depuis des années. Curieusement, il regardait ce coin oublié du vieux Paris, l'humide ruelle qui reste noire, même par les jours ensoleillés, les maisons pauvres, aux façades mangées de lèpre, aux étroites boutiques obscures, toute cette misère nauséabonde, pourrissant de vieillesse, lorsque, brusquement, une rencontre imprévue le stupéfia. Comme il s'étonnait de trouver là, les roues dans le ruisseau, stationnant, un coupé de maître, luxueusement attelé, il vit sortir deux femme» de la plus immonde des maisons, qui, vivement, montèrent, disparurent; et il reconnut, malgré les voilettes, Sérafine accompagnée de Reine. Un instant, il hésita pour Sérafine, ne l'ayant pas revue depuis des mois, tellement elle lui parut singulière, changée; mais il ns pouvait se tromper pour Reine, dont l'aimable visage, .M doux, si gai, s'était tourné vers lui, sans l'apercevoir. La coupé se perdait déjà parmi les voitures, dont le flot emplissait la rue Saint-Lazare, qu'il était encore à h même place, figé, étourdi. Eh quoi! cette jolie fille, quo son père croyait dans un château, près d'Orléans, n'avai» donc pas quitté Paris? Et c'était là, au fond d'un pareil bouge, que la baronne l'amenait, d'un air furtif, au lieu de la promener sous les arbres séculaires de quelque grand parc? Son cœur s'était serré affreusement, en soupçonnant de terribles histoires. Il regardait la maison à deux étages, basse, louche, souillée de misère, suani l'ignominie. Sans doute une maison de rendez-vous, mais combien honteuse, et pour quelles débauches inavouables! Puis, la tentation de savoir fut trop forte, il se risqua le long d'une allée sombre et fétide, il arriv- [jusqu'à une cour verdâtre comme un fond de citerne. D'ayant pas trouvé de concierge à qui s'adresser Pas un^*

&me, pas un bruit. Il se retirait sans comprendre, lorsque la vue, sur une porte, d'une plaque de cuivre portant ces mots : Clinique du docteur Sarraille, l'éclaira d'une soudaine lumière. Il se rappela l'élève de Gaude, cette face épaisse au mufle bovin; il se souvint surtout des quelques mots du docteur Boutan, qui connaissait le personnage. Alors quoi ? peut-être une maladie qu'on cachait, peutêtre une consultation prise en grand mystère? Et il s'éloigna, frissonnant, ne voulant pas aller jusqu'au bout de «es soupçons, tout d'un coup Irappé par une terrifiante ressemblance, la même nausée, ici, passage Tivoli, chei Sarraille, que, là-bas, rue du Rocher, chez la Rouche, la même allée puante, la même cour gluante, le même antre de honte et de crime. Ah ! qu'il faisait bon, par ce chaud soleil d'août, dans les larges avenues de Paris en travail, tout à sa besogne de vie !

C'était une histoire logique, aux conséquences inévitables. Reine, élevée dans le désir de l'argent, dans la passion du plaisir, avait grandi pour une vie de luxe dont !a continuel ajournement exaspérait ses appétits de jolie fille. Lorsque sa mère était là, elle ne l'entendait rêver que de toilettes, de voitures, de fêtes continuelles; et, plus tard, restée seule avec son père, elle avait continué à se nourrir des mêmes ambitions. Le pis fut alors qu'elle cessa d'être surveillée, passant les journées entières seule en compagnie d'une bonne, s'ennayant vite de la musique et de la lecture, vivant sur son balcon, à regarder si le prince rêvé ne venait pas, chargé d'or, la tirer de sa médiocrité, l'emmener pour la royale existence d'amusement sans fin, que ses parents lui avaient formellement promise. Rien autre n'existait, elle exigeait que le rêve se réalisât, les sens éveillés par une puberté précoce, d'une chair ardente, prompte à la sensation, dont ses longues heures d'altente oisive aiguillonnaient les curiosités. Et ce fut seulement Sérafine qni vint la cher-

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cher, qui l'emmena par les allées du Bois, par les spec- Cacles permis aux jeunes filles, simplement amusée d'abord de la mine ravie de cette enfant, en qui elle sentait gronder un peu de l'ardeur à jouir dont elle brûlait ellemême. Puis, il advint ensuite, lorsque la petite grandit, devint femme, que la baronne, sans avoir fait le noir complot de la pervertir, la conduisit à des fêtes plus coupables, dans des théâtres moins innocents, qui achevèrent de lui tout apprendre. Alors, la chute s'acheva rapide, une intimité de plus en plus étroite, un oubli de leur différence d'âge, des confidences d'une liberté si grande, qu'elles en arrivèrent à ne se rien cacher. Acquises toutes dsuï à la religion du plaisir, elles s'étaient rencontrée? dans un même culte passionné. Aussi l'aînée, n'ayani désormais d'autres scrupules, ne donnait-elle plus à i» cadette que les conseils de son expérience, fuir ie •candale, garder sa situation mondaine intacte, ne jamais «vouer sa vie. éviter surtout l'enfant, qui est le pire des aveux, le malheur irréparable. Et, en effet, pendant près d'une année, la jeune fille vint souveni prendre îe ihé, de cinq à sept, chez son amie, dans l'appartement discret de la rue de Marignan, où elle rencontrait des hommes aimables, sans que l'accident si redouté se produisît, tellement elle était déjà savante à ne donner d'elle que ce qu'elle en devait donner, pour l'amusement d'une heure, en se garant des suites.

Mais l'inévitable était en marche. Un jour, Reine eut la conviction qu'elle se trouvait enceinte. Comment ie désastre avait-il pu se faire? Elle-même n'aurait su le dire, stupéfaite de ce moment d'oubli, ne se souvenant plus, dans son épouvante du lendemain. Elle vit son père, son père qui l'adorait, écrasé sous cette abomination, sanglotant, mourant. Aucune réparation n'était possible, l'homme avait déjà femme et enfants, un haut fonctionnaire qui fréquentait les maisons closes; et, d'ailleurs.

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de pareilles grossesses, en de telles conditions, ne sont de personne. Lorsque Reine, pleurante, éperdue, fit sa confession à son amie Sérafine, celle-ci, dans un premier emportement de reine violente, dont un hasard imbécile dérange les plaisirs, faillit la battre. Puis, la terreur d'être compromise elle-même, de voir mettre à néant sa longue hypocrisie mondaine, lui rendit toute son audace tranquille. Elle baisa, consola la triste fille, lui jura de ne pas l'abandonner, de la tirer victorieusement d'affaire. L'idée immédiate lui était venue d'un avortement, elle attendit quelques jours, finit par lui en parler, mais ne fit que la jeter à une nouvelle crise d'effroi, mêlée de larmes. Longtemps, Reine avait cru que sa mère, comme on le lui racontait, était morte en couches; et c'était par une indiscrétion de Sérafine elle-même, pendant un de leurs abandons intimes, qu'elle avait enfin 8u la vérité, les manœuvres criminelles, la mort dans un bouge; de sorte que, frappée d'une crainte superstitieuse, elle s'affolait, elle criait qu'elle mourrait certainement comme sa mère, si elle consentait aux mêmes pratiques. D'ailleurs, Sérafine réfléchissait, finissait par trouver la sage-femme inquiétante, dangereuse : il fallait se livrer complètement à elle, celle dont elle avait usé pour son compte lui laissait, aujourd'hui encore, un frissonnant souvenir d'avidité, de bassesse et de menace. Et tout un autre projet germait en son esprit, plus radical, triomphant, l'idée que sa jeune amie devrait bien profiter de l'occasion pour se faire opérer comme elle, ce qui, d'un seul coup, la débarrasserait de son mauvais cas et la guérirait à jamais de la maternité. Elle l'en entretint d'abord avec prudence, lui conta ce qu'on lui avait dit de certains chirurgiens qui s'étaient trompés, qui avaient cru à la présence d'une tumeur, puis qui, l'opération faite, s'étaient trouvés en présence d'un fœtus. Pourquoi ne s'adresserait-on pas à un de ces médecins-là?

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D'autant plus que l'opération ne présentait aucun danger; et elle s'offrait en exemple, disait la sécurité qu'elle goûtait maintenant, toutes ses voluptés insolentes, toutei celte exaspération sensuelle dont elle ne s'avouait pas encore la fatigue, une brusque flétrissure qui tachait déjà de quelques rides son orgueilleuse beauté. Quand elle la vit ébranlée, elle lui parla de son père, lui expliqua que, dans ce cas, elle pourrait rester près de lui, puisqu'il répugnait tant à la marier et qu'elle-même préférait vivre libre, sans liens ni devoirs. Ne serait-ce donc rien d'aimer à sa guise, selon son caprice du moment, de se donner à l'homme qu'elle désirerait, certaine de n'être jamais mère, de pouvoir toujours se reprendre? Elle resterait souveraine maîtresse de sa vie, elle connaîtrait, elle épuiserait toutes les ivresses, sans crainte ni remords. Il lui suffirait d'être assez adroite pour garder le secret de ses joies, petite comédie bien permise, facile à jouer avec ce tendre et faible Morange, qui passait le» journées à son bureau. Et, lorsqu'elle la vit rassurée, résolue, elle l'embrassa furieusement, ravie de cette adepte nouvelle, si jeune, si belle, en l'appelant sa chère fille.

Dès lors, il ne s'agissait plus que de savoir où prendre le chirurgien qui consentirait à l'opération. Elle ne songea pas un instant à Gaude, c'était un trop gros personnage, qu'elle jugeait incapable de se risquer dans une pareille histoire. Tout de suite, d'ailleurs, elle avait trouvé l'homme, Sarraille, l'élève de Gaude, celui qui avait aidé le maître à l'opérer elle-même. Elle le connaissait bien, avait reçu ses aveux, aux heures de convalescence, le savait enragé de sa laideur, de ce masque épais et blatard, aux rares poils de' barbe, aux durs cheveux collés sur les tempes, qui devait, disait-il avec un désespoir empoisonné, l'empêcher de jamais réussir prè» des femmes, ses clientes. C'était la faillite de son exis-

tence, son avenir barré, sa chute au ruisseau, au bagne peut-être. Fils unique d'un paysan pauvre, il avait dû vivre comme un chien errant, en quête de la pâtée, tandis qu'il faisait sa médecine à Paris, passant les nuits à de basses besognes, pour pouvoir prendre ses inscriptions. Puis, aujourd'hui, après ses années d'internat, malgré la protection de Gaude, qui goûtait sa sombre application, il était retombé au pavé. Sans clientèle avouable, il avait ouvert, pour manger, celte clinique louche du passage Tivoli, où il végétait des miettes des autres, des cas inquiétants qu'on voulait bien lui laisser. Le pis était qu'un besoin féroce de prompte réussite le dévorait, toujours à l'affût des occasions, ne se résignant pas, rêvant quand même la conquête du monde et de ses jouissances, quitte à la payer en beau joueur, de sa vie même. Et ce fut de la sorte que Sérafine trouva sûrement en lui l'homme qu'elle cherchait. Elle avait senti le besoin de lui conter une histoire, jugeant inutile de mettre sa conscience à une trop rude épreuve, par une complicité ouverte, avouée. Reine tut une nièce à elle, que sa famille lui envoyait de province, pour qu'elle consultât un médecin sur l'étrangeté de son cas, des douleurs affreuses qui la tenaient dans le bas-ventre, bien qu'elle eût toutes les apparences d'une bonne santé. Elle s'arrangea, fit comprendre le reste, offrit mille francs, de sorte que Sarraille, après un premier examen, déclara l'organe dur et gonflé, finit par diagnostiquer une tumeur. D'autres rendez-vous furent pris. Reine affectait de se plaindre de plus en plus, jetait des cris au moindre attouchement. Enfin, on décida l'opération comme l'unique remède héroïque. Il fut entendu que la malade serait opérée à la clinique même du passage Tivoli, où la convalescence, ensuite, durerait de deux à trois semaines. Sérafine avait alors imaginé le mensonge de trois semaines de repos, de vie au plein air, dans ce château du Loiret où

elle emmenait sa jeune amie, et, lorsque Mathieu les avait surprises, sortant de chez Sarraille, elles venaient de tout y régler définitivement, pour le lendemain. Le soir même, quand elle rentra chez la baronne qui l'hébergeait, en attendant, Reine écrivit à son père une lettre très tendre, pleine de gais détails, qui devait être jetée à la poste, par une personne complaisante, là-bas, dans le village lointain, près du château.

Le surlendemain, comme il l'avait pro^mis, Mathieu vint donc déjeuner chez Morange, dans son appartement du boulevard de Grenelle. Il le trouva d'une gaieté heureuse d'enfant.

— Ah ! vous êtes exact, et vous allez attendre un peu, car la bonne s'est mise en retard, pour sa mayonnaise... Entrez dans le salon.

C'était toujours le même salon, avec son papier gris perle, à fleurs d'or, avec son meuble Louis XIV laqué blanc, son piano de palissandre noir, où il se souvenait d'avoir été reçu par Valérie, il y avait déjà bien des années. Tout s'y usait sous la poussière, on y sentait l'abandon d'une pièce inutilisée, dans laquelle on n'entrait presque jamais.

— Sans doute, expliqua Morange, l'appartement est trop grand pour nous deux. Mais cela m'aurait fait saigner le cœur de le quitter. Et puis, nous y avons nos petites habitudes... Reine vit dans sa chambre. Venez voir comme c'est gentil, comme elle a tout bien arrangé. Je veux vous montrer deux vases dont je lui ai fait cadeau.

La chambre, bleu pâle, meublée de pitchpin verni, n'avait pas changé non plus. Les deux vases, de cristal émaillé, étaient fort beaux. Il y avait d'ailleurs là une profusion extraordinaire de gentilles choses, les dons de toutes sortes, les surprise* dont le père comblait sa fille. Et il 7 marchait sur la pointe des pieds, comme dans un lieu sacré, il y parlait bas, avec un sourire béat de dévot,

initiant un profane au culte de l'idole. Puis, il l'emmena d'un air de mystère à l'autre bout de l'appartement, dans la propre chambre, où il n'avait rien dérangé depuis la mort de sa femme, gardant comme des reliques les mêmes meubles de thuya, les mêmes tenturesjaunes. Seulement, la cheminée, les tables, les murs étaient couverts de photographies, une prodigieuse collection de tous les portraits qu'il avait pu réunir de la mère, augmentée des portraits sans nombre de la fille, faits de six mois en (ix mois, depuis l'enfance.

— Venez, venez voir, puisque Je vous ai promis de TOUS montrer le dernier portrait de Reine... Regardez.

Et il le plaça devant une sorte de petite chapelle, dressée religieusement sur une table, en face de la fenêtre. Les plus beaux portraits s'y trouvaient disposés d'une façon symétrique, encadrant deux d'entre eux, qui faisaient centre : le dernier portrait de la fille et un dje la mère, au même âge, toutes deux côte à côte, belles et souriantes, ainsi que deux sœurs jumelles.

Des larmes étaient montées aux yeux de Morange. Il bégaya, dans une extase attendrie :

— Hein? qu'en dites-vous? N'est-ce pas ma Valérie si aimée, tant pleurée, que ma petite Reine a fini par me rendre? Je vous assure que c'est la même femme. Vous voyez bien que je ne rêve pas, que l'une a ressuscité l'autre, avec les mêmes yeux, la même bouche, la même chevelure. Et qu'elle est belle!... Je reste là devant des heures, mon ami, c'est mon bon Dieu!

Mathieu, ému lui-même aux larmes, d'une telle adoration, sentit un Iroid qui le glaçait en face de ces deux images, de ces deux femmes si semblables, l'une morte, l'autre là-bas, dans un inconnu, dont la menace le hantait depuis l'avant-veille. Mais la bonne vint dire que le homard et la mayonnaise étaient servis, et Morange le fit passer gaiement dans la salle à manger, où il voulut que

FECONDITE tSs

la fenêtre restât grande ouverte, pour qu on pût jouir, par le balcon, de la belle vue. Il n'y avait que deux couverts. Seulement, à la place habituelle de Reine, se trouvait un gros bouquet de roses blanches.

— Asseyez-vous là, à sa droite, dit-il avec son bon rire. Nous sommes trois tout de même.

Il s'égaya ainsi jusqu'au dessert. Après le homard, la bonne apporta des côtelettes, puis des artichauts. Et lui, qui parlait peu d'habitude, se montra particulièrement expansif, comme s'il eût voulu prouver à son convive qu'il était un sage, un homme d'intelligence et de prudence, que la destinée finirait par récompenser malgré tout. Il reprenait les anciennes théories de sa femme, expliquait qu'il avait eu bien raison de ne pas s'embarrasser d'enfants, que son grand bonheur était de pouvoir ne songer qu'à sa petite Reine. S'il avait recommencé son existence, il n'aurait encore voulu qu'elle. Sans l'affreuse mort qui l'avait si longtemps accablé, il serait entré au Crédit National, il aurait peut-être aujourd'hui des millions. Mais rien n'était perdu, justement parce qu'il n'avait qu'une fille ; et il dit ses rêves, la dot qu'il lui amassait, le mari digne d'elle qu'il désirait lui trouver, la haute situation sociale conquise, la sphère supérieure dans laquelle il finirait par monter lui-môme, grâce à elle ; à moins qu'elle ne préférât ne pas se marier, ce qui serait le paradis pour eux deux, car le projet sournois de la garder lui avait donné de grandes ambitions, qu'il avoua. Il lui obéissait en toutes choses, il la sentait ambitieuse comme sa mère, avide de vie luxueuse, de jouissances, de fêtes, et l'idée lui était venue de jouer à la Bourse, de réaliser quelque coup de maître, puis de se retirer, d'avoir voiture et maison de campagne. De plus bêtes que lui avaient réussi. Il n'attendait qu'une bonne occasion.

— Vous avez beau dire, mon cher ami, l'enfant

unique, il n'y a encore que cela pour mettre toutes les chances de son côté. Un seul être cher dans le cœur, et les bras libres, afin de lui gagner une fortune.

Comme la bonne servait le café, il s'écria joyeusement :

— J'oubliais, je ne vous ai pas dit que Reine m'avait écrit déjà, oh ! une lettre si tendre, si heureuse, où elle me donne toutes sortes de détails amusants sur son arrivée là-bas, sur une grande promenade qu'elle a faite, dès le premier jour... Je l'ai reçue ce matin.

Tandis qu'il fouillait dans sa poche, Mathieu sentit de nouveau passer en lui le frisson glacé, venu de l'inconnu, là-bas. Depuis l'avant-veille, il essayait de se rassurer, d'expliquer au mieux la rencontre du passage Tivoli. Ce déjeuner si gai, avec ce brave homme, finissait par noyer ses craintes en un vague de cauchemar. Mais, brusquement, ce mensonge, cette lettre évidemment écrite de Paris, le rendit à toute son angoisse pitoyable, devant le père si aimant, si heureux, tandis que, là-bas, la destinée de la fille s'accomplissait.

— La chère petite! reprit Morange, en lisant des phrases de la lettre, on l'a comblée de caresses, on l'a mise dans une belle chambre rouge, avec un grand lit, où elle se perd. Il y a des draps brodés, s'il vous plaît 1 et des flacons d'odeur sur la toilette, et des tapis partout. Oh ! ce sont des gens très riches, tout ce qu'il y a de mieux dans l'aristocratie, à ce que m'a raconté la baronne... Je continue. La baronne a tout de suite emmené la chère enfant dans le parc, où elles se sont promenées pendant deux heures, au milieu des fleurs les plus admirables. Il y a des allées, avec des arbres centenaires, hautes comme des neià d'église. Il y a de grands bassins, avec des cygnes qui nagent. Il y a des serres où poussent des plantes rares, et qui embaument... Vous savez, moi, je ne suis guère vaniteux, mais tout de même ça fait plaisir

de savoir sa fille reçue dans un pareil château. Et qu'elle l'amuse donc, ma bonne ciiérie, qu'elle soit heureuse!

Il en oubliait de boire son café. Tout d'un coup, la porte s'ouvrit, il y eut une apparition extraordinaire, si imprévue, qu'un grand silence se fit. La baronne était entrée.

Béant, Morange la regardait, sans comprendre.

— Quoi donc? c'est vous... Reine est là, vous la ramenez?

Machinalement, il s'était levé pour regarder dans l'antichambre, croyant que sa fille s'y attardait à ôter son chapeau. Et il revint, il répéta :

— Vous ramenez Reine, où est-elle?

Très pâle, Sérafine ne se hâtait pas de répondre, l'air résolu pourtant, debout dans sa haute taille lière, toute prête à faire lace aux pires dangers et à les vaincre. Elle avait tendu à Mathieu une main glacée, mais qui ne tremblait pas, comme heureuse de sa présence. Puis, elle parla enfin, très calme.

— Oui, je vous la ramène. Elle a eu une indisposition subite, et j'ai cru prudent de la ramener... Elle est chez moi.

— Ah ! dit-il simplement, ahuri.

— Elle est un peu lasse du voyage, elle vous attend.

Il continuait à la regarder, les yeux ronds, dans la stupéfaction que lui causait cette histoire, sans paraître en remarquer les invraisemblances, sans songer même i demander pourquoi, si sa fille était souffrante, on ne l'avait pas ramenée directement chez elle.

— Alors, vous venez me chercher?

— Mais oui, dépêchez-vous.

— Boni l.iissez-moi prendre mon chapeau et donner des ordres à la bonne pour qu'elle prépare la chambre.

Et il sortit, il disparut un instant, pas trop inquiet encore, si effare, qu'il était tout à la préoccupation unique

de trouver son chapeau, ses gants, afin de ne pas faire attendre.

Dès qu'il ne fut plus là, Sérafine, qui l'avait suivi des yeux, eut un redressement de sa poitrine orgueilleuse, comme la guerrière qui reprend haleine, avant le dur combat qu'elle prévoit. Dans sa face blême, sous l'incendie de ses cheveux roux, ses yeux pailletés d'or brûlaient d'une flamme sombre. Elle rencontra ceux de Mathieu, ils se regardèrent en silence, elle d'une bravoure sauvage, lui plus pâle qu'elle, frissonnant d'un terrible «oupçon.

— Quoi donc? finit-il par demander.

— Un afTreux malheur, mon ami! Sa fille est morte.

Il étouffa un cri, il avait joint les mains, dans un geste d'effroyable pitié.

— Morte !... Morte là-bas, chez ce Sarraille, au fond de ce bouge!

A son tour, elle frémit, elle faillit crier de surprise ei de peur.

— Vous savez ça, vous ?... Qui vous a dit ça, qui donc ûous a trahies?

Mais, déjà, elle se remettait, se redressait de nouveau, confessait tout, d'une voix basse et rapide.

— Vous allez voir si je suis lâche. Je ne me dérobe pas, puisque c'est moi qui ai voulu venir ici, chercher le père... C'est vrai, quand elle a été grosse, j'ai eu l'idée de l'opération, pour la débarrasser de cet enfant et des autres. Pourquoi cela n'aurait-il pas réussi avec elle, lorsque, moi, je m'en étais si bien tirée? Et il a fallu l'accident le plus inattendu, le plus imbécile, une pince doni le ressort, paraît-il, a cédé cette nuit, pendant que la garde dormait, si bien qu'on a trouvé, ce matin, la pauvre petite morte dans un bain de sang... Elle était si ardente, si jolie! Je l'aimais beaucoup, beaucoup...

Sa voix se brisa, elle dut s'interrompre, tandis que de

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grosses larmes éteignaient, dans ses yeux, les paillettes d'or qui les embrasaient d'habitude. Jamais Mathieu ne l'avait vue pleurer ainsi, ces larmes achevèrent de le bouleverser, dans l'horreur que lui causait la vérité enfin connue tout entière

— Je viens de l'embrasser encore, si blanche, si froide, reprit-elle, et tout de suite je me suis lait conduire ici. Il faut en finir, ce pauvre homme doit être prévenu, je sais bien que moi seule peux tout lui apprendre. Ohl j'accepte le danger... Mais, puisque vous êtes là, venez donc avec nous. Il vous aime, nous ne serons pas trop de deux. D'autant plus que, dans la voiture, il va falloir le préparer au coup atroce.

Elle se tut, Morange rentrait. Il surprit sans doute leurs chuchotements, il les regarda, saisi de méfiance. Puis, il avait dû réfléchir, se reprendre un peu, pendant qu'il cherchait partout ses gants. Sa voix, maintenant, tremblait d'un commencement d'angoisse.

— Dites donc, demanda-t-il, ce n'est pas grave, son indisposition ?

— Oh! non, répondit Sérafine, qui n'osait encore lui porter le premier coup.

— Alors, vous auriez dû, de la gare, me l'amener tout de suite. C'était plus simple.

— Evidemment. Mais c'est elle qui n'a pas voulu, par crainte de vous effrayer... Vous êtes prêt, partons vite.

Morange descendit d'un pas lourd, sans ajouter un mot. Sa tête, à présent, travaillait, dégageait toutes sortes d'objections. Reine, puisqu'il était le matin à son bureau, n'aurait-elle pu se faire reconduire chez elle, se cofucher même? et elle n'avait donc pas à craindre de l'effrayer. Son inquiétude devenait telle, qu'il n'osait plus poser de questions, dans l'effroi sourd de l'inconnu, qui s'ouvrait là, comme un gouffre. Mais, quand il vit que

Mathieu montait avec eux en voiture, il pâlit davantage, il ne put retenir ce cri :

— Tiens ! vous venez aussi, pourquoi donc?

— Non, non ! il ne vient pas, se hâta de répondre la baronne. Nous le déposerons en route, il a une course à faire par là.

Cependant, le temps pressait, Morange s'agitait, s'aftolait, en proie de plus en plus à l'envahissement de la terrible vérité. Comme le coupé filait rapidement, sur le point déjà de passer le pont, Sérafine songea qu'il allait bien s'apercevoir qu'on s'éloignait par l'avenue d'Antin, sans s'arrêter chez elle. Et elle dut commencer à lui conter une histoire, elle revint sur la maladie de Reine elle laissa peu à peu entendre que la chère enfant devait être atteinte d'une infirmité grave, qui certainement nécessiterait une opération. Il l'écoutait; îa regardait. 1» îace torturée, les yeux troubles. Puis, lorsque le coupé traversa les Champs-Elysées, il vit bien qu'on ne le menait pas chez la baronne, un grana sanglot le déchira lout entier, devant cette clarté soudaine, cette certitude que sa fille était opérée déjà, pour qu^on lui parlât ainsi d'opération. Mathieu avait pris doucement ses mains convulsives, pleurant avec lui, tandis que Sérafine commençait l'aveu, expliquait que l'opération, en effet, venait d'être faite. Si l'on s'était caché, si l'on avait imaginé ce séjour à la campagne, c'était pour lui éviter toutes sortes de tortures. Et elle osa prétendre que les choses, désormais, marcheraient sans doute très bien, voulant lui donner un nouveau répit, attendant quelques tours de roues, avant de l'assommer sous le dernier coup. Pourtant, il ne se calmait pas, éperdu, regardant, la tête aux deux portières, d'un mouvement farouche de bête qu'on tient enfermtie, par quel chemin, dans quel lieu ignoré, redoutable, on le menait ainsi. Brusquement, comme le coupé débouchait devant la gare Saint-Lazare, après avoir suivi

FSCONDITE 891

la rue La Roëtie et la rue de la Pépinière, il reconnut la pente niitle, les maisons noires de la rue du Rocher, dévalant juscju'au carrefour de la rue de Rome. Et ce tut pour lui encore un éblouissement d'éclair, la vérité totale, aveujîlante, qui le frappait en coup de foudre, dans l'évocation atroce du souvenir, sa femme morte, étendue, là-bas, sur le grabat immonde, taché de sang.

— Ma fille est morte, ma fille est morte, on me l'a tuéel

Le coupé filait, parmi l'encombrement des voitures et des piétons. Vivement, il arriva rue Saint-Lazare, tourna sous l'une des arches étroites du passage Tivoli, se trouva dans la ruelle presaue déserte, humide, immonde et Qoire. Moranse se débattait, hagard, fou, les deux maini tenues par Mathieu, aveuglé de larmes, lui aussi, tandis aue Sérafine. très attentive, très maîtresse d'elle-même, le suppliait de se taire, prête à lui fermer la bouche de ses doigts minces, s'il continuait à gémir, comme un misérable qu'on mène au supplice. Que voulait-iî faire? il l'ignorait lui-même : hurler, sauter de la voiture, pour courir plus vite, il ne savait où. Aussi, quand le coupé s'arrêta, les roues dans le ruisseau, devant la maison louche, cessa-t-il tout d'un coup de s'agiter, s'abandonnant aux deux autres qui le descendirent, qui l'emmenèrent, ainsi qu'une chose. Mais, dès l'allée sombre et puante, dont le froid, tel qu'un suaire, lui tomba sur les épaules, le souvenir se réveilla, farouche, avec une puissance de terrible évocation : c'était la même allée que là-bas, aux murs lézardés et moisis; et ce fut ensuite la même cour verdâtre, fétide, pareille à un fond de citerne. Tout renaissait, l'atroce drame recommençait, plus abominable. Et quel quartier, cette cohue toujours pullulante de la gare Saint-Lazare, cette bousculade continuelle des départs et des arrivées, cette vaste place où semblait aboutir le monde entier avec ses fièvres, comme

Ki LES QUATRE ÉVANGlLlfS

pour y noyer son inconnu I Et, là, à droite, à gauche,'dan8 ce bas montueux de la rue du Rocher, dans ce coin ignoré du passage Tivoli, ainsi qu'en deux antres sordides où toutes les hontes, attendues, guettées à chaque train, pouvaient se cacher, quels effrayants refuges de misère et de crime, ces deux gouffres de mort, la maison d'accouchement de la Rouche et la clinique du docteur Sarraille !

L/ebout au milieu de son étroit cabinet de consultalions, une pièce sombre, à peine meublée, empoisonnant l'éther, Sarraille attendait, en vieille redingote noire, les yeux durs et résolus, dans sa grosse face blême. Tout de suite, Morange, piétinant, regardant partout d'un air d'égarement imbécile, tandis que ses dents claquaient, comme s'il était pris d'un grand froid, s'était remis à crier, à répéter sans fin :

— Où est-elle ? Montrez-la-moi, je veux la voir. Vainement, Sérafine, aidée de Mathieu, continuait à

lui parler, à tâcher de l'étourdir de bonnes paroles, pour gagner quelques minutes encore, espérant amortir un peu le coup suprême du spectacle qui l'attendait. Mais il les écartait, il recommençait à bégayer les mêmes mots, en tournant autour de la pièce, avec son obstination de bête qui cherche une issue.

— Montrez-la-moi, je veux la voir. Où est-elle? Puis, comme Sarraille croyait devoir lui parler, le

préparer lui aussi, Morange soudain parut l'apercevoir, marcha sur lui furieusement, serrant Içs poings, pour l'assommer.

— Alors, c'est vous le médecin, c'est vous qui l'avei tuée!

Et il y eut une scène horrible : le père brandissant les bras, vomissant des injures, des menaces, tout ce qui lui montait à la bouche, la douleur enragée d'un pauvre homme faible, à qui Ton vient d'arracher le cœur; tandis

que le médecin, d'abord très digne, très correct, l'exculant, finissait par se fàclier, par crier à son tour qu'on l'avait trompé, qu'il n'était pas responsable, après la comédie indigne jouée par cette jeune dame. Les paroles irréparables furent dites, il lâcha tout, la grossesse, le.'?, douleurs simulées, la situation critique où elle l'avait mii[ en se faisant opérer pour une tumeur, lorsqu'elle était simplement enceinte. Sans doute, il s'était mépris, mais ses maîtres eux-mêmes avaient de pareilles erreurs sur la conscience. Personne n'est infaillible, et, comme le père s'était rué, en le traitant de menteur et d'assassin, en hurlant qu'-l le traînerait devant la justice, il déclara qu'il voulait bien, qu'il y raconterait toute l'histoire. Alors, défaillant, le malheureux homme chancela, tomb» sur une chaise, sous les coups répétés de ces révélation» ignobles. Sa fille enceinte, grand Dieu ! sa fille criminelle, complice et victime! C'était l'écroulement du ciel, la fin du monde. Et il sanglotait, et il bégayait toujours, avec de pauvres gestes de fou qui battaient l'air, comme pour écarter tant de décombres :

— Vous êtes des assassins!... Vous êtes des assassina, tous des assassins!... Vous irez au bagne, tous, tous au bagne !

Sérafine, qui s'était assise près de lui, voulut lut reprendre les mains, luttant de sa personne, bravement, pour le vaincre.

— Non! vous êtes des assassins, tous des assassins!... Vous irez au bagne, la première au bagne!

Elle ne l'écoutait pas, lui parlait toujours, disait de» choses touchantes, rappelait combien elle avait aimé la chère petite, son dévouement, son continuel désir de la rendre heureuse.

— Non, non! c'est vous l'assassin!... Au bagne, au bagne, tous les assassins!

Cependant, laissant Sérafine i son combat, Sarraille

m LES QUATRE «VANGILES

avait pris Mathieu à part, car il flairait en lui un témoin possible, si TafTaire se g&tait. Et il lui expliqua l'opération, l'ablation de tout l'organe par la voie naturelle, en coupant les liens, ce qui ne demandait pas trois minutes. Seulement, il y avait toujours un grand danger d'hémorragie. Aussi n'avait-il voulu employer que des pinces neuves, pour pincer les artères, dont la cicatrisation s'obtient par écrasement. Il s'était servi de huit pinces, il avait eu même la précaution de s'assurer, le soir, qu'elles restaient bien en place, contrôlant, comptant les petits manches qui sortaient; et, voyez la malchance! L'une d'elles s'était détachée pendant la nuit, le ressort ayant cédé, sans doute par un défaut de fabrication ; car c'était là son unique remords, le regret maintenant d'avoir employé des pinces neuves, dont il ne pouvait répondre, puni précisément de trop de zèle. Puis, il avait fallu le lourd sommeil de la garde, la faiblesse de l'opérée qui n'avait pas même dû sentir couler tout son sang, qui était certainement morte, comme on s'endort, dans une grande douceur. Et il jura encore, d'un air de tranquille audace, que l'organe gravide, lourd et dur, aurait trompé tout autre de ses confrères, devant les affirmations si nettes de la jeune personne, dont les prétendues souffrances avaient un accent déchirant de vérité.

— Oh ! je suis bien tranquille, murmura-t-il, et la baronne de Lowicz, qui est là, me couvre d'ailleurs complètement, car elle a menti, elle aussi, avec son histoire d'une nièce que les parents lui envoyaient de province. On peut me dénoncer, je suis prêt à répondre... Une opération magnifique, une complète réussite, que mon maître Gaude m'aurait enviée !

Il restait livide pourtant, son mufle nerveusement contracté, ses gros yeux gris brûlant d'une sourde exaspération contre le sort. La destinée s'acharnait, il n'avait

accepté les risques d'une telle besogne que dans l'espoir d'atteler ensuite à, sa fortune la baronne complice; et voilà qu'un hasard imbécile allait peut-être l'envoyer en cour d'assises! Il n'était même plus certain d'avoir les raille francs que lui avait promis cette femme; car il connaissait son avarice, elle n'aurait payé que par tendresse pour sa petite amie. C'était, cette fois, la pire des défaites, dans sa rage impuissante à jamais violer la fortune.

Mathieu revint près de Sérafine, qui n'avait point cessé d'étourdir Morange de ses conseils, de ses consolations. Elle lui avait repris les mains, elle le fatiguait des mêmes paroles, son dévouement, son deuil affreux, sa crainte de voir le cher souvenir de la morte traîné dans la boue, s'il n'était point assez raisonnable pour garder l'horrible secret. Elle acceptait sa part de responsabilité, disait combien elle était coupable, parlait de son éternel remords. Mais, grand Dieu ! que tout cela fût enseveli avec la chère petite, qu'il ne poussât sur sa tombe que des fleurs pures, les regrets unanimes de tant de jeunesse, de tant d'innocente beauté! Et, peu à peu, Morange fléchissait, cédait à sa faiblesse de cœur, tandis que le mot d'assassin qu'il répétait toujours, par une obstination maniaque, s'espaçait, devenait plus rare, n'était plus qu'un murmure bégayé, étouffé dans les larmes. Sa fille traînée en justice, son corps ouvert, étalé devant tous avec sa souillure, les journaux racontant le crime, disant l'ignominie de cette caverne où il la retrouvait, non, noni il ne pouvait vouloir cela, celte femme avait raison. L'impuissance où il était de la venger acheva de l'anéantir, de le rompre, comme si on l'avait roué de coups, les membres meurtris, la tête vide, le cœur froid, battant à peine. Et il retombait à une sorte d'enfance, il joignit les mains, il supplia en petit garçon peuretix, avec des balbutiements plaintifs, toute une terreur, toute

une résignation de pauvre être qui demande pitié, tant il loufTre.

— Je ne ferai de mal à personne, ne me faites pas de mal... Seulement, montrez-la-moi, je veux la voir.

Sérafine, ayant vaincu enfin, voulut se relever. Mais il fallut que Mathieu l'aidât, tellement elle était brisée ellemême, exténuée, à bout de forces. Une sueur mouillait sa face, elle dut rester appuyée un instant au bras qu'il lui avait offert; puis, elle le regarda, peu à peu redressée, en sa taille fière, triomphante d'avoir été brave jusqu'au bout, atteinte pourtant et chancelante, dans son énergie à défendre son plaisir. Et il s'étonna de la voir si vieille, comme si les symptômes de flétrissure qu'il avait constatés déjà, se fussent aggravés tout d'un coup, ridant de mille plis son visage blême.

Morange tendait ses mains tremblantes, répétait sa triste plainte enfantine.

— Je vous en supplie, montrez-la-moi, je veux la foir... Je ne ferai de mal à personne, je resterai près d'elle bien tranquille.

Sarraille finit par le satisfaire, puisque, maintenant, il semblait résigné. On le soutint, on le mena dans la chambre terrible, au bout d'un petit couloir. Mathieu et Sérafine entrèrent avec lui, tandis que le docteur s'arrêtait sur le seuil de la porte, qui resta grande ouverte.

C'était la même chambre, la chambre de terreur et d'horreur, où le mari, huit ans plus tôt, avait trouvé sa femme morte. La même fenêtre poussiéreuse ne laissait pénétrer que le jour verdâtre de la cour, le même mobilier d'hôtel garni louche traînait dans la crasse, entre les quatre murs nus, au papier semé de fleurs rouges, décollé par l'humidité. Et là, au fond de cette bassesse, sur le grabat immonde, le père, cette fois, trouvait sa dlle, sa petite Reine, l'idole, la divinité, dont le culte unique emplissait son existence. La tête adorable de

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l'enfant, d'une pâleur de cire, tout le sang de son corps s'en étant allé par la criminelle blessure, reposait parmi le flot déroulé de ses cheveux bruns. Sa face ronde et fraîche, d'une amabilité si gaie, si enflammée d'un désir de luxe et ;de plaisir, quand elle vivait, avait pris dans la mort une gravité terrible, un regret désespéré de tout ce qu'elle quittait si afl'reusement. Elle était morte, et elle était seule, sans une âme près d'elle, sans un cierge. On avait simplement remonté le drap jusqu'à son menton, de même que, pour toute toilette à la chambre, on s'était contenté de laver, sous le lit, le flot de sang qui avait coulé, traversant le matelas. Et cette grande tache humide sur le plancher, mal essuyé et rougeâtre encore, disait l'efl^royable drame.

Trébuchant, ivre de douleur, Morange s'était arrêté. Valérie, Reine, laquelle des deux? Il le savait bien, que la mère était ressuscitée dans la fille, qu'elle était revenue ainsi pour revivre un peu encore de son existence de tendresse avec lui; il le savait bien, qu'elles n'avaient jamais fait qu'une même femme, et cela était prouvé désormais, puisque voilà la fille qui s'en allait comme la mère. Refleurie un instant en sa beauté, au clair soleil, elle rentrait dans la mort, par la même abominable porte. Deux fois, on l'avait assassinée. Maintenant, c'était fini, elle ne reviendrait plus. Et lui, le misérable, il subissait cette torture qu'aucun homme n'a connue, celle de perdre deux fois la femme adorée, d'assister de»x fois à la souillure atroce, à la tempête de honte et de crime qui emportait son cœur.

Il tomba sur les genoux, il pleura sans fin; et, comme Mathieu voulait le relever, il murmura, d'une voix basse, à peine distincte :

— Non, non, laissez-moi, c'est fini... Elles sont parties l'une après l'autre, et moi seul suis coupable. Autrefois, j'avais menti à Reine, en lui disant que sa mère était

«98 LES Q1JATRE ÉVANGILES

en voyage; et voilà qu'elle m'a menti, l'autre jour, avec cette histoire d'une invitation dans un château. Si je m'étais opposé, il y a huit ans, au coup de démence de ma pauvre Valérie, si je n'avais pas assisté, impuissant, à son assassinat, ma pauvre Reine, aujourd'hui, n'aurait pas recommencé l'horrible aventure... C'est ma faute, c'est moi, moi seul qui les ai tuées. Les chères âmes! est-ce qu'elles savaient, est-ce que je n'étais pas là pour les aimer, pour les défendre, les conduire et les rendre heureuses? Je les ai tuées, c'est moi l'assassin !

Il succombait, il mâchait ses sanglots, grelottant, envahi d'un froid de mort.

— Et, misérable imbécile, c'est parce que je les aimais trop, que je les ai tuées... Elles étaient si belles, elles avaient tant d'excuses à vouloir être riches, gaies, heureuses! L'une après l'autre, elles m'avaient pris mon cœur, je ne vivais qu'en elles, par elles, pour elles. Quand l'une n'a plus été là, l'autre à son tour est devenue ma volonté, j'ai recommencé le rêve d'ambition que la mère avait fait, dans l'unique désir de le réaliser pour la fille, en qui revivaient toutes mes tendresses... Et je les ai tuées, c'est à ce double crime que m'a fait choir la folie de monter, de conquérir la fortune, en sacrifiant le meilleur de moi, d'abord le pauvre être qui, supprimé violemment, a emporté la mère, puis l'âme même de ma fille, gâtée par l'exemple, brûlée de la même fièvre, expirée dans le même flot de sang... Ah! quand je songe que, ce matin encore, j'osais me dire heureux de n'avoir que cette fille, pour n'avoir qu'elle à aimer! Quel stupide blasphème contre la vie, contre l'amour! La voilà mcTte maintenant, morte après sa mère, et je suis tout seul, je n'ai plus personne à aimer, plus personne qui m'aime... Ni femme ni fille, sans un désir ni une volonté, tout seul, tout seul, à jamais!

C'était le cri de suprême abandon, il s'affaissait par

FÉCONDITÉ f 399

terre, vide, tel qu'une loque humaine; et il n'eut plus que la force de serrer les deux mains de Mathieu, en bégayant encore :

— Non, non, laissez-moi, ne me dites rien... Vous seul aviez raison. J'ai refusé la vie, et la vie a fini par tout me reprendre.

Mathieu, pleurant, l'embrassa, resta quelques minutes encore, dans le bouge tragique, ensanglanté du plus affreux déchet de vie dont son cœur eût jusque-là souffert. Enfin, il partit, il laissa Sérafine qui se chargeait du pauvre homme, le traitant en petit enfant malade dont elle ferait à présent ce qu'elle voudrait.

A Chantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enfantaient. Et, pendant les deux années qui se passèrent, ils furent de nouveau victorieux dans l'éternel combat de la vie contre la mort, par cet accroissement continu de famille et de terre fertile, qui était comme leur existence même, leur joie et leur force. Le désir passait en coup de flamme, le divin désir les fécondait, grâce à leur puissance d'aimer, d'être bons, d'être sains; et leur énergie faisait le reste, la volonté de l'action, la tranquille bravoure au travail nécessaire, fabrieateur et régulateur du monde. Mais, durant ces deux années, ce ne fut pas sans une lutte constante que la victoire leur resta. Ils en étaient toujours au rude début de la conquête, ils pleurèrent souvent, dans la douleur et dans l'angoisse. Comme l'ancien rendez-vous de chasse, l'étroit pavillon ne suffisait plus, ils eurent des soucis nombreux, lorsqu'ils durent installer peu à peu toute une ferme, avec ses bâtiments, ses écuries, ses étables, ses granges. Les avances d'argent étaient considérables, parfois les récoltes menacèrent de ne pas payer les mémoires des entrepreneurs. A mesure que l'exploitation s'agrandissait, elle nécessitait aussi en plus grand nombre le bétail, les chevaux, les serviteurs et les servantes, tout un personnel,

400 LES QUATRE ÉVANCTLl-S

tout un matériel, dont le contrôle quotidien allait les écraser de besogne, tant que leurs enfants grandis ne pourraient les soulager d'une part de la tâche. Mathieu avait pris la direction des travaux de culture, les améliorant sans cesse, en continuel effort de pensée et d'action, pour faire rendre à la terre toute la vie qui dormait en ses flancs. Marianne dirigeait la ferme, veillait aux étables, à la laiterie, à la basse-cour, se révélait comme un comptabîe de premier ordre, tenait les comptes, payait, encaissait. Et, malgré les ennuis renaissants, des mauvais hasards, des erreurs inévitables, la fortune quand même, au travers des mécomptes et des pertes, leur donnait toujours raison, tant ils étaient braves et sages, dans la lutte incessante de chaque jour.

Puis, en dehors des bâtisses nouvelles, le domaine s'agrandit encore de trente hectares de pentes sablonneuses, jusqu'au village de Monval, tandis que, sur le plateau, trente autres hectares de bois le prolongèrent, du •ôté de Mareuil. La lutte de Mathieu devenait plus âpre, plus héroïque, avec ces pentes stériles, à mesure qu'il augmentait son champ d'action ; mais là était l'idée géniale, il finissait par vaincre, par les fertiliser plus largement à chaque saison, grâce aux sources fécondantes, dont il les baignait de toutes parts. De même, sur le plateau, il avait troué de larges routes les nouveaux bois acquis, afin d'établir des communications, puis de réaliser l'idée qu'il avait de transformer les clairières en pâturages, où il lâcherait son bétail, en attendant de pouvoir se livrer à l'élevage. De tous côtés, maintenant, dans cet effort croissant de création, la bataille se trouvait donc engagée, élargie sans cesse; et les chances de décisive vicluii'e augmentaient aussi, les pertes possibles sur une mauvaise récolte étaient compensées par la prodigieuse moisson qui débordait d'un autre champ. C'était comme pour les enfants, qui continuaient à grandir, pendant que

s'étendait le domaine : ceux qui s'attardaient un peu semblaient pousser les autres. Les deux jumeaux, Biaise et Denis, âgés de quatorze ans déjà, moissonnaient les couronnes au lycée, faisant quelque honte à Ambroise, leur cadet de deux ans, qui, d'esprit vif, ingénieux, était trop souvent à d'autres sujets que ses leçons. Les quatre suivants, Gervais, les deux filles, Rose et Claire, ainsi que le dernier, Grégoire, trop jeune pour qu'on les risquât quotidiennement à Paris, achevaient de l'élever au grand air, sans trop de plaies ni de bosses. Et, lorsque, au bout de ces deux années, Marianne accoucha de son huitième enfant, une fillette cette fois, Louise, elle ne souffrit heureusement pas comme pour Grégoire, qui avait failli lui coûter la vie ; mais elle fut tout de même longue à se remettre, ayant voulu se lever trop tôt, pour une lessive. Quand Mathieu la revit debout et souriante, avec la chère petite au bras, il l'embrassa passionnément, il triompha une fois de plus, par-dessus tous les chagrins et toutes les douleurs. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde, un autre champ ensemencé pour demain.

Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, l'œuvre de fécondité qui s'élargissait par la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans la souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir.

Deux ans se passèrent. Et, pendant ces deux années, Mathieu et Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps que s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, à l'ouest du plateau, de tous les terrains marécageux dont il restait à dessécher les mares et à capter les sources. Maintenant, cette partie entière du domaine se trouvait acquise, plus de cent hectares de terres où n'avaient poussé jusque-là que des plantes d'eau, livrées désormais i la culture, débordantes de moissons. Et les nouvelles soui-ces utilisées, canalisées de toutes parts, allèrent, làbas, achever de porter la vie bienfaisante, en fertilisant les pentes sablonneuses. C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil, le travail créant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, compensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus d'énergie, plus de santé et plus de joie.

Cette fois, dans les constants rapports d'affaires que Mathieu avait avec Séguin, ce fut celui-ci qui, le premier, le pressa d'acquérir une nouvelle part du domaine, s'efforça même de le décider à en prendre d'un coup tout le reste, les bois, les landes, près de deux cents hectares encore. Il en' était à de continuels besoins d'argent, il offrait des avantages, des rabais. Mais Mathieu, très sage, n'accepta pas, eut la prudence de ne

point s'écarter de sa volonté première, celle de ne créer que par étapes, au fur et à mesure des nécessités, el selon ses forces. Puis, pour l'acquisition de la totalité des landes, le long du chemin de fer, vers l'est, une difliculté s'était présentée : il y avait là, coupant ces landes en deux parts, une enclave désastreuse, quelques hectares appartenant à Lcp;iilleur, le maître du Moulin, qui n'en avait jamais tiré aucun parti. Et c'était pourquoi Mathieu, ayant à désigner un lot, venait de choisir, vers l'ouest, ce qui restait des hauts terrains vaseux, tout en ajoutant qu'il traiterait volontiers pour les landes, plus tard, lorsque le meunier aurait cédé son enclave. D'ailleurs, il se savait jalousé de celui-ci, exécré à un tel point, depuis l'incessante création du domaine, qu'il croyait ne pas devoir se charger de l'achat, certain d'échouer. Séguin se récria, prétendit qu'il saurait bien mettre l'homme à la raison, en se flattant même d'avoir l'enclave pour rien, le jour où il s'en mêlerait. Et, sans doute, ne désespérant toujours pas de se débarrasser de ce lot avec l'autre, il s'entêta, il voulut voir Lepailleur, faire marché avec lui, avant de signer l'acte de vente des hauts terrains.

Quelques semaines se passèrent. Puis, le jour ot Mathieu vint à l'hôtel de l'avenue d'Antin, pour y échanger les signatures, il ne trouva pas Séguin au rendezvous que celui-ci lui avait fixé par lettre. Un domestique, qui le laissa seul, dans la vaste salle du premier étage, lui dit que monsieur allait sûrement rentrer, ayant donné l'ordre de faire attendre. Resté debout, le visiteur marcha, regarda, frappé de l'air de lent désastre où il trouvait cette pièce luxueuse, qu'il avait admirée jadis, avec ses riches étoffes, ses collections d'objets rares, ses étains, ses reliures. Les merveilles étaient bien encore là, mais au milieu d'un abandon qui les glaçait, les ternissait, comme des fantaisies démodées, dédaignées, désormaii

mangées de poussière. Dans son éternel ennui d'étroit cerveau, que seul dévorait le besoin de se mettre en vue, d'exagérer la folie du moment, Séguin, renonçant à sa pose d'amateur d'art, qui l'amusait si peu, avait d'abord art'ecté une passion extravagante pour les sports nouveaux, les débauches de vitesse, puis en était revenu à son unique tendresse vraie, le cheval. Il avait voulu avoir une écurie, ce qui activait sa ruine, tant il y mettait d'outrance vaniteuse. Cette grosse fortune que les maîtresses et le jeu avaient entamée, les chevaux l'achevaient. On disait maintenant qu'il jouait à la Bourse, pour réparer les brèches, cédant aussi au stupide orgueil d'affecter une attitude d'homme puissant, que des ministres renseignaient. Et, à mesure que s'aggravaient ses pertes, sous la menace de l'effondrement prochain, il ne restait du bel esprit, du moraliste, discutant sans fin •vec Santerre de littérature et de philosophie sociale, que l'impuissant amer, que le pessimiste par mode, pris à son piège, ayant gâché sa propre existence, au point de n'être plus, dans sa haine peu à peu réelle, exaspérée de la vie, qu'un artisan de corruption et de mort.

Comme Mathieu finissait de faire à petits pas le tour de la pièce, une grande et belle fille blonde entra, âgée de vingt-cinq ans à peine, vêtue d'une robe de soie noire, qu'elle portait avec une élégante simplicité. Elle eut un léger cri, en fouillant les coins du regard.

— Tiens! je croyais que les enfants étaient là !

Et, souriant au visiteur, elle entra quand même, elle iffecta de venir ranger les papiers sur la table qui servait de bureau à Séguin, d'un air de maîtresse de maison qui ▼eut, devant le monde, affirmer ses droits de surveillance et de contrôle.

Mathieu U connaissait, pour la voir ainsi, depuis un an, s'installer, cammander, tandis que Valentine montrait de plus en plus le dégoût des soucis du ménage.

Elle se nommait Nora, elle était Allemande, institutrice, maîtresse de piano, et Valentine l'avait surtout prise pour veiller sur les enfants, depuis qu'elle avait dû congédier Céleste, grosse de nouveau malgré toute sa ruse, si malchanceuse cette fois, qu'ayant eu la sottise de s'oublier avec un facteur, elle n'était même pas parvenue à cacher son état. D'ailleurs, c'était Séguin, qui, après s'être montré brutal, lors du renvoi de la femme de chambre, en criant au scandale, à la démoralisation de ses deux filles, avait amené Nora, une perle qu'il volait, disait-il gaiement, à une de ses amies. Et il devint bientôt de toute évidence qu'elle était sa maîtresse; il ne l'avait sans doute introduite chez lui que dans le but de l'y posséder i l'aise, surtout de l'y garder prisonnière; car il paraissait en être follement jaloux, d'une de ces jalousies morbides qui, aujourd'hui encore, le jetaient parfois sur sa femme, les poings levés, bien que tous rapports eussent' cessé entre eux. La grande et belle fille blonde, il est vrai, semblait faite pour légitimer les pires inquiétudes, avec ses lèvres sensuelles, ses yeux d'impudeur inconsciente, toute la superbe bête qu'elle était, aux rires imbéciles et mauvais.

— Vous attendez monsieur Séguin, finit-elle par dire. Je sais qu'il vous a donné rendez-vous, il va rentrer sûrement.

Mathieu, qui l'étudiait, très intéressé, voulut faire une expérience.

— Il est peut-être sorti avec madame Séguin. Je sais qu'ils sortent souvent ensemble.

— Eux! cria-t-elle en riant, et de la plus inconvenante façon pour une simple institutrice, vous êtes bien mal renseigné, monsieur! Jamais ils ne vont au même endroit... Je crois bien que madame est au sermon, à moins qu'elle ne soit ailleurs'.

Et, moqueuse, effrontée, elle se remit à tourner dans

406 LES QUATRE ËVAISGILES

la pièce, comme si elle s'efforçait d'y rétablir un peu d'ordre, tout en venant frôler le visiteur de ses jupes, par ce besoin instinctif qu'elle paraissait avoir de s'offrir, dès qu'un homme était seul avec elle.

— Ah ! quelle maison ! continuait-elle à demi-voix, en ayant l'air de se parler à elle-même. Comme on l'abandonne, ce pauvre monsieur !... Ça irait mieux, si madame n'était pas occupée du matin au soir !

Valentine occupée ! Pour goûter toute l'ironie de cette parole, il fallait, ainsi que Mathieu, savoir qu'elle était, depuis six mois, à l'unique bonheur d'avoir renoué avec Santerre, après une rupture de trois ans bientôt. Maintenant, elle osait même le recevoir au domicile conjugal, elle s'enfermait, le gardait dans son petit salon, durant des après-midi entières; et c'était sans doute de ce qu'ils y faisaient ensemble, de ces occupations graves, que parlait si railleusement l'institutrice. Santerre, après avoir conquis Valentine, de son air de tendre caresse, au temps où il la croyait indispensable à ses succès de romancier, l'avait ensuite exécutée sauvagement, d'une impitoyable brutalité d'égoisme, quand elle lui était devenue inutile, gênante même. Désespérée de cette rupture, elle avait alors étonné ses amies par son zèle religieux, en se remettant à pratiquer ainsi qu'autrefois chez sa mère, dans cette maison des antiques Vaugelade, d'un si ardent catholicisme. Elle se retrouvait de -leur sang, elle ne renonçait aux allures libres, prises parmi les compagnonnages de son mari, que pour afficher une exagération d'intolérance absurde, hantée de folies nouvelles, au nom du bon Dieu. Comme la musique de Wagner, la religion de Rome était surannée, démodée : il lui fallait la venue sanglante d'un Antéchrist, pour balayer les péchés du monde. On disait bien qu'elle avait essayé d'un autre amant, mais le fait n'était pas prouvé. Séguin, qui traitait la religion en simple élégance, s'était un

FÉCONDITÉ i07

instant rapproché d'elle, flatté, poussant la réconciliation jusqu'à pratiquer lui-même. Presque aussitôt, les querelles d'alcôve avaient recommencé, plus injurieuses, sans réconciliation désormais possible, et il en était venu, depuis que Nora l'occupait jalousement tout entier, à rêver de mettre un peu de paix dans la maison, en y ramenant le bon ami d'autrefois, Santerre, qu'il rencontrait toujours à son cercle. Gela s'était fait avec une grande simplicité, le romancier finissant par s'embourgeoiser dans le succès, ayant la conscience qu'après avoir tiré des femmes ce qu'il pouvait raisonnablement en attendre, il ne lui restait guère qu'à se marier ou à faire sien le nid d'un autre. Il reculait encore devant le mariage, autant par théorie que par haine personnelle. Il avait, comme Séguin, quarante et un ans; Valentine allait en avoir trente-six : n'étaient-ce pas là des âges de tout repos, où la sagesse était de songer à une de ces liaisons solides et durables, que le monde indulgent tolère? Elle, mon Dieu! plutôt qu'une autre, puisqu'il la connaissait, riche, répandue, dévote maintenant, toutes les conditions désirables. Et, dans l'écroulement final, le train de la maison s'était ainsi réglé, le père avec l'institutrice, la mère avec le bon ami, tandis qiie les trois enfants achevaient de pousser à la diable, au travers du désastre.

Brusquement, des cris perçants éclatèrent, et Mathieu fut tout surpris d'un terrible bruit de galopade, d'un envahissement soudain de la pièce. C'était Andrée qui fuyait, terrifiée, poursuivie par Gaston, répétant : — Nono, Nono ! il va me tirer les cheveux 1 Elle avait les plus jolis cheveux du monde, fins, cendrés, envolés autour de son adorable tête de fillette, petite femme déjà à dix ans, d'un charme discret et doux; tandis que son frère, de quatre ans son aîné, mince, sec comme le père, avait, dans sa face rousse, en lame de couteau, des yeux d'un bleu dur, sous un front d'étroite

obstination. Il l'attrapa enfin, il lui tira violemment les cheveux.

— Oh î le méchant ! empêche-le, Nono ! cria-t-elle, en sanglotant, en allant tomber dans les jupes de Tinstirutrice.

Mais Nora la repoussait, la grondait.

— Taisez-vous donc, Andrée! Vous êtes toujours à vous faire battre. C'est insupportable.

— Je ne lui disais rien, je lisais, expliqua la fillette au milieu de ses larmes. Il est venu m'arracher mon livre, puis il s'est jeté sur moi... Alors, j'ai couru.

— Elle est bête, elle ne veut jamais s'amuser, répondit simplement Gaston, en riant de son rire taquin. C'est pour ton bien que je te tire les cheveux, ça les allonge.

L'institutrice se mit à rire avec lui, trouvant ça très drôle. Elle lui donnait toujours raison, le laissant régner en maître redouté sur ses deux sœurs, tolérant même en fille complaisante les farces qu'il lui faisait personnellement, comme de lui enfoncer une main froide dans le dos ou de lui sauter tout d'un coup sur les épaules.

Et Mathieu s'étonnait, s'indignait même un peu, lorsque le docteur Boutan entra. La petite Andrée, qui l'aimait pour sa bonhomie souriante, courut à sa rencontre, lui tendit le front, déjà consolée.

— Bonjour, mon enfant... Je vais attendre votre maman qui m'a envoyé une dépêche, ce matin, et qui, paraît-il, n'est pas encore rentrée. Je suis d'ailleurs en avance... Tiens ! mon bon Mathieu, vous êtes là aussi, vous ?

— Oui. Moi, j'attends monsieur Séguin.

Ils échangèrent une poignée de main affectueuse. Puis, le docteur, qui avait jeté sur Nora un regard oblique, se tourna vers elle, lui demanda si madame Séguin était souffrante, pour l'avoir ainsi appelé par un télégramme. Elle répondit sèchement qu'elle ne savait pas. Et,

comme il l'interrogeait encore, s'inquiétant de Lucie, qu'il ne voyait pas là, avec Andrée et Gaston, elle finit par dire :

— Lucie est couchée.

— Comment, couchée! Alors, c'est elle qui est malade?

— Oh ! non, elle n'est pas malade.

Il la regarda de nouveau, de ses yeux fins qui semblaient vouloir lui aller au fond de l'âme. Puis, il cessa de l'interroger.

— C'est bon, j'attendrai.

Nora, enfin, quitta la place, emmena Gaston et Andrée, en les bousculant un peu, l'air gêné, irrité de ce regard d'enquête qui ne la quitta, qui ne se détacha d'elle et des deux enfants, laissés à sa garde, que lorsqu'ils eurent franchi la porte.

Boutan s'était retourné vers Mathieu. Un instant, ils restèrent ainsi face à face, en silence. Tous deux savaient, tous deux hochèrent la tête. Et le docteur parla le premier, à demi-voix :

— Hein ! que dites-vous de la demoiselle ? Moi, mon ami, elle me fait froid dans les os. Avez-vous étudié sa bouche et ses yeux, qu'elle a superbes d'ailleurs ? Jamais je n'ai vu si nettement le crime, en une telle splendeur de la chair... Espérons que je me trompe!

Un nouveau silence régna. Il s'était mis à faire, lui aussi, le tour de la pièce; et, quand il revint, il eut un peste, pour en montrer l'abandon, pour dire, même au delà des murs, la catastrophe pitoyable où menaçait de s'abîmer la maison entière.

— C'était fatal, vous en avez prévu, suivi les phases, n'est-ce pas ?... Je le sais bien, on se moque de moi, on me traite en doux maniaque, en médecin spécialiste hanté par les cas uniques qu'il soigne. Mais, que voulez-vous ? si je m'entête, c'est que iesuis convaincu d'avoir raison...

4li) LES UUATRK ÉVANGILES

Ainsi, pour les Séguin, n'est-il pas évident que tout le mal est venu des fraudes premières, lorsque le mari et la femme se sont pervertis, exaspérés, dans leur obstination à ne plus vouloir faire d'enfant? Dès lors, on peut dire que le ménage a été en perdition. Ils en ont quand même fait un, inconsciemment, par oubli, et voilà l'homme , ravagé, fou de jalousie imbécile, et voilà la femme battue, délaissée, jetée à toutes les chutes. Le double adultère était nécessairement au bout, avec de pareilles natures, en lutte furieuse, qui s'énervaient, s'empoisonnaient, mutuellement, au milieu des pires excitations mondaines. Aujourd'hui, c'est la rupture complète, le lien de famille détruit, la maîtresse de monsieur et l'amant de madame installés au foyer, l'écroulement prochain dans la fraude encore et partout, dans la fraude immonde qui s'étale, se multiplie, qu'ils sont quatre ici maintenant à pratiquer... J'en enrage, c'est vrai ! Et, si je vous en parle, c'est que ça me soulage, bien que je n'aie pas la prétention de vous rien apprendre.

Il se fâchait, lui si doux. Sa voix, restée basse, prenait une netteté, une énergie singulière.

— On fait grand bruit de notre névrose moderne, de notre dégénérescence, de nos enfants de plus en plus chétifs, mis au monde par des femmes malades, détraquées, affolées. Mais, avant bien d'autres causes, moins graves, la fraude est la première, la grande cause, celle qui empoisonne la vie à sa source! Mais c'est la fraude, la fraude universelle, préméditée, obstinée, vantée, qui nous jette à cette décrépitude précoce et qui nous achèverai... Songez donc! on ne trompe pas impunément un organe. Imaginez-vous un estomac qu'on nourrirait d'un continuel leurre, dont des corps indigestes appelleraient sans cesse le sang, en ne donnant jamais rien à la digestion? Toute fonction, qui ne s'accomplit pas dans l'ordre normal, iL'vi-ri ii:i danger perm.menl de trcut)!??.

Vous énervez la femme, vous ne contentez chez elle que le spasme, vous eu restez à la satisfaction du désir, qui est simplement l'appât générateur, sans consentir à la fécondation, qui est le but, l'acte nécessaire et indispensable. Et vous ne voulez pas que, dans cet organisme dupé, bousculé, détourné de son usage, se déclarent de terribles désordres, les déchéances, les perversions!... Ajoutez que, si le maVi a fraudé, l'amant fraude de plus belle. C'est un assaut de toutes les heures. Dès que la peur de l'enfant ne modère plus les appétits, l'organe est mis au régime du plaisir facile, répété, exténuant. J'ai vu des cas d'un acharnement, d'une brutalité incroyables. Sans doute, je n'ose demander aux hommes la sagesse des animaux, qui ont leur saison. Mais encore faudrait-il que l'enfant ne fût pas proscrit d'une façon impitoyable, qu'on en laissât pousser un de temps à autre, pour rétablir la fonction abolie. Que de femmes malades, irritées, brisées par des pratiques frauduleuses, j'ai vues se remettre, grâce à une grossesse! Et que d'autres sont retombées aux mêmes souffrances, dès qu'elles se sont refusées de nouveau à vivre la vie comme elle doit être vécue!... Car, vous entendez bien ! mon ami, tout est là, La nature trompée se révoke. Plus on fraude, plus on pervertit, plus la population s'affaiblit et se dégrade. On en arrive à notre fameux nervosisme moderne, à notre prochaine banqueroute physique et morale. Voyez nos femmes, comparez-les aux fortes commères d'autrefois. Nos femmes désexuées, frémissantes, éperdues, c'est nous qui les faisons, par nos pratiques, par notre art et notre littérature, par notre idéal de la famille restreinte, immolée aux furieuses ambitions d'argent et de pouvoir. Mort â l'enfant, et par là même mort à la femme, mort à nous-mêmes, à tout ce qui est la joie, la santé, la force !... Et, dites-moi, avez-vous jamais mieux senti la fin d'une société que dans cette maison, dans cette pièce aux bibe-

lots rares, d'un luxe défoillanl? N'y assistez-vous pas au grand drame actuel, la démoralisation du dégoût de la vie, de l'infécondité voulue et préconisée? A quoi bon vivre, puisque tout être qui naît est un misérable de plus? Les fraudes ont fait leur œuvre de destruction, une querelle d'alcôve a désorganisé le ménage, le mari d'un côté, la femme de l'autre, et voilà les trois pauvres enfants entre les mains de cette fille, l'institutrice, poussant mal, à l'aventure, exposés aux pires dangers. Ah ! les pauvres êtres, ce sont eux que je plains surtout, je ne peux venir ici, sans en avoir le cœur gros !

Plus doucement, Boutan continua, dit combien il aimait la petite Andrée, si jolie, si tendre, si différente, à ce point que la mère, en plaisantant parfois, accusait sa nourrice, la Catiche, de l'avoir faite sienne, d'un lait de bête de ferme, docile, pour qu'elle fût si peu de la famille, toujours tranquille et rieuse, sans révolte sous les continuelles taquineries de son frère. Quant à Gaston, il ne lui plaisait guère, brutal, d'une intelligence étroite, outrant encore raffinement du père, avec plus d'entêtement, plus de sécheresse, dans l'égoïste certitude de sa supériorité, qu'il ne laissait même pas mettre en discussion. Mais la grande curiosité du docteur était Lucie, alors âgée de douze ans, une mince fille pâle et délicate, aux cheveux d'un blond décoloré, aux yeux d'un bleu vague, noyés de rêve. Formée de très bonne heure, contre toute prévision, elle en avait fait une maladie, révoltée de terreur et de répugnance, devant le flot de sang qui la faisait femme. Et, depuis qu'il l'avait remise debout, il suivait, il étudiait chez elle les phénomènes les plus curieux, un dégoût croissant des sensations charnelles, une sorte de mysticisme précoce dont l'envolement la jetait à d'extraordinaires imaginations d'anges, de vierges, d'une pureté, d'une candeur immatérielle. Toute vie, tout pullulement, une fourmilière, un essaim d'abeilles, un nid avec des pe-

FÉCONDITÉ itS

tits oiseaux nus encore, la bouleversaient, la faisaient souffrir, jusqu'à lui donner de véritables nausées. Et il disait, en manière de plaisanterie, que celle-là était bien la fille du pessimisme des parents, par son horreur de la chair féconde, vivante et chaude.

Mais, à ce moment, Valentine rentra, dans son habituel coup de vent, toujours en retard, toujours effarée par quelque aventure imprévue. A trente-six ans, elle restait sans âge, aussi maigre, aussi vive qu'elle l'était, lorsqu'elle avait eu Andrée, avec les mêmes petits cheveux blonds envolés, la même petite figure fine et sèche. Elle, plus heureuse que d'autres, selon un mot du docteur, ne faisait que se cuire, que se réduire davantage, à la flamme de ses perversions.

— Bonjour, monsieur Froment... Bonjour, docteur... Ah! docteur, je vous fais toutes mes excuses. Imaginezvous que j'étais allée à la Madeleine, pour entendre le commencement d'une conférence de l'abbé Levasseur, en me disant que je m'échapperais ensuite, puisque je vous avais donné rendez-vous ; et voilà que je vous ai totalement oublié, tant l'abbé m'a prise, oh! prise toute, toute, sans que rien de moi se réserve.

Elle se pâmait encore, les yeux mourants. Pourtant, elle trouvait l'abbé un peu tiède, pactisant avec les idées modernes, parce qu'il avait semblé croire à une entente possible entre la religion et la science.

Boutan l'interrompit, souriant.

— Est-ce que vos douleurs névralgiques vous ont reprise?

— Moi, non, non!... Ce n'est pas pour moi que je vous ai prié de venir, c'est pour Lucie, qui décidément me désole. Je ne comprends plus rien à cette enfant... Croyez-vous que, ce matin, elle a refusé de se lever! Quand on m'a dit ça, je suis allée la voir; et, d'abord, elle ne m'a pas répondu, elle s'est tournée contre le

mur. Puis, à toutes mes questions, elle a répété dix fois, vingt fois, qu'elle voulait entrer au couvent, sans autre explication, la face blanche comme un linge, les yeux fixes... Que pensez-vous de cette nouvelle lubie?

— Mais, demanda le docteur, ne s'est-il rien passé cette nuit, hier soir ?

— Cette nuit, non, rien à ma connaissance... Hier soir, non plus. La soirée a été fort calme. J'étais seule à la maison, je ne suis pas sortie; et, notre ami Santerre étant venu de bonne heure me demander une tasse de thé, je me suis réfugiée avec lui dans mon petit salon, après avoir embrassé les enfants, pour qu'ils ne nous cassent pas la tête... Ils ont dû se coucher comme à leur habitude.

— A-t-elle dormi, ne s'est-elle pas plainte?

— Ça, je n'en sais rien. Elle n'a pas l'air de souffrir. Je ne la crois pas malade, «ar vous pensez bien quefe me serais privée de sortir, cette après-midi, si j'avais eu la moindre inquiétude sérieuse. Seulement, j'ai voulu tout de même vous consulter, tant cela me suffoque, une pareille obstination à ne plus vouloir quitter son lit... Passons dans sa chambre, docteur, et grondez-la-nw)i bien fort, remettez-la-moi vivement sur pied.

A son tour, Séguin venait de rentrer. Il avait écouté les dernières paroles de sa femme, il se contenta de donner une poignée de main silencieuse à Boutan, que celle-ci emmenait. Puis, il s'excusa, lui aussi, auprès de Mathieu.

— Pardonnez-moi, cher monsieur Froment, de voui^ avoir fait attendre. J'ai un cheval malade, un coureu? extraordinaire, en qui j'avais mis de gros espoirs. Enfin, tout va mal... Causons de notre afiaire, où j'ai d'ailleurs totalefnent échoué.

Et il s'emporta contre Lepailleur, qui avait demandé de ses quelques hectares de landes, la fâcheuse enclave,

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an prix tellement fou, que, désormais, tout marché devenait impossible. Le meunier, du reste, avait laissé percer sa rajje sourde du triomphe de Mathieu, ces vastes champs incultes, abandonnés aux ronces depuis des siècles, où il l'avait défié de faire jamais pousser un épi, et que couvraient maintenant de débordantes moissons. Il en était exaspéré dans sa rancune contre la terre, il l'en exécrait davantage, la marâtre injuste, si dure pour lui, un fils de paysan, si bienveillante à ce bourgeois, tombé du ciel pour révolutionner le pays. Et il avait dit en ricanant que ces broussailles valaient de l'or à présent, puisqu'il y avait des sorciers qui faisaient pousser le blé sur les pierres.

— Vous savez que j'ai pris la peine d'aller le voir moimême. Autrefois, il était venu me proposer à vil prii son bout de landes, et je n'en avais pas voulu, naturellement, car je désirais déjà me débarrasser du domaine. Aussi ne s'est-il pas privé de goguenarder, en me faisant comprendre ma bêtise. Je l'aurais giflé... Il a donc une fillette, maintenant?

— Oui, la petite Thérèse, répondit Mathieu qui souriait, tellement il était certain à l'avance du résultat de la démarche. L'année dernière, il a eu ce malheur, comme il dit. Il n'en a pas encore décoléré, il s'en est pris d'abord à sa fen)me, puis à la société entière, à tous les saints, au bon Dieu lui-même. C'est un homme vaniteux et vindicatif.

— Parfaitement, j'ai dû le blesser aussi, en ne me récriant pas d'admiration sur son galopin, son Antonin, qui, dès douze ans, paraît-il, vient de remporter son certificat d'étude, àrécoledeJanville,où il joue le rôle de petit prodige.

Mathieu continuait à s'égayer doucement,

— Bien ! bien ! je ne m'étonne plus de votre échec. Un jour que je leur conseillais d'envoyer Antonin à une école

d'agronomie, l'homme et la femme ont failli me battre. Ils rêvent d'en faire un monsieur.

Enfin, l'affaire était manquée, et Séguin ne s'en consolait pas, car il devait renoncer à voir Mathieu, cette année-là, prendre d'autres terres, en dehors des derniers marais du plateau, vers l'ouest. D'ailleurs, l'acte de cession était prêt, ils échangèrent les signatures. Et il resta deux lots encore, d'une part près de cent hectares de bois, du côté de Lillebonne, de l'autre toutes les landes, jusqu'à Vieux-Bourg, que l'enclave des Lepailleur coupait des terrains pauvres, acquis déjà.

— Je vous aurais fait de meilleures conditions, vous y auriez gagné, répéta Séguin, que le besoin d'argent pressait. Mais vous êtes un sage, je sais que je ne vous déciderai pas, si vous avez résolu d'attendre, de n'obéir qu'aux nécessités des lendemains de victoire... Bonne chance donc, c'est mon intérêt.

Leurs rapports avaient toujours été très corrects, un peu âpres, et ils échangeaient une poignée de main, lorsque la porte s'ouvrit, sans qu'un domestique prît la peine d'annoncer.

— Tiens ! c'est vous, dit tranquillement le maître de la maison. Je vous croyais à la répétitioi: générale de votre ami Maindron.

Santerre entrait, souriant de son sourire un peu las d'homme habile que la fortune avait comblé. Il était fort engraissé, engorgé par le succès, avec ses beaux yeux bruns restés caressants, avec sa barbe toujours soignée, qui cachait sa bouche mauvaise. Le premier, il avait senti la faillite prochaine des romans d'alcôve, des aventures de garçonniéros, et il était allé rejoindre Valentine dans 4a toquade religieuse, écrivant maintenant des histoires où il y avait des conversions, où triomphait l'esprit d'autorité catholique, que restaurait la mode. Cela, d'ailleurs, n'avait fait qu'accroître son mépris du troupeau humain.

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— Oh ! la pièce de Maindron, répondil-il, vous n'avez pas idée d'une platitude pareille! Encore un adultère, c'est dégoûtant à la fin ! Il est incroyable que le public, mis à un tel régime, ne finisse pas par se révolter, et il faut vraiment que nos tristes psychologues, qui portent si lugubrement la vieille société en terre, aient achevé de la pourrir à jamais, pour qu'elle agonise ainsi dans la boue... Je n'ai pas changé, moi. La règle seule est souveraine, si l'on veut tuer le désir. C'est Dieu qui, pour le bonheur final, anéantira le monde.

Puis, comme il s'aperçut que Mathieu le regardait avec stupeur, en se souvenant sans doute de son ancien rôle de romancier en habit noir, menant la danse, enterrant ce beau monde, qu'il exploitait, il se contenta de couper court, en ajoutant :

— Je me suis enfui du théâtre... Il fait beau, j'ai une voiture, venez-vous aux Pastellistes avec moi ?

— Ah ! non, mon cher, pas moi du moins, dit Séguin de son air détaché. Les Pastellistes, ça m'assomme... Voyez si Valentine est libre.

Et le geste qui accompagnait cette parole, donnait la femme, dans une de ces confiances de mari, résolues à ne rien savoir. Dix fois, il avait failli tuer Valentine, enragé d'abominables jalousies, l'accusant de trahisons immondes. Puis, sans qu'il y eût une explication raisonnable possible, sans logique, il lui avait toujours toléré Santerre : celui-là, sans doute, ne comptait pas ; ou, du moins, si le mari avait longtemps ignoré des rapports probables, il s'était accommodé plus tard du fait accompli. Et surtout, depuis qu'il avait eu la belle idée de ramener l'amant dans la maison, pour y vivre librement lui-même, il l'y laissait venir à chaque heure, s'y installer, sortir avec la femme, rentrer avec elle, en bonne camaraderie tous les trois, riant, discutant comme jadis, d'une élégance exaspérée et désenchantée.

— Ce n'est pas que j'y tienne, aux Pastellistes... Ça on autre chose. L'all'aire est de tuer l'après-midi. Maindron vient de m'achever, avec son premier acte... Dieu ! qu'il y a donc des journées bêtes !

— Quand elles ne sont que bêtes encore ! Sirius est malade, voilà mon écurie désorganisée, toutes les déveines !... On en finirait si volontiers !

— Comment! c'est vrai? Sirius est malade! Pauvre ami, si vous voulez que nous en finissions ensemble... Je traîne, je bâille ma vie, moi!

— Moi, je la crache, je la vomis. Ah ! la sale chose 1

Il y eut un silence, puis Séguin, languissammenl, recommença.

— Alors, mon cher, pas d'autre malheur aujourd'hui?

— Non. Les cheminées ne me tombent pas encore sur la tête. Ça viendra.

— Espérons-le. Et cette vieille gueuse de terre, avec son ignoble pullulement d'êtres, qui continue à tourner... Sirius malade, c'est la fin de tout!

Mathieu, ennuyé, s'était levé pour partir, lorsqu'une domesfctique vint expliquer longuement que madame priait monsieur de la rejoindre tout de suite dans la chambre de mademoiselle Lucie, parce que mademoiselle s'obstinait à n'être pas raisonnable. Et Séguin continua de plaisanter, avec son flegme ironique, en se faisant accompagner des deux hommes, afin de l'aider, disait-il, à convaincre de bonne heure cette petite femme de la toute-puissance masculine.

Dans la chambre de Lucie, se passait une scène extraordinaire. La fillette, couchée sur le dos, avait ramené la couverture à son menton, la tenant de ses deux petites mains crispées, comme pour lutter, pour empêcher qu'on ne la tirât de ce lit, dont elle s'entêtait à ne plus bouger. Elle ne montrait que sa mince face blanche.

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glacée, noyée dans le flot décoloré de ses cheveux; tandis que ses yeux, d'un bleu si vague, restaient obstinément fixés au plafond, d'un air de résolution farouche. Lorsqu'elle avait vu entrer sa mère et le docteur Boutan, son regard s'était assombri d'une ombre d'affreuse souffrance; mais rien d'elle n'avait remué, le léger souffle de sa maigre poitrine ne soulevait même pas le drap ; et, pendant plusieurs minutes, elle s'était refusée à répondre, le visage mort.

— Vous êtes donc malade, ma chère enfant? Votre maman vient de me dire que vous n'aviez pas voulu vous lever ce matin... Où souffrez-vous?

Elle resta morte, sans une parole, sans un mouvement.

— Voyons, ce serait très laid d'inquiéter ainsi vos parents, en vous entêtant à ne pas me donner les moyens de vous soulager... Soyez gentille, dites-moi ce que vous avez. Es-t-ce le ventre qui vous fait du mal?

Elle resta morte, sans desserrer les lèvres, sans bouger un doigt.

— Décidément, je vous croyais plus raisonnable, vous nous causez beaucoup de peine à tous... Il faut pourtant que je sache, pour vous guérir.

Et, cette fois, comme il s'avançait, faisant mine de iui dégager et de lui prendre une main, elle eut un te! frémissement de révolte, elle serra si étroitement la couverture autour de son cou, qu'il dut renoncer à lui tâter le pouls, ne voulant pas la violenter.

Valentine, qui attendait, silencieuse, se fâcha.

— En vérité, ma chérie, tu abuses de notre patience, ça devient fou, ot je vais finir par appeler ton père, pour qu'il te corrige... Depuis ce matin, tu te cramponnes à ton lit, tu ne veux pas même nous raconter ce qu'il t'arrive. Parle au moins, explique-nous ton affaire, que nous sachions à quoi nous en tenir... Âs-tu à te plaindre de quelqu'un ?

Puis, comme Lucie était retombée dans son immobilité de mort, la mère, sur le conseil du docteur, fit venir Nora, l'institutrice, pour qu'il pût la questionner lui-même. Lorsque la grande fille blonde parut, il crut remarquer, chez l'enfant, le même frisson qu'au moment où il avait voulu la toucher, le même besoin de s'enfouir, de disparaître toute.

Questionnée, Nora, debout au pied du lit, répondit avec le tranquille sourire, l'inconsciente impudeur, dont riaient toujours ses beaux yeux de superbe créature.

— Mais je ne sais rien, monsieur. Ce n'est naturellement pas moi qui couche les enfants. Hier soir, mademoiselle Lucie semblait bien portante. Elle a dû se mettre au lit, comme de coutume, à l'heure habituelle, après être allée, dans le petit salon, embrasser sa mère, qui avait une visite... Moi, ainsi que tous les soirs, je ne suis entrée ensuite qu'un instant dans cette chambre, pour lui souhaiter une bonne nuit... Que voulez-vous que je vous dise ? je ne sais rien de plus.

En parlant, elle ne quittait pas la fillette de ses grands yeux, parfaitement à l'aise du reste, l'air à la fois provocant et certain qu'elle ne dirait rien, qu'elle ne pouvait rien dire. Une gaieté intérieure, comme au souvenir de quelque bonne histoire, finit même par monter à, ses lèvres, en découvrant ses dents blanches de jeune louve. Et ce fut trop, l'enfant éclata en sanglots convulsifs, dès que son pâle re^gard bleu, obstinément fixé au plafond, s'abaissa, rencontra cet autre regard si moqueur, si brûlant, qui pesait sur elle.

— Oh î qu'on me laisse, qu'on ne me parle pas, qu'on ne me regarde pas!... Je veux aller au couvent! je veux aller au couvent !

C'était le cri que la femme précoce en elle, restée enfant, exaspérée du dégoût de son sexe, avait déjà poussé le matin. Elle le reprit avec un emportemenl

nouveau, elle ne cessa plus. Et, dans son entêtement à ne pas se lever, à ne pas permettre désormais qu'on pût voir la peau de ses mains, il y avait «ne volonté de s'ensevelir, de mourir au monde, avec toute sa personne charnelle, en haine de la sensation physique. Elle aurait voulu qu'on fermât les rideaux, pour ne plus être baignée de la lumière du jour. Elle aurait voulu être seule à jamais, sans la chaleur voisine d'un autre être, dans le néant d'une tombe, pour échapper à son horreur de vivre, d'avoir de la vie autour d'elle, en elle.

— Je veux aller au couvent! je veux aller au couvent !

Ce fut alors que Valentine, croyant qu'elle devenait tout à fait folle, envoya chercher Séguin. Et, en l'attendant, elle se remit à la sermonner, très maternelle, très digne.

— Vraiment, tu me désespères... Ce n'est pas à ton âge qu'on parle ainsi d'aller au couvent, comme si l'on ne trouvait, dans sa famille, que des sujets de tristesse et de souffrance. Je crois avoir toujours fait mon devoir, je n'ai heureusement rien à me reprocher... Certes, tu connais assez mes profonds sentiments religieux, je t'ai assez élevée dans le respect de notre religion, pour qu'il me soit permis de te dire que tu outrages Dieu, en le mêlant à un caprice d'enfant malade... On ne va au couvent que si l'on est obéissante, et Dieu ne veut pas des filles qui offensent leurs mères, après n'avoir reçu d'elles que de bons exemples.

Les yeux de Lucie, maintenant, s'étaient arrêtés sur ceux de sa mère ; et, à mesure que celle-ci parlait, ces pauvres yeux d'innocente, bouleversée dans sa folie de pureté divine, s'élargissaient d'effroi, exprimaient la plus atroce douleur, le respect détruit, la tendresse abolie, toute la détresse d'une petite âme d'enfant où croulait la piété filiale.

A ce moment, Séguin entra, suivi de Santerre et de Mathieu. Tandis que Valentine continuait, lui soumettait le cas, faisait appel à son autorité paternelle, il gardait, au coin des lèvres, un léger pli d'ironie, comme pour dire : « Que veux-tu? ma chère, tu les as si mal élevés, qu'ils ont des caprices imbéciles. > Quand la mère eut fini, il se tourna vers le docteur, qui, d'un geste, se désintéressa, puisque la fillette ne voulait pas se laisser examiner. Il regarda Nora elle-même, complaisamment, en voyant qu'elle souriait ainsi que lui di' cette scène ridicule. Et il affectait de prendre à témoin Mathieu, avant de juger, lorsque Santerre, par amour de la paix, crut pouvoir arranger les choses gaiement.

— Comment! ma petite Lucette, c'est vrai, tout ce que ta maman raconte? Non, non! elle se trompe, n'est-ce pas? tu es très raisonnable... Voyons, je vais t'embrasser, moi, et tu m'embrasseras, et tout sera fini. Je me charge de ton papa et de ta maman, qui te pardonneront.

Il riait très haut, il s'avança, la face en avant. Mais, devant cette face d'homme, cette chair aux gros yeux luisants, à la bouche épaisse, à demi perdue dans le flot de la barbe, Lucie s'agita, donna les marques d'un trouble affreux, d'une répugnance terrifiée.

— N'approchez pas, je ne veux pas... Oh! ne m'embrassez pas, ne m'embrassez pas, vous!

Santerre passait outre, s'entêtait absolument à la saisir, en manière de jeu, espérant ainsi user son caprice.

— Pourquoi donc ne t'embrasserais-je pas, Lucette? Je t'embrasse bien tous les jours.

— Oh! non, je ne veux plus... Laissez-moi, par pitié !... Ohl non, oh! non, pas vous, jamais plus!

Et, comme il poussait le jeu jusqu'au bout, malgré ses cris, elle se souleva, se rejeta en arrière, évita sa bouche ainsi qu'un fer rouge qui l'aurait brûlée. Ce drap qu'elle avait serré si étroitement à son cou, elle l'écartait pour

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fuir, dans une débâele éperdue de sa pudeur, montrant ses épaules maigres, son corps gracile de petite femme en formation. Et elle grelottait de terreur, et elle devenait folle de l'ignominie du monde, sanglotante, bégayante.

Puis, quand elle crut qu'il allait la prendre, qu'il la tenait, qu'il l'embrassait, elle lâcha, dans une nausée, le secret honteux qui la tenait, depuis le matin, glacée, muette, s'obstinant à ne plus vivre.

— Ne m'embrassez pas! jamais, jamais plus!... Je vous dis que je vous ai vu, hier soir, dans le petit salon, avec maman... Ah! la saleté, la saleté!

Santerre, blêmissant, recula. Il sembla qu'un silence, qu'un froid de mort tombaient du plafond. Tous, béants, attendirent, sans un geste pour empêcher maifttenanl l'inévitable, l'irréparable.

Lucie, exaspérée, affolée, continuait:

— C'est Nono qui est venue me chercher, comme j'allais m'endonnir, pour me montrer quelque chose de drôle... Elle a percé un gros trou dans la porte, Nono, et elle s'amuse à regarder, le soir... Moi, j'ai pensé que Gaston faisait quelque bêtise avec Andrée, j'y suis allée pieds nus, en chemise. Et ce que j'ai vu, ce que j'ai vu... Oh! je suis trop malheureuse, qu'on m'emmène au couvent, qu'on m'emmène au couvent tout de suite!

Elle retomba dans le lit, elle ramena toute la couverture comme pour s'y ensevelir, se tournant vers le mur, ne voulant plus ni voir ni entendre. Et, lorsque les longs frissons qui l'agitaient encore eurent c«ssé, elle parut morte.

Sous le coup de la révélation publique, sortie d'une telle bouche, Séguin avait eu un flot de sang aux yeux, un réveil de cette jalousie brutale qui le faisait rêver d'égorgement; et déjà, négligeant Santerre, livide, il s'était tourné vers Valentine, si menaçant, que Mathieu s'apprê-

éU LES QUATRE EVANGILES

lait à intervenir, avec le docteur. Mais, presque aussitôt, ceux-ci le virent qui se domptait, qui retrouvait le pli moqueur de ses lèvres, en apercevant de nouveau, debout au pied du lit, Nora un peu pâle, étonnée que l'enfant eût osé dire la chose, toujours superbe d'ailleurs, et quand même insolente. Ce fut Valentine qui, seule, osa s'indigner, crier sa révolte, en un cri de fierté et d'autorité, où se retrouvait le sang des Vaugelade, si gâté qu'il pût être.

Elle marcha sur l'institutrice, elle lui dit dans la face:

— C'est immonde, ce que vous avez fait là, mademoiselle. La dernière des filles, dans la dernière des maisons publiques, n'aurait pas eu l'idée de cette ignominie, souiller si bêtement, si bassement l'enfance, détruire tout respect, toute tendresse entre une mère et sa fille. Vous êtes une malade ou la pire des coquines... Allez- Tous-en, je vous chasse.

Alors seulement, Séguin, qui n'avait pas encore ouvert la bouche, daigna intervenir, fit enfin acte de maître. Il dit, de son air sec et souriant :

— Pardon, chère amie, je ne veux pas que Nora s'en aille. Elle restera... Nous n'allons sûrement pas boulererser la maison, changer des habitudes dont nous nous trouvons très bien, chaque fois que cette détraquée de Lucie aura des cauchemars, la nuit... Purgez-la-moi, docteur, douchez-la-moi fortement. Et surtout plus de visions, plus d'histoires à dormir debout, ou je me fâcherai.

Lorsque Mathieu se trouva sur le trottoir, en compagnie du docteur, après que ce dernier se fut contenté de prescrire une potion calmante, ils échangèrent une longue poignée de main silencieuse. Puis, comme Boutan montait dans sa voiture, il dit simplement :

— Est-ce complet? est-ce bien l'écroulement que je

FÉCONDITÉ i5î>

TOUS annoiHais tout à l'heure?... Une société à l'agonie, dans sa haine de la vie normale et saine! Tous les déchets, la fortune diminuée, gâchée jour à jour, la famille limitée, souillée, détruite! Les pires abominations hâtant la décomposition finale, les filles de douze ans mystiques, hystériques, jetées avant l'âge au dégoût de toute fécondité, aspirant à la mort charnelle du couvent 1... Ah! nous allons bien, ces maiheureux-là veulent décidément la fin du nïonde!

A Chantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enfantaient. Et, pendant les deux années qui se passèrent, ils furent de nouveau victorieux dans l'éternel combat de la vie contre la mort, par cet accroissement continu de famille et de terre fertile, qui était comme leur existence même, leur joie et leur force. Le désir passait en coupe de llamme, le divin désir les fécondait, grâce à leur puissance d'aimer, d'être bons, d'être sains ; et leur énergie faisait le reste, la volonté de l'action, la tranquille bravoure au travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde. Mais, durant ces deux années, ce ne fut pas sans une lutte constante que la victoire leur resta. A mesures que le domaine s'agrandissait, le roulement de fonds était plus considérable, aggravait les tracas. Les dettes du début venaient pourtant d'être payées, on put dès lors renoncer au système onéreux d'association et de prêt remboursable sur les gains, qu'il avait fallu accepter d'abord. 11 n'y eut plus qu'un chef, qu'un patriarche, dont la pensée était de fonder sa famille sur le domaine même, de n'avoir d'autres aides, d'autres associés que ses enfants. C'était pour chacun d'eux qu'il conquérait un champ nouveau, il donnait une patrie à son petit peuple. Plu» tard, les racines, tout ce qui attache et nourrit serait là, même si plusieurs se dispersaient, allaient par le monde, aux diverses situations sociales. Aussi, cette fois, quelle décisive expansion, ce dernier lot des marais qui pcr

ite LES QUATRE ËVAiNGILES

mettait de livrer à la culture le plateau entier, plus de cent hectares! Un enfant encore pouvait naître, il aurait sa part de nourriture, du blé pousserait pour son pain quotidien. Et, dès que les travaux furent finis, les dernières sources captées, les terrains drainés et défrichés, ce fut un prodigieux spectacle, au printemps suivant, que la vaste, la totale étendue verte, à perte de vue, annonçant la triomphale moisson. Cela payait toutes les larmes, tous les soucis cuisants des premiers temps de labeur.

Puis, à côté de cette création de Mathieu, il y eut aussi, pendant ces deux années, le continuel enfantement de Marianne. Elle n'était pas que l'adroite fermière, l'aidant à l'exploitation, tenant les comptes, s'occupant des soins intérieurs. Elle restait l'épouse adorable, adorée, que le divin désir fécondait, la mère qui, après avoir mis l'enfant au monde, après l'avoir achevé en le aourrissant, devenait l'éducatrice, l'institutrice, pour lui donner encore sa raison et son cœur. Donnée pondeuse, bonne éleveuse, disait Boutan avec son doux rire. Faire beaucoup d'enfants, ce n'est là qu'une aptitude physiologique, que beaucoup de femmes ont sans doute; et l'heureuse rencontre est que ces femmes soient aussi dans de saines conditions morales pour les bien élever. Elle, si sage, si gaie, mettait sa fierté à tout obtenir de ses enfants par la douceur et la grâce. Il lui suffisait de leur plaire, elle était écoutée, obéie, entourée d'un eulte, parce qu'elle était très belle, très bonne et très aimée. Et sa tâche n'était point facile, au milieu de ses huit enfants déjà, dont le flot montant aggravait soo devoir. Comme en toutes choses, elle apportait là beaucoup d'ordre, employait les aînés à veiller sur les cadets, accordait à chacun sa part de tendre autorité, sortait victorieuse des pires embarras, en taisant régner sur tous la vérité et la justice. Les aînés, Biaise et Denis qui avaient seize ans, Ambroise qui allait en avoir quatorze.

lui échappaient un peu, aux mains du père maintenant. Mais les cinq autres, de Rose avec ses onze ans, à Louise avec ses deux ans, en passant par Gervais, Claire et Grégoire, espacés de deux en deux années, l'entouraient toujours du même troupeau, un nouveau venu y remplaçant chaque fois le petit qui s'envolait, dès qu'il se sentait des ailes. Et, cette fois, après ces deux années, ce fut encore d'une fille, Madeleine, que Marianne accoucha, lorsqu'elle eut son neuvième enfant. Les couches furent belles; mais elle avait eu, dix mois plus tôt, une fausse couche, à la suite de grandes fatigues. Aussi, quand Mathieu la revit debout et souriante, avec la chère petite Madeleine au sein, l'embrassa-t-il passionnément, triomphant une fois de plus, par-dessus tous les chagrins el toutes les douleurs. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde, un autre champ ensemencé pour demain.

Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, l'œuvre de fécondité qui s'élargissait par la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans la souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir.

Deux ans se passèrent. Et, pendant ces deux années, Mathieu et Marianne eurent un enfant encore, une fille. Et, cette fois, en même temps que s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, à l'est du plateau, de tous les bois restés en vente, jusqu'aux fermes lointaines de Mareuil et de Lillebonne. Maintenant, toute la partie nord du domaine se trouvait acquise, près de deux cents hectares de bois, coupés de larges clairières, qu'un système de routes acheva de relier. Et, tranf-formées en pâturages naturels, ces prairies entourées d'arbres, arrosées par les sources voisines, permirent de tripler le bétail, de tenter en grand l'élevage. C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité l'élargissant au soleil, le travail créant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, compensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus d'énergie, plus de santé et plus de joie.

Depuis que les Froment devenaient des conquérants, occupés à fonder leur petit royaume, en marche pour la plus solide des fortunes, celle de la terre, les Beauchêne ne plaisantaient plus l'extravagante idée qu'ils avaient eue de se fixer à la campagne, des paysans amateurs, des cultivateurs d'occasion, comme ils les nommaient d'abord. Etonnés, acquis d'avance à tous les succès, ils les ménageaient, les traitaient désormais en parents

riches, daignaient les visiter parfois, l'air ravi de cette grande ferme remuante, vivante, toute sonnante de prospérité. Et ce fut dans une de ces visites que Constance retrouva madame Angelin, son ancienne amie de pension, qu'elle n'avait jamais d'ailleurs perdue de vue complètement. Le jeune ménage qui, dix ans plus tôt, était venu promener, par les sentiers déserts de Janville, ses amours joueuses, échangeant des baisers goulus derrière chaque haie, avait fini par acquérir une petite maison, au bout du village, où, chaque année, il passait les beaux jours. Mais ce n'était plus la tendre insouciance d'autrefois, madame Angelin allait avoir trente-six ans; et, depuis six ans qu'elle et son mari tenaient leur ancienne parole de cesser d'être des amants fraudeurs à la trentaine, depuis six ans qu'ils se conduisaient en époux sérieux, attendant l'enfant qu'ils s'étaient promis, l'enfant ne naissait toujours pas. Ils avaient beau le vouloir de toute la passion qu'ils gardaient l'un pour l'autre, leurs étreintes restaient infécondes, comme frappées de stérilité par le long égoïsme de leur plaisir. Et la maison tombait à une tristesse croissante : lui le beau mousquetaire, grisonnant déjà, perdant la vue, désespéré de voir à peine assez clair pour peindre ses éventails; elle aux rires si gais, prise de peur devant cette cécité menaçante, glacée de l'ombre et du silence qui envahissaient leur foyer peu à peu refroidi.

Maintenant qu'elles avaient renoué, madame Angelin, lorsqu'elle venait à Paris pour des courses, allait parfois demander à Constance une tasse de thé, vers quatre heures, avant de reprendre son train. Un jour, comme elles étaient seules, elle éclata en gros sanglots, elle lui confia toute l'angoisse de sa misère.

— Ah! ma chère, vous ne saurez jamais ce que nous souffrons. Quand on a un enfant, on ne s'imagine pas à quel chagrin en arrive un ménage, qui n'en peut avoir.

430 LES Ul^ATKË t!.VÀNGILES

et qui en désire un, oh! de toutes ses forces. Mon pauvre mari m'aime toujours, mais je vois bien qu'il est convaincu que c'est de ma faute, et cela me fend le cœur, j'en sanglote seule des heures entières. Ma faute! est-ce qu'on osera jamais affirmer de qui c'est la faute, de la femme ou de l'homme? Mais je ne lui dis pas ça, il en deviendrait fou. Et, si vous nous voyiez tous les deux, dans notre maison vide, si abandonnés, surtout depuis que ses mauvais yeux le rendent morose! Ahl nous donnerions notre sang, pour qu'un enfant fût là, i faire du tapage, à npus tenir le cœur chaud, maintenant que la vie se glace en nous, autour de nous! Constance, très surprise, la regardait.

— Comment ! ma chère, vous ne pouvez pas avoir ud enfant, à trente-six ans à peine? J'ai toujours cru, moi, que si l'on en voulait un, on en faisait un, lorsqu'on étaii bien portante et solide comme vous... D'ailleurs, ça se soigne, il y a continuellement des annonces dans les journaux.

Un nouveau flot de larmes suffoqua madame Angelin.

— Vous me forcez à tout dire... Hélas! ma pauvro amie, je me fais soigner depuis trois ans, voici plus dp six mois que je suis entre les mains d'une sage-femme de la rue Miromesnil, et, si vous me voyez si souvent, l'été, c'est que je viens à sa consultation. Ce sont toujours de belles promesses, mais rien n'arrive... Aujourd'hui, elle a été plus franche, elle a paru se décourager, voilà pourquoi je n'ai pu retenir mes larmes, tout à l'heure. Excusez-moi.

Puis, les mains jointes, dans une exaltation ardente, éloquente :

— Mon Dieu! mon Dieu! dire qu'il y a des femmes si heureuses, des femmes qui ont des enfants tant qu'elles veulent, tenez! votre cousine, madame Froment, par exemple! L'a-t-on assez plaisantée, assez blâmée.

moi la première! Eh bien! je lui en ai fait mes excuses, cela finit par être très beau, très grand, cet enfantement continu, si tranquille, si victorieux. Et ce que je l'envie, ah! ma chère, à rêver d'aller, un soir, lui en voler un, de ces enfants qui poussent si naturellement d'elle, comme les fruits abondants d'un arbre vigoureux!... Mon Dieu! mon Dieu! est-ce donc parce que nous avons trop attendu? notre faute, à tous les deux, serait-elle d'avoir desséché la branche, en l'empêchant de produire, aux saisons des bonnes sèves ?

Devenue grave, Constance /vait hoché la tête, au nom de sa cousine Marianne. Elle la désapprouvait toujours de ses grossesses successives, véritablement scandaleuses, et qu'elle expierait certainement un jour.

— Non, non ! ma chère, ne tombez pas à l'autre exagération. Un enfant, certes, il n'est pas une temme, pas une mère qui n'en ait l'impérieux besoin. Mais toute cette bande, tout ce troupeau, non, non ! c'est une honte, une folie... Sans doute, maintenant que voilà Marianne riche, elle peut répondre qu'il lui est permis d'être imprévoyante. J'admets qu'il y a là une excuse. N'importe ! je garde mes idées, vous verrez que, tôt ou tard, elle en sera terriblement punie.

Cependant, ce soir-là, lorsque madame Angelin l'eut quittée-, Constance resta hantée, troublée de sa confidence. Sa surprise demeurait, qu'on ne pût avoir encore un enfant à leur âge, lorsqu'on en désirait un. Et d'où venait donc le petit froid de glace qu'elle avait alors senti passer dans ses veines? De quel inconnu, de quelle crainte d'avenir venait-elle d'être ainsi effleurée, à la sensibilité la plus secrète de son cœur ? Ce malaise, d'ailleurs, était vague, à peine formulé, pas même un pressentiment, rien que le léger frisson instinctif de sa fécondité compromise, perdue peut-être. Elle ne s'y serait pas arrêtée, si, déjà, le regret de n'avoir pas un second

i32 LES QUATRE ÉVANGILES

fils ne l'avait traversée d'une angoisse, le jour où le triste Morange, foudroyé par la mort tragique de sa fille unique, était resté seul. Depuis cet abandon suprême, le misérable vivait dans une sorte de stupeur, l'imbécillité du bon employé médiocre, méticuleux, appliqué mécaniquement à sa besogne. Parlant à peine, très correct, très doux, il avait repris son travail de comptable, en homme à jamais échoué, qui ne devait plus quitter l'usine, où ses appointements étaient montés au chiffre de huit mille francs. On ne savait trop ce qu'il pouvait faire de cette somme, forte pour un homme d'existence si étroite, si régulière, sans dépense aucune, sans fantaisie connue, en dehors de l'appartement, beaucoup trop vaste désormais, qu'il avait obstinément gardé, s'y enfermant, y menant une vie de jaloux qui se verrouille, dans une solitude farouche. Et c'était cette douleur écrasée qui avait un instant bouleversé Constance, au point de l'attendrir, de la faire sangloter avec Morange, les premiers jours, elle dont les larmes coulaient difficilement. Sans doute, le retour inconscient sur ellemême, la pensée de l'autre enfant qu'elle aurait pu avoir, lui en était demeurée, lui revenait aux heures troubles, lorsque, du fond de sa maternité réveillée, inquiète, montaient des craintes obscures, de brusques effrois qu'elle ne s'était jamais connus. Pourtant, son fils Maurice, après une adolescence délicate, qui avait nécessité de grands soins, était maintenant un beau farçon de dix-neuf ans, toujours un peu pâle, mais d'air ligoureux ; il venait de terminer d'assez bonnes études, il aidait déjà son père dans la direction de l'usine; et sa mère, en adoration devant lui, n'avait jamais mis plus de souveraines espérances sur sa tête de fils unique, le voyant maître demain de cette maison dont il élargirait encore la fortune, qui lui donnerait la royauté de l'arjent et du pouvoir.

FÉCONDITÉ i3S

Ce culte de Constance pour le fils, le héros de demain, grandissait surtout depuis que le père, chaque jour davantage, déclinait, tombait en elle au mépris et au dégoût.; C'était une déchéance logique, qu'elle ne pouvait arrêter,'] dont elle-même, fatalement, précipitait les phases. Au début, quand elle avait fermé les yeux sur les premières infidélités, les nuits passées au dehors, avec des filles, elle ne voulait faire que la part des appétits trop gros dont il la brisait, désireuse également d'éviter le plus possible la mauvaise chance de l'enfant. Cependant, elle l'avait longtemps subi par idée de devoir, pour le garder aussi, lui éviter les fautes irréparables, jusqu'au jour où le désaccord d'alcôve s'était fatalement produit, lui de plus en plus brutal, rapportant du dehors des exigences, elle révoltée à la fin, écœurée de ces choses qui la laissaient si froide, déjà souffrante d'ailleurs de son acharnement à frauder, les soirs de bons repas, de grogs et de cigares. Il avait quarante-deux ans, il buvait trop, mangeait trop, fumait trop. Il engraissait, devenait poussif, les lèvres molles, les paupières lourdes, ne se soignant plus comme autrefois, se débraillant, avec de grossières gaietés, des plaisanteries malsonnantes. Mais surtout il s'encanaillait dehors, allait à la basse débauche, qui l'avait toujours attiré, dans son besoin glouton de femmes faciles, se donnant toutes, et sans phrases. Aussi, maintenant qu'il était à peu près sevré chez lui, s'abandonnait-il aux pires aventures de la rue. Il disparaissait, découchait, mentait mal, ne prenait même pas la peine de mentir. Comment aurait-elle pu lutter, elle qui n'avait plus le courage que d'accepter de temps à autre l'abominable corvée, afin que leur rupture ne fût pas complète? Elle se sentait impuissante, elle avait fini par le laisser entièrement libre, sans rien ignorer de cette vie d'immonde plaisir. Et le pis était, pour elle, que la désorganisation progressive de ce solide gaillard, la sorte de dégéné-

rescence physique et morale où le jetait l'abus des filles, vues en fraude, avait son terrible contre-coup à l'usine, qui périclitait. L'ancien grand travailleur, le patron d'énergie et de résistance s'empâtait, perdait le flair des opérations heureuses, ne trouvait plus la force des vastes entreprises. Il s'oubliait au lit le matin, restait des trois et quatre jours sans faire le tour des ateliers, laissait le désordre, le gaspillage grandir, à ce point que les inventaires, si triomphants jadis, accusaient, d'année en année, des défaites qui s'aggravaient. Et quelle fin, pour cet égoïste, ce jouisseur, d'activité si gaie, si bruyante, qui avait toujours professé que l'argent, le capital décuplé grâce au travail des autres, était l'unique puissance désirable, et que trop d'argent, trop de jouissance, par une juste ironie, jetait à une ruine lente, à la paralysie dernière des impuissants !

Une suprême blessure devait frapper Constance, lui donner l'horreur sourde de son mari. Des lettres anonymes, de basses vengeances de domestiques congédiés, lui apprirent les amours de Beauchène avec Norine, cette ouvrière de la fabrique, devenue grosse de ses œuvres, accouchée clandestinement d'un garçon, qu'on avait fait disparaître. Et, après dix ans, elle ne pouvait, aujourd'hui encore, songer à cette sale aventure, sans une révolte de tout son être. Sans doute, cet enfant, elle n'aurait pas voulu qu'il le lui fît; mais quelle honte, ({uelle ordure, qu'il fût allé le faire à cette fille ! Où l'avait-on jeté? vivait-il? au fond de quelle ignominie? Elle restait bouleversée de cette maternité de débauche et de raccroc, cette maternité qu'il lui avait volée, dont elle était surprise de sentir le cuisant regret, puisqu'elle l'avait refusée d'une volonté si têtue. Il semblait que la mère, en elle, à mesure qu'elle s'était détachée de lui, par dégoût, avait grandi, avec des tendresses jalouses, Icrute cette flamme de dévouement, d'abnégation, de

FECONDITE i35

passion, qii'{?lle n'avait jamais eue comme épouse. C'était ainf?i qu'elle donnait maintenant sa vie entière à son adoré Maurice, qu'elle faisait de lui un diec^, lui sacrifiant jusqu'à sa juste rancune. Elle avait décidé qu'il ne devait pas soudrir de l'indignité de son père, et il était pour beaucoup dans cette frère attitude qu'elle gardait, avec une extraordinaire force d'àme, ayant l'air de tout ignorer, n'adressant jamais un reproche à son mari, demeurant pour lui devant le monde la femme respectueuse qu'elle avait toujours été. Même, en téte-àtête, et jusque dans l'alcôve, elle se taisait, elle évitait les explications, les querelles. La bourgeoise prude, l'honnête femme, loin de songer à un amant, à une vengeance possible, semblait au contraire, en haine des débordements de l'homme, s'êti^ fixée plus étroitement au foyer, serrée contre son fils, protégée par lui autant que par sa rigidité de cœur et de chair. Et, blessée, répugnée, cachant son mépris, elle attendait le ti'iomphe de ce fils qui purifierait, qui sauverait la maison, d'une foi ardente en sa force, toute surprise et inquiète les jours où, brusquement, sans cause raisonnable, le petit frisson venu de l'inconnu la glaçait, lui donnait le remords de quelque faute ancienne, dont elle ne se souvenait pas.

Ce fut Constance qui, la première, revint aux confidences que madame Angelin lui avait faites. Elle se montra très intéressée, très apitoyée. Puis, comme la triste inféconde, que son désir d'un enfant affolait, lui avouait que chacune de ses visites à la sage-femme était une désespérance de plus, elle parut chercher quelque consolation, elle s'offrit affectueusement.

— Me permettez-vous, chère amie, de vous accompagner un jour? Peut-être me dira-t-elle ce 'qu'elle n'ose vous dire.

Surprise, madame Angelin eut un geste las de refus.

— Oh ! à quoi bon ? Vous n'en sauriez pas plus que moi. Je serais désolée de vous faire perdre inutilement votre temps.

— Mais pas du tout! mon temps vous appartient, dans une si grave circonstance. Et je ne vous cacherai pas que je suis curieuse de causer avec cette sage-femme, tellement vous me racontez des choses qui me surprennent.

Alors, elles finirent par prendre rendez-vous, elles décidèrent que, le jeudi suivant, l'après-midi, elles iraient ensemble chez madame Bourdieu, rue Miromesnil.

Justement, ce jeudi-là, vers deux heures, comme Mathieu, venu à Paris pour voir une batteuse, chez Beauchêne, suivait tranquillement à pied la rue La Boëtie, il y rencontra Cécile Moineaud, qui portait un petit paquet, soigneusement ficelé. Elle allait avoir vingt et un ans, elle était restée mince, très pâle et très faible depuis son opération, mais sans troubles graves. Il lui avait gardé, des quelques mois douloureux passés par elle à la ferme, une grande affection, à laquelle s'était jointe plus tard une compassion attendrie, devant l'affreuse crise où elle avait tant sangloté son désespoir de ne pouvoir plus être mère. Et, dès sa sortie de l'hôpital, il s'occupa d'elle, lui chercha un petit travail facile, lui trouva, chez un fabricant de ses amis, des cartonnages, des boîtes à coller, seule besogne sans fatigue que pouvaient faire ses pauvres mains grêles, des mains de gamine qui n'avaient pas grandi, tout de suite lasses. Depuis qu'elle n'était plus femme, on aurait dit une grande fillette arrêtée dans sa croissance, bien qu'elle ne rencontrât jamais un enfant, sans convoiter de le prendre, pour le couvrir de caresses. Très adroite de ses doigts minces, elle arriva pourtant à gagner deux francs par jour, avec ses petites boîtes. Et, comme elle souffrait beaucoup chez ses parents, toujours frissonnante à présent de la brutalité du milieu, dépouillée chaque semaine de sa paye, elle n'avait plus rêvé que de se mettre chez elle,

FECONDITE i37

de trouver le peu d'argent qui lui permeltrait de s'installer dans une chambre, où elle serait si tranquille, si heureuse de n'être pas bousculée. Mathieu, projetait de lui faire une bonne surprise, en lui donnant un beau jour ce peu d'argent nécessaire.

— Où allez-vous donc si vite? lui demanda-t-il gaiement.

Elle restait un peu saisie de la rencontre; et, gênée, elle répondit d'abord d'une façon évasive.

— Je vais là, rue Miromesnil, pour une visite.

Puis, le voyant d'une bonté toujours prête à la secourir, elle lui dit bientôt toute la vérité. Cette pauvre Norine, sa sœur, venait d'accoucher une troisième fois, cJiez madame Bourdieu : encore une lamentable histoire, cette troisième grossesse tombant dans une vie de noce, lorsqu'elle était avec un monsieur très bien, qui lui avait meublé une jolie chambre; et, comme le monsieur trèi bien avait filé tout de suite, elle s'était vue forcée, pour vivre, de vendre ses quatre meubles, heureuse d'avoir pu, avec ses derniers deux cents francs, faire de nouveau se» couches chez madame Bourdieu, dans sa terreur de l'hôpital. Mais, lorsqu'elle sortirait de la maison, prochainement, elle se trouverait de nouveau sur le pavé. A trente et un ans, ça commençait à n'être pas drôle.

— Elle n'a jamais été mauvaise pour moi, continua Cécile. Je suis allée la voir, car je la plains de tout mon cœur. Aujourd'hui, je lui porte un peu de chocolat... Et si vous voyiez son petit garçon, c'est un amour.

Ses yeux brillèrent, elle eut un rire tendre qui fit rayonner sa mince face pâle. C'était merveille, que cette ancienne gamine dégingandée, cette vaurienne des rues de Grenelle, fût devenue, sous le fer brutal, une créature de sensibilité si délicate, une mère déclassée, restée fillette, d'une tendresse frissonnante, et si fragile, qu'un bruit trop fort menaçait de la briser comme verre. La

438 LES QUATKE ÉVANGILES

fonction supprimée, il semblait qu« l'instinct de la maternité se fût exaspéré chez êWe.

— Quel malheur qu'elle s'obstine à s'en débarrasser, romme des deux autres! Pourtant, celte fois, il criait si fort, qu'elle lui a donné le sein. Mais c'est en attendant, ' elle dit qu'elle ne veut pas le voir crever de faim près d'elle... Ça me retourne, moi, cette abomination, qu'on puisse avoir un enfant sans le garder. Alors, j'avais fait le rêve d'arranger très bien les choses. Vous savez que je veux partir de chez mes parents. Je louais donc une chambre assez grande, je prenais ma sœur et son garçon, je lui montrais à découper, à coller mes petites boîtes, et nous vivions tous les trois parfaitement heureux... C'est là qu'on aurait fait du beau travail, dans la joie d'être libre, de n'être plus forcée à des choses qui vous dégoûtent!

— Et elle n'a pas voulu? demanda Mathieu.

— Elle m'a dit que j'étais folle, et c'est un peu vrai, puisque je n'ai pas le premier sou pour louer la chambre. Ah ! si vous saviez comme j'en ai le cœur gros!

Mathieu, qui cachait son émotion, reprit de son air tranquille :

— Une chambre, ça se loue. Vous trouveriez un ami qui vous aiderait. Seulement, je doute fort que vous décidiez jamais votre sœur à garder son enfant, car je crois connaître ses idées sur ce point. Il faudrait un miracle.

Cécile, vivement, avec son intelligence éveillée, le regardait. C'était lui, l'ami. Mon Dieu ! son rêve se réaliserait-il ? Et elle finit par dire bravement :

— Ecoutez, monsieur, vous êtes si bon pour nous, que vous devriez me faire une grande grâce. Ce serait de venir tout de suite voir Norine avec moi. Vous seul pouvez lui parler et la décider peut-être... Allons doucement, j'étouffe, tant je suis contente !

Très touché, Mathieu s'était mis à marcher près d'elle. Ils tournèrent lo coin de la rue Miromesnil, et son cœur battait à lui aussi, lorsqu'ils montèrent l'escalier de la maison d'accouchement. Dix ans déjà ! Toute l'horreur ancienne lui revenait, il revit passer la petite figure ahurie de Victoire Coquelet, grosse du fils de ses maîtres, sans savoir comment, le candide visage de Rosine, incestueuse et virginale, telle qu'un lis tragique, la vision effroyable de madame Charlotte, encore saignante, toute déchirée du fruit de l'adultère, retournant au lit conjugal, pour y mentir, pour y mourir peut-être. Et c'était ensuite, lorsque les misérables enfants venaient au monde, le profil inquiétant de la Couteau qui apparaissait, l'assassine, toujours prête à charrier les nourrissons, qu'on charge et qu'on décharge, ainsi que des paquets encombrants. Ces choses semblaient d'hier, car la maison n'avait pas changé, il lui semblait reconnaître, aux portes des étages, les mêmes taches de graisse.

En haut, dans la chambre, Mathieu fut envahi davantage encore par cette sensation qu'il y était venu la veille. Elle restait la même, avec son papier gris perle, semé de fleurettes bleues, avec son pauvre mobilier dépareillé d'hôtel garni. Les trois lits de fer s'y trouvaient placés de même, deux côte à côte, le troisième en travers. Sur l'un d'eux, une valise bouclée attendait, près d'un petit sac, modestes bagages auxquels il ne fit pas attention d'abord mais qui achevaient la ressemblance. Et, en face des fenêtres ensoleillées, derrière le grand mur gris, les mêmes clairons de la caserne voisine sonnaient les mêmes fanfares.

Assise sur son lit défait, Norine, qui venait de s'habiller, assez forte déjà pour prendre quelque exercice, donnait le sein à son entant.

— Comment ! c'est vous, monsieur ! cria-t-elle, lorsqu'elle eut reconnu Mathieu. Cécile est bien gentille de

VOUS amener... Mon Dieu ! que de choses ! Gela ne nous mjeunit guère.

Il l'examinait, elle lui sembla, en effet, bien vieillie, de cette rapide flétrissure de certaines blondes, qui, passé la trentaine, n'ont plus d'âge. Pourtant, elle demeurait agréable, empâtée un peu trop, l'air très las, bien qu'elle parût avoir gardé son insouciance, faite maintenant de beaucoup d'abandon.

Cécile voulut mener l'explication rondement.

— Voici ton chocolat... J'ai rencontré monsieur Froment dans la rue, et il est si bon, il me porte tant d'intérêt, qu'il a bien voulu s'intéresser à mon idée de louer une chambre, où tu viendrais travailler avec moi... Alors, je l'ai prié de monter te voir pour causer un instant, pour te décider à garder ce pauvre petit. Tu vois qu'on n'entend pas te prendre par traîtrise, puisque je te préviens.

Emotionnée, Norine s'agita, protesta.

— Qu'est-ce que c'est encore que cette histoire ! Non, non, je ne veux pas qu'on me tourmente, je suis déjà trop malheureuse !

Tout de suite, Mathieu intervint, lui fit comprendre que la vie de plaisirs se gâtait à son âge, que ce seraient des chutes de plus en plus profondes, si elle retournait au pavé. Et il la trouva bien d'accord avec lui là-dessus, elle lui parla de son existence de fille amèrement, en désillusionnée qui n'attend plus des hommes que de la misère, des mensonges et des coups. C'était l'âpre réalité où se brise le rêve de libre fortune, que font tant de jolies ouvrières parisiennes, corrompues dès l'atelier, cherchant à se vendre cher pour la possession de ce luxe dévoré des yeux aux étalages des grands quartiers, puis tombant à la rue, après n'avoir tiré des hommes, comme ^rix de leur beauté, que l'unique, l'affreuse duperie de ces grossesses de hasard, de ces tristes enfants dont elle»

se débarrassent, dans leur rage d'être volées. Elle en était exaspérée maintenant, sans pain, sans métier possible, sans jeunesse et sans espoir. Mais que pouvaitelle faire? Quand on était dans la crotte, il faJlait bien y rester.

— Ab ! oui, ah ! oui, j'en ai assez de cette sacrée vie qu'on croit si drôle, si amusante, lorsqu'on est jeune, et où l'on ne mange même pas souvent à sa faim, sans parler des saletés de toutes sortes... Vous savez, aujourd'hui, c'est comme une pierre à mon cou, autant que je crève là dedans. D'ailleurs, on ne s'en sauve plus, ça m'attend, et j'y retourne, jusqu'à ce qu'on me ramasse dans quelque coin, pour qu'on m'achève à l'hôpital.

Elle avait dit ces mots avec l'énergie farouche d'une femme qui, brusquement, a la nette vision du destin auquel elle ne saurait échapper. Puis, elle regarda l'enfant qui tétait toujours.

— Vaut mieux qu'il aille de son côté, et moi du mien. Ça fait que nous ne nous gênerons pas.

Sa voix s'était attendrie, tandis que, sur son visage désolé, passait une infinie douceur. Et Mathieu, étonné, sentant chez elle cette émotion nouvelle qu'elle ne disait pas, se hâta de reprendre :

— Qu'il aille de son côté, c'est le plus court chemin pour qu'il meure, à présent que vous avez commencé à le nourrir.

Elle se fâcha de nouveau.

— Est-ce ma faute? Je refusais de lui donner le sein, moi. Vous savez quelles étaient mes idées, et je me suis mise en colère, j'ai failli me battre avec madame Bourdieu, quand elle me l'a posé de force entre les bras. Ensuite, que voulez-vous? il criait tellement la faim, le pauvre être, il avait l'air de tant souffrir de mon refus, que j'ai eu la faiblesse de le laisser téter un petit peu, en me promettant bien que je ne continuerais pas le lende-

44Î LES QUITRE ÉVANGILES

main. Et puis, le lendemain, il criait encore, il a fallu continuer quand même... Tout ça pour mon malheur. On n'a pas eu pitié, on m'a rendue beaucoup, beaucoup plus malheureuse, puisque voilà le jour bientôt venu où je vais être forcée de me débarrasser de lui, comme des deux autres.

Des larmes panirent dans ses yeux. C'était l'histoire assez fréquente de la fille mère qu'on finit par décider à nourrir son enfant, pendant quelques jours, avec l'espoir qu'elle s'attachera, qu'elle ne pourra plus se séparer de lui. On agit surtout en vue de le sauver, il n'est d'autre bonne nourrice que la nourrice naturelle, la mère. Aussi avait-elle instinctivement senti ce piège sentimental, se débattant, criant avec raison qu'on ne commençait pas une telle besogne pour l'abandonner ensuite. Dès qu'elle avait cédé, elle était prise, son égoïsme devait être vaincu, sous le flot de pitié, de tendresse, d'espérance, qui allait noyer son cœur. Le pauvre être ne pesait pas lourd, chétif, blême, le jour de la première tétée. Dès ce moment, chaque matin, on l'avait pesé, et l'on avait pendu au mur, au pied du lit, le graphique, le tracé des poids. Elle ne s'y était d'abord que peu intéressée, y jetant parfois un coup d'œil indifférent. Mais, à mesure que la courbe s'était élevée, avait dit clairement combien l'enfant profitait, elle avait témoigné une attention grandissante. Brusquement, la courbe était redescendue, à la suite d'un malaise; et, dès ce jour, elle avait attendu l'heure de la pesée avec fièvre, elle se jetait tout de suite sur la feuille, afin de voir si le tracé remontait. Puis, la courbe ayant repris son ascension continue, elle avait ri de joie, elle s'était passionnée pour cette petite ligne si grêle qui montait toujours, qui lui disait que son enfant était sauvé, que tout ce poids, toute cette force acquise, c'était d'elle qu'il la tirait, de son lait, de son -5ang, de sa chair. Elle achevait de le mettre au monde.

FÉCONDITÉ UÔ

la maleiniie éveillée, enfin, s'épanouissait chez elle en une floraison d'amour.

— Si vous voulez le tuer, répéta Mathieu, vous n'avez qu'à l'enlever de là. Voyez donc comme il s'en donne, le cher petit !

£n elTet, il tétait de tout son cœur. Et elle éclata en gros sanglots.

— Mon Dieu ! voilà que vous recommencez à me torturer... Croyez-vous que ce soit avec plaisir que je vais m'en débarrasser maintenant? Vous me forcez à vous dire des choses qui me font pleurer la nuit, lorsque j'y pense. Je n'ai jamais été mauvaise, vous le savez, n'est-ce pas? Quand on va venir me le prendre, cet enfant, je sens bien qu'on m'arrachera les entrailles... Là, êtes-vous contents tous les deux, que je vous dise ça? Vous êtes bien avancés de me mettre dans un état pareil, puisque personne n'y peut rien, et qu'il faut qu'il aille à la borne, pendant que, moi, je retournerai au tas, pour le coup de balai qui m'attend!

Pleurante elle aussi, Céline l'embrassa, baisa l'enfant, en reprenant son rêve, en expliquant tout au long combien ils seraient heureux à trois, dans une jolie chambre, qu'elle voyait pleine de joies sans fin, comme un paradis. Les petites boîtes n'étaient pas difficiles à découper, à coller. Quand Norine saurait, elle qui était forte, ga- ;;nerait peut-être trois francs. Cinq francs à elles deux, n'était-ce pas la fortune, l'enfant élevé, toutes les vilaines choses finies, oubliées? Et Norine, de plus en plus lasse, se laissait vaincre, cessait de dire non.

— Vous m'étourdissez, je ne sais plus, faites comme il vous plaira... Ah ! bien sûr que ce sera un très grand bonheur pour moi que de le garder, ce cher petit !

Ravie, Céline battit des mains, tandis que Mathieu, très ému, disait simplement ce mot profond :

— Vous l'avez sauvé, et il vous sauve.

Mais, à ce moment, une longue figure noire entra, une grande fille sèche, maigre, au visage sévère, avec des yeux éteints, une bouche pâle. Où donc avait-il vu cette haute planche à peine équarrie, cette taille plate, sans hanches ni poitrine? Et, brusquement, il eut la stupeur de la reconnaître, c'était Amy, l'Anglaise, qu'il retrouvait toute semblable après dix ans, le même âge, la même robe, la même sérénité de l'étrangère, ignorant jusqu'à la langue du pays où elle venait se débarrasser. Maintenant, il reconnaissait même, sur le lit voisin, la valise bouclée, ainsi que le petit sac. Pour la quatrième fois, elle accouchait dans la maison; et, cette quatrième fois comme la première, elle y était débarquée un beau matin, sans prévenir, huit jours avant ses couches; puis, après être restée au lit trois semaines, après avoir fait disparaître l'enfant, en l'envoyant aux Enfants-Assistés, elle retournait tranquillement dans son pays, elle reprenait le bateau qui l'avait amenée.

Comme elle partait avec ses légers bagages, Norine la retint.

— Vous avez réglé en bas, vous nous quittez?... Embrassez-moi donc, embrassez mon petit.

L'Anglaise baisa du bout des lèvres le crâne nu du nourrisson, l'air inquiet de cette chair nouvelle, si tiède, si tendre.

— Et bon voyage, dit encore Norine.

— Yes... bonjour, bonjour...

Elle s'en alla, ne regarda même pas une dernière fois la pièce où elle avait souffert. Et Mathieu retombait à son ébahissement de jadis, devant cette grande fille si peu taillée pour l'amour, venant se faire périodiquement délivrer en France, entre deux bateaux. Et de quelles œuvres, grand Dieu! et avec quelle paisible dureté de cœur, sans une émotion au départ, sans une pensée pour l'enfant laissé à la borne !

— Elle ira bien à la demi-douzaine, reprit Norine, lorsqu'elle eut disparu. Ajoutez que ça ne lui apprend guère le français,- de venir accoucher chez nous, car j'ai eu beau la questionner sur ce qu'elle faisait en Angleterre, je ne suis pas arrivée à lui tirer quatre mots. Si elle est dans un couvent, comme on dit, ça prouve qu'on peut se mal conduire partout... En voilà une qui aurait besoin de donner à téter, pour qu'un enfant l'empêchât de reprendre si souvent le bateau!

Elle riait maintenant, elle était heureuse, avec un gros poids de moins sur la poitrine. Et elle voulut absolument se lever, descendre avec son enfant dans les bras, désireuse d'accompagner sa sœur et leur ami jusqu'au premier étage.

Depuis une demi-heure, Constance et madame Angelin se trouvaient enfermées avec madame Bourdieu, en grande conférence. La première avait évité de se nommer, jouant simplement le rôle de l'amie complaisante qui accompagne une amie, dans une circonstance délicate. Mais la sage-femme, avec le flair de la profession, devinait une cliente possible, chez cette dame si curieuse, qui l'accablait de questions singulières. Il venait d'y avoir une scène douloureuse, lorsque, lasse des insistances désespérées de madame Angelin, comprenant qu'elle ne pouvait décemment la bercer davantage de faux espoirs, elle s'était décidée à lui faire entendre que tout traitement lui semblait inutile. La triste femme avait fondu en larmes, pleurant sa stérilité, tandis que Constance se récriait, exigeait des explications, étonnée, effrayée qu'une telle chose arrivât, à leur âge. Et c'était alors que madame Bourdieu avait complaisamment vanté sa méthode, cité des cas extraordinaires, nommé deux dames de cinquante ans passés, qui, grâce à elle, se trouvaient enceintes. Dieu merci ! la plupart des cas étaient guérislables, elle réussissait huit fois sur dix, il fallait vraiment

Ue LES QUATRE ÉVANGILES

des complications rares, pour qu'elle se déclarât vaincue. Les larmes de madame Angelin redoublèrent, dans sa douleur d'être parmi ce petit nombre de maudites. Vainement Constance s'efforça de la consoler, toute soulagée, elle, par cette consultation : des enfants à cinquante ans, encore dix ans, si elle se repentait. Et elle avait fait des signes, pour supplier la sage-femme d'être charitable, en continuant à tromper son amie.

Madame Bourdieu, quand ces dames se levèrent et qu'elle les accompagna, voulut donc rattraper son fâcheux diagnostic. A quarante-deux ans, elle avait engraissé, elle gardait sa ronde figure de gaieté, qui aidait si bien à sa fortune. Et, avec le désir d'être aimable :

— Vous savez, chère madame, que vous étiez bâtie pour en avoir des douzaines, d'enfants. Vous avez certainement trop attendu, l'organe s'est engorgé, je soupçonne une dégénérescence. Mais j'ai eu tort tout à l'heure, il ne faut jamais se croire vaincue. Mon idée, maintenant, serait de tenter l'électricité... Revenez me voir.

A ce moment, Mathieu et Cécile se trouvaient encore sur le palier, en grande conversation avec Norine, dont l'enfant s'était endormi comme un Jésus, entre ses bras. Tous trois s'attardaient à décider la location immédiate d'une chambre, lorsque Constance et madame Angelin parurent. Elles restèrent si surprises de le rencontrer là. en compagnie de ces deux filles, qu'elles feignirent de ne pas le voir. Mais Constance, brusquement, par un travail de mémoire, reconnut Norine, n'ignorant pas que, dix ans plus tôt, il avait servi d'intermédiaire à son mari. Et ce fut, en elle, un soulèvement de révolte, une fièvre d'imaginations folles : que faisait-il dans cette maison? de qui donc était cet enfant, que cette fille avait encore aux bras ? L'autre se dressa du passé, elle le revit au maillot comme celui-ci, elle les confondit, ne sut plus si ce n'était pas le même qu'elle avait là, sous les yeux.

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El toute sa joie des bons espoirs de madame Bourdieu fut gâtée, elle s'en alla furieuse, honteuse, comme salie et menacée par ces abominations vagues qu'elle sentait depuis quelque temps autour d'elle, sans savoir d'où venait le petit froid dont elle frissonnait.

Mathieu, comprenant que ni Norine ni Cécile n'avaient reconnu madame Beauchêne, sous sa voilette, continua tranquillement d'expliquer à la première qu'il allait s'occuper de lui avoir, à l'Assistance publique, un berceau, une layette, ainsi qu'un secours immédiat, puisqu'elle voulait bien garder son «nfant et le nourrir. Ensuite, il lui obtiendrait une rente d'une trentaine de francs par mois, au moins pendant une année. Cela serait, pour les deux sœurs, d'une aide puissante, surtout au début de leur ménage à trois, dans la chambre dont la location venait d'être résolue. Quand il eut ajouté qu'il se chargeait de faire face aux premiers frais, pour le petit mobilier et l'installation, Norine voulut l'embrasser. ,

— Allez, c'est de bon cœur. Ça me remet un peu des autres, un homme comme vous... Tenez! embrassez-le aussi, mon pauvre gamin, pour lui porter chance.

Rue La Boëtie, Mathieu, qui se rendait à l'usine Beauchêne, eut l'idée de prendre une voiture et d'offrir à Cécile de la reconduire chez ses parents, puisqu'il allait dans son quartier. Mais elle lui expliqua qu'elle devait passer d'abord rue Caroline, chez sa sœur Euphrasie. Et, comme cette rue était voisine, il la fit monter quand même, en disant qu'il la mettrait à la porte de sa sœur.

Dans le fiacre, elle était si saisie, si heureuse de voir enfin se réaliser son rêve, qu'elle ne savait comment le remercier. Elle en avait les yeux tout humides, riant et pleurant.

— r Pourtant, monsieur, il ne faut pas me croire une mauvaise fille, si je montre une telle joie de partir de chez mes parents... Papa continue de travailler tant qu'il peut

us LES QUATRE ÉVANGILES

à l'usine, sans en être guère récompensé. Maman fait aussi son possible à la maison, quoiqu'elle n'ait plus la force de faire grand'cliose. Depuis que Victor est revenu du service, il s'est marié, il a des enfants à son tour, et je crois bien qu'il en aura plus qu'il n'en nourrira, car il semble avoir perdu le goût du travail au régiment. La plus maligne encore, c'est cette paresseuse d'Irma, ma cadette, qui est si gentille, si fine, peut-être parce qu'elle est toujours malade. Vous vous souvenez, maman tremblait de la voir mal finir, comme Norine? Eh bien! pai du tout, elle seule aura réussi, elle va épouser un employé de la poste, dont elle a su se faire adorer, sans lui permettre seulement de baiser le bout de ses cheveux... De sorte qu'il ne reste que moi, chez nous, avec Alfred. Oh! celui-là, c'est un vrai bandit. Je le dis comme je le pense. Il a volé l'autre jour, on a eu bien de la peine à le tirer des mains du commissaire. Avec ça, maman est d'une faiblesse avec lui, au point de lui laisser prendre tout ce que je gagne. Non, non ! j'en ai assez, d'autant plus qu'il me donne des peurs atroces, à me menacer de me battre, de me tuer, sachant bien que, depuis mon opération, le moindre bruit un peu fort me fait tomber en défaillance. Et, ma foi! puisque en somme ni maman ni papa n'ont besoin de moi, je suis bien excusable de vouloir vivre à part, tranquillement... N'est-ce pas? monsieur, c'est mon droit.

Ensuite, elle parla de sa sœur Euphrasie.

— Oh! ma pauvre sœur, si vous saviez ce qu'elle est devenue, depuis qu'on l'a opérée!... Moi encore, je n'ai pas trop à me plaindre, en dehors de cette affreuse chose que jamais je n'aurai d'enfant. Vous voyez, je suis debout, pas forte, tout de même assez solide. Je dois dire que les douleurs de reins ne sont jamais revenues. Mais j'ai toujours parfois le clou, là, derrière la tête, ainsi que la boule qui me monte de l'estomac dans la [gorge, pour m'étouf-

FÉCONDITÉ Ut

fer... Ça se supporte, et c'est le paradis, à côté du misérable état où cette pauvre Euphrasie est tombée. Vous n'avez pas l'idée d'une ruine pareille, son ménage en a été rompu, son mari vit dans la même pièce avec une autre femme, qui fait la cuisine, qui soigne les trois enfants. Elle, vieillie de vingt ans, molle comme une cbiiïe, ne peut même plus donner un coup de balai... Il faut voir ça, c'est à trembler.

Puis, après un silence, comme le fiacre arrivait rue Caroline :

— Voulez-vous monter la voir? Vous lui diriez quelquei bonnes paroles... Ça me serait agréable, car je vais faire chez elle une commission ennuyeuse. J'avais cru qu'elle aurait la force de fabriquer, comme moi, des petitei boîtes, pour gagner au moins quelques sous; mais voici qu'elle garde l'ouvrage depuis plus d'un mois; et, si décidément elle ne peut en venir à bout, il faut bien que je le lui reprenne.

Mathieu consentit. En haut, dans la chambre, ce fut un des spectacles les plus poignants, les plus effroyables qu'il eût jamais vus.

Au milieu de cette unique pièce, où l'on couchait, où l'on mangeait, Euphrasie était assise sur une chaise de paille; et l'on aurait dit une petite vieille de cinquante ans, bien qu'elle en eût à peine trente, si amaigrie, si flétrie, qu'elle ressemblait à un de ces fruits, tout d'un coup privés de sève, qui ont séché sur l'arbre. Ses dents étaient tombées, il ne lui restait que quelques rares cheveux blancs. Mais surtout ce qui caractérisait cette sénilité précoce, c'était une perte incroyable des forces musculaires, une disparition presque complète de la volonté, de l'énergie, du pouvoir d'agir, à ce point qu'elle restait ainsi maintenant les journées entières, oisive, hébétée, sans avoir le courage de lever un doigt.

Quand Cécile lui eut nommé M. Froment, l'ancien

dessinateur en chef d€ l'usine, elle ne parut même pas le reconnaître, elle ne s'intéressait plus à rien. Et, comme sa sœur disait ensuite l'objet de sa visite, réclamait le travail qu'elle lui avait confié, elle répondit avec un geste d'immense fatigue :

— Ah! que veux-tu? c'est trop long à coller, tous ces petits morceaux de carton. Je ne peux plus, ça me met en sueur.

Alors, une grosse femme qui était là et qui s'occupait à faire goûter les trois enfants, en leur distribuant des tartines, intervint d'un air de tranquille autorité.

— Vous devriez bien le remporter, ce travail, mademoiselle Cécile. Elle est incapable de s'en tirer. Il finira par se salir, et l'on ne voudra plus le reprendre.

C'était madame Joseph, une veuve de quarante ans, qui faisait des ménages, dans le quartier, et qu'Auguste Bénard, le mari, avait priée de venir, d'abord deux heures le matin, pour soigner la maison, lorsque sa femme n'avait plus eu la force de chausser un enfant, de mettre la soupe au feu, ni même de donner un coup de balai. Les premiers jours, elle s'était furieusement opposée à cette entrée chez elle d'une étrangère, elle luttait, s'exaspérait, malade de sa manie de propreté qu'elle ne contentait plus. Puis, à mesure que sa déchéance physique s'était aggravée, il lui avait bien fallu tolérer que l'étrangère prît peu à peu sa place. Et, naturellement, comme il arrive dans les ménages pauvres où les besoins se satisfont au plus court, madame Joseph n'avait pas tardé à la lui prendre toute, sa place, auprès des enfants, auprès de l'homme lui-même. L'infirme, après une excitation passagère, était tombée à ce point de détresse de ne plus pouvoir être une épouse pour son mari, malgré l'affreuse jalousie qui survivait à son impuissance. Une autre femme se trouvait là, Bénard s'en était servi, simplement, en gros garçon incapable de jeûner, sans

méchanceté d'ailleurs. Il y avait d'abord ea des scènes alTreuses, jusqu'au jour où, bégayante, grelottante, la misérable châtrée en était venue à une résignation ahurie de petite vieille, rayée du monde. Ensuite, elle avait fini par céder d'elle-même le lit conjugal, elle s'était réfugiée dans l'ancien cabinet noir de ses deux fillettes, par peur, pur désir de se terrer comme un animal déchu, laissant coucher les enfants près de leur maman de rechange. Et ce qui prouvait bien que ni Bénard ni madame Joseph n'étaient pas au fond de mauvais cœurs, c'était qu'ils la gardaient avec eux, inutile, encombrante, au lieu de la jeter au tas, ainsi que jtant d'autres l'auraient fait.

— Vous voilà encore au milieu de la pièce ! dit brusquement la grosse femme, qui, s'empressant, allant et venant, devait chaque fois éviter la chaise. Est-ce drôle, ça, que vous ne puissiez pas vous mettre dans un coin!.,. Auguste va rentrer pour sa bouchée de quatre heures, et il ne sera guère content, s'il ne trouve pas son fromage et son verre de vin sur la table.

Inquiète, sans répondre, Euphrasie chancelante se leva, eut toutes les peines du monde à traîner sa chaise un peu en arrière, près de la table. Puis, elle se rassit, s'abandonna de nouveau, très lasse.

Justement, comme madame Joseph apportait le fromage, Bénard, dont le chantier était voisin, parut. C'était toujours le même gros garçon réjoui, il se mit à plaisanter avec sa belle-sœur, se montra très poli pour Mathieu, qu'il remercia de s'intéresser au sort de sa nauvre femme.

— Mon Dieu ! monsieur, il n'y a pas de sa faute, c'est ce que je lui répète. Les coupables, ce sont ces brigands qui lui ont tout enlevé, sans même me prévenir. Pendant un an, on a pu croire qu'elle était guérie, et puis vous voyez ce qu'elle est devenue. Ça ne devrait pas être per-

mis, d'abîmer une femme comme ça, lorsqu'elle a un mari et des enfants, surtout lorsqu'elle ne peut pas vivre de ses rentes... Vous savez ce qu'ils ont fait de Cécile. Et il y en a une autre aussi qu'ils ont bien arrangée, une baronne que vous devez connaître. Elle s'est présentée ici, l'autre jour, pour voir. Je ne la reconnaissais pas, une si belle femme, ah! l'horreur, elle a cent ans... Moi, je dis qu'on devrait les condamner à de la prison, pour le mal qu'ils nous ont fait.

Puis, quand il voulut s'asseoir devant, la table, il buta lui aussi contre la chaise d'Euphrasie, qui le suivait des yeux, toujours inquiète, en son hébétement.

— Te voilà encore dans mes jambes ! Comment fais-tu pour qu'on ne rencontre que toi?... Voyons, débarrasse un peu le plancher.

Il n'était pas bien terrible. Mais elle se mit à trembler, prise d'une peur enfantine, ainsi que sous une menace de coups affreux qui l'aurait brisée. Celte fois, elle eut la force de traîner sa chaise jusqu'au cabinet noir où elle couchait. La porte en était ouverte, elle s'y réfugia, elle s'assit dans l'ombre, on ne la vit plus que comme une petite figure vague, amincie, tondue, une très vieille aïeule qui mettrait encore des années et des années à mourir.

Et ce fut, pour Mathieu, le grand serrement de cœur, cette terreur sénile, cette obéissance grelottante d'une femme dont il se rappelait l'exécrable caractère, rageuse, sèche et dure, toujours en querelle avec sa sœur aînée autrefois, avec son mari ensuite. Elle avait longtemps terrorisé ce dernier, les ongles dehors, le pliant à chacun de ses caprices. Maintenant, c'était elle qui frissonnait au moindre mot de mauvaise humeur. La femme, la créature de volonté, de travail, de vie, s'en était allée avec la fonction de l'épouse et de la mère. Le sexe supprimé, il n'y avait plus que cette loque. Et dire que

cette opérée, dans les annales, passait encore pour un des succès, un des miracles de Gaude, qui triomphait de cette ouvrière, mariée, honnête, sauvée d'une mort certaine, rendue plus saine, plus vigoureuse à son mari et à ses enfants ! Et comme Boutan avait raison de vouloir attendre, pour juger les vrais résultats de ces belles opérations victorieuses!

Cécile avait embrassé, de son air de vive tendresse, lei trois enfants qui poussaient quand même, dans ce ménage rompu. Des larmes lui montaient aux yeux, elle se sauva, emmena Mathieu, quand madame Joseph lui eut rendu le travail. Puis, en bas, sur le trottoir :

— Merci, monsieur Froment, je vais rentrer i pied chez nous... Est-ce affreux! Je vous disais bien que nou» serons au paradis, dans la tranquille chambre dont tous avez la bonté de vous occuper.

A l'usine, Mathieu, qui alla directement dans les ateliers, n'y obtint aucun renseignement précis sur sa batteuse, commandée depuis des mois. On lui dit que le fili du patron, monsieur Maurice, étant sorti pour aff'aires, personne ne pouvait lui répondre, d'autant plus que le patron lui-même n'avait point paru de la semaine. Enfin, il sut que ce dernier, rentré de voyage à l'instant, devait être en haut, avec madame. Il prit donc le parti de se présenter chez les Beauchêne, moins pour la batteuse que pour la solution d'une affaire qui lui tenait au cœur, l'entrée dans la maison de l'un de ses jumeaux, Biaise. Le grand garçon, âgé de dix-neuf ans, était sur le point, au lendemain de sa sortie du lycée, d'épouser une jeune fille sans fortune, CharlotteDesvignes, àlasuite d'un roman d'amour qui durait depuis l'enfance. Ses parents, attendris, n'avaient pas voulu le désespérer, en retrouvant chez lui leur divine imprévoyance d'autrefois. Mais, pour qu'on pût le marier tout de suite, il fallait le caser d'abord. Et, pendant que Denis, l'autre jumeau, entrait

ibi LES QUATRE ÉVANGILES

dans une école spéciale, Beauchêne, mis au courant, avait offerl gaiement de prendre Biaise, heureux de témoigner ainsi son estime pour la fortune croissante de ses bons cousins, comme il les nommait.

Mathieu, qu'on introduisit dans le petit salon jaune de Constance, la trouva en train de prendre une tasse de thé avec madame Angelin, à leur retour de chez la sagefemme. Sans doute, l'arrivée inattendue de Beauchêne venait d'interrompre désagréablement leurs confidences émues. Sous le prétexte d'un court voyage, il rentrait de quelque coucherie, d'une de ses habituelles fringales de chair blonde, nées d'une rencontre de trottoir; et il fatiguait les deux femmes par des mensonges bruyants, un peu ivre encore, la langue pâteuse, les yeux battus et fiévreux, bavant sans honte sa joie de vivre.

— Ah ! mon cher, cria-t-il, je racontais à ces dames mon retour d'Amiens... Il y a là-bas des pâtés de canards extraordinaires.

Puis, quand Mathieu lui parla de Biaise, il se répandit en protestations d'amitié : c'était une affaire entendue, qu'on lui amenât le jeune homme, il le mettrait d'abord avec Morange, pour qu'il pût se rendre compte du mécanisme de la maison. Et il soufflait, il crachait, exhalant cette odeur de tabac, d'alcool, de musc, qu'il rapportait de chez les filles; tandis que sa femme, qui lui souriait affectueusement, ainsi qu'à son habitude, devant le monde, laissait par moments tomber sur lui, quand madame Angelin tournait la tête, des regards désespérés, d'un infini dégoût.

Comme Beauchêne continuait à trop causer, avouant qu'il ne savait pas où en était la construction de la batteuse, Mathieu vit bien que Constance, inquiète, tendait l'oreille. L'entrée de Biaise dans la maison l'avait déjà rendue grave; maintenant, elle souffrait de cette ignorance où son mari semblait être dés travaux; et puis,

l'image de Norine revenait, le ressouvenir vivant de l'enfant, la crainte de quelque nouvelle entente entre les deux hommes. Aussi Mathieu, qui devinait, se mit-il à dire le beau résultat des opérations de Gaude, en contant sa rencontre avec Cécile, puis sa visite à Euphrasie. Ces dames frémirent, bien que Beauchêne, très excité, parût s'amuser beaucoup des détails délicats, qu'il forçait le bon cousin à leur donner. Et, tout d'un coup, la mère eut un cri de délivrance :

— Ah ! voici Maurice !

C'était son fils qui rentrait, l'unique dieu en qui maintenant elle mettait sa tendresse, son orgueil, le prince héritier qui serait le roi de demain, qui sauverait le royaume en perdition, qui la hausserait à sa droite, dans une gloire. Elle le trouvait beau, grand, fort, invincible à dix-neuf ans, comme les chevaliers des légendes. Quand il expliqua qu'il venait de transiger avec profit dans une affaire fâcheuse, mal engagée par son père, e41e le vit réparer les désastres, remporter des victoires. Puis, elle acheva de triompher, en l'entendant promettre que la batteuse serait livrée avant la fin de la semaine.

— Mon chéri, tu devrais prendre une tasse de thé. Tu te casses trop la tête, ça te ferait du bien.

Il accepta. Et, gaiement :

— Tu sais qu'un omnibus a manqué tout à l'heure de m'écraser, rue de Rivoli.

Elle devint livide, la tasse lui échappa des mains. Grand Dieu ! son bonheur était-il à la merci d'un accident? Une fois encore, l'alTreuse menace passait, ce froid qui venait elle ne savait d'où et qui la glaçait jusqu'aux entrailles.

— Mais, grosse bête, dit Beauchêne avec son rire, c'est lui qui a écrasé l'omnibus, puisque le voilà qui te raconte l'aventure... Ah ! mon pauvre Maurice, tu as une maman bien ridicule. Moi, qui sais comment je t'ai bâti, tu vois, je suis tranc^uilie.

i56 LES QUATRE ÉVANGILES

Ce jour-là, madame Angelin revint à Janville avec Mathieu. Dans le wagon, où ils étaient seuls, des larmes jaillirent encore de ses yeux, sans cause apparente. Elle l'excusa, elle murmura, comme en un rêve :

— Avoir un enfant et le perdre, ah ! certes, ce doit être une atroce douleur. Pourtant, il est venu, il a grandi, on en a connu, pendant des années, la joie unique, infinie. Mais quand l'enfant ne vient pas, jamais, jamais... Ah I la souffrance, le deuil, tout plutôt que ce néant !

A Chantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enfantaient. Et, pendant les deux années qui se passèrent, ils furent de nouveau victorieux dans l'éternel combat de la vie contre la mort, par cet accroissement continu de famille et de terre fertile, qui était comme leur existence même, leur joie et leur force. Le désir passait en coups de flamme, le divin désir les fécondait, grâce à leur puissance d'aimer, d'être bons, d'être sains; et leur énergie faisait le reste, ,1a volonté de l'action, la tranquille bravoure au travail nécessaire, fabricateur et régulateur du monde. Mais, durant ces deux années, ce ne fut pas sans une lutte constante que la victoire leur resta. Pourtant, elle devenait de plus en plus large et certaine, à mesure que la conquête s'étendait au domaine entier. Les étroits soucis des premiers temps avaient disparu, il s'agissait maintenant de gouverner en toute raison, en toute justice. Au nord, sur le plateau, de la ferme de Mareuil à la ferme de Lillebonne, l'acquisition totale était faite, il n'y avait plus un bouquet de bois qui ne leur appartînt: vaste lot d'environ deux cents hectares, qui ajoutait aux champs de culture voisins, à la mer roulante des blés, uc royal parc d'arbres centenaires. Mathieu, en dehors des coupes réglées, ne croyant pa^ devoir le garder inutile, pour la beauté seule, avait eu l'idée de réunir entre elles, par des avenues, les larges clairières, transformées en pâturage ; et du bétail y fut lâché, tout un élevage,

qui réussit admirablement. L'arche de vie pullula, s'augmenta de ces centaines de bêles, déborda bientôt au Ira- ▼ers des grands arbres. Il y eut une poussée nouvelle de fécondité, les étables décuplées, des bergeries créées, des fumiers par tombereaux, qui engraissèrent les terres d'une fertilité formidable. Des enfants, des enfants toujours pouvaient naître, le lait ruisselait à flots, les troupeaux sans fin étaient là pour les vêtir et les nourrir. A côté des moissons mûres, les bois roulaient leurs ombrages, frémissants des semences éternelles qui germaient dans leur ombre, sous l'éclatant soleil. Et il ne restait qu'un lot à conquérir, celui des dernières pentes sablonneuses, à l'est, pour que le royaume fût complet. Cela payait toutes les anciennes larmes, tous les soucis cuisants des premiers ans de labeur.

Puis, pendant que Mathieu achevait sa conquête, Marianne, au cours de ces deux années, eut la joie de marier son premier enfant, lorsqu'elle-méme était enceinte, près d'enfanter encore. Comme la bonne terre, elle restait féconde, même aux jours de maturité où la semence, sortie de ses flancs, allait faire œuvre de vie à son tour. Ce mariage de Biaise, à dix-neuf ans, épousant une adorable fille de dix-huit ans, tout un amour d'une fraîcheur de bouquet, né par les sentiers fleuris de Chantebled, dès leur douzième année, fut une délicieuse fêle, d'espérance infinie. Les huit autres enfants étaient là : les grands frères, Denis, Ambroise, Gervais, qui terminaient leurs études ; Rose, la fille aînée, dont les quatorze ans promettaient une femme de saine beauté, de gaieté heureuse; puis, Claire enfant encore, Grégoire à peine entré au lycée, sans compter les deux toutes petites, Louise et Madeleine. On accourut par curiosité des villages voisins, pour voir le gai troupeau mc.ier le grand frère à la mairie. Ce fut un cortège merveilleux, des fleurs, des chairs de printemps, une félicité, dont les

cœurs s'émureni. D'ailleurs, les jours de vacances où la famille faisait la partie d'aller en bande au marché de quelque village, c'était le long des routes une telle galopade, en voiture, à cheval, à bicyclette, les cheveux au vent, parmi de grands rires, que les bonnes gens s'arrêtaient par amusement, tant le spectacle était joli à voir. Les bonnes gens criaient, en façon de plaisanterie : « Voilà la troupe qui passe ! » comme pour dire que rien ne leur résistait, que le pays était à eux par droit de conquête, depuis qu'il en poussait un de plus tous les deux ans. Le pays entier finissait par être à cette joie, à cette santé, à celte force, qui se multipliait ainsi joyeusement, envahissant l'horizon. Et cette fois, après ces deux années, ce fut encore d'une fille, Marguerite, que Marianne accoucha, lorsqu'elle eut son dixième enfant. Les couches se passèrent bien, elle fut pourtant prise ensuite d'une fièvre inquiétante, des accidents de lait qui la désespérèrent un moment, dans la crainte de ne pouvoir nourrir la dernière venue, comme elle avait nourri tous les autres. Aussi, lorsque Mathieu la revit debout et souriante, avec la chère petite Marguerite au sein, l'embrassa-t-il passionnément, triomphant par-dessus tous les chagrins et toutes les douleurs. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde, un autre champ ensemencé pour demain.

Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, l'œuvre -de fécondité qui s'élargissait par, la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans la souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir.

Deux ans se passèrent. Et, pendant ces deux années, Mathieu et Marianne eurent un enfant encore, un garçon. Et, cette fois, en même temps que s'augmentait la famille, le domaine de Chantebled s'accrut aussi, de toutes les landes qui s'étendaient à l'est, jusqu'au village de Vieux-Bourg. Mais, dès lors, le dernier lot se trouvait acquis, la conquête du domaine était enfin complète, les cinq cents hectares de terres autrefois incultes, aclietées par le père de Séguin, l'ancien fournisseur des armées, pour y installer une royale demeure. Maintenant, d'un bout à l'autre, ces terres devenaient fécondes, une fertilité formidable s'y était déclarée, sous l'effort constant de l'homme; et, seule, l'enclave appartenant aux Lepailleur, qu'ils s'entêtaient à ne pas vendre, coupait cette plaine verte d'une bande pierreuse, désolée de sécheresse. C'était la conquête invincible de la vie, la fécondité s'élargissant au soleil, le travail créant toujours, sans relâche, au travers des obstacles et de la douleur, compensant les pertes, mettant à chaque heure dans les veines du monde plus d'énergie, plus de santé et plus de joie.

Biaise, qui avait maintenant une fillette de dix mois, habitait depuis le dernier hiver à l'usine, et il y occupait l'ancien petit pavillon où sa mère, autrefois, était accouchée de son frère Gervais. Charlotte, sa femme, avait ravi les Beauchêne par sa grâce blonde, son charme

frais et jeune de bouquet, à ce point que Constance elle-même, séduite, avait bien voulu qu'elle logeât près d'elle. La vérité était que madame Desvignes avait fait de ses deux filles, Charlotte et Marthe, deux adorables créatures. A la mort de son mari, un employé d'agent de change, qui la laissait à trente ans avec une fortune très compromise, elle avait eu la sagesse de réaliser ses maigres rentes, pour se retirer à Janville, son pays d'origine, où elle s'était entièrement consacrée i l'instruction de ses filles. Les sachant presque sans dot, elle les avait très bien élevées, en pensant que cela les aiderait à se marier, ce qui, par hasard, avait réussi. Une affectueuse liaison s'était nouée entre elle et lee Froment, les enfants jouaient ensemble, le candide roman d'amour qui devait aboutir au mariage de Biaise et de Charlotte, datait de ces premiers jeux ; et, lorsque celle-ci s'était mariée à dix-huit ans, sa sœur Marthe, qui en avait quatorze, avait fini par devenir l'inséparable de Rose Froment, de même âge, jolie comme elle, aussi brune qu'elle était blonde. Charlotte, d'une nature plus fine, plus faible au«si que sa cadette, de raison solide et gaie, s'était passionnée pour l'art de simple agrément que madame Desvignes avait voulu lui donner, en lui faisant suivre un cours de dessin ; si bien qu'elle en était venue à peindre très gentiment la miniature : une ressource en cas de catastrophe, disait la mère. Et, certainement, dans l'accueil sans rudesse de Constance, dont elle avait peint un médaillon ressemblant, mais flatté, entrait beaucoup de l'estime de la bourgeoise pour les belles éducations.

D'ailleurs, Biaise, qui tenait des Froment la flamme créatrice, le travail ardent, toujours en effort, était devenu très vite pour Maurice un aide précieux, dès qu'il s'était trouvé au courant des opérations de la maison, après un court passage dans le bureau de Morange. Aussi

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était-ce Maurice lui-même, de moins en moins secondé par son père, en continuelle escapade, qui avait insisté pour que le jeune ménage habitât le pavillon, d« manière à pouvoir disposer de son cousin à toute heure; et la mère, prosternée devant son fils, n'avait pu qu'obéir respectueusement. Elle montrait une foi sans bornes dans l'extraordinaire ampleur de son intelHiience. Il avait fini par faire d'assez bonnes études, un peu lourd, lent à comprendre, appliqué pourtant, malgré les continuels retards de ses maladies de jeunesse. Comme il parlait peu, elle le donnait pour un génie concentré, caché, dont les actes étonneraient. Il n'avait pas quinze ans, qu'elle disait de lui, dans son adoration : c Oh! c'est ud cerveau! > Et Biaise n'était naturellement accepté par elle qu'à titre de lieutenant nécessaire, l'humble serviteur, la main qui exécuterait les ordres du maître sachant tout, voulant tout. Il était si fort maintenant, si beau, en train de relever la maison compromise par la lentQ déchéance du père, en marche pour la fortune prodigieuse, pour ce définitif triomphe du fils unique qu'elle rêvait, qu'elle préparait si orgueilleusement, si égoistement, depuis tant d'années!

Alors, ce fut le coup de foudre. Biaise n'avait pas accepté sans hésitation de venir occuper le petit pavillon voisin, n'ignorant pas à quel rôle de rouage obéissant on entendait le réduire. Puis, après les couches de sa femme, devant ce premier enfant, une fillette, qui naissait, il s'était bravement décidé, acceptant la lutte ainsi que l'avait acceptée son père, autrefois, dans la penséa de la nombreuse famille qui pouvait aussi lui venir. Et ce fut donc un matin, comme il montait prendre les ordres de Maurice, qu'il apprit de Constance elle-même qu'elle avait empêché son fils de se lever, en le trouvant brisé, après une mauvaise nuit. Elle ne se montrait d'ailleurs pas trop inquiète : ce devait être un peu de fatigue, les

deux cousins s'élant, depuis huit jours, exténués de travail, pour une livraison considérable, qui mettait toute l'usine en branle. D'autre part, la veille, Maurice en sueur, nu-tête, avait eu l'imprudence de s'oublier sous un hangar, dans un courant d'air, pendant qu'on y expérimentait une machine. Le soir, une fièvre intense se déclara, on envoya chercher Boutan, en grande hâte. Le lendemain, alarmé sans trop le dire de la marche foudroyante du mal, il exigea une consultation, deux de ses confrères vinrent, furent vite d'accord. C'était une phtisie galopante, d'un caractère infectieux particulier, comme si le mal, tombant en un terrain prêt à l'incendie, y prenait une violence de destruction extraordinaire. Beauchêne était absent, en voyage toujours. Constance, malgré les visages graves des médecins, qui ne voulaient pas être brutaux, restait, dans son inquiétude croissante, pleine de l'espoir entêté que son fils, le héros, le dieu, nécessaire à sa propre vie, ne pouvait être malade sérieusement, et mourir. Le surlendemain, il mourut entre ses bras, la nuit même où Beauchêne, rappelé par dépêche, rentrait. Ce n'était, en somme, que la décomposition dernière d'un sang bourgeois appauvri, gâté à sa source, la brusque disparition d'un pauvre être médiocre, souffrant depuis l'enfance, derrière sa façade de santé. Mais quel foudroiement pour la mère, pour le père, dont tous les calculs étaient détruits! L'héritier unique, le prince de l'industrie qu'ils avaient voulu, par un calcul d'égoïsme si obstiné, passait comme une ombre, et la réalité affreuse, lorsque leurs bras ne serrèrent que le vide, se dressa. D'une seconde i l'autre, plus d'enfant.

Biaise était avec les parents au chevet du lit, au moment où Maurice expira, vers deux heures du matin; et, dès qu'il lé put, il annonça la mort à Chantebled, par dépêche. Neuf heures sonnaient, lorsque, dans la cour

de la ferme, Marianne, très pâle, bouleversée, appela Mathieu.

— Maurice est mort!... Mon Dieu! ce fils unique, les pauvres gens!

Ils en restèrent éperdus, glacés d'un frisson. A peine avaient-ils su la maladie, qu'ils ne croyaient même pas grave.

— Je vais m'habiller, dit Mathieu, et je prendrai le train de dix heures un quart. Il faut aller les embrasser.

Marianne, bien qu'elle fût alors grosse de huit mois, décida qu'elle irait aussi. Elle aurait souffert de ne pouvoir donner celte preuve d'affection à ses cousins, qui s'étaient montrés, en somme, très bons pour le jeune ménage de Biaise. Puis, elle avait vraiment le cœur déchiré d'une telle catastrophe. Et tous deux, s'étant attardés à distribuer le travail du jour, n'arrivèrent à la gare de Janville que pour prendre, en hâte, le train de dix heures un quart. Le train roulait déjà, lorsqu'ils reconnurent les Lepailleur et leur fils Antonin, installés dans le compartiment qu'ils venaient d'envahir.

En les voyant partir ensemble, en cérémonie, le meunier crut qu'ils allaient à la noce; et, quand il sut que c'était à une visite de deuil :

— Alors, c'est le contraire, dit-il. N'importe, ça fait sortir, ça distrait.

Depuis la victoire de Mathieu, le vaste domaine entièrement conquis, fertilisé, Lepailleur traitait ce bourgeois avec quelque considération. Mais, tout en ne pouvani nier les résultats obtenus, il ne se rendait pas, il continuait à ricaner sournoisement, ayant l'air d'attendre quelque cataclysme de la terre ou du ciel qui lui donnerait raison. Il ne voulait pas avoir eu tort, il répétait qu'il savait ce qu'il savait, et qu'on verrait bien un jour si le métier de paysan n'était pas le dernier des métiers, depuis la faillite de cette sale gredine de terre où rien

ne poussait plus. D'ailleurs, il tenait sa vengeance, cette enclave dont il laissait les maigres champs inculte», pour pretester contre le domaine voisin, qu'elle coupait, qu'elle salissait. Cela le rendait ironique.

— Alors, reprit-il, avec sa goguenardise vaniteuse, nous aussi nous allons à Paris... Tenez! nous allons y installer ce monsieur-là.

Et il désignait son fils Antonin, âgé de dix-huit ans, un grand garçon roux, qui avait la tête longue de son père, mais aveulie, semée déjà de quelques poils d'une barbe rare et décolorée. Il était habillé en citadin, chapeau de soie, gants, cravate d'un bleu vif. Après avoir étonné Janville par ses succès scolaires, il venait do montrer une telle répugnance pour tout travail manuel, que son père s'était décidé à faire de lui, comme il le disait, un Parisien.

— C'est donc résolu, votre parti est définitif? demanda obligeamment Mathieu, qui était au courant.

— Eh! oui, pourquoi voulez-vous que je le force à suer sang et eau, sans le moindre espoir de s'enrichir? Ni mon père ni moi n'avons jamais pu mettre un sou de côté, avec ce damné moulin dont les meules se pourrissent plus qu'elles n'écrasent de farine. De même, d'ailleurs, que nos champs de misère produisent plus de cailloux que d'écus. Alors, puisque le voilà un savant, qu'il fasse donc à sa tête, qu'il aille à Paris tenter la fortune! Il n'y a que la ville pour se débrouiller.

Madame Lepailleur, qui ne quittait pas des yeux son fils, en admiration devant lui, comme autrefois elle l'était devant son mari, dit à son tour d'une mine béate :

— Oui, oui, il a une place de clerc, chez maître Rousselet, l'avoué... Nous lui avons loué une petite chambre, je suis allée m'occuper des meubles, du linge; et c'est le grand jour, aujourd'hui, il y couchera ce soir, après que nous aurons tous les trois dîné dans un

bon restaurant... Ah! je suis contente, le voilà donc qui part !

— Et il arrivera peut-être ministre, dit Mathieu souriant. Qui sait? tout est possible.

C'était l'exode des campagnes vers les ville», la fiévreuse impatience d'une fortune rapide, les parent» eux-mêmes fêtant le départ, accompagnant le transfuge, dans la hâte orgueilleuse démonter avec lui d'une clasie. Et ce qui faisait sourire le fermier de Chantebled, do bourgeois redevenu paysan, c'était aussi l'idée de ee chassé-croisé, le fils du moulin allant à Paris, tandis que lui était retourné à la terre, à la commune mèro do toute force et de toute régénération.

Antonin s'était mis à rire également, de son air de fainéant malin, que la libre noce de Paris attirait surtout.

— Oh! ministre, je n'en ai guère le goût. Ça donno trop de peine... J'aimerais mieux gagner tout de suite un million, pour me reposer ensuite.

Les Lepailleur s'égayèrent bruyamment, émerveillôfl de tant d'esprit. Oh I le garçon irait loin, c'était bien sûr!

Marianne, silencieuse, le cœur gros du deuil qui l'attendait, voulut pourtant dire un mot ; et elle demanda pourquoi la petite Thérèse n'était pas de la fête. Sèchement, Lepailleur répondit qu'il n'allait point s'embarrasser d'une mioche de six ans, qui ne savait pas encore se conduire. En voilà une, par exemple, qui aurait mieux fait de rester où elle était, car elle avait tout dérangé dans la maison! Et, comme Marianne se récriait, disant qu'elle avait rarement vu une fillette si intelligente et si jolie, madame Lepailleur répondit plus doucement :

— C'est bien vrai qu'elle est futée, mais tout de môme, les filles, ça ne peut pas s'envoyer à Paris, faudra la caser, et c'est bien du souci, bien de l'argent... Enfin, no

parlons pas de ça, puisqu'on est tout au bonheur, ce matin,

A Paris, au sortir de la gare du Nord, les Lepailleur furent pris, emportés, dans le flot brutal de la foule, et s'y noyèrent.

Quand le fiacre s'arrêta, quai d'Orsay, devant l'hôtel des Beauchêne, Mathieu et Marianne reconnurent, au bord du trottoir, le coupé des Séguin. Ils y virent, muettes, immobiles derrière les glaces, les deux filles, Lucie et Andrée, en toilettes claires, qui attendaient. Et, comme ils s'approchaient de la porte, ils virent en sortir Valentine, dans son éternel coup de vent, l'air très pressé. Mais, lorsqu'elle les aperçut, elle prit un air de pitié profonde, elle dit le mot de la situation :

— Hein? quel affreux malheur, un fils unique 1 Puis, elle eut un flot de paroles.

— Vous accourez, comme moi, c'est bien naturel... Imaginez-vous que j'ai su la catastrophe par hasard, il n'y a pas une heure ; et, voyez ma chance, mes filles étaient habillées, je m'habillais moi-même pour les mener à une messe de mariage, une cousine de notre ami Santerre qui épouse un diplomate. Ajoutez que toute mon après-midi est prise. Alors, bien que la messe fût pour onze heures et quart, je n'ai pas hésité, je me suis fait conduire ici, avant de me rendre à l'église; et, naturellement, je suis montée seule, mes filles m'attendent, là, dans la voiture. Nous serons un peu en retard, à ce mariage... Vous allez les voir, ces pauvres parents, dans leur maison vide, près du corps qu'ils ont très bien arrangé, sur le lit. Ça fend le cœur.

Mathieu la regardait, surpris de constater qu'elle ne vieillissait plus, comme séchée à la flamme de sa vie folle. Il savait la désorganisation dernière du ménage, par ses continuels rapports d'affaires. Ouvertement désormais, Séguin vivait chez Nora, l'ancienne institu-

trice, qui avait préféré se faire meubler un petit hôtel, lorsque la bonne vie à quatre s'était gâtée, avenue d'Antin. C'était même chez sa maîtresse qu'il avait pris rendez-vous, pour signer la vente définitive et totale du domaine de Chantebled. Et, depuis que Gaston était entré à Saint-Cyr, Valentine n'avait donc plus avec elle que ses deux filles, dans la vaste et luxueuse demeure, dont le vent de ruine achevait la destruction lente.

— J'ai envie, reprit-elle, que Gaston demande la permission d'assister au convoi, car je ne suis pas sûre que son père soit à Paris en oe moment... C'est comme notre ami Santerre, il part demain pour un petit voyage. Ah! il n'y a pas que les morts qui s'en vont, c'est effrayant le nombre des vivants qui s'éloignent, disparaissent... N'est-ce pas? chère madame, la vie est bien triste!

Un petit frisson avait passé sur sa face, la menace de la rupture prochaine qu'elle sentait venir depuis plusieurs mois, dans les habiles préparations dont Santerre l'entourait, quelque projet sourd longtemps mûri, une dernière incarnation du romancier, qu'elle ne devinait pas encore. Elle eut un geste pâmé de dévote.

— Nous sommes dans la main de Dieu.

Marianne, qui souriait aux deux jeunes filles, toujours muettes, immobiles dans le coupé fermé, changea la conversation.

— Comme elles ont grandi, embelli! Votre Andrée est adorable... Quel âge a donc votre Lucie? Lavoilàbientôt bonne à marier.

— Ah! bien, s'écria Valentine, qu'elle ne vous entende pas, vous la feriez fondre en larmes! Elle a dix-sept ans; mais, pour la raison, elle n'en a pas douze. Croyez-vous que, ce matin, elle sanglotait, refusait d'aller à cette messe de mariage, en disant que ça la rendait malade? Elle parle toujours du couvent, il va falloir prendre une décision... Andrée, avec ses treize ans, est déjà beaucoup

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pius femine. Mais c'est une petite bête, elle est comme un mouton. J'en suis malade parfois, tant sa douceur me porte sur les nerfs.

Et elle finissait par monter en voiture, elle serrait la main de Marianne, lorsqu'elle la vit enceinte.

— Vrai! je perds la tête. Moi qui ne vous demande pas des nouvelles de votre santé!... Vous êtes à votre huitième mois, n'est-ce pas ? Et ça fera votre onzième enfant. C'est terrible, terrible! Enfin, puisque ça vous réussit... Ah! ces pauvres gens que vous allez voir, là-haut! En voilà dont la maison va rester vide !

Quand le coupé fut parti, Mathieu et Marianne songèrent qu'ils devraient, avant de monter, passer par le pavillon, où leurs enfants leur donneraient peut-être quelque renseignement utile. Mais ni Biaise ni Charlotte ne s'y trouvaient. Ils n'y rencontrèrent que la bonne, qui gardait la fillette, Berthe. Cette bonne n'avait pas même, depuis la veille, revu monsieur, resté là-haut près du corps. Quant à madame, elle y était aussi moi]tée, dès le matin, et elle avait même donné l'ordre qu'on lui amenât Berthe, vers midi, à l'heure de la tétée, pour qu'elle n'eût pas la peine de redescendre, tant elle désirait ne pas perdre une minute. Et, comme Marianne, surprise, la questionnait :

— Madame a pris sa boîte, expliqua la bonne. Je crois qu'elle fait le portrait de ce pauvre jeune homme qui est mort.

En traversant la cour de l'usine, Mathieu et Marianne euront le coeur serré par le grand silence de tombe qui régnait là, dans cette vaste ville du travail, si retentissante d'ordinaire. La mort avait brusquement passé, et toute cette vie ardente s'était arrêtée d'un coup, les machines refroidies et muettes, les ateliers silencieux et déserts. Plus un bruit, plus une âme, plus un souffle de cette vapeur qui était comme l'haleine même de la mai-

son. Le maître mort, elle était morte. Et leur navremeni grandit, lorsqu'ils passèrent de l'usine à l'hôtel, au travers de cette absolue solitude, la galerie ensommeillée, l'escalier frissonnant du lourd silence, toutes les porte» ouvertes, en haut, comme en une demeure inhabitée, abandonnée depuis longtemps. Dans l'antichambre, ili ne rencontrèrent pas de domestique. Le salon lui-môme leur parut vide, à demi obscur, les stores de mousseline brodée baissés complètement, les fauteuils rangés en cercle, ainsi qu'aux jours de réception, lorsqu'on attendait beaucoup de monde. Puis, enfin, ils se trouvèrent en face d'une ombre, d'une figure indécise, qui, debout au milieu de la pièce, marchait à petits pas. C'était Morange, nu-tête, en redingote, accouru dès la terrible nouvelle, venu là ponctuellement, du même air correct qu'il serait venu à son bureau. Il paraissait être chez lui, il recevait, effaré, hébété par cette perte d'un enfant, dont la brusque disparition devait lui faire revivre la mort abominable de sa fille. Sa plaie s'était rouverte, il était livide, avec sa grande barbe grise, dans un tel désarroi, qu'il piétinait sans fin, s'oubliant là, faisant sienne toute la douleur épandue.

Quand il eut reconnu les visiteurs, lui aussi eut le mot qui sortait de toutes les lèvres :

— Quel affreux malheur, un fils unique !

Il leur avait serré la main, il chuchotait, il expliqua que madame Beauchêne, brisée, venait de se retirer un moment, tandis que Beauchêne et Biaise s'occupaient, en bas, des détails à régler. Et, reprenant sa marche lente de maniaque, il leur montra du geste la chambre voisine, dont la porte était ouverte à deux battants.

— Il est là, sur le lit où il est mort. On a mis des fleurs, c'est très bien... Vous pouvez entrer.

C'était, en effet, la chambre de Maurice. On avait fermé les grands rideaux, de façon à faire la nuit complète.

iO

Des Cierges brûlaient près du lit, éclairant d'une clarté douce le visage du mort, 1res calme, très blanc, les yeux clos, comme s'il dormait. Il n'était point changé, amaigri seulement^ épuré dans le coup de foudre qui l'avait emporté. Les deux mains jointes tenaient un crucilix. Des fleurs, des roses, semées sur le drap, lui faisaient une couche de printemps. L'odeur, mêlée à celle de la cire chaude, en était un peu suffocante, au milieu du grand silence qui tombait de toute cette tragique immobilité. Et, dans les demi-ténèbres, où seul le lit se voyait, pas un souffle n'agitait la haute flamme droite des cierges.

Lorsque Mathieu et Marianne furent entrés, ils aperçurent près de la porte, derrière un paravent-, leur bellefille Charlotte, qui, assise, éclairée par une petite lampe, un carton sur les genoux, prenait un dessin de la tête du mort, parmi les roses. Elle avait cédé au désir éperdu de la mère, malgré l'angoisse d'une telle œuvre pour son cœur de vingt ans. Depuis trois heures, elle était là, s'appliquant, voulant bien faire, très pâle, d'une beauté de jeunesse extraoï'dinaire, avec son visage en fleur, ses yeux bleus élargis, dans l'or fin de ses cheveux. Quand Mathieu et Marianne s'approchèrent, elle ne voulut pas leur parler, elle n'eut qu'un léger signe de tête. Mais un peu de sang était remonté à ses joues, ses yeux sourirent; et, lorsqu'ils retournèrent sans bruit dans le salon, après être demeurés là un instant, en une contemplation douloureuse, elle continua son travail, seule en face du mort, parmi les roses et parmi les cierges.

Dans le salon, Morange allait et venait toujours, de son air d'ombre égarée. Mathieu resta debout, pendant que Marianne, à qui son état ne permettait pas les longues fatigues, s'asseyait près de la porte. Il n'y eut plus une parole échangée, l'attente lourde continua, sous le silence étouffant de ces pièces closes, envahies d'ombre. Au bout d'une dizaine de minutes, une nouvelle visite se pré-

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senta, une dame et un monsieur, qu'ils ne purent reconnaître d'abord. Morange s'était incliné, avait reçu, dans son hébètemenl. Puis, comme la dame ne quittait pas. la main du monsieur, l'amenait ainsi qu'un aveugle, parmi le» meubles, afin qu'il ne se cognât pas, Marianne et Mathieu reconnurent les Angelin. Depuis le dernier hiver, ceux-ci avaient vendu leur maison de Janville, pour s'installer à Paris, frappés d'un dernier malheur, la perte presque complète de leur petite fortune, emportée dans le désastre d'une grande maison de banque. La femme, cherchant une occupation, venait d'être nommée, à l'Assistance publique, dame déléguée, une deces inspectrices qui surveillent les mères secourues, visitent les enfants, rédigent des rapports; et, comme elle le disait, avec une tristesse souriante, c'était encore une consolation, ce petit monde à gouverner, pour elle que sa stérilité, maintenant certaine, désespérait. Quant au mari, la vue de plus en plus malade, il avait dû cesser tout travail de peinture, il ne vivait plus que dans la désolation morose de sa vie gâtée, tombée au néant.

A petits pas, comme si elle avait conduit un enfant, madame Angelin l'amena près de Marianne, l'assit ellemême dans un fauteuil voisin. Il avait gardé sa mine haute de mousquetaire, mais ravagée d'inquiétude, déjà blanchie à quarante-quatre ans. Et quel souvenir, cette dame triste amenant cet infirme, pour ceux qui se rappelaient le jeune ménage de tendresse et de beauté, dans la joie insouciante de son libre amour, courant les sentiers •liscrets de Janville!

Dès qu'elle tint, dans ses mains tremblantes, les mains de Marianne, madame Angelin, elle aussi, ne trouva que le m.ot désespéré, bégayé tout bas :

— ^h ! l'affreux malheur, un fils unique!

Ses yeux s'emplirent de larmes, elle ne voulut pas s'asseoir, ■ sans être allée un instant dans la chambre,

devant le corps. Quand elle en revint, elle étouffait des «anglots sous son mouchoir, elle s'aff'aissa sur un fauteuil, entre Marianne et son mari, qui demeurait immobile, tJtc ses pauvres yeux fixes. Et le silence recommença, dans la maison morte, où ne montait plus le branle de l'usine, éteinte, déserte et glacée.

Enfin, Beauchêne parut, suivi de Biaise. Il semblait ▼ieilli de dix ans, sous le coup de massue qu'il venait de recevoir. C'était, brusquement, comme si le ciel lui fût tombé sur la tête. Jamais, dans son égoïsme vainqueur, dans son orgueil d'homme fort, au milieu de ses plaisirs, il n'avait pensé qu'un pareil écroulement fût possible. Jamais il n'avait voulu voir Maurice malade, une telle idée étant une sorte d'attentat à sa propre santé, à sa certitude de n'avoir pu faire qu'un garçon solide, défiant toute catastrophe. Il se croyait au-dessus de la foudre, le malheur n'oserait pas. Et, dans le premier écrasement, il s'était trouvé d'une faiblesse de femme, la chair lasse, amolli déjà par sa vie d'inconduite, par la désorganisation lente de ses facultés. Il avait sangloté comme un enfant, devant son fils mort, toutes ses vanités brisées, tous ses calculs anéantis. La foudre avait passé, il n'y avait plus rien. D'une minute à l'autre, sa vie était balayée, le monde devenait noir et vide. Et il en restait blême, atterré, son gros visage boursouflé de chagrin, ses paupières lourdes meurtries de larmes.

Quand il aperçut les Froment, il fut repris d'une défaillance, il vint à eux, chancelant, les bras ouverts, suffoqué par de nouveaux sanglots.

— Ah! mes pauvres amis, quel coup terrible! Et je n'étais pas là! Lorsque je suis rentré, il avait perdu connaissance, il ne m'a pas même reconnu... Est-ce possible? un garçon si bien portant! Je crois que je rêve, qu'il va se lever et descendre avec moi dans les ateliers.

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Ils l'embrassèrenl, il leur faisait pitié, foudroyé ainsi, revenu de quelque noce, ivre peut-être encore, pour tomber au milieu de ce deuil affreux, frappé d'une stupeur où se mêlait la fatigue des vins bus, des caresses prolongées. Sa barbe, trempée de larmes, empoisonnait le cigare et le musc.

Puis, il serra dans ses bras les Angelin eux-mêmes, qu'il connaissait à peine.

— Ah ! mes pauvres amis, quel coup terrible, quel coup terrible !

Biaise vint, lui aussi, embrasser ses parents. Malgré l'horrible nuit passée, malgré son chagrin, il avait ses beaux yeux clairs, son frais visage de jeunesse. Des larmes, pourtant, roulaient encore sur ses joues, car il s'était pris pour Maurice d'une bonne amitié, dans leur commun travail de chaque jour.

Le silence recommença. Morange, comme s'il était seul, sans paraître avoir conscience de ce qui se passait autour de lui, continuait à marcher doucement, d'un pas de somnambule. Beauchêne, égaré, disparut, puis reparut, avec de petits registres. Il tourna un instant encore, finit par s'asseoir devant un bureau, qu'on avait sorti de la chambre de Maurice. Et, obsédé, si peu habitué au chagrin, qu'il avait l'instinctif besoin de s'étourdir, il se mit à fouiller les petits registres, des livres d'adresse, pour dresser la liste des invitations. Mais ses yeux se brouillaient, il appela d'un geste Biaise, qui, après être allé jeter un regard sur le dessin de sa femme, rentrait dans le salon. Le jeune homme vint se tenir debout près du bureau, dictant des noms à voix basse ; et il y eut dès lors, au milieu du grand silence, ce léger murmure, d'une régularité monotone.

Les minutes, lentement, s'écoulaient. Les visiteurs attendaient toujours Constance. Dans la chambre mortuaire, une petite porte de communication s'ouvrit avec

lenteur, et Constance entra, sans bruit, sans que personne eût conscience qu'elle fût là. C'était un spectre qui sortait de l'ombre, dans la pâle lumière des cierges. Elle n'avait pas encore pleuré, la face livide, contractée, durcie par une rage froide. Comme soulevée d'une furieuse révolte, sa petite taille, loin de plier, semblait avoir grandi, sous l'injustice du destin. Pourtant, son deuil, à elle, était sans surprise : elle avait tout de suite senti qu'elle s'y attendait, bien qu'une minute avan! la mort, elle se fût entêtée à ne pas y croire. Cela était resté latent depuis des mois, au fond même de ses entrailles, dans un mystère qui éclatait brusquement en une effroyable évidence. Soudain, elle venait d'entendre, de comprendre les chuchotements de l'inconnu, ces petits froids qui glaçaient sa chair, ces regrets vagues et terrifiés de n'avoir pas un autre enfant. Et la menace se réalisait, l'irréparable destin voulait que ce fils unique, ce salut de la maison en péril, ce prince de demain dont son orgueil partagerait l'empire, fût emporté comme une feuille sèche. C'était l'effondrement, elle tombait au gouffre. Et sa pire douleur était la sécheresse où elle restait, celte fureur qui brûlait en elle les larmes, tandis que la bonne, mère qu'elle avait toujours été, souffrait l'atroce torture d'une maternité exaspérée, empoisonnée par la perte de son enfant.

Elle s'approcha de Charlotte, s'arrêta derrière elle, regardant le mince profil de son fils mort, parmi les fleurs. Et elle ne pleura toujours pas. Lentement, elle contemplait le lit, s'emplissait les yeux du douloureux spectacle, pitis les reportait sur le papier, comme pour voir ce qu'elle aurait encore de cet enfant adoré, ces quelques traits de crayon, lorsque la terre, le lendemain, le lui aurait pris à jamais. Charlotte, l'ayant sentie derrière son dos, eut un tressaillement, en levant la tête. Ell« avait eu peur, elle ne lui parla pas. Toutes deux, seule-

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ment, échangeront un reprd. Et quel serrement de cœur, pour la mère, au milieu de cet appareil de mort, en ia^e de son néant, que ce visage de tendresse, de santé, de beauté, qui se levait ainsi, comme un jeune astre rayonnant d'avenir, parmi l'or (in de sa chevelure !

Mais, à ce moment, Constance eut une autre douleur, des paroles basses, chuchotées dans le salon, à la porte même de la chambre, et qui lui parvenaient distinctement. Elle ne bougea pas, resta debout derrière Charlotte, qui s'était remise au travail. L'oreille tendue, elle écoutait, sans se montrer encore, bien qu'elle eût aperçu déjà Marianne et madame Angelin, assises contre la porte, presque dans les plis do la tenture.

— Ah ! disait madame Angelin, la pauvre mère avait comme un pressentiment. Je l'ai vue très inquiète, quand je lui ai confié ma triste histoire... Moi, c'est fini. Et la mort a passé, voilà que c'est aussi fmi pour elle.

Il y eut un silenre. Puis, une relation dut se faire, elle reprit doucement, dans son besoin de parler :

— Vous, c'est pour le mois prochain, n'est-ce pas?... Le onzième, et sans vos deux fausses couches, cela vous en ferait treize... Onze enfants, ce n'est pas un compte, vous irei bien au douzième.

Elle oubliait le deuil voisin, un pâle sourire était monté à ses lèvres, comme si sa jalousie sourde se trouvait désarmée par une telle fécondité.

Mais, vivement, Marianne prolestait.

— Oh 1 cette fois, noni je crois bien que le douzième restera en route. Songez donc que j'ai quarante et un ans. Il est temps que je m'arrête, mon rôle est rempli. C'est désormais à mes garçons et à mes filles, de faire des enfants.

Et Constance frémit, soulevée par un accès de cette rage qui brûlait ses larmes. D'un regard oblique, elle pouvait la voir, cette mère de dix enfants vivants, enceinte

du onzième, avec sa taille toute gonflée de vie prochaine, qu'elle apportait dans cette nnaison de mort. Elle la retrouvait toujours jeune, toujours fraîche, débordante de joie, de santé, d'espoir infini. Et, dans l'arrachement suprême, quand elle-même perdait son unique enfant, l'autre était encore là, près de la couche lunèbre, telle que la bonne déesse des moissons sans fin, au ventre ruisselant d'une éternelle fertilité.

— Puis, dit encore Marianne, en souriant à son tour, vous oubliez que je suis déjà grand'mère... Tenez! voyez moi ça! Voilà qui me met à la retraite !

D'un geste, elle montrait à madame Angelin la bonne de sa fille Charlotte, qui, exécutant l'ordre reçu, apportait sur son bras la petite Berthe, à l'heure de la tétée, pour que madame ne prît pas la peine de descendre. Cette fille, hésitant, n'osant entrer dans tout ce deuil, était restée à la porte du salon. Mais l'enfant, joyeuse, amusée, agita ses menottes grasses, eut un léger rire. Et Charlotte, qui l'entendit, se hâta de se lever, de traverser le salon légèrement, pour l'emmener dans la salle voisine, où elle put lui donner le sein.

— Est-elle mignonne! murmura madame Angelin. C'est un bouquet, ces petits êtres. Ça met de la fraîcheur et de la clarté, partout où ça entre.

Constance venait d'en avoir comme un éblouissement. Tout d'un coup, dans les demi-ténèbres, étoilées par les flammes des cierges, dans l'air mort, que l'odeur des roses coupées alourdissait, l'enfant rieuse avait mis une entrée de printemps, l'air frais et clair d'une longue promesse de vie. Et cela, c'était la victoire accrue des mères fécondes, c'était l'enfant de l'enfant, Marianne féconde encore dans la fécondité de son fils. Grand'mère déjà, elle en avait souri. Une beauté, une majesté de plus lui étaient venues, le fleuve coulé de ses flancs allait s'élargir sans fin. Et le coup de hache retentissait plus aff'reusement au

cœur de Constance, l'arbre coupé à sa racine, l'unique rejeton tranché, plus rien à naître d'elle.

Un instant encore, elle resta seule dans ce néant, dans cette chambre où gisaient les restes de son fils. Puis, elle se décida, elle passa dans le salon, de son air de spectre glacé. Tous se levèrent, l'embrassèrent, frémirent au contact de ses froides joues, que le sang ne chauffait plus. Une pitié profonde étreignait les âmes, tant elle était effrayante, avec son calme. On cherchait de bonnes paroles, mais elle les arrêtait d'un petit geste sec.

— C'est fini, disait-elle, que voulez-vous ? c'est fini, bien fini.

Madame Angelin sanglotait, Angelin lui-même essuyait ses pauvres yeux fixes et troubles. Marianne et Mathieu lui avaient gardé les mains dans les leurs, en pleurant. Elle, rigide, ne pouvait toujours pas pleurer, refusait les consolations, répétant d'une voix monotone :

— C'est fini, rien ne mêle rendra, n'est-ce pas? Alors, il n'y a plus rien, c'est fini, bien fini.

Il fallait être brave pourtant, tout un flot de visites allait venir. Mais il lui restait à recevoir un dernier coup au cœur. Beauchêne, que les larmes avaient repris, depuis qu'elle était entrée, ne voyait plus clair à écrire. Sa main tremblait, il dut quitter le bureau, se jeter dans un fauteuil, en disant à Biaise :

— Tiens ! mets-toi là, continue.

El Constance vit Biaise qui s'installait au bureau de son fils, qui prenait la place de son fils, trempant sa plume dans l'encrier, écrivant, comme elle avait vu si souvent Maurice écrire, du même geste. Ce Biaise, cet aîné des Froment! Le pauvre mort n'était pas encore enseveli, et déjà un Froment le remplaçait, de même que les plantes vivaces, pullulantes, envahissent les champs déserts du voisinage. Elle sentit plus menaçant, tout ce flot de vie qui roulait autour d'elle, pour l'universelle

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ronquôle : les grand'mères enceintes encore, les belles- (lllcs allaitant déjà, les fils s'emparant des royautés vacantes. Et elle restait seule, elle n'avait là que son indigne mari, effondré, achevé, tandis que le maniaque Morange, piétinant sans fin, était comme le fantôme de sa détresse, un pauvre homme dont la fille unique, en sa mort affreuse, avait emporté toute l'âme, la force et la raison. Pas un bruit ne montait de l'usine vide el refroidie, l'usine était morte.

Le surlendemain, au convoi, la cérémonie fut imposante. Les cinq cents ouvriers de l'usine suivirent, des notabilités de toutes les classes firent un cortège immense. On remarqua beaucoup qu'un vieil ouvrier, le père Moineaud, le doyen de l'usine, tenait un des cordons du poêle ; et cela fut trouvé touchant, bien que le brave homme traînât un peu la jambe, ahuri dans sa redingote, hébété par ses trente ans de travail. Au cimetière, près du tombeau, Mathieu fut surpris d'être abordé par une dame âgée, qui descendait d'une voiture de deuil.

— Je vois, mon ami, que vous ne me reconnaissez pas. Il eut un geste d'excuse. C'était Sérafine, toujours

haute et mince, mais si décharnée, si flétrie, qu'elle avait cent ans, telles les vieilles reines déchues des contes. Cécile, la triste opérée, avait eu beau le prévenir, jamais il n'aurait cru à une si rapide destruction de cette insolente beauté rousse, qui défiait l'âge. Quel vent d'effroyable déchéance avait donc passé?

— Ah ! mon ami, dit-elle encore, je suis plus morte que le pauvre mort qu'on va descendre, là... Venez donc causer un jour. Vous êtes le seul homme, le seul confifident à qui je puisse tout dire.

On descendait le corps, les cordes criaient, il y eut un petit choc sourd, le dernier. Beauchène, que soutenait un parent, regardait, d'un regard éteint. Constance, qui avait eu l'atroce courage de venir, maintenant épuisée de

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larmes, défaillit. On l'emporta, on la ramena dans la maison vide, à jamais vide, pareille à un de ces champs foudroyés qui restent nus, frappés de stérilité. La terre avait tout repris.

A Chantebled, Mathieu et Marianne fondaient, créaient, enraatPÏent. £t, pendant les deux années qui se passèrent, ils furent de nouveau victorieux dans l'éternel combat de la vie contre la mort, par cet accroissement continu de famille et de terre fertile, qui était comme leur existence mt^me, leur joie et leur force. Le désir passait en coups de Hamme, le divin désir les fécondait, grâce à leur puissance d'aimer, d'être bons, d'être sains; et leur énergie faisait le reste, la volonté do l'action, la tranquille bravoure au travail nécessaire, fabricateur t'A régulateur du monde. Mais, durant ces deux années, ce ne fut pas sans une lutte constante que la victoire leur resta. Aujourd'hui, elle était complète. Séguin avait, lambeau i lambeau, cédé le domaine entier, dont Mathieu était roi, par sa conquête prudente, élargissant son empire, ^ mesure qu'il se sentait devenir fort, dans son combat pour les subsistances. La fortune que l'oisif avait dédaignée, gaspillée, passait aux mains du travailleur, du créateur. C'étaient les cinq cents hectares qui se déroulaient d'un bout à l'autre de l'horizon; c'étaient les bois coupés à présent de larges prairies, où paissaient de nombreux troupeaux ; c'étaient les marais desséchés, changés en une grasse terre, débordante de moissons ; c'étaient les landes que les sources captées, distribuées au loin, arrosaient, trempaient chaque année d'une fertilité plus grande. Seule, la lande inculte des Lepailleur restait là, comme pour attester le prodige, l'elfort humain qui avait engrossé ce désert de sable et de boue, dont les récoltes désormais nourrissaient un petit peuple heureux. Il ne mangeait la part de personne, il avait taillé, défriché sa part, augmentant la richesse commune, sub-

juguant un peu plus du vaste monde, si pauvrement peuplé encore, si mal utilisé pour le bonheur. Au milieu du domaine, la ferme avait poussé, grandi, ainsi qu'une ville prospère, avec sa population, son personnel, ses bêtes, tout un foyer de vie ardente, triomphante. Et quelle souveraine puissance, cette fécondité heureuse qui ne s'était pas lassée d'engendrer, ces créatures ei ces choses pullulantes depuis douze ans, cette ville envabissante qui n'était que l'expansion d'une îamille, ces arbres, ces plantes, ces blés, ces fruits, dont le flot nourricier montait sans cesse, sous l'éclatant soleil ! Toutes les douleurs et toutes les larmes étaient oubliées, dans cette joie de la création, l'œuvre faite, l'avenir conquis, ouvrant l'infini de l'action.

Puis, pendant que Mathieu terminait sa conquête, Marianne, au cours de ces deux années, eut le bonheur de voir naître une fille de son fils Biaise, lorsqu'elle-même était enceinte, près d'enfanter encore. C'était l'arbre puissant dont les branches commençaient à se bifurquer, pour se multiplier ensuite sans fin, tel qu'un grand chêne royal couvrant au loin le sol. Les enfants de ses enfants, les enfants de ses petits-enfants, toute la descendance, de plus en plus élargie, à travers les générations, se mettait en marche. Et, de quelle main soigneuse et tendre, elle rassemblait encore, autour d'elle, les onze de la nichée première, depuis les deux aînés, les jumeaux Biaise et Denis, qui avaient vingt et un ans déjà, jusqu'au dernier venu, une frêle créature à peine existante, dont les lèvres goulues la buvaient jusqu'au sang! Dans sa nichée, il y en avait de tout âge, un grand qui était père luimême, d'autres qui allaient aux écoles, d'autres qu'il fallait culotter le matin; il y avait des garçons, Ambroise, Gervais, Grégoire, Nicolas ; il y avait des filles, Rose, bientôt bonne à marier, Glaire, Louise, Madeleine, Marguerite, celle-ci qui marchait à peine. Et il fallait les

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voir lâchés au travers du domaine, comme une bande de petits chevaux, se suivant d'un galop inégal, selon la taille, filant aux quatre points de l'horizon! Elle savait bien qu'elle ne les retiendrait pas toujours dans sesjupes, heureuse si la ferme en gardait deux ou trois, résignée à laisser les cadets, ceux qui n'y trouveraient pas leur place, s'en aller à la conquête des pays voisins. C'était l'expansion fatale, la terre réservée, acquise à la race la plus nombreuse, Biaise installé dans l'usine depuis deux ans bientôt, ses frères partis déjà pour d'autres envahissements. Puisqu'ils étaient le nombre, ils seraient la force, le monde leur appartiendrait. Eux aussi, le père e! la mère, à chaque enfant nouveau, s'étaient sentis plus forts. Chaque enfant les avait rapprochés, unis davantage. S'ils avaient vaincu toujours, malgré de terribles soucis, c'était à leur amour, à leur travail, au continuel enfantement de leur cœur et de leur volonté, qu'ils devaient cette continuelle victoire. La fécondité est la grande victorieuse, elle fait les héros pacifiques, qui soumettent la terre, en la peuplant. Et, celte fois surtout, après ces deux années, lorsque Marianne accoucha d'un garçon, Nicolas, le onzième, Mathieu l'embrassa passionnément, triomphant par-dessus tous les chagrins et toutes les douleurs. Encore un enfant, encore de la richesse et de la puissance, une force nouvelle lancée au travers du monde, un autre champ ensemencé pour demain.

Et c'était toujours la grande œuvre, la bonne œuvre, l'œuvre de fécondité qui s'élargissait par la terre et par la femme, victorieuses de la destruction, créant des subsistances à chaque enfant nouveau, aimant, voulant, luttant, travaillant dans la souffrance, allant sans cesse à plus de vie, à plus d'espoir.

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