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DES SOCIÉTÉS COOPÉRATIVES DISTRIBUTIVES

INTRODUCTION

« Une idée préconçue a toujours été et sera toujours le premier élan d’un esprit investigateur... Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental ; sans cela on ne saurait faire aucune investigation ni s’instruire, on ne pourrait qu’entasser des observations stériles (1). »

(Claude Bernard.)

Une science est d’autant plus parfaite qu’elle a pour base des définitions plus exactes et plus nettes ; jugée de ce point de vue, l’économie politique doit sembler encore bien peu avancée dans sa constitution. Elle est loin d’avoir acquis une véritable rigueur scientifique ; faute de définitions assez expressives et catégoriques, les enseignements de l’économie politique sont restés vagues et imprécis, trop souvent même contradictoires. Aussi s’explique-t-on à merveille la suspicion

(1) Claude Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, chap. ii, début et section II, p. 48 et 57, édition Delagrave,

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dans laquelle l’opinion publique a très longtemps tenu cette science. Le public ne juge des progrès d’une science que par les résultats pratiques qu’elle donne.

En toute franchise, reconnaissons que l’économie politique, sans faire faillite à sa tâche, n’a pas réalisé tous les progrès sur lesquels on s’était cru en droit de compter. Cette médiocrité, trop générale, est en grande partie imputable au fait que, bien souvent, on ne s’est pas fait un devoir de prendre pour base de recherches, un critérium nettement indiqué, une définition catégorique. Bien plus, beaucoup d'excellents esprits ont pensé qu’il convenait dans un but de haute probité scientifique, d’étudier dans la réalité même des faits, les phénomènes sociaux, les institutions économiques, sans avoir préalablement pris soin de définir exactement les uns et les autres. Toute définition précise est rejetée par eux comme une idée préconçue, comme une conception à priori propre à embarrasser l’esprit : l’expérience, l’observation seules doivent instruire.

Trop souvent, l’économie politique a été tributaire de cette grave erreur de méthode ; cependant, on a fini par s’apercevoir que toute étude scientifique implique une idée directrice, une hypothèse. La méthode expérimentale exige seulement que cette hypothèse, traduite en définitions et axiomes, supporte l’épreuve de toutes les vérifications qui en seront tentées par la suite. Si la série entière des faits se trouve expliquée par l'hypothèse faite, celle-ci prend le nom de loi, et les définitions par lesquelles l’hypothèse a été traduite sont reçues comme définitives. Il n’existe point d’autre méthode expérimentale ; c’est ce qu’a exprimé magistralement dans son Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , ce grand expérimentateur qui a nom Claude Bernard :

« Une idée anticipée ou une hypothèse est le point de départ nécessaire de tout raisonnement expérimental La

méthode expérimentale a seulement pour objet de transformer v cette conception à priori, fondée sur une intention ou unsen-

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timent vague des choses en une interprétation à posteriori établie sur l’étude expérimentale des phénomènes. Une idée préconçue a été et sera toujours le premier élan d’un esprit investigateur (1). »

Approprions-nous pleinement la pensée du maître et ne faisons aucune difficulté pour reconnaître que les définitions que nous allons prendre comme base de nos recherches, le sens que nous attribuerons aux termes employés, contiennent non seulement l’ossature, mais en quelque sorte l’esprit, l’âme de notre étude tout entière sur les Sociétés coopératives. Jusqu’à un certain point, toute définition mise en tête d’une étude se retrouve forcément dans la conclusion qui sera donnée à l’ouvrage ; le point de départ initial commande en quelque manière la conclusion ultime. Se le dissimuler à soimême est un fait de myopie intellectuelle ; le dissimuler aux autres, quand on en est soi-même conscient, est un acte d’improbité scientifique.

L’idée, base de cette étude sur les sociétés coopératives et les fédérations d’achat et de production, l’hypothèse sur laquelle elle repose toute entière, est qu’il existe, confondues sous le nom de coopératives, trois catégories d’associations absolument opposées et antagonistes ; les distinguer catégoriquement les unes des autres est la tâche primordiale qui incombe à quiconque veut comprendre et étudier la coopération.

En conséquence de l’hypothèse faite : l’existence de trois principes diamétralement opposés au sein du mouvement coopératif — tel que l’on a coutume de l’envisager — nous rechercherons quelle définition donner de la société coopérative? Quel critérium adopter? Nous ne saurions y insister trop, le point de départ de cette étude est l’hypothèse clairement indiquée d’une division tripartite à opérer au sein du mouvement coopératif général ; la conséquence qui en découle est

(i) Introduction à l'étude de la médecine expérimentale , p. 57 et 48.

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l’ensemble des définitions que nous nous efforcerons d’établir, en conformité avec l’hypothèse faite.

Est-il vraiment la peine d’en faire la remarque ? Chacun reste absolument libre de repousser à la fois hypothèse et définitions ; mais l’on ne sera scientifiquement en droit de le faire que pour autant que l’on aura pris soin d’apprécier l’ensemble des vérifications que, dans le cours de celte étude nous tâcherons de donner de l’hypothèse prise pour base.

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