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CHAPITRE PREMIER

LA DISTINCTION FONDAMENTALE DE TROIS PRINCIPES OPPOSES AU SEIN DU MOUVEMENT ASSOCIATIONN1STE.

Pour peu que l’on étudie l’activité ou le fonctionnement des diverses sociétés dites coopératives, on reste frappé par la très grande multiplicité des formes que revêt la coopération. L’esprit demeure désorienté par le nombre des variétés coopératives ; involontairement, il essaie de les grouper, de les coordonner les unes avec les autres, mais elies semblent séparées par d’indiscernables nuances. On prend vite le parti de les énumérer et de les étudier dans un ordre arbitraire, et une confusion inévitable vient à surgir. Ces sociétés apparaissent comme distinctes et cependant très voisines les unes des autres.

A considérer les choses de plus près, nous voyons que la réalité vivante du mouvement coopératif manifeste trois courants, trois principes économiques d’origine tout-à-fail différente et de buts absolument opposés L’opposition qui les sépare ressort de leur origine historique tout aussi bien que de l’étude de leur mécanisme intrinsèque.

§ 1. — Le principe coopératif.

A la base du mouvement coopératif actuel, discernons en premier lieu, le principe qui mérite la qualification de principe coopératif , au sens étroit du mot. A notre avis, et en vertu d’une convention de langage, l’emploi de ce terme n’est judicieux que pour autant qu’il est entendu stricto sensu. Décidons-en ainsi, et désignons le mouvement coopératif dans son ensemble par l’expression de <i mouvement associationniste », toute ambiguïté dans les termes disparaîtra.

Il est difficile de définir ex-abruplo et d’une façon complète le principe coopératif. Qu’il nous suffise de dire, pour l’instant, que le principe coopératif est celui en vertu duquel les profils réalisés dans des entreprises de production ou de vente s'ils ne sont pas affectés au fonds de réserve de 1 entreprise , sont restitués aux acheteurs ou clients , à proportion des achats effectués par eux.

Une remarque est indispensable à faire. La définition proposée n’implique en aucune façon que les entreprises coopératives sont dirigées par des consommateurs ; elles peuvent l’être par des ouvriers producteurs. Pour qu’il y ait coopérative, il suffit que les profits soient tous attribués aux acheteurs à proportion de l’importance de leurs achats — ou affectés au fonds de réserve ; — cependant, en fait, la plupart des sociétés répartissant les profits au prorata des achats sont dirigées et possédées par des consommateurs associés.

Le principe coopératif se distingue de tout autre principe de répartition des richesses, par sa tendance à diminuer l’importance de tous revenus sans travail, qu’il s’agisse de rentes foncières, d’intérêts du capital-argent ou de profits du chef d’entreprise. L’application supposée indéfinie de ce principe de répartition donne naissance au socialisme coopératif.

Le socialisme coopératif. — Le socialisme coopératif est

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le régime économique dans lequel tous les revenus sans travail, au lieu de rester l’apanage presque exclusif d’une classe peu nombreuse de la population, sont supprimés par diffusion automatique entre tous les membres de la collectivité, considérés comme consommateurs.

Ce socialisme, si évolutionniste et libéral soit-il, n’en est pas moins (théoriquement tout au moins) aussi absolu et intégral que n’importe quelle forme de socialisme autoritaire, il entraîne les mêmes bouleversements économiques. Le principe coopératif qui fait une obligation de la répartition des bénéfices au prorata des achats, envisage essentiellement les hommes dans leur rôle de consommateurs, mais il n’en implique pas moins une réorganisation complète de la société. Il étend nécessairement ses conséquences à l’organisation même de la production des richesses.

Laissons de côté ce problème de pure théorie. Constatons seulement que le principe coopératif est, par essence même, un principe démocratique. Les faits le prouvent surabondamment. Toute coopérative a un intérêt primordial à rester ouverte ; admettre tout nouveau membre à des conditions moins onéreuses, tout au plus aussi onéreuses que celles qui furent faites aux membres fondateurs de la société est une nécessité absolue pour toute société distributive. À un moment quelconque de son existence, la coopérative ne peut contrevenir à cette règle fondamentale, constitutive de son mécanisme, sans perdre aussitôt son caractère coopératif.

Le principe de la porte ouverte qui est appliqué par toute société coopérative, confère à chaque consommateur la faculté de se libérer progressivement de toute charge d’intérêt, de profit ou de rente, pour autant qu’il achète des marchandises produites ou vendues par la coopérative. De par son mécanisme même, le principe coopératif est nécessairement démocratique, il a pour inspiration unique l’intérêt du consommateur, il prend en mains l’intérêt du public tout entier, pour autant que les membres de ce public n’ont pas pour

principaux revenus, des revenus sans travail. Le principe coopératif défend les intérêts de la collectivité entière.

Le principe coopératif a reçu sa première application en 1844, en Angleterre, à Rochdale. 11 est sorti de l’expérience même de la vie ouvrière, et s’est propagé peu à peu dans les classes ouvrières d’Angleterre d’abord, du continent ensuite. L’Angleterre est restée le pays classique, la véritable patrie de la coopération. Cependant les progrès que ce principe a réalisés sur le continent depuis un quart de siècle environ, ne laissent pas que d’être remarquables.

§ 2. — Le principe corporatif.

Le deuxième principe que nous distinguerons au sein du mouvement associationniste, est le principe corporatif. Ce principe est celui en vertu duquel des ouvriers protecteurs se réunissent, mettent leurs ressources et leur travail en commun, entreprennent une production, en adoptant pour règle le principe de la répartition des bénéfices au prorata des salaires obtenus.

Différences entre les sociétés coopératives et les associations ouvrières de production. — Les groupements constitués en vertu de ce principe — nous les appellerons les associations ouvrières de production — exigent chez leurs membres, la qualité d’ouvriers producteurs. Chacune de ces associations ne s’adresse qu’à telle ou telle catégorie d’ouvriers ; chacune d’elles est spéciale, elle absorbe complètement l’activité et le travail de ses membres. Au contraire, la très grande majorité des sociétés coopératives, à savoir les coopératives distributives, sont constituées uniquement de consommateurs, simples clients assidus et réguliers, qui ont voulu prendre en mains la direction de l’entreprise qui bénéficie de leur clientèle. La coopérative distributive n’absorbe nullement la force de travail de ses membres.

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Cette première différence est de toute importance, mais une opposition plus grave encore, est à relever. L’idéal économique auquel tendent les associations ouvrières de production est bien différent de celui des sociétés coopératives. Les associations ouvrières de production s’efforcent d’atteindre l’abolition du salariat par la transformation de tout ouvrier en chef d’entreprise, en co propriétaire dés moyens de production. Chef d’entreprise, l’ouvrier voit naturellement lui revenir l’intégralité des bénéfices.

Les associations ouvrières de production pratiquent le partage des profits sociaux au prorata des salaires obtenus, c’est à-dire en quelque sorte au prorata des services rendus à l’entreprise par chacun de ses membres. L’ouvrier perd ainsi sa situation de simple salarié ; par dessus son salaire, il obtient une part des profits sociaux.

Le socialisme corporatif. — Le socialisme corporatif, conséquence de l’application de ce principe, est le régime économique dans lequel les revenus sans travail, c’est-à-dire les bénéfices résultant de l’initiative de la production et les intérêts provenant de la propriété des moyens de production et des capitaux, loin d’être supprimés, se surajoutent aux salaires des ouvriers producteurs, effectivement employés dans les différentes exploitations.

Le régime corporatif, contrairement au régime coopératif, ne supprime pas les revenus sans travail ; ceux-ci reçoivent seulement une affectation nouvelle. Les auteurs socialistes disent que la justice distributive n’est pas violée, que la classe ouvrière, productrice des richesses, serait justifiée à toucher l’intégralité du produit de son travail ; disons plus exactement les revenus sans travail.

La question ne doit pas être discutée ici ; constatons seulement que l’intérêt individuel n’est nullement supprimé par le socialisme corporatif ; il est seulement transporté d’une classe dans une autre, de la classe des capitalistes qui dispa-

raît à celle des ouvriers producteurs. Le principe égoïste du régime mercantile actuel est absolument conservé.

A considérer raisonnablement les choses, pensons-nous, l’égoïsme, l’intérêt personnel des classes ouvrières supposées monopolisatrices des moyens de production ne sont pas supérieurs moralement à l’égoïsme et à l’intérêt personnel de la classe capitaliste. Ici et là, il y a principe mercantile, et profits réalisés au détriment du public.

L’histoire des associations ouvrières de production n’est qu’une longue suite d’échecs et de faillites.

À la lumière des faits actuels, il est tout à fait certain, que le principe égoïste qui inspire les associations ouvrières de production, a absolument empêché jusqu'à ce jour leur extension ; logiquement, il en sera de même à l’avenir :

La tendance de ces associations à se fermer, dès qu’elles réussissent est fatale ; il est de l’intérêt évident de chacun de leurs membres de n’embaucher que des auxiliaires ou de simples salariés, à la place des membres décédés. Ces associations sont ainsi destinées à n’acquérir jamais un grand développement.

Aux environs de 1848, presque en tous pays, une active propagande a été faite en faveur du socialisme corporatif. Robert Owen et Fourier, Bûchez et Huber recommandaient tous les associations ouvrières de production ; ils leur reconnaissaient l’avantage d’établir une meilleure organisation du travail. Leurs efforts furent vains.

En France et en Belgique, il y eut une très active poussée d’associations ouvrières de production en 1848 ; 4 ans après, il n’en restait plus rien.

Les associations ouvrières sont, à l’heure actuelle, plus nombreuses et plus puissantes en Angleterre qu’en France ; mais il est facile de remarquer que, relativement aux sociétés coopératives, leur importance est beaucoup plus grande en France qu'en Angleterre. Aussi la France est-elle restée la terre d’adoption des associations ouvrières de production. En étudiant

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le mouvement coopératif de la France, nous verrons incidemment quelles racines les associations ouvrières de production ont jetées en France.

§ 3. — Le principe syndicaliste.

Le troisième principe que renferme le mouvement associationniste, est, à proprement parler, le principe capitaliste ; il est mis en application tantôt par de petits producteurs artisans ou paysans, tantôt par de gros entrepreneurs de production. Il n’y a pas d’autre différence à observer entre certains groupements baptisés du nom de coopératives et les sociétés capitalistes ordinaires.

Les découvertes des sciences appliquées ont rendu décisifs les avantages de la concentration commerciale ou industrielle; aussi les petits producteurs ont-ils été contraints de s’unir, afin de n’être pas placés dans une situation d’infériorité absolue vis-à-vis des grands producteurs ; ils ont dû se liguer soit pour acheter en commun les matières premières nécessaires à l’industrie, soit pour vendre par l’intermédiaire d’une organisation collective, les produits de leur industrie.

Nous appellerons Sociétés syndicales d' approvisionnement , de production ou de vente agricole ou industrielle , les sociétés par lesquelles les petits producteurs tâchent soit de se procurer à bon compte les produits et le crédit nécessaires à leur industrie, soil de fabriquer ou de vendre au meilleur prix possible, les produits achevés de leur industrie. L’ensemble de ces sociétés constitue ce que nous conviendrons d’appeler le mouvement syndicaliste. Nous verrons plus loin, selon quels principes les bénéfices réalisés sont répartis par ces sociétés.

Rien ne serait plus malaisé que de découvrir une tendance socialiste, dans tout ce mouvement, et effectivement aucun mouvement social n’est, par sa constitution même, plusconservateur et plus antisocialiste que celui-là. Le seul but, le seul

résultat du mouvement syndicaliste est de maintenir en vie la petite propriété paysanne, la petite production industrielle, le petit commerce au détail ; en un mot, de soutenir ces classes intermédiaires que tous les gouvernements jugent les plus fermes soutiens de l’état économique et politique actuel.

Le socialisme en général, et en particulier, le principe coopératif n’ont pas de plus mortel ennemi que le mouvement syndicaliste.

Ce mouvement est né en Allemagne en 1850 sous l’inspiration de Schulze-Delitzsch ; c’est en Allemagne qu’il a atteint la plus grande extension.

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