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CHAPITRE V

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« 11 y a 32 ans, certains ouvriers d’une ville de troisième ordre du Comté de Lancaster firent un rêve comme Bunyan. Le sujet de ce rêve était différent, le fameux chaudronnier de Bedford rêva de l’empire du péché, les tisserands de Rochdale rêvèrent de l’empire du travail.

« Cependant, l’un et l’autre rêve était une vision, celle d’un pèlerinage lointain en dehors d’une contrée malheureuse et sans espoir. Les tisserands étaient las de vivre sur des terrains ingrats où leurs efforts restaient sans récompense ; et ils dirigèrent leurs regards vers la région enchantée où les fruits de leur labeur étaient assurés Ils savaient qu’ils avaient un rude pèlerinage à faire, mais comme le chrétien de l’immortel récit de Bunyan, ils prirent la résolution de se mettre en route sans délai (1). »

Ces paroles, par lesquelles le grand historien de la coopération anglaise Holyoake a synthétisé le « Rêve du tisserand » sont ajuste titre devenues célèbres par leur forme allégorique et naïve à la fois. Elles traduisent bien l’état d’âme de ces pauvres ouvriers de Rochdale qui, réduits à la misère par un long chômage, entreprirent avec peu de ressources et beau, coup de courage, de rénover l’ordre social tout entier.

Ces 28 ouvriers tisserands de Rochdale, que l’histoire a immortalisés,avaient cette conviction, ce dévouement qui forcent le respect et conquièrent l’estime de tous ; l’exactitude de

(1) Histoire des Equitables Pionniers de Rochdale , par Holyoake, traduit par Vigano : 2e partie, cliap. 1er, p. 5, Guillaumin, 1884, Paris.

l’idée directrice qui les a inspirés, le succès prodigieux de leur initiative ont forcé l’attention publique; d’apôtresqu’ilsétaient, ils sont devenus des triomphateurs, et leur célébrité resplendit du fait que leur initiative, couronnée de succès éclatants, remonte déjà à 64 ans.

Loin de nous l’idée de diminuer leur mérite ; l’invention que firent les ouvriers anglais aux environs de 1844, du principe de la répartition coopérative des bénéfices reste géniale, cependant il convient d’expliquer que, logiquement, c’était en Angleterre, et non pas ailleurs que le principe coopératif devait être imaginé pour la première fois, les circonstances extérieures, économiques et sociales, ont directement provoqué l’invention des Pionniers de Rochdale.

Une corrélation très étroite s’établit, avons-nous vu, entre le degré d’industrialisme d’un pays et son développement coopératif.

§ 1. — Industrialisation très précoce de l’Angleterre.

Le principe coopératif ne pouvait se développer et même naître qu’au sein de classes salariées nombreuses, et conscientes d’elles mêmes, l’Angleterre est précisément l’exemple le meilleur d’une nation à industrialisation très précoce et très profonde.

Il n’existe point de statistique professionnelle, répartissant la population active de l’Angleterre, en population agricole, industrielle ou commerciale, aux environs de 1830-1850. Toutefois, il n’est contesté par personne que l’Angleterre, dès 1840, avait pris la résolution solennelle de se spécialiser dansl’industrie à un degré qui est resté absolument unique au monde. A l’époque précise où commença ient partout, en Europe, à se dessiner, les premières manifestations du mouvement associationniste, l’Angleterre sacrifiait résolument son agriculture tout entière, à son commerce et à son industrie.

L’immense révolution industrielle qui avait substitué au

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début du xixe siècle, le métier mécanique au métier à la main, et remplacé la force musculaire de l’homme par la force mécanique de la machine à vapeur, avait eu pour résultat de placer l’Angleterre dans une situation exceptionnellement favorable. Ses richesses minières si abondantes lui donnaient une supériorité incontestable sur les pays du continent. L’esprit pratique des Anglais eut vite fait de s’en convaincre, le peuple anglais se spécialisa à outrance dans l’industrie et le commerce Par le Bill célèbre de 1846, supprimant le droit d importation sur les céréales, l’Angleterre donnait l’exemple d’un grand peuple qui acceptait délibérément d’être tributaire de l’étranger pour la presque totalité de sa consommation alimentaire. Depuis 1846, son agriculture sacrifiée à son industrie, n’a cessé de décroître en importance. En même temps, le sol anglais restait extrêmement concentré entre les mains d'une aristocratie terrienne, très peu nombreuse.

Le déclin de 1 agriculture s’est accompagné, en Angleterre, de la décadence rapide des petits artisans et producteurs autonomes ; la grande industrie, conséquence immédiate de cette spécialisation industrielle extraordinaire, rendait le maintien du petit métier à la main, presque impossible. Le développement des classes moyennes anglaises se trouvait enrayé : artisans industriels autonomes, petits propriétaires paysans faisaient défaut à la fois à la nation anglaise, son économie propre lui interdisait absolument de donner la moindre extension au principe syndicaliste : en revanche, elle lui permettait de pratiquer dans d’admirables conditions de développement, soit le principe coopératif, soit le principe corporatif: sagement, les ouvriers anglais surent faire choix du premier.

§ 2. — Différentes raisons de la supériorité de la coopération anglaise.

1° Ancienneté de la coopération anglaise. — La classe ouvrière industrielle, considérable en Angleterre, dès 1830-1840, ne

tarda pas à constituer des coopératives distributives. Dès 1844, un ouvrier anglais, en quelque sorte guidé par les circonstances, avait imaginé le principe coopératif de répartition des bénéfices.

Si la coopération anglaise est hors de pair avec celle de tous les autres pays, c’est en partie parce qu’elle a pu y prendre naissance de meilleure heure que partout ailleurs.

2° Intensité de la coopération anglaise. — L’ancienneté de la coopération anglaise n’est pas la seule raison qu’il faille donner de sa supériorité. La Suisse comme l’Angleterre s’est ralliée de bonne heure au régime industriel, aussi a-t-elle imaginé le principe coopératif sensiblement à la même époque que les Pionniers de Rochdale. Cependant la coopération s’y est moins développée, en effet, l’extraordinaire spécialisation industrielle dont l’Angleterre a fait choix en 1846, est restée sans exemple comparable au monde.

La statistique de 1900 indique que sa population commerciale et industrielle réunie équivaut à 549 0/0 de sa population agricole (1).

La population commerciale et industrielle de la Suisse, en 1900 également, n’équivaut qu'à 187 0/0 de sa population agricole. On comprend que cette spécialisation industrielle, absolument anormale, ait beaucoup favorisé le mouvement coopératif anglais.

D’énormes centres industriels se sont constitués sur toute la surface du territoire anglais, le pays minier a donné naissance à une extraordinaire floraison de grandes agglomérations industrielles et commerciales : Les idées coopératives ont trouvé dans ces couches ouvrières si compactes un merveilleux terrain pour prendre racine et s’étendre, elles y ont manifiquement fleuri.

(1) Voir la statistique générale n° 1, p. 70 ainsi qu’en ce qui concerne tous les renseignements semblables. Cette statistique a été tirée du Recensement professionnel de la France, 1901, 4« vol., p. 351.

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3° Fidélité des ouvriers anglais au principe coopératif . — Un dernier trait explique le merveilleux développement de la coopération anglaise : L’Angleterre doit sa prospérité coopérative à l’indéfectible attachement qu’elle a montré pour le principe coopératif. Les ouvriers anglais n’ont jamais prêté attention au mécanisme des associations ouvrières de production, ils n’ont jamais partagé les illusions du socialisme corporatif. Semblable témoignage ne saurait être rendu aux ouvriers français ou belges.

§ 3. — L’origine des coopératives distributives.

Expliquer les origines et le développement de l’idée fédérative en Angleterre revient à retracer rapidement l’histoire de la coopération anglaise ; la pensée fédérative se trouve intimement liée aux origines mêmes des coopératives distributives d'Angleterre. Toutefois une simple esquisse du mouvement coopératif anglais suffira.

Rien n’est plus fâcheux et plus vexant à la fois pour l’historien que de ne pas réussir à découvrir l’origine exacte d’un mouvement économique ou d’une transformation politique. La probité scientifique nous fait un devoir absolu de reconnaître notre ignorance plutôt que de la dissimuler. C’est à cet aveu que nous sommes réduits, en ce qui concerne l’origine exacte de la coopération distributive.

Nous n'avons qu’une connaissance bien vague et bien imprécise des faits.

La Société des Equitables Pionniers de Rochdale{ 1844). — On a coutume de déclarer que la première coopérative distributive qui ait existé au monde est la Société des Equitables Pionniers de Rochdale, inaugurée au courant de l’année 1844. Reproduisant fidèlement l’affirmation de l’historien Holyoake, on ajoute que le premier homme qui ait, si ce n’est imaginé, du moins proposé et appliqué le principe coopératif de répar-

lition des profits, a été Charles Howarth, qui fut chargé en 1844 de rédiger les statuts de la société de Rochdale. En réalité, il demeure probable que des sociétés antérieures aux Pionniers de 1844 avaient déjà fait application du principe de la répartition des bonis au prorata des achats.

Les fondateurs de quelques Sociétés du Nord de l’Ecosse, dès les premières années du xix® siècle, semblent avoir appliqué le principe coopératif de répartition des profits. Alexandre Campbell, un disciple écossais de Robert Owen, paraît avoir introduit cette clause de répartition des profils dans les statuts de l’Union-Shop de Gambuslang en 1829 (1). Le pays d’origine véritable, le berceau de la coopération distributive est, selon toute vraisemblance, l’Ecosse et non le Nord de l’Angleterre, le Lancashire et le Yorkshire.

C’est aux fondateurs demeurés à toujours inconnus, de ces premières sociétés écossaises du xixe siècle, qu’il faut faire hommage du mérite d’avoir découvert la coopération distributive ; mais l’ignorance même de leurs noms, l’échec des sociétés qu’ils ont patronnées, nous obligera, malgré nous, à en attribuer une seconde fois le mérite aux fondateurs de la société de Rochdale de 1844.

Dès 1844, et très vraisemblablement dès 1829, d’obscurs ouvriers du Nord de l’Angleterre et de l’Ecosse ont utilisé le mécanisme de la répartition coopérative des bénéfices. L’Angleterre a donc connu de fort bonne heure le principe constitutif de la coopération. Ce serait pourtant une erreur de croire que la première forme d’association qu’a manifestée le mouvement coopératif en Angleterre ait été précisément la coopérative distributive ; en réalité, deux mouvements d’associations ont précédé l’invention ou du moins la mise en pratique de la coopération distributive ; mais ces mouvements furent peu importants. L’échec assez rapide auquel ils furent voués ne les prive cependant pas d’un grand intérêt.

(1) Cernesson, Les sociétés coopératives anglaises , 1905, p. 119 ; Béatrice Potter, p. 79.

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Premier mouvement pré-coopératif : les Unions de consommateurs (1795-1815). — En Angleterre, comme dans la plupart des autres pays coopératifs, comme en Suisse, en France, le premier mouvement qui se soit dessiné dans le sens de la coopération est celui des Unions de consommateurs. Ces sociétés ont été fondées uniquement par des consommateurs, qui désiraient s’associer en vue de pourvoir ensemble à leurs besoins. Leur but était très nettement d’établir ce que Ton a appelé depuis, le « règne du consommateur ».

Que manque-t-il à ces sociétés pour constituer des coopératives distributives ? Rien moins que le principe de la répartition des bonis au prorata des achats. Les bénéfices, en fait, excessivement rares de ces Unions étaient répartis au prorata des actions souscrites et non des achats effectués ; le principe capitaliste faisait le fond du mécanisme de ces Unions.

La première des Unions de consommation que l’on vit se constituer établit un moulin à vent à Barham en 1796; il était destiné aux pauvres de la paroisse. Des ouvriers prirent une semblable initiative la même année à Hull, un peu plus tard, en 1812 à Whitby, puis à Sherneess en 1815, à Devonport en 1816, de même en Ecosse. De part et d’autre, ces sociétés construisirent, exploitèrent des moulins ; on les dénommait fréquemment des « Subscription mills » (1).

Ce mouvement de 1795-1815 échoua ; le mécanisme économique de ces unions les condamnait à n’atteindre jamais qu’un faible développement. Elles présentaient le très grave inconvénient de faire application du principe capitaliste de répartition des bénéfices. Elles disparurent les unes après les autres ; seul, le moulin de Hull resta en activité jusque vers

2 * Mouvement pré-coopératif \ les Union-Shops { 1828-1834). — Le deuxième mouvement fut plus important et laissa plus

(1) Béatrice Potter, La coopération en Grande-Bretagne, 1905, p. 53.

de traces après lui. De 1828 à 1832, nous voyons se produire le mouvement des Union -shops. Ces Union-shops, soit textuellement « Boutiques d'Union », furent des coopératives de solidarité. Ces entreprises qui restèrent absolument autonomes, étaient constituées par des ouvriers dans le but de fournir à leur force de travail un emploi avantageux ; mais les profits étaient tous affectés au fonds de réserve.

Toute répartition individuelle des profits réalisés sur le public était supprimée. Ces sociétés étaient susceptibles de développement au point de vue coopératif lui-même.

La première de ces coopératives de solidarité fut établie à Brighton en 1828 sous l’influence d’un disciple de Bobert Owen, le docteur King. Le journal de la coopérative de Brighton, « Le coopérateur », rédigé par King, exposait en ces termes le but de l’entreprise :

« Nous consacrerons le capital réuni par nous à Lâchât de diverses marchandises que nous placerons dans les magasins communs où les membres achèteront les denrées. Les profits constitueront un capital collectif qui sera de nouveau employé à l’achat des marchandises les plus demandées. Ainsi nous avons deux sources de capitalisation : les versements hebdomadaires et les profits... La société sera capable désormais d’occuper les services de quelques-uns de ses membres, le produit de leur travail sera la propriété commune. A mesure que le capital s’accumulera, nous pourrons employer tous les membres, et les profits seront alors considérables. Quand le capital sera devenu assez important, la société pourra acheter une terre, y vivre, la cultiver, établir toutes les manufactures qu’elle voudra, et pourvoir à la nourriture, à l’habitation et au vêtement de tous. La société s’appellera alors une communauté (1).

Ces sociétés visaient ainsi la constitution d’un capital col-

(1) Béatrice Potter, p. 56.

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lectif et inaliénable tout semblable à celui dont Bûchez devait recommander plus tard la formation. Le procédé était donc de réunir quelque argent, en versant régulièrement des cotisations et en faisant acheter par les membres de la société, des marchandises de vente courante. Ce capital demeurait constamment la propriété collective des membres et s’accroissait sans cesse de tous les profits : la société était véritablement une coopérative de solidarité. Tout cet argent devait servir à acheter des moyens de production : manufactures et propriétés foncières qui procureraientdu travail à de nouveaux sociétaires.

L’influence directe de R. Owen se retrouve très nettement. Peu à peu, la Société devait former une véritable colonie se suffisant à elle-même ; ce serait alors une communauté, une sorte de phalanstère où l’ouvrier affranchi de toute entrave capitaliste serait libre, indépendant et heureux.

Ce système d’accumulation progressive de capital eut d’heureux résultats; grâce à elle, beaucoup de ces sociétés parvinrent à un certain degré de développement et réussirent à employer leurs membres à la fabrication des étoffes, des chaussures, des vêtements et du mobilier. Le mouvement fut rapide, beaucoup d’ouvriers dans les villes voisines imitèrent l’exemple de leurs camarades de Brighton. En 1830, deux ans après la fondation de la coopérative de Brighton, on comptait 170 Union-shops; en 1832 de 4 à 500 (1).

Causes de l'échec des Union-shops. — Deux ans après, tout était anéanti, avait disparu : l’année 1834 marque, en effet, l’anéantissement brusque de tout mouvement. Trois causes doivent être assignées à cet échec : 1° Ces Union-shops faisaient crédit à leurs membres et subirent des pertes de ce chef ; 2° la législation anglaises ne fournissait à ces sociétés aucun statut légal ; elles n’avaient pas de personnalité juridi-

(1) B. Potter, p. 62.

que ; aussi le capital de la Société restait-il dans l’indivision, il demeurait commun à tous les membres de la société.

3° La troisième cause d’insuccès est plus grave ; elle est tirée du fond même du mouvement, elle est organique. La majorité des membres de ces coopératives ne possédait pas une instruction coopérative suffisante. Beaucoup voulaient suspendre toute accumulation de capital et procéder au partage entre les membres au prorata des actions.

Dans la coopérative de Brighton précisément, une portion considérable du capital futretirée par des membres dissidents. Il en fut de même ailleurs, quelquefois, au lieu d’avoir un retrait de capital à déplorer, on eut à regretter la transformation de la coopérative en une société syndicale ou une association ouvrière de production, les profits étant répartis individuellement au prorata des actions possédées ou des salaires obtenus (1).

Une coopérative de solidarité peut réussir et durer; les temps modernes en offrent d’assez nombreux exemples, mais une condition est absolument indispensable, c’est que les ouvriers membres de cette société possèdent une éducation coopérative très forte. Or, il semble absolument impossible que pareille éducation puisse exister avant même le développement des coopératives distributives.

Les coopératives de solidarité ont précédé historiquement les coopératives distributives ; le mouvement des Union shops de 1828 en est la preuve. Mais pratiquement cette variété coopérative ne peut se développer qu’après que la coopération distributive a habitué les hommes à un certain désintéressement économique dans le partage des bénéfices sociaux.

Le mouvement coopératif. — Ch. Howarth, sollicitée de rédiger les statuts de la société des Pionniers de Rochdaledont il était membre et dont il allait être le législateur, eut l’idée

(1) B. Potter, p. 65.

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d’introduire dans les statuts la clause de la répartition des bonis au prorata des achats. Cette clause qu’on a coutume d’appeler le principe de répartition de Rochdale lui sembla propre à assurer le développement de la société, il ne se trompait pas.

§4. — La société des Equitables Pionniers de Rochdale.

Lasociétédes Equitables Pionniers de Rochdale est la mère* le prototype de toutes les sociétés distributives, actuellement répandues à la surface du globe; elle doit être considérée avec attention Une légende qui a cours à son propos, mérite d’être détruite.

Deux choses sont à distinguer dans cette société : le manifesteet les statuts ; il est permis d’affirmer que les statuts de Rochdale sont aussi remarquables que le manifeste, lui, est peu intéressant.

Les statuts de Rochdale. — Il semble impossible d’exagérer jamais le génie dont témoigne la rédaction des statuts de Rochdale. « Que l’on songe, en effet, que les statuts de la société ont été du premier coup si définitivement établis par ces quelques ouvriers tisserands en flanelle, que l’expérience de plus d’un demi-siècle n’a rien trouvé à y ajouter, et que les milliers de sociétés qui se sont créées depuis eux se sont bornées à les copier presque textuellement ; on n’hésitera pas à voir là le phénomène le plus remarquable peut-être de l’histoire économique : Le système coopératif n’est pas sorti du cerveau d’un savant ou d’un réformateur, mais des entrailles mêmes du peuple (1). »

Les Pionniers de Rochdale ont, du premier coup, imaginé et appliqué tous les principes fondamentaux, sur lesquels sont basées les coopératives actuelles : la répartition des bénéfices

(1) Charles Gide, Les sociétés coopératives de consommation , 1904, p. 11 et 12.

au prorata des achats ; la vente au prix du détail, c’est àdire au prix courant de la localité ; le principe d’un seul vote par actionnaire ; enfin, la vente au public ont été pratiqués et professés par la société de Rochdale. On voit jusqu’à quel point le jugement porté par M. Ch. Gide est pleinement justifié.

Le manifeste . — Le manifeste des Pionniers, si admiré soitil, est au contraire fort peu intéressant ; il se borne en réalité à reproduire les aspirations des coopératives de solidarité ou Union-shops de 1828, voire même les tendances des premiers manifestes des disciples immédiats de Robert Owen. Le manifeste de Rochdale n’est guère qu’une réédition du programme des fondateurs delà société de Brighton de 1828. Il reste obstinément attaché au vieil idéal Owenite et à la théorie delà fondation des colonies indépendantes ou communautés socialistes.

La comparaison du manifeste de ces deux sociétés est instructive. Le programme de Brighlon s’exprime ainsi : « A mesure que le capital s’améliorera, nous pourrons employer tous les membres. Quand le capital sera devenu assez important, la société pourra acheter une terre, y vivre, la cultiver. La société s’appellera alors une communauté. »

Le manifeste de Rochdale est-il autre chose qu’une réplique du programme de Brighton ? La société, est-il écrit, a pour but « d’entreprendre la fabrication des articles que la société jugera convenable de produire pour fournir du travail à ceux de ses membres qui seraient en état de chômage ou qui souffriraient d’une réduction continue de salaire. Sitôt qu’il sera possible, la société procédera à l’organisation de la production, de la distribution et de l’éducation dans son sein et par ses propres moyens ; en d'autres termes, elle se constituera en colonie autonome et indigène, où tous les intérêts seront mis en commun » (1).

(1) Ch. Gide, Les sociétés coopératives , p. 11.

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L’analogie est si parfaite qu’il semble impossible de nier que les Pionniers de Rochdale se soient inspirés des mêmes rêves de colonie phalanstérienne et communiste que les fondateurs de l’Union-shop de Brighton. Il suffit d’envisager l’économie de nos sociétés modernes pour constater que ces articles du manifeste dans lesquels se résument les désirs les plus ardents des Pionniers ont été formellement contredits par l’expérience.

En poursuivant un idéal chimérique, les Pionniers ont découvert d’admirables règles d’action pratique; leurs efforts n’ont pas été vains. Les 28 ouvriers tisserands de Rochdale sont grands dans l’histoire coopérative, non pour avoir fait de larges emprunts au fonds commun d’idées qui inspire les manifestes des Union-shops, mais pour avoir donné au monde l’exemple des règles fondamentales de toute coopérative distributive.

§ 5. — Le mouvement coopératif de 1844 à 1860.

La constitution de la société de Rochdale fut le signal en Angleterre d’un mouvement coopératif, encore assez restreint mais réel cependant ; toute la région du Nord de l’Angleterre, le Lancashire, le Yorkshire, ainsi que l’Ecosse, furent le centre du mouvement. Dès 1847-1848, plusieurs sociétés coopératives furent créées sur le modèle de la société de Rochdale, dans son voisinage immédiat. Parmi les différentes coopératives constituées en Angleterre même, de 1844 à 1852, 27 sociétés sont encore à l’heure actuelle en activité de service. La plus puissante de ces sociétés est la gigantesque coopérative de Leeds, la plus grande du monde entier ; en 1904, elle comptait plus de 49.000 membres et avait un chiffre d’affaires de 36 millions de francs (1).

Cependant, durant les premières années de leur fonction-

(1) Cernesson, p. 246.

nement, ces sociétés comptaient fort peu de membres, pour la plupart, une cinquantaine seulement ; Rochdale tenait la tête avec ses 670 membres. Souvent aussi, après la chute du mouvement chartiste, en 1848, le club chartiste se transforma en coopérative ; parfois, la société coopérative naquit de grèves malheureuses comme à Rochdale ou à Bacup. Certains moulins fondés dans le même but que les Union-shops de 1828, ou que le moulin de Hull, constitué en 1796, adoptèrent aux environs de 1856 la règle rochdalienne de répartition des profits ; ce fut le cas des moulins de Leeds et Halifax (1).

Le développement des coopératives fut favorisé par le vote de Tact de 1852, qui étendait le principe de la responsabilité limitée, aux membres des sociétés ouvrières et par celui de Tact de 1862 qui conférait la personnalité juridique aux associations ouvrières.

En 1852, on comptait environ une centaine de coopératives tant en Ecosse qu’au nord de l’Angleterre.

De 1852 à 1860, on en vit naître le double environ. Toutes ces sociétés, comme celles qui devaient se former par la suite avaient des origines nettement ouvrières. Si l’on songe aux difficultés de toute espèce, que présenlaient nécessairement aux environs de 1860, les débuts d’un pareil mouvement d’associations,on reconnaîtra que le mouvement était réel : cependant un grand progrès ne s’est manifesté qu’après 1860: le mouvement coopératif acquiert alors toute son intensité (2).

§ 6. — Le réveil coopératif de 1860.

Sur le continent, les années 1864-1870 marquent la création des premières sociétés coopératives. L’Angleterre avait donc 20 ans d’avance sur les pays du continent ; mais il est certain que même en Angleterre, le mouvement coopératif antérieur à 1850 n’était ni très intense, ni très fécond. Les années 1860-

(1) B. Potter, p. 91 à 95.

(2) Cernesson, p. 288 à 300.

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1861 sont peut-être les années les plus fécondes de la coopérative anglaise. Ce réveil du principe coopératif en Angleterre correspond exactement à ce grand mouvement d’associations, véritable vague immense qui a balayé toute l’Europe aux environs de 1860. Mais, au lieu que sur le conlinent, le mouvement coopératif de 1864, étant le premier en date, n’avait pas de base solide et devait échouer, en Angleterre ce même mouvement précédé par les efforts et les expériences faites depuis 1844, a pleinement réussi.

Il est intéressant de noter, qu'en Angleterre comme sur le conlinent, le processus de la coopération fut le même ; tout d’abord, un mouvement embryonnaire ; l’idée se forme, mais on n’en a pas l’usage, la pratique. Pendant une vingtaine d’années, le mouvement, sans échouer tout à fait, ne réussit pas à s’étendre. C’est le cas de l’Angleterre de 1844 à 1860 et du continent de 1860 à 1880. Puis, tout à coup, quelque vingt ans après ce premier mouvement infructueux, un réveil subit, le mouvement réussit.

Il semble historiquement démontré que l’idée coopérative pour aboutir doit subir une assez longue période d’incubation. Près d’un quart de siècle a été nécessaire tant en Angleterre que sur le continent pour féconder l’idée coopérative.

Influence minime des Socialistes chrétiens sur le réveil coopératif de 1860. — Le réveil de l’idée coopérative qui se manifeste en Angleterre dès 1860 a été très brusque. Plus de 300 sociétés sont constituées en 1860, 1861 et 1862. Les années suivantes, le mouvement continue (1). Il semble impossible de découvrir une cause, à laquelle on puisse rattacher cette très rapide floraison coopérative. Selon toute vraisemblance, la prédication passionnée et infatigable des socialistes chrétiens, hommes de grand mérite et de grande foi, tels que le professeur Maurice, les avocats Ludlow et Van

(1) Se reporter à la statistique du Royaume Uni, n* 5, page 78.

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