CHAPITRE X
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La Belgique est probablement le pays du monde qui a ressenti le plus fortement l’influence française, et il n’est pas douteux qu’au point de vue coopératif, cette influence lui a été particulièrement nuisible.
Le mouvement coopératif s’y est prononcé aussi tardivement qu’en France, la classe ouvrière belge ne s’est convertie à la coopération qu’à dater de 1880. Cependant depuis de très longues années, les circonstances économiques, le milieu social rendaient particulièrement faciles l’adaptation et le développement du principe coopératif en Belgique.
Industrialisation très précoce et très avancée de la Belgique. — De tous les pays de l’Europe continentale, la Belgique est certainement le plus industrialisé, sa population commerciale et industrielle correspond à 290 0/0 de sa population agricole, en Belgique, les classes industrielles sont presque 3 fois plus nombreuses que les classes agricoles. Ce pourcentage est tout à fait extraordinaire, les pays du continent Européen qui sont, après la Belgique, les plus industrialisés : la Suisse, l’Allemagne et la France, n’arrivent qu’aux pourcentages suivants : 187 0/0, 129 0/0, 112 0/0 (1).
Les autres pays du continent ont un pourcentage très inférieur. Cette hégémonie si absolue de la population commerciale et industrielle de la Belgique sur sa population agricole s’explique essentiellement par le fait que la Belgique est la
(1) Statistique générale n° 1, p. 70.
seule nation du continent, qui soit restée fidèle au principe du libre échange. Comme les Anglais, les Belges ont délibérément sacrifié leur agriculture à leur aclivité commerciale et industrielle, ils ont évité avec soin d’entourer leur territoire d’une barrière douanière, et ont voulu faire de leur pays, un vaste entrepôt de marchandises en transit et un centre industriel de premier ordre.
Aucune nation du continent ne bénéficie d’une semblable abondance de gisements houillers ; seule, l’Angleterre constitue au même degré que la Belgique, un véritable « bloc de charbon ».
Vis-à-vis de la concurrence étrangère, l’industrie belge bénéficie en outre d’un taux de salaires extrêmement bas — lamentablement insuffisants — et d’une population ouvrière extrêmement dense, la plus dense qui se rencontre au monde. Aussi la Belgique ne forme-t-elle à vrai dire qu’une immense usine, un vaste champ de production industrielle.
Admirablement placée au point de vue du commerce international, située à un véritable point de croisement des grandes routes commerciales du monde, baignant dans la mer du Nord, à proximité de l’Angleterre et en relation facile avec l’Amérique, transportant la « malle des Indes » et la plupart des marchandises en transit entre l’Angleterre et les pays d’Orient et d’Extrême-Orient, reliée par un puissant réseau fluvial et par tout un ensemble de canaux aux principales régions industrielles de l’Europe centrale, la Belgique dont le territoire équivaut à la superficie de 5 départements français, a donné naissance au plus grand port de commerce du monde entier : Anvers (1).
Déficit de la production agricole belge. — En revanche, la production agricole belge est tout à fait déficitaire ; alors que
(1) Le commerce d’Anvers se montait, en effet, en 1904 à 18.600.000 tonnes de marchandises, dépassant légèrement le commerce de Londres, de New-York ou de Hambourg.
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l’Allemagne dont l'agriculture ne suffit pas à nourrir la population, n’a eu besoin d’importer en 1905, malgré ses 60 millions d’habitants, que 647 millions de francs de céréales, les Belges, au nombre de 7 millions seulement, ont consommé la même année, 372 millions de francs de céréales importés.
L’exiguïté du territoire belge comparé à sa population explique pour partie l’énormité de ces importations de céréales, toutefois l’importance de ce commerce d’importation s’explique aussi par l’état d’abandon relatif dans lequel est tombée l’agriculture belge.
Ancienneté de l'économie industrielle de la Belgique. — L’industrialisation extrême de la Belgique apparaît comme un fait incontestable; la population ouvrière belge est excessivement nombreuse ; la Belgique est le pays du monde dont la population a atteint la plus grande densité (243 habitants par kmq).
On pourrait croire que l’industrialisation de la Belgique est un fait contemporain, il n’en est rien, elle remonte à de nombreuses années. Dès la deuxième moitié du xix0 siècle, sa population agricole active représentait une faible fraction de sa population totale : 24.98 0/0 seulement en 1846 ; plus près de nous, exactement en 1895, la population active agricole représentait 18.79 0/0 de la population totale. Le rapport de la population active agricole belge à sa population totale n’a donc baissé en 50 ans que de 6 0/0, ce qui est peu considérable (1).
Il y a 50 ans comme de nos jours, l’économie nationale de la Belgique était nettement commerciale et industrielle, la la copération aurait pu s’y développer admirablement, tel n’a pas été le cas. Nous pourrions reprendre ici toute l’argumentation que nous avons déjà présentée à propos de la France ; les raisons de l’échec du principe coopératif sont les
(1) Annuaire statistique de la Belgique pour 1899, p. 272 (rapporté dans Bourguin, Les Systèmes socialistes , 3e édit., p. 446).
mêmes en Belgique qu’en France; sous l’influence de raisons idéologiques, les idées associationnistes ont pris jusqu’à ces dernières années en Belgique comme en France une orientation nettement corporative, c'est-à-dire anticoopérative.
Un rapide historique du mouvement associationniste en Belgique est nécessaire pour montrer combien tardivement l’idée coopérative est parvenue à se faire jour sur le sol belge.
SECTION I
§1. — Historique du mouvement associationniste belge.
Trois mouvements d’associations se sont propagés aux mêmes époques, de part et d’autre de la frontière du nord de la France.
Première phase : 1848. — La Bévolution de 1848 provoque un mouvement général d’associations : éclosion rapide de nombreuses associations ouvrières de production ; échec presque immédiat ; personne n’entrevoit à celte époque le mécanisme de répartition coopératif. L’idée coopérative n’est représentée que par quelques Unions de Consommateurs, simples « comités de subsistance ».
Deuxième phase : 1863. — Vers 1863, on commence à entrevoir confusément le mécanisme de répartition de Rochdale, et la théorie de la coopération distributive ; il se fonde quelques coopératives, les associations ouvrières sont cependant beaucoup plus nombreuses. Le mouvement échoue.
Troisième phase : 1880. — L’année 1880 marque la renaissance définitive du mouvement associationniste ; le double échec subi a assagi la population ouvrière ; celle-ci s’engage résolument dans la voie coopérative ; toute la Belgique se couvre de très puissantes sociétés coopératives ; depuis longtemps, une Fédération d’achat était à la fois pos-
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sible et désirable, elle se constitue enfin en 1902. — Tel est le processus des idées associationnistes en Belgique ; on voit jusqu’à quel point il cadre exactement avec le développement des idées associationnistes en France ; leur parallélisme est si grand qu’on peutmêmese demanderlequel deces deux mouvements a été le premier à se propager et a directement provoqué la formation du deuxième : il n’y a aucun arbitraire à considérer le mouvement associationniste français, comme l’inspirateur du mouvement belge ; l’esprit insurrectionnel, le grand souffle de révolte qui se sont répandus dans toute l’Europe vers 1848 a eu Paris pour foyer et pour origine. C’est assez dire que le mouvement associationniste devait spontanément sortir du mouvement insurrectionnel français ; en fait, l’origine historique de l’association ouvrière de production, n’est pas contestable.
A un deuxième point de vue, la France mérite d’être considérée comme la patrie du mouvement corporatif. C’est à Bûchez que revient en effet le mérite d’avoir édifié la théorie de l’association ouvrière de production dès 1831 ; durant la seconde moitié du xix® siècle, toute une pléiade de disciples s’est employée à répandre la parole du maître.
§ 2. — Le premier mouvement associationniste (1848).
Incontestablement, le mécanisme coopératif n’apparaît pas déjà en 1848; cependant l’idée du consommateur, maître de la production, est déjà apparue à différents esprits. Des Unions de consommateurs ont été constituées dès 1847 : de semblables essais avaient déjà été tentés à l’étranger. Le gouvernement belge, en la personne de M. Charles Rogier, ministre de l’intérieur, adressa au mois de mai 1847 une circulaire aux gouverneurs de province et les rendit attentifs à certaines Unions de consommateurs constituées à Berlin dès 1845 par un philanthrope alors assez connu, M. Liedke (1).
(1) L. Bertrand, Histoire de la Coopérative en Belgique , I, p. 456.
M. Liedke s’était appliqué à réunir un assez grand nombre de sociétaires, des ouvriers pour la plupart, qui effectuèrent des versements hebdomadaires variant entre 21 centimes et 2 francs ; plus de 8.000 francs furent ainsi versés, ils servirent à acheter par grandes quantités des vivres qui furent distribués durant l’hiver gratuitement aux sociétaires. Ces vivres, s’ils avaient été achetés chez les détaillants, auraient coûté environ le double des 8.000 francs : les sociétaires avaient ainsi réalisé une économie de 50 0/0. Cette institution contient en germe l’idée coopérative, le consommateur, effectuant directement l’achat en gros des marchandises désirées, pourvoit lui-même à la satisfaction de ses besoins, toutefois le mécanisme coopératif de répartition est totalement ignoré.
Charles Rogier recommanda de suivre l’exemple donné par M. [Liedke (1). Des sociétés semblables furent constituées vers 1848 à Bruxelles, puis plus tard, à Anvers, mais ces « Sociélés d'épargne pour rachat de provisions d'hiver » échouèrent toutes. Il est cependant intéressant d’observer que, dès la fin de 1847, se rencontrait en Belgique une société guidée uniquement par l’idée du consommateur roi.
Les deux ou trois unions de consommateurs qui se sont établies à Bruxelles vers 1848 n’ont pas constitué l’axe du mouvement associationniste à cette époque: le centre du mouvement repose sur tout un ensemble d’associations ouvrières de production (2).
Parmi ces sociétés, il en est une qui présente cette particularité très remarquable d’être une coopérative de solidarité. L’ « Association des ouvriers cigariers » de Bruxelles ne répartissait aucun boni à ses membres, tous ses bénéfices servient à augmenter son fonds de réserve. La coopérative de solidarité a donc précédé en Belgique la coopérative distributive : l’histoire de la coopération anglaise nous a déjà offert semblable exemple.
(1) Bertrand, Ibid., I, p. 1 63.
(2) Bertrand, I, p. 218.
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De toutes les associations ouvrières constituées aux environs de 1848,1a seule qui ait subsisté jusqu’à nos jours est T « Alliance typographique ».
Il est intéressant de remarquer le parallélisme absolu qui s’est toujours affirmé en Belgique entre les progrès du socialisme et ceux des mouvements corporatif ou coopératif ; les premières associations de production se fondent à Bruxelles au plus fort de l’agitation socialiste du milieu du xixe siècle ; le réveil corporatif et le mouvement coopératif qui s’observent vers 1864, coïncident avec la fondation de l’Internationale Ouvrière ; enfin le mouvement coopératif de 1880 qui fut couronné de succès, date seulement de la constitution définitive du parti socialiste en Belgique.
§ 3. — Le deuxième mouvement associationniste (1864-1872).
L’Internationale Ouvrière, constituée par Karl Marx et Engels en 1864, provoqua immédiatement le réveil du mouvement associationniste, en Belgique comme en France. Il y a là autre chose qu’une coïncidence fortuite ; une relation de cause à effet doit être relevée, sans doute, l’Internationale ne fut pas l’unique cause de cette renaissance, mais il est assuré qu’elle y a contribué pour beaucoup.
L’Internationale Ouvrière, cédant aux illusions du temps, a commencé par préconiser chaudement la constitution d’associations ouvrières de production et les déclare « plus recommandables que les coopératives de consommation » (congrès de Genève 1866). Les congrès de Lausanne, 1867, et de Bruxelles, 1868, observent la même attitude favorable aux associations ouvrières de production (1).
En fait, les associations ouvrières de production constituées vers 1864 ont été assez peu nombreuses ; à peine établies, elles disparurent aussitôt.
(I) Bertrand, I, p. 382.
Apparition des premières sociétés distributives belges. — Dès l’année 1864, quelques coopératives distributives se constituent en Belgique; cette année marque, en Belgique, comme dans tous les pays du continent européen, l’apparition des premières coopératives distributives.
L'Equité, association liégeoise pour l'achat et la vente d'objets de consommation — tel est le nom de celte société — est due à l’initiative d’un patron imprimeur, M. Carmanne (1), elle était destinée à la classe ouvrière. A cette époque, les classes dirigeantes considéraient avec beaucoup de faveur les coopéralives dislribulives et les sociétés de crédit industriel ; la classe ouvrière, captivée par l’idéal corporatif, s’en désintéressait presque complètement. Cette circonstance explique qu’en Belgique l’idée de constituer la première société coopérative n’ait pas appartenu — ainsi qu’il est normal — à la classe ouvrière.
Les actions de la société étaient de 100 francs chacune, mais les souscripteurs pouvaient se contenter de verser 0 fr.25 par semaine ; 65 0/0 des bonis étaient distribués au prorata des achats, mais 10 0/0 des bénéfices étaient attribués aux actions comme dividende. La société était une coopérative « imparfaite » elle faisait pourtant application du principe coopératif, dans une très large mesure.
L’« Équité » vendait au public ; en 1869, elle ne comptait que 167 membres, le chiffre des ventes était seulement de 150.000 francs, le succès de la coopérative était médiocre.
A la même époque furent fondées coup sur coup six coopératives distributives semblables, à Verviers, à Grivegnée, à Gand, à Pépinster, à Ensival ; Bruxelles vit en 1868 la constitution de deux coopératives distributives, la « Fourmi » et la « Bûche ».
S’inspirant de l’exemple deRochdale, la « Ruche » favorisa
(1) Bertrand, I, p. 386.
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la constitution d’une caisse fraternelle de prêt et établit un fonds d’éducation et de propagande par un prélèvement de 2,5 0/0 sur les bonis. La coopérative favorisa en même temps l’affiliation de ses membres aux sociétés de secours mutuels. La « Ruche » vendait en 1869, 5.000 francs de marchandises par mois (1).
Dès cette époque, le trait caractéristique de la coopérative belge commence à se dessiner nettement ; tout organisme coopératif revêt en Belgique un caractère politique ; dès 1869 on voit se constituer une coopérative à caractère nettement politique : la coopérative, la « Mutualité » exigeait expressément de ses adhérents qu’ils appartiennent à l’Internationale ; plusieurs coopératives pareilles furent instituées à la même époque. Ces coopératives possédaient pour la plupart une caisse de résistance ou de grève ; nous sommes bien là dans la logique de la coopération socialiste.
1er essai de Fédération en 1871 : Caractère politique et confessionnel des coopératives en Belgique. — Le mouvement coopératif de 1869, si faible fût-il, s’est accompagné d’un essai de Fédération ; l’initiative devait venir de l’Internationale Ouvrière ; celle-ci convaincue par l’expérience que les coopératives sont essentiellement des organismes ouvriers, s’était peu à peu convertie à la coopération.
Le congrès belge de l’Internationale — Anvers : 16 mai 1869 — proposa de constituer une Fédération, chargée de faire des achats en commun, l’exemple de la Wholesale anglaise de 1864 était sous les yeux de tous. Au mois de septembre 1870, la « Mutualité » adressa à toutes les coopératives affiliées à l’Internationale un manifeste en faveur de l’idée fédérative ; un congrès fut convoqué pour le 9 avril 1871, a Liège ; les coopératives adhérentes à l’Internationale pouvaient seules y prendre part, 20 coopératives, sections de l’Internationale, s’y firent représenter (2).
(1) Bertrand, I, p. 394.
(2) Bertrand, I, p. 410.
Cet exemple frappant d’exclusivisme montre assez que le groupement des coopératives suivant les affinités politiques a en Belgique des racines profondes. Il est, semble-t-il, dans le génie de la race de ne pas dissocier l’action politique de l’action économique et coopérative ; peut-être faut-il expliquer cette tendance par le fait que les Belges participent dans une mesure assez large aux défauts et aux qualités de l’esprit latin,les affinités politiques ont provoqué en France ces dernières années un phénomène semblable de scission au sein du mouvement coopératif.
Le congrès de Liège de 1871 n’aboutit à aucun résultat pratique, cependant un comité central fut nommé en vertu d’un système d’élection à deux degrés, les différentes sections d’un bassin devaient se grouper et nommer un comité fédéral qui, à son tour désignerait un de ses membres, pour faire partie du comité central (1).
Un projet de règlement fédéral, adopté par le congrès, déterminait le rôle de ce comité central ; il devait « rechercher tous les moyens propres à assurer l’existence des sociétés de consommation ». Celles-ci devaient « s’informer des lieux de production de chaque denrée, de leur qualité, de leur prix, et les faire connaître aux conseils fédéraux » qui, à leur tour, en informeraient le comité central (2).
La Fédération constituait un organe juridique, un centre de propagande beaucoup plutôt qu’un organisme économique ; les fonctions économiques du comité central étaient nécessairement très réduites ; ce dernier se bornait à faire des commandes pour le compte des coopératives adhérentes ; « les membres du comité ne pourront faire de commandes au nom des sociétés affiliées que sur un ordre émanant des comités de section ou conseils fédéraux » (3).
En tous pays, vingt ans d’activité coopérative ont été né-
(1) Bertrand. I, p. 419-420.
(2) Article 2 des statuts.
(3) Articte 11.
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cessaires pour permettre l’édification d’une Fédération d’achat, ; pour réussir, ce délai préliminaire a été nécessaire aux Anglais, ces maîtres dans l’art de la coopération (1844 à 1864 et 1868).
Cette organisation fédérale reposait sur des éléments-bases insuffisants, elle n’aurait pas tardé à succomber d’elle-mème. D’ailleurs, des événements politiques empêchèrent la mise en train de la société. L’Internationale ouvrière dut se dissoudre, presque immédiatement après la répression de la Commune de Paris ; des divisions intestines s’étaient fait jour ; le congrès de la Haye (1872) fut le dernier.
L’idée coopérative devait également s’éteindre, les ouvriers se mirent à déserter les réunions ; l’idéal politique qui servait de support à tout ce mouvement ayant disparu, toute vie coopérative s’arrêta net.
Le mouvement de 1864 aboutissait ainsi à un échec, cependant le fruit de l’expérience de 1864 ne devait pas être perdu pour la classe ouvrière belge, l’idée coopérative ressuscita de ses cendres aux environs de 1880 et devait être assurée du succès.
§ 4. — Le troisième mouvement associationniste : le réveil coopératif de 1880.
Les éléments-bases de la Fédération belge. — De 1873 à 1880, époque du réveil coopératif, le mouvement coopératif et corporatif a été absolument insignifiant, en Belgique comme en France.
L’année 1880 marque une date aussi célèbre dans les annales de la coopération belge que celle de 1844 dans l’histoire delà coopération anglaise, cette date évoque à l’esprit de tout coopérateur belge, la création du Vooruit, de Gand, l’origine du grand mouvement coopératif belge.
Dans cette troisième et dernière phase coopérative, comme dans les deux précédentes, s’observe la liaison intime des mou-
vements coopératif et socialiste, aussi Louis Bertrand, Phistorien de la coopération belge, a pu écrire que le mouvement actuel est essentiellement dû « à la constitution définitive du parti socialiste belge, au triomphe de sa méthode positive, de sa tactique évolutionniste » (1).
Le mouvement de 1880 devait aboutir à la constitution de très puissantes coopératives ouvrières, il était dans la logique des choses que celles-ci songent à se fédérer ; ces efforts vers la fédéralisation furent longtemps contrecarrés par les tendances particularistes et séparatistes des Belges ; ils ne furent couronnés de succès qu’au courant du xxe siècle. Cependant, dès 1880, l’idée fédéraliste flotte sans cesse dans l’atmosphère des coopératives.
Influence du Vooruit sur la coopération belge. — Le Vooruit a exercé en Belgique la même influence sur le développement de la coopération que les Pionniers de Rochdale sur le mouvement coopératif anglais. Son origine même caractérise très nettement ses tendances et sa nature, il est né d’une scission survenue au sein d’une boulangerie coopérative de Gand, les « Vrijé Bakkers » (Les boulangers libres) fondée entre ouvriers en 1873 (2).
Certains membres de la société voulaient conserver à la coopérative un caractère neutre au point de vue politique, les autres, parmi lesquels van Beveren et Anseele, désiraient faire de la coopérative un organisme politique, une œuvre militante, franchement socialiste. Les partisans de la première opinion se trouvèrent en majorité ; aussitôt, les membres de la minorité se retirèrent et fondèrent le Vooruit, grâce à un prêt de 2.000 francs consenti par le syndicat des Tisserands (3).
Le Vooruit a donc eu pour origine le désir non dissimulé d’unir intimement l’action politique et l’action économique ;
(1) Bertrand, t. Il, p. 2.
(2) Bertrand, II, p. 62-66.
(3) Bertrand, TI, p. 67.
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on peut regretter cette confusion, mais il faut reconnaître qu’elle semble indispensable à la réussite d’une coopérative en Belgique ; une coopérative politiquement incolore n’a jamais rencontré de succès sur le sol belge ; le support, le substratum de toute coopérative belge, c’est la foi politique et sociale, nous pourrions dire, religieuse qui l’inspire.
De l'intérêt que les ouvriers belges portent à la coopérative dont ils sont membres. — Il est facile de donner bien des preuves du grand attachement que les coopérateurs belges portent à la société dont ils sont membres ; la meilleure de ces preuves est peut-être l’énormité des bonis que la société réalise en vendant à ses membres ses produits à un prix relativement élevé.
a) Enormité des bonis des coopératives belges. — L’ouvrier socialiste belge accepte de propos délibéré de payer fort cher son pain à la coopérative, pour se ménager d’importants bonis et favoriser le développement rapide de la société» l’intégralité des bonis n’étant pas restituée aux sociétaires acheteurs ; par kilogramme de pain vendu, la coopérative réalise un gain de 9 à 10 centimes, ce qui est énorme. Il y a plus à remarquer : le pain est vendu plus cher aux sociétaires qu’au public lui-même, le public obtient le pain à 22 centimes au lieu de 30; seulement il ne touche pas de ristourne (1). La société dispose ainsi gratuitement d’une sorte de fonds de roulement, ces bonis que la société prélève sur la vente quotidienne du pain et qu elle ne restitue qu’au bout de l’année, lui permettent de réaliser pour ainsi dire un emprunt permanent qui est à la fois forcé, et gratuit.
b) Les institutions d' assistance des coopératives belges. — L’intensité de la vie coopérative de l’ouvrier belge se recon-
(1) Léger, Les coopératives et l'organisation socialiste en Belgique,
naît à un deuxième critérium : la multiplicité et l’importance des œuvres annexes, des institutions d’assistance que les coopératives ont constituées dans leur sein. Prenons l’exemple du Vooruit et de la Maison du Peuple, les deux plus grandes coopératives socialistes belges.
Le Vooruit a établi une caisse de secours au cas de maladie, pour laquelle est exigée une cotisation de 0 fr. 05 par semaine et par membre; moyennant cette modique cotisation, chaque membre de la société, s’il satisfait à certaines conditions d’ancienneté, de régularité dans ses achats et d ’âge, reçoit au cas de maladie six pains par semaine, et a droit pendant six mois de suite, aux secours médicaux et pharmaceutiques gratuits. Le Vooruit a abonné d’office tous ses membres au « Bond Moyson », une très puissante coopérative socialiste d’assurance contre la maladie et qui est ainsi désignée du nom d’un socialiste gantois.
Le Vooruit concède en outre gratuitement un léger secours à ses membres, au cas de naissance ou de décès, 10 kil. de pain dans le premier cas, 10 francs dans le second cas. Enfin il assure gratuitement une pension de vieillesse, variant entre 120 et 365 francs, à tous ceux de ses membres qui ont 20 ans de sociétariat et qui ont acheté en moyenne 150 francs au moins de marchandises par an.
Ajoutons que le Vooruit soutient énergiquement toutes les grèves importantes qui se déclarent en Belgique.
Le Vooruit, par son importance et son ancienneté, est la société mère de toutes les coopératives du pays flamand ; la Maison du Peuple de Bruxelles joue, avec le Progrès de Jolimont, le même rôle en pays wallon.
Les œuvres d’assistance de la Maison du Peupleront presque aussi importantes que celles du Vooruit. La Maison du Peuple, sans exiger aucune cotisation de ses membres, accorde au cas de maladie, 7 kil. de pain par semaine, et les soins médicaux et pharmaceutiques gratuits, il suffit d'être chef de membre et sociétaire depuis un an au moins (1).
(1) Léger, p. 188-194.
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En outre, la Maison du Peuple a constitué en 1897, une caisse d’assurance mutuelle qui assure le service d’une allocation comprise entre 2 francs et 3 fr. 50 par jour, pendant un an. Pour y avoir droit, il suffit d'être adhérent à la Maison du Peuple et de verser une cotisation de 1 à 2 francs par mois depuis 6 mois au moins. Cette caisse comptait 2.000 membres en 1901 et possédait 15.000 francs d’encaisse. Enfin, la société a établi une caisse desolidarité, destinée avenir temporairement en aide à ceux de ses membres qui se trouvent dans la misère ; en 1902, les secours accordés aux coopérateurs nécessiteux se montaient à 2.900 francs.
Dans l’ensemble, la Maison du Peuple a institué moins d’œuvres d’assistance que le Vooruit; sur un point cependant son activité a été hors de pair ; de 1897 à 1902, la Maison du Peuple n’a pas affecté moins de 177.242 francs à la propagande coopérative.
Il ne semble pas douteux que la vie coopérative ne soit véritablement intense en Belgique, dans une assez forte fraction de la classe ouvrière ; sans doute, le nombre total des coopérateurs belges n’est pas encore très grand, la coopération s’est développée en Belgique plutôt en profondeur qu’en étendue, du moins, les ouvriers belges qui ont adhéré à une société distributive ont-ils atteint un degré assez élevé d’éducation coopérative.
L’énormité des profits que les sociétaires des coopératives ouvrières laissent bénévolement percevoir par les sociétés sur leurs achats, la grande multiplicité et l’importance des œuvres d’assistance intérieure, le montant élevé des fonds consacrés à la propagande politique ou à des œuvres d’intérêt collectif ou social, tout cet ensemble de preuves montrent bien de quelle activité et de quel dévouement sont capables les ouvriers belges pour le développement de la coopération.
L’éducation coopérative des ouvriers belges est très satisfaisante ; en revanche, l’éducation fédérative des coopératives laisse beaucoup à désirer, la Belgique, pas plus que la