CHAPITRE XIII
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Absence totale de toute économie industrielle en Hongrie. — Il n’est point de pays en Europe dont l'économie nationale soit aussi exclusivement agricole que la Hongrie, sa population commerciale et industrielle n’équivaut qu’à 30 0/0 de sa population agricole. Encore demeurée à cette phase agricole qui marque l’enfance économique des Etats, la Hongrie n’a pas conquis sa maturité économique ; elle est sous la dépendance commerciale et industrielle des pays plus avancés qui ont réussi à réaliser une économie complexe.
La Hongrie est le type par excellence des pays européens, totalement dépourvus d’une économie industrielle.
Les agglomérations urbaines sont excessivement rares en Hongrie, Budapest mise à part qui comprend 870.000 habitants, la Hongrie ne compte qu’une seule ville de 100.000 âmes ; la population ouvrière industrielle représente une fraction presque négligeable de sa population totale ; la coopération n’a rencontré dans le peuple hongrois aucun élément favorable à son extension.
En revanche, la Hongrie encore fidèle à l’économie agricole, offre au principe syndicaliste des conditions merveilleuses de développement ; aussi il demeure assez surprenant que le principe syndicaliste, si admirablement favorisé par le milieu économique, n’ait pas réalisé en pays hongrois une plus grande extension encore ; la Hongrie, de par son écono mie nationale, appartient nécessairement au type syndicaliste des pays européens; en outre, sa situation géographique au cœur même de l’Europe centrale, à proximité de l’Allemagne
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et sur les confins de l’Autriche, a rendu très facile la propagation du principe syndicaliste, d’origine allemande.
Le mouvement syndicaliste hongrois. — Le mouvement coopératif en Hongrie est tout à fait récent ; jusqu’à ces dernières années, seul, le mouvement syndicaliste y avait pris naissance.
Peu de temps après 1850, se propageaient en Hongrie les théories de Schulze-Delitzch ; la première société syndicale de crédit hongroise date de 1852 ; de 1866 à 1870, on compte la création de 258 sociétés de crédit ; ce résultat était déjà appréciable, le mouvement se maintient jusque vers 1890; il s’accélère beaucoup à cette date, c’est l’époque triomphale des sociétés syndicales hongroises.
Dès 1886, le comte Karolyi avait institué 1’ « Association Centrale de Crédit pour le comitat de Pest », cette association se transforme en 1898 et devient la « Société centrale de crédit provincial ». L’Etat hongrois est alors intervenu ; par la loi de 1898, il a promis des subsides à toute société decrédit qui se constituerait conformément au nouveau régime (1 j.
Ces subventions sont fort importantes ; aussi la grande majorité des sociétés de crédit s’est-elle empressée de se conformer aux dispositions légales : la « Société centrale de crédit provincial » instituée par la loi de 1898, est chargée par l’Etat hongrois de contrôler la marche des sociétés subventionnées.
En 1900, la Société centrale englobait 964 sociétés de crédit, comprenant 193.000 membres; en 1906, 1.956 sociétés avec 498.000 membres avaient fait adhésion à la société. Les 964 sociétés de 1900 avaient consenti des prêts s’élevant à la somme de 27 millions et demi de francs ; les 1.956 sociétés de 1906 avaient prêté 74 millions et demi de francs. En six ans, le progrès était donc considérable (2).
(t) de Rocquigny, Mémoires et documents du Musée Social , n® 7, juillet 1905, p. 186-190.
(2) Congrès de Crémone 1907, p. 238-239.
L’Etat hongrois se montre aussi favorable aux associations ouvrières de production qu’aux sociétés syndicales; il achète pour elles les machines-outils, voire même les moteurs et les machines génératrices de force qui sont nécessaires ; il leur alloue également pour leurs frais d’installation une subvention proportionnelle au montant du capital souscrit et variant de 1.500 à 5.000 couronnes ; parfois même, le ministère du commerce souscrit lui-même un certain nombre d’actions (1).
L'importance des subsides que l’Etat hongrois a fournis aux sociétés syndicales et aux associations ouvrières est la caractéristique certaine du mouvement syndicaliste ou corporatif hongrois. Il est d’autant plus intéressant de constater la différence de traitement que l’Etal hongrois a établie sous ce rapport entre les sociétés syndicales ou associations ouvrières et les sociétés coopératives. Non seulement le gouvernement de Budapest n’alloue aucune subvention aux sociétés coopératives, mais il se montre indifférent, si ce n’est même hostile à leur endroit.
§ 1 . — Le mouvement coopératif hongrois, son apparition tardive en 1898.
Les premières coopératives qui aient vu le jour sur le sol hongrois sont probablement : « la Société coopérative des Employés des chemins de fer » qui date de 1883 et la « Société coopérative des Employés de l’Etat » qui s’est constituée à Budapest en 1886. Ces deux coopératives sont vraisemblablement non seulement les plus anciennes, mais aussi les plus puissantes de la Hongrie ; malheureusement ces sociétés ne constituent pas des coopératives ordinaires, normales ; elles ne sont ouvertes qu’aux employés de l’Etat ou des chemins de fer ; de plus, elles ne sont pas autonomes ; elles sont réglementées par ordonnances ministérielles. Elles visent exclusive-
(1) de Rocquigny, ibid., p. 208.
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menl le bon marché et lâchent de supprimer toute espèce de bonis : « les prix ne sont fixés qu’en vue de contrebalancer, en dehors des achats de marchandises, les frais d’exploitation et les pertes éventuelles » (1). Tout cet ensemble de règles ne témoigne pas d’un esprit coopératif bien puissant, ces sociétés d'employés participent à la nature des « Civil Store » anglais ; leur constitution n’a pas marqué le début du mouve ment coopératif hongrois.
Aux environs de 1890, se constituent de nouvelles sociétés coopératives ; mais elles ne purent subsister ; les hommes placés à leur tète manquaient de sens pratique et de notions commerciales suffisantes. 11 faut remonter à l’année 1898 pour constater en Hongrie un véritable mouvement coopératif.
Le Comte Karolyi, connaissant le défaut d’initiative de l’esprit hongrois, entreprit de fonder un organe central qui aurait pour principale fonction de stimuler le zèle coopératif ; ainsi fut créé en 1898 la Fédération d’achat, la Hangya-la-Fourmi, en hongrois. —
Le mouvement coopératif hongrois, tout entier postérieur à la création de la Fédération hongroise : 1898. — L’histoire de la coopération hongroise fournit l’exemple absolument unique d’un pays où le mouvement coopératif est postérieur à la création de la Fédération d’achat ; l’expérience nous avait démontré jusqu’ici que les Fédérations ne prennent naissance que dans des terrains soigneusement préparés par 20 ou 30 ans de vie coopérative ; ce renversement absolu des rôles peut nous surprendre : l’explication à en donner est en quelque sorte psychologique et ethnologique : les Hongrois sont d’origine asiatique ; ils ont envahi l’Europe à une date relativement rapprochée. Leur paresse physique, leur indolence intellectuelle semblent s’expliquer par leur origine ; l’esprit
(4) Comte de Mailath, Rev. d'Econ. polit., 1905, p. 318.
d’initiative est exceptionnel chez eux : « Le Hongrois n'aime pas à travailler, il n’aime pas à penser ; on s’en aperçoit d’un bout à l’autre de l’échelle sociale en Hongrie. Le Hongrois qui travaille et qui pense est une exception ; il a été préparé par plusieurs générations. De là vient que nous évitons tout ce qui comporte certains ennuis, qui nous astreint à certains devoirs et que nous acceptons les yeux fermés toutes les traditions. » C’est le comte de Mailath qui porte ce jugement sévère sur son propre peuple (1).
L’esprit d’initiative étant une qualité très exceptionnelle chez les Hongrois, la coopération n’a pas été l’œuvre des intéressés eux-mêmes, de ces ouvriers industriels, de ces petits employés que l'histoire de la coopération de tous pays nous a fait apparaître comme les créateurs et les protagonistes naturels de la coopération.
Origines aristocratiques de la coopération hongroise. — La coopération hongroise est tout entière l’œuvre des grands magnats, des gros propriétaires fonciers ; elle est d’origine exclusivement aristocratique.
L’époque extrêmement tardive — 1898 — à laquelle sont apparues les premières coopératives hongroises qui aient connu le succès, montre que ce développement était véritablement laissé à l’initiative exclusive des philanthropes généreux et intelligents qui avaient leur attention attirée par le principe coopératif : il était réservé au comte Alexandre Karolyi de prendre cette initiative. La Hangya fut constituée par ses soins à Budapest en 1898 ; parmi les différentes œuvres sociales que cet homme de bien s’est plu à fonder, la Hangya est restée la création préférée du comte ; il lui a donné tous ses soins : le succès a admirablement répondu a ses efforts.
La Hangya est à la fois une Fédération d’achat et une Union
(1) Comte de Mailath, ibid ., p. 312.
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coopérative ; cette double organisation, tout entière l’œuvre d’un homme, a été constituée simultanément ; cependant l’importance de la Hangya découle beaucoup plutôt de sa qualité de Fédération que de ses fonctions d’Union coopérative. Il est assez habituel que l’organe économique — la Fédération — et l’organe moral — l’Union — soient deux entreprises absolument distinctes; le cas inverse se présente cependant parfois : la Hangya, en pratiquant la fusion de ces deux organismes, n’a fait que suivre l’exemple de la Suisse.
§ 2. — Traits caractéristiques de la Hangya.
L’originalité très grande et très réelle de la Fédération hongroise est ailleurs : un double trait la caractérise.
La Hangya ne doit pas sa constitution au groupement des sociétés coopératives préexistantes, elle a été créée avant toute société coopérative et dans le but de fonder de semblables sociétés sur toute la surface du territoire : elle est essentiellement un organe central de propulsion du mouvement coopératif hongrois.
La Hangya ne fait pas simplement fonction de Fédération d'achat ; elle possède un droit de contrôle et de direction extrêmement étendu sur les sociétés qui ont été fondées patelle ou qui se sont rattachées à elle : les sociétés adhérentes sont dans sa dépendance directe et presque absolue.
Droit de contrôle supérieur de la Hangya sur les sociétés affiliées. — Le Comité directeur de la Fédération a le droit de contrôler toute l’administration et la gestion des sociétés affiliées ; il a la faculté de se faire représenter aux assemblées générales et aux séances du conseil d’administration des sociétés, d’y présenter toute proposition opportune, de vérifier les bilans et comptes financiers, de contrôler les livres, de donner des instructions sur la gestion et d’examiner les statuts. La Fédération possède un droit encore plus
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exorbitant : celui d’empêcher toute société affiliée de mettre en pratique des modifications de statuts qui n’auraient pas reçu l’agrément de la Fédération ; un changement dans les statuts des sociétés affiliées n’est valable qu’avec l’autorisation expresse de la Hangya : c’est à la Fédération qu’incombe directement le soin de maintenir l’orthodoxie coopérative de toutes sociétés affiliées (1).
Le Hangya dispose d’une vingtaine de contrôleurs spéciaux constamment en roule et exclusivement chargés de vérifier les livres des différentes distributives, d’inventorier, de dresser les bilans, de donner des conseils techniques aux directeurs ou gérants. Ce droit de contrôle s’exprime également en la forme de règles impératives : la vente au comptant est absolument imposée aux sociétés ; celles-ci sont en outre obligées d’acheter à la Hangya tous les articles dont elles ont besoin, quand cette dernière peut leur fournir les marchandises en question à des prix aussi bas que leurs fournisseurs habituels. La Hangya est la seule Fédération coopérative qui fasse application aux sociétés adhérentes du principe de l'achat obligatoire à égalité de prix (2).
Tous les bénéfices des sociétés doivent être consacrés au fonds de réserve, tant que les dettes de la société ne sont pas acquittées : les parts sociales ne peuvent prétendre qu’à un intérêt fixe de 4 à 5 0/0 au plus. Il était très profitable au développement de l’esprit coopératif en Hongrie qu’un organe central profondément imbu des principes coopératif les plus stricts, comme la Hangya, ait empêché le mouvement de perdre son orthodoxie ; cette mise en tutelle, cette emprise de la Fédération sur les sociétés affiliées constitue le trait caractéristique — spécifique, pourrions-nous dire — delà Fédération hongroise. En ce pays singulier, l’initiative a dû émaner des classes supérieures ; il en est résulté que la coopération hongroise procède d’un principe d’autorité sociale. Cette
(1) Articles 27 et 34 des statuts.
(2) Comte de Mailath, ibid ., p. 3(7.
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circonstance qui, en tout autre pays que la Hongrie, aurait marqué la fin inévitable du mouvement coopératif, est la condition môme du développement des distributives hongroises.
La plupart des coopératives hongroises sont situées à la campagne, dans des villages; le plus souvent, il ne se rencontre pas d’autre homme capable de les diriger que le curé de la paroisse ; aussi voit-on en Hongrie beaucoup d'ecclésiastiques à la tête de sociétés coopératives. Les prêtres, les instituteurs et les propriétaires fonciers sont les seules personnes qui, jusqu’ici, se soient révélées capables de diriger ces sociétés.
La coopération n’est pas encore parvenue à intéresser la classe ouvrière hongroise, d’ailleurs si restreinte. La Hongrie mérite d’être rapprochée du Danemark ; en l’un et l’autre de ces deux pays, la coopération distributive ne s’est propagée que dans les milieux ruraux.
§ 3. — Fonctionnement et développement de la Fédération hongroise : 1898.
La Hangya constitue une Union coopérative, en même temps qu’une Fédération d’achat’: il sera cependant suffisant, pour décrire son double fonctionnement, de la considérer du point de vue de la Fédération d’achat; en cours de route, nous indiquerons son fonctionnement en tant qu'Union coopérative.
1° La composition de la Hangya.
La Fédération d’achat a son siège à Budapest. Elle contient deux sortes de membres : les membres ordinaires de la société sont les coopératives affiliées ; elles souscrivent au moins une obligation de 100 couronnes. Les membres fondateurs sont les particuliers qui consentent à souscrire au moins une obligation de 1.000 couronnes. Le nombre des parts de fondateurs ne doit pas excéder la moitié du nombre des parts de socié-