CHAPITRE XV
HOLLANDE
Le Danemark nous a donné l’exemple d’un pays qui a atteint un grand développement coopératif, bien qu’il possède une économie industrielle très faible ; l’industrialisme d’un pays ne nous apparaît plus comme une condition nécessaire à l’extension du principe coopératif.
La France et la Belgique nous ont prouvé que, même en un pays très industrialisé, le mouvement coopératif pouvait rester enserré dans des limites extrêmement étroites ; en pays latin, le principe coopératif a toujours été étouffé par les tendances corporatives et politiques à la fois que la Révolution de 1848 avait insufflées à la classe ouvrière française et belge : une très forte économie industrielle n’apparaît pas non plus comme une condition suffisante à la prospérité du mouvement coopératif.
La Hollande nous fournit une nouvelle preuve du même fait. Disons d’un mot que l’industrialisme n’est pas plus une condition suffisante que nécessaire à l’extension du principe coopératif ; en fin d’analyse, l’économie industrielle d’un pays apparaît simplement comme un facteur favorable, mais non essentiel à l’extension du principe coopératif.
Une classification absolument logique aurait exigé que nous disposions l’étude de la Hollande après celle de la France et de la Belgique, deux pays, comme elle, industrialisés, mais qui, pour des raisons différentes, n’ont pas non plus donné naissance à un mouvement coopératif prospère ; toutefois à raison de l’ignorance où nous sommes des causes, pour lesquelles la Hollande est restée réfractaire au principe coopé-
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ratif — tout comme les pays d’Europe qui ont acquis une économie industrielle très tardive ou encore embryonnaire — nous aurons l’impolitesse de disposer son étude après celle des pays qui appartiennent au type syndicaliste et n’ont pas encore donné franchement leur adhésion au principe coopératif.
§ 1. — L’économie nettement commerciale et industrielle de la Hollande.
L’Europe centrale constitue avec la Grande-Bretagne la terre de prédilection du mouvement coopératif ; si l’on étudie au point de vue qui nous intéresse la carte d’Europe, on constate aisément que le mouvement coopératif, dépouillé de tous les mouvements connexes dont il a pu s’accompagner et avec lesquels on l’a si souvent confondu, est l’apanage — à peu près exclusif — des pays de grande industrie et de vie commerciale intense. Les Iles Britanniques et les pays de langue ou de civilisation germanique qui s’étendent des bords du Danube jusqu’à l’embouchure du Rhin et la presqu’île de Jutland, sont les foyers les plus intenses de vie coopérative.
La Hollande, partie intégrante de cette vaste plaine du nord de l’Europe, si riche du point de vue industriel et commercial — l’un des plus beaux champs de travail qu’il y ait au monde — devrait, pour répondre aux prévisions les plus raisonnables, avoir déjà atteint un assez grand développement coopératif. Depuis longtemps, en effet, son industrialisation est un fait accompli ; dès maintenant, son économie industrielle est plus exclusive que celle de la France et de l’Allemagne; sa population commerciale et industrielle équivaut à 1720/0 de sa population agricole, au lieu que la France et l’Allemagne n’atteignent qu’à la proportion de 112 0/0 et 1 29 0/0.
En Hollande, le commerce, à défaut de très grandes industries, s’est énormément développé ; de grandes aggloméra-
tions ouvrières, Rotterdam, Amsterdam, La Haye, se sont constituées qui offrent un terrain tout préparé au germe coopératif.
§ 2. — La faiblesse du mouvement coopératif hollandais.
Malgré l’économie profondément industrielle du pays, le principe coopératif a jusqu’ici complètement échoué en Hollande : telle est la vérité qu’il faut avoir toujours présente sous les yeux, quand on parle de coopération aux Pays-Bas.
Il est d’autant plus difficile d’expliquer le retard que présentent les Pays-Bas sous le rapport coopératif que nous n’avons pas la ressource de dire que le mouvement corporatif a jamais atteint en Hollande une grande intensité et a ainsi absorbé les instincts d’association et de groupement de la classe ouvrière hollandaise ; les associations ouvrières de production y sont presque totalement inconnues.
Il semble donc que le peuple hollandais n’ait pas encore saisi quelle utilité sociale et économique présentaient les sociétés distributives ou ne possède pas complètement les qualités de discipline et de zèle qui sont nécessaires à la pratique du principe coopératif.
De quelque façon qu’on explique cette anomalie, la classe ouvrière des Pays-Bas n’a pas su tirer parti des admirables conditions de développement coopératif que contient l’économie nationale du pays. Tout au plus, peut-on dire que la Hollande fournit aux partisans de la coopération attristés, un motif de consolation ! Elle n’a pas ménagé au principe syndicaliste un sort plus favorable qu’au principe coopératif; le mouvement syndicaliste agricole ou industriel des Pays-Bas est resté peu conséquent (1) ; la Hollande n’appartient pas au type syndicaliste des pays européens. Sans doute, elle n’a pas profité de la faculté que son économie nettement indus-
(1) Congrès de Crémone, 1907, p. 260-262.
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trielle lui donnait de devenir, comme l’Angleterre ou la Suisse, une des « reines » de la coopération ; du moins, son industrialisation avancée l’a-t-elle empêchée d’accorder au principe syndicaliste un développement imporlant.
Les origines du mouvement coopératif aux Pays-Bas. — Les premières sociétés coopératives hollandaises remontent, semble-t-il, à 1866 ; elles sont donc apparues sur les bords du Zuyderzée sensiblement à la même époque qu’au Danemark, en Allemagne ou en France. Pourtant la Hollande, avec ses 240 ou 250 coopératives distributives, ne peut assurément pas soutenir la comparaison par exemple avec le Danemark dont la population de moitié plus faible a institué plus de 1.250 sociétés semblables. En 1892, les Pays-Bas ne possédaient que 34 coopératives, 92 en 1897, 123 en 1900 ; enfin 229 en 1906.
Quelques essais de coopération ont été faits en 1866 à Delft, Deventer, Zaandam ; ces premières sociétés étaient dues à l’initiative de quelques philanthropes dévoués; le mouvement de 1866 était prématuré, il échoua. Vers 1878 1880, nouvel effort en vue de donner une impulsion définitive au mouvement coopératif. Nous constatons si ce n’est un échec, du moins un succès très modéré (1). La Hollande peut servir d’exemple à la vérification de cet axiome qu’un mouvement économique, pour être viable et fécond, doit reposer sur une véritable « masse économique »,’sur toute une classe d’acheteurs ou de bénéficiaires ; les efforts de quelques hommes de cœur peuvent réussir momentanément à mettre sur pied une entreprise économique, mais non à la faire vivre et prospérer. Le principe coopératif n’a jamais rencontré en Hollande de classe sociale qui lui soit dévouée ; aussi n’a-t-il jamais réussi à y prendre pied.
(1) Hayem, liev. d'Econ. politique, 1903, p. 238.
§ 3. — L’Eigen-Hulp : 1878.
Les coopératives hollandaises, depuis leur origine, jusqu’à ces toutes dernières années, ont été fermées, en fait, et même pendant longtemps, en droit, aux membres de la classe ouvrière ; il faut remonter à 1889 pour voir se constituer en Hollande la première coopérative ouvrière. La responsabilité de cette exclusion incombe à la direction de l’Union coopérative, l’Eigen-Hulp — textuellement : Aide-toi toi-même — célèbre en Hollande, pour avoir eu une période de prospérité assez grande.
Cette Union, constituée dès 1878, a été pour ainsi dire le mauvais génie de la Hollande coopérative. « L'esprit qui animait cette Union était tellement antidémocratique, au début, que les ouvriers se trouvaient tous statutairement exclus des coopératives de l’Union » (1).
A son origine, en 1878, l’Union n’admettait comme membres « que les hommes dont les ressources anciennes et actuelles provenaient totalement ou partiellement du travail cérébral » (1). Il fallait être membre de l’Union pour avoir le droit de se faire inscrire comme sociétaire de l’une des coopératives affiliées à l’Union ; les ouvriers ne pouvant être membres de l’Union n’étaient pas admis par les coopératives affiliées.
Cette exclusion a été abolie depuis ; mais l’entrée dans les coopératives reste assez difficile aux ouvriers ; elle est subordonnée au paiement de 4 florins 1/2; d’ailleurs, les ouvriers se sentant dépaysés dans un milieu aussi bourgeois, évitent de s’affilier à l’Eigen Hulp.
La mentalité coopérative des membres de l’Eigen-Hulp est très pauvre ; ceux-ci songent uniquement à toucher les plus forts dividendes possibles ; ils ne se préoccupent en rien de constituer peu à peu ce capital impersonnel, libre de toutes
(1) Hayem, ibid., p. 242.
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charges d’intérêt qui, progressivement grossi, serait l’apanage collectif des générations successives de consommateurs.
L’Eigen-Hulp, sans jamais avoir été inféodée, comme l’Allgemeine-Verband de Schulze-Delitsch, à l’idéal syndicaliste, n’en est pas moins demeurée toujours hostile au socialisme coopératif ; le génie propre à cette Union a toujours été l’esprit d’exclusivisme et le préjugé aristocratique.
Heureusement, son influence coopérative est-elle toujours allée en diminuant; l’Eigen Hulp est tombée aujourd’hui en un tel discrédit qu’on peut dire qu’elle a cessé d’exister ; c’est à peine si, de nos jours, sur 250 sociétés existantes, une dizaine se rattachent encore à elle ; la grande coopérative de La Haye s’est détachée tout récemment, les coopératives hollandaises semblent définitivement libérées de son empire funeste.
Tentative de Fédération d'achat, en 1879. — Dès le début du réveil coopératif de 1879, quelques sociétés affiliées à l’Eigen-Hulp tentent un essai de Wholesale; « elles songèrent à se mettre en rapports plus étroits pour acheter en commun et de première main les marchandises qui leur faisaient défaut. Quatorze coopératives s’entendirent dans ce but et chargèrent en 1882 la coopérative d’Amsterdam d’acheter en bloc les marchandises commandées par elles ; mais en fait, les commandes qui furent adressées à la coopérative d’Amsterdam furent si faibles que l’on renonça à pousser plus loin l’expérience » (1).
La coopérative de Rotterdam reprit sans plus de succès la même proposition.
§ 4. — L’Union coopérative néerlandaise : 1889.
Nous arrivons à 1885 sans qu’aucun organe fédératif ait encore été créé ; à cette époque, le Comité directeur de l’Ei-
(1) Hayem, ibid., p. 246.
gen Hulp estima qu’il y avait lieu de faire aboutir cette idée de Fédération émise sans succès par différentes coopératives affiliées à l’Union. Un projet de statuts fut mûrement étudié ; il fut même décidé d’admettre dans ce groupement fédératif, toutes les distributives hollandaises, qu’elles fussent ou non affiliées à l’Eigen-Hulp. C’est ainsi que prit naissance le 29 novembre 1889 l’Union coopérative Néerlandaise : le « Nedeclandsche Cooperatieve Bond ». Cette Union est en quelque sorte double, elle fait fonction de Bureau d’achat, comme d’Union coopérative, à proprement parler. Elle se compose de deux sections, un Secrétariat ou Chambre Consultative, la « Raadgevende Kamer » ; elle doit essentiellement donner des consultations et organiser l’instruction et la propagande coopératives ; elle est dirigée par une commission qui siège à La Haye.
La seconde section est la Chambre Commerciale pour lâchât en commun : la « Handels Kamer », la commission spéciale qui la dirige a son siège à Rotterdam.
Le Conseil de l’Union, le « Bondsraad » dont le siège est à La Haye, a pour mission de coordonner les efforts de ces deux organisations.
LéiMagasin de gros embryonnaire que possède actuellement la Hollande a pris naissance sous la forme d’une simple section du Cooperatieve Bond : décrire l’histoire de cette institution revient à tracer les origines mêmes du Magasin de gros néerlandais.
L'Union coopérative sous la dépendance de l'Eigen-Hulp. — Longtemps la situation exacte de l’Union coopérative néerlandaise est restée difficile à préciser. Pendant bien des années, le Cooperatieve Bond a gardé l’empreinte de sa filiation et s’est ressentie d’avoir pris naissance sous la forme d’une section de l’Eigen-Hulp ; l’Eigen-Hulp, en constituant le Bond en 1889, avait entendu se réserver tous droits sur lui ; il restait le maître, l’organe principal ; le Bond ne devait être
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compris que comme l’accessoire, le complément de l’Eigen- Hulp ; c’est ainsi que la cotisation exigee par l’Eigen-Hulp de toutes ses sociétés adhérentes était de 1 florin par membre, alors que le Bond, dans ses débuts tout au moins, ne prélevait sur les sociétés affiliées qu’une cotisation de 10 cents ou 21 centimes par membre.
L’Eigen-Hulp avait affirmé son hégémonie par une disposition célèbre — et scandaleuse à la fois — dans l’histoire de la coopération hollandaise: le fameux article 43 des statuts du Bond stipulait que « des changements aux statuts du Bond ne seraient pas valables, à moins d’être approuvés préalablement par l’assemblée générale de l’Eigen-Hulp ». Cet article étaitd’autant plus inadmissible quefUnion était ouverte même aux coopératives tout à fait en dehors de l’Eigen-Hulp ; l’Eigen-Hulp voulait ainsi rendre dépendantes d’elle des sociétés qui lui étaient étrangères. Cette situation était intolérable ; aussi l’histoire du Bond n’a-t-elle été, pendant toute cette période, que l’histoire de sa séparation toujours plus profonde d’avec l’Eigen-Hulp, une rupture absolue est intervenue qui a mis fin à cette union boiteuse.
La différence de points de vue et d’aspirations s’était tout de suite révélée ; le Bond était dirigé par des hommes comme M. Gœdhart, profondément épris de 1 idéal coopératif : suppression des intermédiaires et abolition progressive des revenus sans travail. L’Eigen-Hulp, au contraire, fidèle à ses traditions aristocratiques et à sa passion des gros dividendes, restait aussi éloignée que possible du désir de porter atteinte aux revenus patronaux et capitalistes.
Rupture entre l'Eigen-Hulp et l Union coopérative [septembre 1905). — Le Congrès de l’Alliance Coopérative Internationale, tenu à Delft en 1897, a donné une impulsion énergique aux idées coopératives en Hollande ; il a en même temps accéléré le mouvement de scission entre l’Eigen-Hulp et le Bond, l’opposition de vues entre ces deux organismes devint absolue ; la rupture s’imposa.
Déjà pareille tentative avait été faite en 1898 ; le Conseil directeur du Bond avait proposé en assemblée générale de répudier ce fameux article 43 qui établissait l'immutabilité des statuts du Bond, sans autorisation préalable de l’Eigen- Hulp ; c’était la rupture complète. La majorité de l’assemblée préféra ajourner cette décision ; l’article 43 fut maintenu par 93 voix contre 75 ; mais la rupture, pour être repoussée, n’était que différée, elle devait se réaliser à l’assemblée générale du 23 septembre 1905 par l’abolition du même article 43. Elle est donc aujourd’hui consommée ; on ne peut que s’en féliciter, elle a définitivement libéré le Bond de toute attache avec les pratiques mercantiles de l’Eigen-Hulp.
Un phénomène est propre à montrer jusqu’à quel point la nécessité de posséder en Hollande un organe coopératif central, dégagé de toute compromission avec l’Eigen-Hulp, était impérieuse ; nous voulons parler de la création dès 1899 du Bureau central des Avis sociaux : ce bureau avait pour but de centraliser tous les renseignements concernant les mutualités, les établissements d’assistance, les syndicats, les coopératives et de donner des consultations juridiques. Il faisait presque double emploi avec le Bond ; sa création était dictée par le désir d’avoir un organe de renseignements absolument indépendant de l’Eigen-Hulp. Longtemps, il a été dirigé par M. Treub, professeur d’économie politique à l’Université d’Amsterdam, qui s’est placé par son enseignement et son dévouement à la cause coopérative, tout à fait à la tête du mouvement coopératif en Hollande. Ce bureau de renseignements a eu rapidement une grande activité. La rupture du Ceoperatieve Bond en 1905 avec l’Eigen-Hulp marque le développement moderne de la coopération en Hollande ; c’est cette phase qu’il nous faut étudier maintenant.
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§ 5. — Développement actuel de la coopération en Hollande.
L’Eigen-Hulp qui, pendant longtemps, a été le seul organisme central des coopératives hollandaises, est remplacée aujourd’hui dans ce rôle par le « Nederlandsche Cooperatieve Bond»; cette Union s’est efforcée de dresser la statistique des coopératives du pays.
Il semble que le nombre total de ces sociétés s’élève environ à 250 , mais il s’en faut de beaucoup que toutes ces coopératives aient une vie économique véritable ; la moitié au moins d’entre elles refusent obstinément de faire acte de vie civile ; elles ne se laissent point recenser et ne répondent pas aux questionnaires qui leur sont adressés par le secrétariat de l’Union : sur ces 250 sociétés, 70 seulement adhèrent au Cooperatieven Bond.
Ces 70 sociétés adhérentes comprennent, à elles toutes, environ 42.000 membres à la date du 1er janvier 1907. Elles font à peu près 10 millions d’affaires par an ; presque toutes sont situées dans des villes.
Il n’est pas suffisant de connaître ce résultat d’ensemble, il importe de voir entre quelles tendances ces sociétés se répartissent : ces 70 coopératives, si peu nombreuses soient-elles, représentent trois types différents de sociétés (1).
1° Les coopératives eigen-hulpiennes .
Une dizaine des sociétés adhérant au Bond sont en même temps affiliées à l’Eigen-Hulp ; leur importance est fort restreinte, encore convient-il d’ajouter que l’influence que l’Eigen-Hulp exerce sur elles est tout à fait nulle, elles vivent chacune d’une vie autonome, se désintéressant de toute action commune : il n’y a presque rien d'exagéré à dire que
(1) Rapport de FUnion coopérative néerlandaise ( Verslag over liet Bondsjaar) 1906-1907, p. 22 à 29.