FORMATION RÉGENTE DE LA DOCTRINE COOPERATIVE
L’économie politique participe aux caractères communs de toutes les sciences du réel ; dans le domaine qu’elle embrasse, les faits ont le plus souvent précédé la théorie ; nous pouvons prendre comme exemple de cette loi la coopération : il a fallu que l’édifice atteigne déjà par endroits une magnifique élévation, pour que certains esprits spéculatifs se soient avisés de constituer de toutes pièces « la doctrine coopérative >>. Cette doctrine est de formation toute récente. Deux noms sont à mettre en avant : Charles Gide et Béatrice Potter.
Me Béatrice Potter mérite d’être indiquée comme s’étant employée à construire la doctrine coopérative ; mais son esprit essentiellement pratique, tout à fait conforme au génie anglais, ne s’est pas longtemps attardé à la recherche de la théorie (1). .
Le créateur véritable de la doctrine coopérative a été M. Charles Gide ; le premier d’entre tous les auteurs économiques, il s’est appliqué à prévoir quelles modifications le principe coopératif, supposé étendu à l’infini, apporterait à la structure économique de la société. En toute équité, le nom de M. Charles Gide est devenu inséparable de la doctrine coopérative (2).
(1) B. Potter, La, coopération en Grande-Bretagne, 1905 ; chap. VII et VIII.
(2) Ch. Gide, La coopération, Conférences de propagande, Larose, 1900. — Les sociétés coopératives de consommation, Colin, 1904.
Robert Owen et Fourier n'ont pas fondé la doctrine coopérative. — D’aucuns s’étonneront peut-être que nous n’indiquions pas Robert Owen ou Fourier, comme le père de la coopération distributive ; aussi bien est-il nécessaire de s’expliquer clairement sur ce point. La coopération distributive — c’est du moins ce qui doit résulter de toute cette étude — n’est rien, sinon un principe particulier de répartition des profits réalisés ; cette règle reçoit ici son application nécessaire.
Si nous entendons, ainsi qu’il convient, l’expression « coopération distributive » au sens scientifique du mot, il est non pas probable, mais indubitable que ni Robert Owen en Angleterre, ni Fourier en France, n’ont jamais eu la moindre intuition de ce qu’était la coopération distributive ; leurs conceptions étaient diamétralement opposées.
Que Robert Owen ne soit point qualifié à revendiquer la paternité de l’idée coopérative, cette affirmation est de toute évidence, nous n’en voulons pour preuve que l’affirmation si nette de M. Dolléans, dont le nom fait autorité dans la matière. M. Dolléans a fait tout récemment une étude très approfondie des écrits et de l’œuvre de Robert Owen :
« On a fait d’Owen le père du mouvement coopératif moderne ; il l’a été par ses disciples, mais très inconsciemment. Par coopération , Robert Owen , lorsqu’il opposait le système individualiste de concurrence au système de coopération mutuelle, entendait parler de communisme. Les premières sociétés coopératives qui réunissent ses disciples sont des associations dont les membres versent une cotisation hebdomadaire, dans l’unique dessein d’accumuler un capital destiné à la fondation de villages communistes ; la coopérative de production communiste est la préoccupation essentielle des premiers congrès coopératifs (1831-1832) » (1). Les Union hops de 1828-1832 dont il s’agit ici constituent non des coopératives distributives, mais des coopératives de solidarité.
(t) Dolléans, Robert Owen. Georges Bellais, 1905, p. 176.