‹ Fédérations d'achat & de production des sociétés cooperatives distributivesChapitre 8 sur 109 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Fédérations coopératives actuellement en activité sont au nombre de 10 ; certaines d’entre elles, les deux Fédérations anglaise et écossaise constituent de colossales entreprises de production et de vente, tout à fait comparables aux grands trusts américains. Ces deux Fédérations comptent près d’un demi-siècle d’activité économique.

D’autres magasins de gros plus modestes constituent cependant de très importantes sociétés ; elles ont été fondées entre 1894 et 1898. Leur chiffre d’affaires annuel excède 10 millions de francs. Les magasins de gros d’Allemagne, de Danemark, de Suisse, de Hongrie répondent à ce type moyen des Fédérations coopératives.

Enfin 4 magasins de gros beaucoup moins importants et tout à fait récents tâchent de s’organiser et de vaincre l’indifférence ou le mauvais vouloir de leurs clients nécessaires, les sociétés distributives du pays où elles se sont établies. Les Fédérations d’Autriche, de France, de Belgique, de Hollande appartiennent à cette catégorie. La plus ancienne remonte à 1901, les trois autres datent de 1905, 1906 et 1907. Il est permis de dire que ces 4 Fédérations n’ont pas encore dépassé les balbutiements de la première enfance.

Il nous serait loisible d’étudier ces différents magasins de gros dans l’ordre de leur énumération, celui même de leur importance décroissante ; il nous semble préférable d’adopter une méthode d’exposition toute différente. Il y a tout avantage à ne pas abstraire de leur milieu ces coopératives «com-

posées». Les isoler, les considérer, comme des créations tout à fait uniques ou originales, ne pas les replacer dans le cadre même des contingences et le milieu social qui les expliquent, reviendrait à s’interdire par avance d’en comprendre ni la constitution, ni le développement. Etudier ces Fédérations dans l’ordre de leur importance croissante ou décroissante revient à cette méthode. Tout autre sera notre procédé d’exposition.

Essai d'une classification rationnelle des différents pays coopératifs. — Par une analyse scrupuleuse, nous avons tâché de distinguer au sein du mouvement associationniste, trois mouvements absolument différents, trois principes d’action opposés. Il se trouve en fait que chacun des pays actuellement coopératifs s’est à l’origine presque exclusivement attaché à mettre en application l’un de ces principes d’association.

Ainsi la division tripartite que nous avons marquée au sein du mouvement associationniste, considéré du point de vue logique, nous fournit en fait l’ossature complète d’une classification rationnelle des différents pays coopératifs d'Europe.

On s’étonne parfois que l’Angleterre ait donné au principe coopératif une si magnifique extension, alors qu’elle se refuse aujourd’hui encore presque complètement à faire application du principe syndicaliste.

L’Allemagne, au contraire, a porté le principe syndicaliste à une phase de développement triomphal, tandis qu’elle laissait complètement dans l’ombre le principe corporatif. Ces faits sont indiscutables ; il convient d’en fournir autant que possible une explication.

Une raison profonde explique ces choix différents ; de quelque formule qu’on l’enveloppe, elle se ramène toujours à la même constatation : la coopération, logiquement, est le fait des classes salariées et spécialement des classes industrielles. Historiquement et rationnellement, elle fait partie intégrante du

mouvement ouvrier dont elle est seulement l’une des multiples manifestations.

La coopération est l'apanage des classes ouvrières. — La coopération est le fruit naturel des énormes agglomérations ouvrières de la grande industrie moderne. Le « pays noir » fut son berceau et reste sa terre de prédilection. La coopération est sortie des entrailles d’un peuple d’ouvriers réunis autour de puits de mines et de métiers à tisser ; issue du peuple, elle reste et demeure même la chose du peuple. Sauf l'effet d'influences perturbatrices tout à fait exceptionnelles, la coopération sera d’autant plus développée dans un pays que celui-ci contiendra depuis plus longtemps une puissante classe ouvrière.

Une corrélation certaine s’établit presque en tous pays entre le développement de la classe ouvrière et le mouvement coopératif. Mais l’importance de la classe ouvrière n’est pas le seul élément à considérer; l’ancienneté même d’une classe ouvrière puissante exerce la plus grande influence sur le développement du principe coopératif.

La coopération s’est moins étendue en Allemagne qu’en Angleterre, précisément parce que l’Allemagne est entrée en possession d’une classe ouvrière nombreuse beaucoup plus tard que l’Angleterre. Les pays allemands sont restés jusqu’aux environs de 1870 des pays de toute petite industrie.

Le développement actuel de la coopération en un pays est en fonction directe de l’importance et de l’âge de la classe ouvrière du pays. Tel est le principe général que les faits nous permettent d’affirmer (1). Nous préciserons et examinerons la portée de ce principe dans la partie critique et doctrinale de notre étude

(1) Se reporter à notre statistique générale n® 1 — à la fin du chapitre — qui indique le degré d’industrialisation des différents pays européens (page 70).

§ 1. — Division triparti te des pays coopératifs.

Une distinction fondamentale découle de ce principe.

1° Pays à industrialisation tardive. — Parmi les nations coopératives, il en est qui n’ont évolué du côté industriel que depuis fort peu d’années, depuis 1870 environ, ou qui ont encore conservé une économie essentiellement agricole. Chez elles, la coopération est, toute proportion gardée, moins développée que dans les pays à industrialisation précoce. Le tempérament économique de ces nations les porte à donner tous leurs soins au principe syndicaliste, au détriment du principe coopératif; les petits artisans qui sont les facteurs essentiels de la petite production et les classes rurales très nombreuses en ces pays trouvent dans le principe syndicaliste un précieux auxiliaire pour la vente de leurs produits et l’exploitation méthodique de leur sol. Les pays qui ont acquis tardivement une économie industrielle répondent au type syndicaliste. Chez eux le principe associationniste a effectué dès l’origine — aux environs de 1850 — la forme syndicaliste. A ce type appartiennent l’Allemagne, le Danemark, la Hongrie, l’Autriche. ; pour des raisons particulières nous joindrons la Hollande à ce groupe de pays.

2° Pays à industrialisation précoce. — S’opposant nettement à ce groupe économique, cinq pays ont, tout au contraire, marqué une industrialisation précoce. L’introduction de la grande industrie depuis plus d’une cinquantaine d’années les a dotés depuis cette époque d’une classe ouvrière considérable. Le mouvement coopératif a toutes chances d’être très intense chez eux. A ce bloc appartiennent l’Angleterre, l’Ecosse, la Suisse, la France et la Belgique.

Angleterre, Ecosse et Suisse. — A l’endroit des pays anglais et suisses, notre induction est parfaitement justifiée. L’Angleterre et l’Ecosse ont une culture coopérative poussée très

loin. La coopération anglaise et écossaise, alimentée par une classe ouvrière extrêmement nombreuse et ancienne sert de modèle à tous les pays coopératifs.

La coopération suisse assure également à ce pays un des premiers rangs parmi les nations coopératives. Le Danemark excepté, la Suisse se place tout de suite après l’Angleterre et l’Ecosse.

France el Belgique. — Brusquement, le tableau change quand nous envisageons la France et la Belgique. La coopération en est encore à une phase de développement très primitif, à telles enseignes que l’Allemagne et les pays du groupe syndicaliste qui sont nés beaucoup plus tard que la France à la grande industrie ou qui n’ont pas encore marqué cette évolution, ont pour la plupart beaucoup dépassé la France et la Belgique.

Pour quelles causes, alors que le facteur essentiel du mouvement coopératif — une population ouvrière nombreuse — était donné à la France et à la Belgique, ces pays ont-ils manifesté une très faible activité coopérative ?

La raison en est toute idéologique ; elle est tirée de la psychologie du peuple français et belge, deux peuples de race latine. Les classes ouvrières de Belgique et de France sous l’influence d’une passion politique profonde ont égaré leurs efforts ; au lieu de s’adonner à la pratique du principe coopératif comme s’y sont appliqués les ouvriers anglais ou suisses, ils ont échafaudé des rêves de restauration sociale, tous marqués au coin de la plus pure utopie. Dans de magnifiques visions d’avenir, il leur est apparu que le mécanisme économique des sociétés modernes pouvait être renouvelé de fond en comble par la pratique du principe corporatif, ils ont donné toutes leurs préférences à l’association ouvrière de production, — application directe du socialisme corporatif qui s’exprime par l’adage célèbre: La mine aux mineurs, l’usine aux ouvriers.— Leurs efforts furent ardents et enthousiastes ; ils ont

échoué. La preuve est actuellement faite que l’association ouvrière de production n’est capable en aucune mesure dé transformer les sociétés modernes. Le monde ouvrier, en France comme en Belgique, commence à s’apercevoir qu’il a fait fausse route. Cette conviction, nous dirons ce repentir, promet d’être fécond dans l’avenir. A l’heure actuelle, les milieux ouvriers, français et belges se sont nettement ralliés à la coopération ; il n’était que temps. Près de 40 années d’efforts ont été stérilement perdus. t

L’erreur de méthode que les ouvriers français et belges ont commise nous oblige à ranger les cinq Fédérations d’Angleterre, d’Ecosse, de Suisse, de France et de Belgique sous deux chefs différents. Deux catégories doivent être faites ; elles constitueront les deux premières divisions de notre étude.

§ 2. — Plan définitif de notre étude.

lre Division. — Angleterre , Ecosse Suisse. — L’Angleterre? l’Ecosse et la Suisse méritent d’être traitées à part ; les populations ouvrières qu’elles contiennent ont réalisé des merveilles au point de vue coopératif, car, dès l’origine, elles ont pratiqué et aimé la coopération ; elles sont seules à répondre au type vraiment coopératif des pays modernes.

2e Division. — France et Belgique. — La France et la Belgique qui possèdent pourtant de longue date une puissante armée ouvrière, se sont adonnées dès l’origine du mouvement associationniste, à la pratique du principe corporatif ; pour leur plus grand malheur, elles le représentent dans le monde.

3e Division. — Allemagne , Danemark, Hongrie , Autriche , Hollande. — Enfin, à côté d’eux, les pays à développement industriel tardif, l’Allemagne en tête, forment la troisième et dernière division de notre étude. Ces pays se sont ralliés très

tard à la coopération parce qu’ils n’ont pas possédé de bonne heure une masse ouvrière suffisante.

Nous sommes maintenant en possession d’une classification complète des différents pays coopératifs. Par un singulier renversement des termes, les faits, semble-t-il, se sont empressés d’accourir au devant même de notre distinction fondamentale. L’analyse économique que nous avons proposée du mouvement associationniste se trouve consacrée par la réalité vécue.

A peine avons-nous proposé une classification des différents pays coopératifs, selon le caractère récent ou tardif de leur évolution vers la grande industrie, que nous voyons émerger et s’affirmer la division triparlite des principes coopératif, corporatif et syndicaliste. Ces deux classifications se ramènent l’une à l’autre. Par là, notre plan d’exposition des différentes Fédérations coopératives se trouve définitivement établi.

Statistique générale n° \ ,

RÉPARTITION PROFESSIONNELLE DE LA POPULATION GÉNÉRALE DES DIFFÉRENTS PAYS EUROPÉENS EN 1900-1901 (1).

Répartition proportionnelle de 10.000 habitants de chaque pays.

Population commerciale et industrielle

Popula-

tion

La population

commerciale

agricole

et industrielle

équivaut à. .0/0

Industrie

Commerce

et

Total

Pêche

de la popu-

transports

et agricul-

lation agricole

ture

du pays

Royaume-Uni.

Suisse ....

France ....

Belgique . . .

Allemagne . .

Hongrie . . .

Autriche . . .

Hollande. . .

(1) France. Ministère du commerce : Résultats statistiques du recensement général de la population, effectué le 24 mars 1901, 4e vol. , p. 351 (la population rangée par catégories professionnelles).

Ces chiffres sont des chiffres relatifs qui expriment le pourcentage sur 10.000 habitants, du nombre des habitants employés dans l'industrie, le commerce ou l’agriculture ; la différence entre les nombres rapportés par la statistique et le nombre de 10.000, pris pour base d’évaluation, correspond aux catégories suivantes : fonctionnaires soldats, rentiers, professions libérales, individus non classés.

La proportion, calculée par nous, est indiquée à la dernière colonne ; elle exprime le rapport qui existe entre la population industrielle et commerciale totale de ces pays, et leur population agricole: elle marque le degré plus ou moins élevé d’industrialisme de ces pays.

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