CHAPITRE III
THÉORIE SUCCINCTE DE LA FEDERATION D’ACHAT ET DE PRODUCTION DES COOPERATIVES DISTRIBUTIVES.
Les Fédérations d’achat et de production des coopératives distributives sont des sociétés centrales, constituées uniquement entre sociétés distributives et qui achètent ou produisent en gros des produits dans le seul but de les vendre au plus bas prix possible aux sociétés clientes.
Les coopératives distributives ont pour but immédiat, tangible de procurer à leurs membres des marchandises de juste poids, et de bonne qualité, au plus bas prix possible. Elles atteignent ce résultat en effectuant le plus possible des achats en gros ; elles font bénéficier leurs clients de l’économie des frais d'intermédiaire et les libèrent des gains que les détaillants réalisent en vendant les denrées de consommation courante.
Malheureusement, peu de distributives ontune assez grande extension pour faire des achats en gros bien importants et pour obtenir les plus fortes réductions. De bonne heure, ces sociétés ont été amenées à rechercher les avantages de la concentration commerciale et se sont efforcées de faire des achats collectifs.
La Fédération d’achat devait logiquement sortir de ces tendances vers la concentration commerciale ; mais les difficultés de tous ordres se sont longtemps opposées à la réalisation des projets fédératifs.
Laissons de côté l’Angleterre et l’Ecosse qui possèdent une Fédération d’achat depuis 1864 et 1868. Il est rigoureusement exact de dire que, sur le continent, la constitution des Fédé-
rations d’achat des coopératives est un événement tout récent qui remonte seulement à ces 15 dernières années. Tous les pays n’en possèdent pas encore et nous en voyons constamment se constituer sous nos yeux. On compte trois nouvelles Fédérations depuis 1905.
La Fédération d’achat a été précédée par deux formes d’associations commerciales, l’une moins imparfaite que l’autre, mais l’une et l’autre cependant très loin de la véritable solution économique : la Fédération d’achat.
§ 1. — L’Office de renseignements commerciaux
La première de ces formes est l’Office de renseignements commerciaux. Cet office se charge de « recueillir et de transmettre aux sociétés adhérentes des renseignements sur les fournisseurs et les prix et, réciproquement, de transmettre aux fournisseurs les commandes des sociétés » (1). L’office n’effectue pas lui-même d’achats en gros ; habituellement, il n’a même pas pour résultat d'en provoquer la conclusion ; cependant, il peut faire un pas de plus et instituer un jour de marché , où fabricants et représentants des distributives se rencontrent et échangent des échantillons et des commandes.
C’est la forme la plus imparfaite de l’achat en commun. Il n’y a de commun que le lieu où se font les marchés ; les commandes sont faites séparément ; cependant, il arrive parfois que les représentants de plusieurs sociétés s’entendent pour faire des achats collectifs, mais il n’y a point là d’organisation régulière d'achat en commun. Cet usage permet seulement l’établissement d’un certain cours entre fabricants et acheteurs. Les coopératives sont mises à l’abri du danger d’acheter les mêmes marchandises à des prix très différents. Ce danger est réel. Une enquête faite en 1891 auprès des coopératives suisses par l’Union coopérative suisse a révélé que ces
(1) Ch. Gide, Les sociétés coopératives de consommation, p. 115.
FÉDÉRATIONS D’ACHAT ET DE PRODUCTION
différences de prix atteignaient tantôt 30 et 50 0/0 de la valeur des produits (1).
Parfois certaines distributives spécialement favorisées par leur situation locale ou la compétence de leurs secrétaires, entreprennent de jouer le rôle d’office de renseignements. Elles sont habituellement chargées par un certain groupe de coopératives voisines de faire des achats en commun. L’Office est l’annexe de telle ou telle coopérative importante.
Cette organisation est plus instable et moins satisfaisante encore que celle de l’Office de renseignements commerciaux indépendant : ou bien le mouvement tombe brusquement, ou bien il aboutit à la création d’un organisme indépendant et fort.
Les services rendus par l’Office de renseignements sont appréciables, importants même ; néanmoins, cet Office n’a nullement pour résultat de centraliser les achats des différentes coopératives. Les commandes même similaires des diverses sociétés restent « individualisées ». L’Office joue (qu’on nous permette de rappeler cette comparaison irrespectueuse) le rôle de boîte aux lettres. En revanche, l’Office s'il ne fait pas bénéficier les coopératives d’une réduction de prix dans les
achats, mais se borne à les éclairer sur la situation du marché,
a l’avantage de n’entraîner presque aucune dépense. Il n’exige ni magasins, ni capitaux ; le moindre bureau suffit, avec du papier à lettre, des timbres-poste et le cachet de l’Office.
§ 2. — L’agence centrale d’achat.
L’agence centrale d’achat est la deuxième phase ; elle ne se borne pas à transmettre les commandes, elle achète, mais pas encore à son propre compte ; elle agit pour le compte des coopératives qui lui ont adressé des commandes et prélève une simple commission. Sa position est en quelque sorte in-
(1) Hans Müller, Die schweizerischen Konsumgenossenchaf ten, p. 326*
termédiaire ; cette agence n’est plus un simple organe de transmission comme l’office de renseignements, mais elle n’est pas une entreprise commerciale et industrielle, possédant d’importants capitaux et courant de véritables risques, achetant et vendant à son propre compte. Elle se contente d'un médiocre fonds de roulement ; elle centralise les commandes des sociétés et obtient ainsi des rabais plus considérables que si les sociétés avaient opéré séparément leurs achats. Elle réalise un véritable progrès du point de vue de la concentration des achats, l’agence joue le rôle d’un honnête courtier.
Cette phase.de même que la première, est toute passagère. Les coopératives tendent nécessairement de toutes leurs forces à atteindre le troisième stade : la Fédération d’achat et de production.
§ 3. — La Fédération d’achat et de production.
La Fédération d’achat et de production constitue une véritable entreprise commerciale, dotée d’un capital important et exerçant à proprement parler, le commerce, achetant à ses risques et périls et revendant, nous allions dire, à son profit, du moins à celui des sociétés, ses clientes. Elle est une organisation fixe et stable ; elle a un rôle propre. Elle est toujours constituée par la réunion de sociétés distributives qui souscrivent chacune un nombre plus ou moins grand de parts sociales. Parfois le nombre des parts à souscrire est laissé à l’appréciation de chaque société ; le plus souvent les statuts de la Fédération exigent que les sociétés adhérentes souscrivent chacune un nombre de parts en rapport avec le nombre de membres de la société ou avec son chiffre d’affaires vis-àvis de la Fédération. De simples particuliers ne peuvent jamais souscrire à une Fédération d’achat et de production.
A tous égards, une Fédération d’achat et de production ressemble à une distributive ordinaire ; de part et d’autre, même régime juridique, même responsabilité commerciale
FÉDÉRATIONS D’ACHAT ET DE PRODUCTION
encourue, mêmes conditions réglant sa dissolution, même régime d’administration par un conseil élu à l’assemblée générale des membres.
Les coopératives, membres de la Fédération, ont chacune droit à un nombre de voix en rapport avec le nombre d’actions souscrites ou leur chiffre d’affaires avec la Fédération ou en rapport avec le nombre de leurs propres membres.
Toute Fédération d’achat possède des entrepôts, de vastes magasins de gros où elle dépose les marchandises achetées avant de les expédier aux différentes sociétés; aussi a t-on pris l’habitude de désigner souvent les Fédérations du nom du local où elles entreposent ces marchandises. L’expression « Magasin de gros » est devenue synonyme de celle de Fédération d’achat et de production.
C’est pour la Fédération d’achat une impérieuse nécessité de'posséder des magasins de gros, des entrepôts ; mais, à vrai dire, le fait pour un organisme coopératif de posséder des magasins de gros, n’est pas caractéristique de la Fédération d’achat. L’agence centrale d’achat peut en posséder également ; elle peut avoir intérêt à entreposer dans un magasin des marchandises achetées par elle, pour le compte et aux frais de telle ou telle distributive.
Malgré l’exactitude de cette rectification, la concordance entre les deux expressions, Fédération d'achat et Magasin de gros, est assez grande, en général, pour justifier parfaitement la synonymie. Nous emploierons indistinctement l’une ou l’autre de ces deux expressions.
§ 4. — Différents avantages des Fédérations d’achat et de production.
1° Réduction du prix d'achat des marchandises. — Le premier avantage des Fédérations d'achat et de production, c’est, avons-nous vu, la réduction du prix d'achat des marchandises. La concentration commerciale, que réalise au plus haut degré
le magasin de gros, permet de faire des achats par grandes masses, dans une coopérative « le groupement des individus pour l’achat en commun permet d’abaisser le prix d’achat, de même en est-il du groupement des coopératives, dans une Fédération d’achat » (1).
2° Facilités données à la création et aux débuts des sociétés nouvelles. — Le deuxième avantage des Fédérations d’achat est de faciliter beaucoup le fonctionnement des sociétés peu importantes ou le début des sociétés récentes et, en même temps, de provoquer la création de sociétés nouvelles.
Les coopératives encore peu importantes, trouvent dans les magasins de gros l’immense avantage de se procurer à très bas prix les marchandises qu'elles consomment. Le magasin de gros ne fait aucune différence entre une petite et une grande coopérative ; il vend à toutes au même prix et ainsi les petites sociétés clientes jouissent de réductions de prix qu’elles seraient bien incapables de se procurer elles-mêmes.
Cet avantage est particulièrement appréciable pour les sociétés d’origine récente qui se trouvent tout de suite pourvues des mêmes avantages que les coopératives les plus grandes et les plus développées. La « mortalité infantiles des coopéraves » (1) est ainsi notablement abaissée.
Cette égalité de traitement entre les grands et les petits, entre les ouvriers de la première et de la onzième heure est bien caractéristique de la coopération. Nous saisissons ici sur le vif cet esprit d’altruisme qui anime le régime coopératif ; nous sommes aux antipodes des procédés et des habitudes du commerce ordinaire.
Ne pas faire payer les services que l’on rend ; ne pas tenir
(1) Ch. Gide, ibid., p. 112. Il importe de se reporter au livre de M. Ch. Gide, sur les « Sociétés coopératives de consommation » (p. 1 11 à 1 1 7) ; nous nous en sommes très directement inspirés dans tout ce chapitre.
FÉDÉRATIONS D’ACHAT ET DE PRODUCTION
rigueur aux sociétés de leur origine récente, ne mettre aucune entrave à la libre admission de ces sociétés aux avantages obtenus par les efforts opiniâtres de toute une série de coopératives déjà anciennes, pareils procédés marquent pleinement le caractère altruiste et libéral des fédérations coopératives.
Il convient d’ajouter que l’intérêt primordial qu’elles ont à rester fidèles à cette règle fondamentale est un sûr garant qu’elles s’y conformeront toujours.
Non seulement les Fédérations d’achat abaissent la mortalité des coopératives encore jeunes, mais elles provoquent la création de nombreuses sociétés nouvelles. La vertu procréatrice des Fédérations est un de leurs plus beaux titres d’honneur.
3° Obstacle aux tentatives de boycottage. — Les fédérations d’achat rendent un troisième service ; elles mettent obstacle aux tentatives de boycottage qui pourraient être entreprises à l’encontre des fournisseurs habituels des coopératives. Les petits commerçants ou détaillants, les innombrables intermédiaires du commerce en gros et demi-gros, se sont vite aperçus du tort que les distributives leur causaient ; ils se sont fréquemment adressés aux pouvoirs publics pour obtenir le vote de lois défavorables aux coopératives. Soumettre les sociétés coopératives à la patente a été à peu près en tous pays un des principaux buts poursuivis par eux ; mais les mesures légales qu’on a pu édicter se sont trouvées bien peu efficaces. Aussi marchands et intermédiaires de toutes sortes se sont-ils vite avisés d’employer un procédé de lutte qu’ils jugeaient meilleur. Ils ont voulu recourir à l’action directe ; ils ont parfois décidé de s’abstenir de s’approvisionner dans une mesure, si faible soit-elle, auprès des fournisseurs habituels des coopératives. Ce mouvement de boycottage se présente comme une grève des petits marchands et détaillants vis-à-vis des marchands en gros, fournisr5eurs des distributives. C’est la
grève du petit commerçant à l’égard de la production et surtout à l’égard du haut commerce.
Les petits commerçants ont mis les négociants en gros en demeure de choisir entre la clientèle des coopératives et leur propre clientèle, ils espéraient exercer une pression suffisante et convaincre les négociants de ne plus approvisionner les coopératives distributives.
Ces grèves d’un caractère assez original ont été tentées parfois, particulièrement en Allemagne, cette patrie de l’esprit de corps et de l’esprit d’association, elles n’ont jamais réussi ; elles ont eu du moins l’avantage tout à fait inattendu d’accélérer le mouvement de constitution des Fédérations d’achat. L’existence d’un magasin de gros rend impossibles, parce que profondément illusoires et inefficaces, toutes tentatives de boycottage ; les coopératives menacées par de pareils essais ont pris rapidement conscience de l’utilité qu’il y aurait pour elles, à ce point de vue encore, à constituer un magasin de gros.
Aujourd'hui les distributives soutenues par les Fédérations d’achat qui se chargent de leur procurer les produits nécessaires, ne peuvent être bien effrayées par des menaces de boycottage. Quant à croire que pareille tactique pourrait être tentée avec succès à l’encontre du magasin en gros, c’est là un espoir auquel les petits commerçants doivent renoncer ; les Fédérations d'achat sont trop puissantes pour n’être pas toujours maîtresses de leurs approvisionnements.
4° Possibilité d' entreprendre la production directe. — A un dernier point de vue, la Fédération d’achat et de production est avantageuse ; elle est le seul organisme coopératif qui soit en mesure d’entreprendre la production manufacturière et industrielle (1). Une coopérative isolée n’a ni capitaux ni débouchés suffisants pour établir des ateliers de produc-
(l)Ch. Gide, ibid., p. 114.
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tion importants. Le machinisme que ces sociétés sont en mesure de se procurer elles-mêmes, forcément, n’est pas aussi complet et puissant qu’il serait à désirer. D’ailleurs, une coopérative, si grande soit-elle, ne pourrait pas, à elle seule, absorber toute la production d’une manufacture de draps et de chaussures, d’une fabrique de savons ou de pâtes alimentaires. L’initiative de pareilles entreprises de production appartient nécessairement à des Fédérations coopératives. C’est une nécessité de toute évidence.
Cet aperçu rapide du rôle des Fédérations d’achat montre qu’à tous points de vue, de semblables organismes sont de la plus grande utilité pour les sociétés distributives, à supposer même qu’elles ne soient pas absolument nécessaires. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le mouvement coopératif date presque à vrai dire en tous pays de la constitution de la Fédération d’achat. En Suisse, en Danemark, en Hongrie, par exemple, le mouvement coopératif a été véritablement galvanisé par la création de la Fédération d’achat.
Sauf des exceptions très rares, on pourrait établir cette loi qu’un développement coopératif implique la constitution d’une Fédération d’achat et de production puissante, et réciproquement. Ces deux termes sont tour à tour cause et effet l’un de l’autre. La « coopératisation » d’un pays est en fonction directe de sa « fédéralisation ».
§ 5. — Les Fédérations d’achat, type « composé » des sociétés coopératives.
Une remarque achèvera de rendre compte du caractère véritable des Fédérations d’achat. Celles-ci ne constituent que le type composé des sociétés coopératives. Les différentes coopératives dont il a été traité avant les Fédérations d’achat, présentent toutes, si nombreuses soient-elles, ce caractère commun d’être des coopératives simples. Ces sociétés ont toujours pour membres des individus, jamais d’autres socié-
tés coopératives. Les distributives sont constituées par de simples consommateurs, les coopératives incorporées sont formées par des ouvriers producteurs, jamais par des collée* tivités.
Les Fédérations présentent précisément le caractère inverse, elles ne sont composées que de sociétés coopératives ; aussi appelle-t-on parfois les Fédérations d'achat, des coopératives du second degré ou des coopératives « composées ». L’origine de l’expression est évidente. Les Fédérations d'achat ne sont que la forme composée ou secondaire des coopératives distributives.
La Fédération d'achat est le couronnement, l’achèvement obligatoire de tout mouvement coopératif prospère.