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CHAPITRE XVIII

Le discrédit actuel du régime du salariat. — Aucune institution sociale n’est peut-être aussi vivement critiquée à l’heure actuelle que le salariat. La situation d'un grand nombre de salariés, restés jusqu’à l’heure actuelle profondément misérables, a jeté sur le régime tout entier un profond discrédit ; beaucoup de nos contemporains ne réussissent pas à distinguer entre le mécanisme même de ce régime et les conditions dans lesquelles l’institution est parfois pratiquée de nos jours. L’erreur de raisonnement peut se toucher du doigt ; sans doute, le salariat se résout trop souvent de nos jours par des salaires de famine et s’accompagne trop fréquemment de conditions de travail absolument inhumaines et abusives ; cependant telle n’est point l’essence même du régime. Le salariat, comme toutes les institutions humaines, est susceptible de corruptions et d’abus ; ces abus sont odieux, si l’on considère les salariés les moins rétribués de l’agriculture ou de l’industrie ; mais ces abus disparaissent complètement, si l’on se reporte aux salariés qui occupent le rang le plus élevé de l’échelle sociale : les fonctionnaires des administrations publiques, les ingénieurs des grandes compagnies, les directeurs et administrateurs des sociétés financières. La rémunération de ces salariés du grade supérieur a toujours passé pour suffisante et susceptible d’assurer une vie non seulement aisée, mais agréable et même luxueuse ; rien n’empêche d’estimer que le progrès social amènera dans un avenir assez lointain toutes les classes de salariés, à bénéficier de condi-

tions de travail, si ce n’est identiques, du moins assez comparables (1).

C’est seulement à raison des déviations dont il est trop souvent accompagné, que le salariat est envisagé parfois comme une institution odieuse. Faute de parlager cette conviction, beaucoup d’esprits généreux parmi les apôtres de la coopération se sont trouvés aux prises avec un dilemme redoutable : comment concilier l’abolition du salariat avec le mécanisme du régime coopératif, et, si cet essai de conciliation aboutit à un échec, lequel de ces deux termes doit être sacrifié au second ?

Le maintien du salariai dans V économie coopérative. — Que l’incompatibilité soit absolue entre l’abolition du salariat et la pratique du régime coopératif, semblable vérité est de toute évidence. En régime coopératif, toute entreprise de vente et de production appartient exclusivement aux consommateurs associés, groupés sous la forme de sociétés distributives ou de Fédérations d’achat: le personnel employé ne reçoit qu’un salaire, il n’a aucun droit de propriété ni de direction sur les entreprises commerciales ou industrielles auxquelles il apporte sa force de travail. Le régime coopératif n’abolit nullement le salariat ; tout à l’inverse, il en étend toujours davantage l’application.

Le régime capitaliste, à côté de très vastes entreprises qui absorbent le travail de véritables armées de salariés, implique une multitude de toutes petites exploitations qui confondent dans la même personne la qualité de patron et celle de travailleur.

Le régime coopératif, comme le socialisme d’Etat, suppose au contraire la disparition complète de tous ces artisans, propriétaires et directeurs de ces minuscules entreprises autono*

(1) Bourguin, ibicl., chap. XVIII, section III. L'avenir du salariai , p. 366 à 377.

mes qui forment dans certaines catégories plus des 9/10 du nombre total des exploitations modernes.

Non seulement le régime coopératif n’entraînera aucune régression dans le régime du salariat, mais il aura pour effet d’universaliser cette institution et d’abolir toutes les dérogations qu’y apporte actuellement le régime capitaliste : le salariat demeure la base nécessaire, exclusive de l’édifice coopératif.

Essais de conciliation du coopératisme et du salariat. — Semblable constatation a eu pour résultat d’inquiéter beaucoup d’excellents et généreux esprits, animés d’un enthousiasme aussi ardent à abolir le salariat qu’à installer le régime coopératif. Ces termes sont inconciliables ; aussi a-t-il fallu imaginer on ne sait quels compromis et quels accords transactionnels pour concilier ces deux contraires. Le modèle du genre est sans doute ce système ingénieux auquel les Anglais ont donné le nom de copartnership System.

§ 1 — Examen des théories qui restent en dehors de la doctrine coopérative .

1° Le « copartnership System » ou système de la copropriété ouvrière.

Associer les ouvriers et employés des entreprises coopératives et fédératives à la direction et à la propriété des sociétés, les admettre à se faire représenter par des délégués au conseil d’administration de ces sociétés et leur donner en fin de compte, à titre de co-associés, une part des bénéfices ; en un mot, associer étroitement ces deux éléments opposés : l’élément consommateur et l’élément producteur, tel est le caractère propre du copartnership System.

Cette conception sociale est de celles qui, par l’élévation de leurs aspirations, honorent ceux qui en ont été les créateurs et les défenseurs. Ce souci constant d’élever tous les ouvriers et employés d’une entreprise au rang de directeurs

et copropriétaires procède de cette haute inspiration morale qui, en tout temps, a été la préface indispensable à chaque progrès social ou économique ; à une époque où l’économie politique apparaissait comme rigide, immuable et absolument étrangère à tout sentiment de justice, il est heureux pour l’honneur même de la science économique, que des philanthropes et des économistes se soient laissés inspirés, dans leurs rêves d’avenir, par la générosité de leur cœur et l’élévation de leur pensée.

Toutefois, il importe de considérer la réalité de face : l’idée directrice du copartnership System apparaît nettement aujourd’hui comme le résultat d’un mirage ou d’un rêve. Sans doute, l’application matérielle de ce système social demeure physiquement réalisable : cependant cette conception sort complètement du cadre de ces possibilités sociales, véritables lois de la nature économique que les hommes sont aussi impuissants à enfreindre que les lois de la nature physique. L’expérience moderne condamne expressément cette conception ; le copartnership System semble n’avoir absolument aucun avenir, parce qu’il ne correspond pas à une idée pratique d’organisation sociale.

Mécanisme du copartnership System. — Cette théorie a été ardemment préconisée par l’école des Socialistes chrétiens dont la réputation et l’influence et Angleterre, aux environs de 1848-1850, ont été si grandes ; elle a été reprise tout récemment par la Labour Copartnership Association ; celle-ci s’est appliquée à en préciser les termes et l’a baptisée du nom -qu’ell e porte aujourd’hui Le système a acquis une assez grande netteté : les bénéfices de fin d’année sont répartis selon un taux uniforme au prorata des salaires versés aux ouvriers et au prorata des achats effectués par les sociétaires consommateurs ; les ristournes que touchent les employés et ouvriers sont converties en obligations ou parts sociales ; celles-ci confèrent à leurs porteurs les mêmes droits de vote et de

direction qu’aux consommateurs membres de la société.

Le Magasin de gros de Glascow mis à part, il n’existe jusqu’à maintenant aucun exemple de Fédération qui ait admis ce système, d’une application matérielle pourtant si simple; de même il n’y a pour ainsi dire à l'heure acluelle aucune société distributive qui ait suivi l’exemple delà Fédération écossaise.

Cet échec général est très caractéristique ; il montre toute la répugnance qu’éprouvent à pratiquer pareil système les consommateurs associés et les ouvriers ou employés.

a) Hostilité des consommateurs groupés en coopératives à admettre la copropriété ouvrière. — Les consommateurs associés se refusent universellement, peut-on dire, à partager avec le personnel employé par eux, la direction et la propriété del’entreprise’qu’ils ont eux-mêmes constituée, par leur initiative propre et dans leur intérêt. D’ailleurs, comment contester qu’il est légitime que le bénéfice de l’entreprise revienne à ceux qui en ont eu l’initiative et en assument la direction ?

Si des consommateurs groupés en des sociétés coopératives s’écartaient de cette ligne de conduite, ils auraient à craindre que les ouvriers employés par éux ne tendent à faire adopter des mesures beaucoup plus favorables à leurs intérêts propres qu’à ceux de la collectivité des consommateurs.

Opposition nécessaire d'intérêts entre l'élément producteur et l'élément consommateur de toutes sociétés coopératives. — Le mécanisme de la société coopérative n’a pas pour résultat de supprimer l’antagonisme nécessaire du producteur et du consommateur; du moment que la division du travail social exige la spécialisation la plus grande possible du travail humain, chacun de nous est obligé d’acheter à autrui l’immense majorité, disons plutôt, la totalité des objets qu’il consomme. Aucun régime économique n’est capable de supprimer l’antagonisme d’intérêts qui existe entre acheteurs et

vendeurs d’un même produit ; la réalité de cet antagonisme frappe de stérilité toutes les tentatives de copropriété ouvrière.

Des faits récents ont fait apparaître aux yeux de tous la profondeur de cette opposition ; dès maintenant, certaines sociétés coopératives ont éprouvé du côté de leur personnel les mêmes difficultés que les entreprises capitalistes ; des grèves ont éclaté dans les coopératives belges; un syndicat des employés des coopératives s’est constitué à Paris pour défendre les intérêts de la corporation (1) ; les employés des coopétives distributives anglaises ont de même formé un syndicat professionnel, l’Amalgamated Union of Cooperative Employés (2). Plus récemment encore, le Congrès du Zentral- Verband, en mai 1907, à Düsseldorff, a marqué un désaccord absolu entre les sociétés coopératives et les syndicats régionaux des ouvriers et employés occupés dans ces sociétés. La prétention des syndicats professionnels d’exiger un salaire minimum a été repoussée par la grande majorité des congressistes ; on a pu craindre quelque temps une grève générale des ouvriers et employés, cependant ces derniers, redoutant un insuccès complet, se sont ravisés ; ils ont accepté les conditions offertes par les sociétés coopératives.

De pareils faits suffisent à prouver l’antagonisme profond d’intérêts qui sépare les deux éléments opposés, producteurs et consommateurs, qu’embrasse toute société coopérative. Les sociétaires des coopératives conscients de cette opposition, sont parfaitement justifiés à repousser la proposition de partager avec les ouvriers et employés la propriété et la direction des coopératives.

b) Hostilité des employés à admettre pour eux-mêmes la copropriété ouvrière . — Une seconde raison explique le peu de succès du copartnership System. Très souvent les ouvriers et

(1) Ch. Gide, Les Sociétés coopératives de consommation , p. 180.

(2) Cernesson, Les Sociétés coopératives anglaises , p. 404,

employés eux-mêmes ne se soucient pas de devenir copropriétaires et codirecteurs de la société à laquelle ils consacrent leur force de travail. « Bien loin de voir là ce que le raisonnement théorique semblerait pourtanl suggérer, un moyen de devenir leurs propres patrons, ils y voient, à tort ou à raison, une diminution de leur indépendance, une attache. Et d’ailleurs beaucoup ne se soucient pas de courir les risques inhérents à toute entreprise industrielle et préfèrent placer dans d’autres formes d’épargne leur part de bonis »(1).

Les ouvriers, en marquant si peu d’empressement pour la doctrine de copropriété ouvrière, font preuve d’un bon sens plus perspicace que les auteurs de ces doctrines sociales, trop généreuses ; la pratique mèm-e de la vie leur a spontanément inspiré la véritable attitude à prendre.

Concluons: le copartnership System, disons ce système de copropriété ouvrière, qui dépouille les consommateurs de la direction exclusive de l’entreprise, contredit le principe de la répartition intégrale des bénéfices au prorata des achats ; il apparaît comme une conception bâtarde qui, en fait, est restée sans succès et semble sans avenir. A supposer même qu’il acquière un jour plus d’extension, — et toutes probabilités sont contraires, — il ne demeure pas douteux que, scientifiquement, semblable théorie constitue une déviation et une corruption de la théorie coopérative et fédérative ; le mouvement coopératif sera conduit à bref délai à éliminer ce corps étranger qui l’embarrasse et le paralyse.

2° La participation aux bénéfices.

La participation aux bénéfices est la théorie en vertu de laquelle les ouvriers et employés qui n’ont pas l’initiative de la production, reçoivent pourtant, à titre de producteurs, une certaine quotité des bénéfices, arbitrairement fixée par les membres de la société.

(1) Ch. Gide, ibid., p. 181.

La participation aux bénéfices concerne soit les sociétés distributives, soit les associations ouvrières de production. Elle est plus éloignée encore du mécanisme de l’association ouvrière de production que du copartnership System.

La participation aux bénéfices , essentiellement distincte du mécanisme de l association ouvrière de production. — Une idée vient instinctivement à l’esprit contre laquelle il faut réagir; il semble tout naturel de rapprocher, d’assimiler même le mécanisme de l’association ouvrière de production à celui de la participation aux bénéfices. En réalité, pareille assimilation serait absolument erronée ; l’association ouvrière de production, bien loin d’impliquer la participation aux bénéfices, l’exclut résolument. Non sans doute qu’une ressemblance de pure forme ne puisse pas s’observer entre ces deux institutions ; de part et d’autre, les bénéfices sont distribués, pour partie, au moins, au prorata des salaires ; mais une différence essentielle s’observe. Au lieu que les membres d’une association ouvrière ont l’initiative de ^a production, assument les risques commerciaux et industriels et ont un droit évident aux bénéfices de l’entreprise, les employés des coopératives distributives et les « auxiliaires » des associations ouvrières, qui bénéficient de la participation aux bénéfices, n’exercent nullement l’initiative de la production ; ils n’émargent aux bénéfices de la société qu’en vertu de la volonté libérale des membres de la coopérative.

La participation aux bénéfices est, à tel point, distincte de l’association ouvrière, qu’en fait les membres de ces associations ne la surajoutent qu’exceptionnellement au mécanisme de l’association ouvrière de production. Quand les bénéfices sociaux sont répartis indistinctement entre les ouvriers sociétaires et les simples auxiliaires de l’association au prorata de leurs salaires respectifs, il y a combinaison de ces deux mécanismes ; mais il est clair que le fonctionnement de l’un a nécessairement pour effet de contrarier le fonctionnement de

l’autre. Ces deux principes de répartition, bien loin d’être identiques, sont dans le fond absolument opposés ; il y a participation aux bénéfices, quand il y a attribution des profits sociaux aux « auxiliaires » de l’association ; il y a simple répartition en vertu du mécanisme de l’association ouvrière, quand il y a attribution des profits aux sociétaires de l’association.

Le caractère précaire des pratiques de participation aux bénéfices. — La participation aux bénéfices, tout à fait distincte de l’association ouvrière de production, se présente à nous comme une déviation de la théorie coopérative, analogue, mais sensiblement moins grave que le copartnership System : ce dernier système social rend les ouvriers juridiquement propriétaires de l’entreprise ; ils touchent à titre de co-associés une certaine part des bénéfices. La participation aux bénéfices n’a, au contraire, pas pour effet de conférer au personnel employé un droit juridique clairement défini ; en dépit des textes et des contrats, la participation aux bénéfices apparaît toujours jusqu’à un certain degré comme une faveur, une concession gracieusement accordée par les sociétés coopératives à leur personnel.

Dans la très grande majorité des cas, la coopérative peut, à chaque assemblée générale ou même à chaque réunion du conseil d’administration, mettre fin à cette pratique qui ne repose pas sur un contrat, un accord bilatéral.

La force même des choses condamne la participation aux bénéfices à constituer non un droit strictement défini, mais beaucoup plutôt une simple libéralité. Il est impossible de permettre au personnel employé de vérifier dans les livres de comptes de la société, le montant réel des bénéfices réalisés ; les y autoriser reviendrait à déposséder les membres de la société de leur droit de propriété et de direction ; nous serions ainsi directement ramenés au système de la co-propriété ouvrière.

Le personnel admis au partage des bénéfices doit de toute

nécessité admettre pour base de calcul les bénéfices annoncés en assemblée générale ou inscrits aux bilans ; le conseil d’administration se réserve donc implicitement le droit de déclarer un chiffre total de bénéfices inférieur aux bénéfices véritables et de réduire ainsi le montant des sommes distribuées aux ouvriers, sous forme de participation aux bénéfices.

Histoire de la participation aux bénéfices et de la copropriété ouvrière. — A une époque pas encore bien lointaine, le système de la participation aux bénéfices jouissait d’une véritable vogue. Beaucoup d'esprits voyaient en elle un facteur propre à régénérer le mécanisme même de la société économique ; aujourd’hui, chez la plupart des auteurs ou des coopérateurs, semblables illusions se sont dissipées. L’expérience a surabondamment montré le peu d’efficacité de cette institution ; non sans doute qu’aucune tentative de participation aux bénéfices n’ait été faite, mais l’expérience a fourni la preuve de l’influence presque nulle des résultats atteints. Quelques Fédérations d’achat pratiquent cette institution ; la Fédération coopérative de Belgique répartit un peu plus de 1 0/0 de ses bénéfices nets à ses employés ; cette allocation est tout à fait négligeable.

La Wholesale de Glascow : application de la participation aux bénéfices et du système de la copropriété ouvrière. — L'exemple le plus fameux de participation aux bénéfices est fourni par la Wholesale de Glascow. Plusieurs systèmes de partici’ pation aux bénéfices ont été successivement employés par la Wholesale écossaise. Pendant longtemps, une distinction fut faite dans l’attribution des bénéfices entre les ouvriers et employés de la Wholesale, selon qu’il étaient occupés aux services de production ou aux services de distribution de la Fédération ; les bénéfices qu’ils touchaient étaient calculés sur des bases différentes. Depuis 1892, la participation aux bénéfices est uniforme pour les ouvriers et employés des deux services.

Ce mécanisme est, en propres termes, le mécanisme de la participation aux bénéfices : cependant la Wholesale de Glascow est allée plus loin, elle a faiCapplication du copartnership System ; elle a décidé que la moitié des bonis attribués aux ouvriers et employés serait retenue et portée à leur crédit sur les livres de la Wholesale. Ces sommes restent la propriété des employés et constituent des dépôts entre les mains delà Fédération ; elles rapportent 3 0/0 à leurs propriétaires. L’employé de la Fédération ne peut retirer le montant de ses dépôts que trois mois après son départ (1). En revanche, les ouvriers et employés propriétaires de dépôts auprès de la Wholesale sont autorisés, à partir de l’âge de 21 ans, à convertir ces sommes en dépôt, en obligations de la Wholesale ; ils sont alors obligés de souscrire chacun à leur choix un nombre d’obligations de 1 L. compris entre 5 et 50, cependant les mêmes droits ne leur sont pas conférés qu’aux sociétés distributives adhérentes ; ils ne peuvent se faire représenter aux assemblées générales qu’à raison d’un délégué par 150 ouvriers sociétaires ; les ouvriers et employés de la Wholesale n’envoient actuellement que 4 délégués aux assemblées générales.

Malgré cette limitation si stricte de leurs droits de représentation, il est permis de dire qu’ouvriers et employés de la Wholesale sont associés à la propriété et à la direction de la société ; l’actionnariat leur est conféré ; il y a là une véritable application du copartnership System. L’expérience nous montre que les ouvriers n’apprécient que très faiblement les avantages du copartnership System.

Inefficacité du système de la copropriété ouvrière. — La Wholesale n’a pas eu à se féliciter beaucoup de la mise en application de ce système social ; l’intérêt que portent les ouvriers et employés de la Fédération à la marche de la société, n’a

(1) Cernesson, p. 484.

pas été très stimulé par le fait qu’ils ont été admis à déléguer quatre des leurs aux assemblées trimestrielles de la Wholesale.

Inefficacité de la participation aux bénéfices. — Le copartnership System a fait la preuve de sa complète inutilité. Tout aussi inefficace s’est montrée également la participation aux bénéfices. Une infime minorité des sociétés soit anglaises soit françaises l’applique ; l’Angleterre est cependant, avec la France, la terre classique de la participation aux bénéfices. Malgré les votes successifs des congrès annuels de la Cooperative Union, malgré l’enthousiasme d’Holyoake et de quelques disciples des Socialistes chrétiens, la question n’a pas fait un pas ; la participation n’est presque appliquée nulle part. Le Magasin de gros de Glascow songe lui-même à rapporter cette mesure (1).

La participation aux bénéfices, « ce condiment du salariat », ainsi que l’a très justement dénommée M. Paul Leroy-Beaulieu, est définitivement condamnée par l’expérience ; elle ne compte que quelques partisans généreux qui, par amour de l’idéal, ne peuvent se résoudre à abandonner le rêve de toute leur vie. S’il nous est permis de dégager complètement du contexte la parole d'un de nos maîtres, nous dirons volontiers que « la participation aux bénéfices dans l’association de consommation constitueun régime hybrideet qui ne peut avoir qu’une valeur d’expédient ; elle nous paraît sans avenir » (2).

Appliquée aux associations ouvrières de production, elle ne donne pas de meilleurs résultats.

(1) En décembre J 904, s’est réunie à Glascow une conférence des délégués des sociétés distributives ; par 132 voix contre 33, il a été proposé que la participation aux bénéfices soit supprimée dans la Wholesale écossaise (Cernesson, p. 408).

(2) Ch. Gide, Les sociétés coopératives de consommation, p. 186.

3° La théorie dite individualiste de la coopération.

La participation aux bénéfices, pas plus que le système de la copropriété ouvrière, n’est susceptible de transformer la situation juridique ni économique de l’ouvrier. Force est donc aux partisans de l’abolition du salariat de recourir à des procédés plus efficaces ; ces procédés meilleurs ne sont rien autre chose que l’emploi des coopératives incorporées ou des coopératives de solidarité, des associations ouvrières ou même des sociétés syndicales de production. Peu à peu, on s’est habitué à désigner par l’expression de « théorie individualiste de la coopération » l’ensemble des doctrines qui préconisent la mise en pratique de ces trois sortes de sociétés. Rappelons pour mémoire quel est le mécanisme de ces différents organismes.

Les coopératives de solidarité et les coopératives incorporées sont les sociétés formées par des ouvriers qui désirent trouver en s’associant l’emploi rémunérateur de leur force de travail ; ces coopératives, uniquement formées d’ouvriers producteurs, sont dues à l’initiative propre des ouvriers et leur appartiennent en toute propriété.

Les coopératives de solidarité désignent celles de ces coopératives d’ouvriers producteurs qui sont autonomes juridiquement et économiquement. Pour conserver leur caractère coopératif, en fait, elles doivent affecter tous leurs bénéfices au fonds de réserve de la société.

Les coopératives incorporées désignent celles de ces coopératives d’ouvriers producteurs qui ne sont pas autonomes, mais se trouvent soumises au contrôle ou à l’influence de coopératives distributives, de Fédérations d’achat ou même de syndicats ouvriers. Ces coopératives incorporées affectent leurs bonis tout aussi bien aux acheteurs qu’à leur propre onds de réserve ; les coopératives incorporées sont parfaites ou imparfaites, selon que la totalité ou seulement une fraction des bénéfices annuels reçoit l’une de ces deux destinations.

Les associations ouvrières et les sociétés syndicales de pro-

duction sont les sociétés formées entre ouvriers producteurs qui, à raison de l’initiative de la production qu’ils ont eue, répartissent entr’eux les bénéfices soit au prorata des salaires payés, soit à proportion du capital souscrit par eux.

Coopératives incorporées ou de solidarité, associations ouvrières et sociétés syndicales de production rendent propriétaires et directeurs de l’entreprise, les ouvriers qui y travaillent ; l’idéal des abolitionnistes du salariat se trouve pleinement réalisé ; malheureusement, un reproche grave est à présenter sur la forme comme sur le fond même de la doctrine.

a) Sur la forme : Dénomination défectueuse de la doctrine. — Envisageons d’abord la question de forme ou de dénomination : il y a tout lieu de penser que l’expression choisie est singulièrement malheureuse. Appeler les doctrines qui préconisent l’emploi de ces quatre catégories de sociétés, « théorie individualiste de la coopération », c’est, à proprement parler, se servir d’une expression dépourvue de tout sens intelligible.

Le terme « individualiste » demeure inexplicable ; il ne correspond à aucune des catégories de sociétés envisagées ; le terme de « théorie autonomiste » qui a été proposé pour le remplacer est infiniment meilleur (1), il s’applique aux quatre catégories envisagées, à l’exception des coopératives incorporées ; malheureusement, au point de vue de notre définition personnelle. les associations ouvrières et les sociétés syndicales de production sont exclues par l’expression complète : « théorie autonomiste de la coopération » ; le caractère coopératif fait complètement défaut à ces sociétés ; l’expression proposée ne concerne en dernière analyse que les seules coopératives de solidarité. Il n’y a nullement lieu d’en demeurer surpris : ces différentes catégories de sociétés répondant à des espèces

(1) Ch. Gide, Principes d'Economie politique , 10* édit,, p. 590.

ou à des principes différents, ne peuvent être désignées que par des expressions distinctes ; il faut renoncer à baptiser d’un nom unique, les diverses doctrines qui préconisent la généralisation de ces sociétés; l’expression générale et purement négative de théorie « anti-fédéraliste » de la coopération, dont on pourrait les désigner, ne laisse pas que d’être ellemême inexacte : les associations ouvrières et les sociétés syndicales de production sortent absolument du cadre coopératif.

b) Sur le fond : Défaut absolu de vitalité de ces diverses sociétés. — Les conceptions sociales, désignées du terme de théorie individualiste delà coopération, sont donc faussement dénommées ; mais le reproche qu’on peut leur adresser est autrement plus grave, si l’on considère le fond même du problème. Ces théories se résolvent toutes en des mécanismes d’une application pour ainsi dire impossible ; aucune des espèces que recouvre cette étiquette fallacieuse, n’a résisté au choc de la vie ; le reproche capital qu’il faut adresser à ces sociétés consiste précisément à relever leur défaut absolu de vitalité.

1° Extrême rareté des sociétés syndicales de production. — Envisageons tout d’abord les sociétés syndicales de production ; elles ne retiendront pas longtemps notre attention; la pratique nous en fournit fort peu d’exemples ; il est extrêmement rare de voir des ouvriers mettre en commun leurs économies, constituer un atelier de production et se répartir les bénéfices au prorata des actions'souscrites par eux. Les quelques sociétés conformes à ce type et qui fonctionnent de nos jours, sont presque toutes des associations ouvrières dégénérées ; leur esprit corporatif s’est peu à peu volatilisé et la répartition au prorata des salaires a fait place à la répartition au prorata des capitaux : l’importance économique de ces sociétés est presque négligeable.

2° Très faible importance des associations ouvrières de production. — Gomment pourrions-nous porter un jugement

différent sur les associations ouvrières de production ? Chacun sait que, malgré les très brillantes espérances que ces sociétés ont fait naître, leur mouvement a, dans l’ensemble, complètement échoué ; hormis l’Angleterre et la France, les associations ouvrières sont à l’heure actuelle pour ainsi dire inconnues.

a) En Angleterre. — S’agit-il de l’Angleterre, on évaluait en 1906 à 21 millions de francs la somme totale des 97 associations ouvrières de production recensées dans le Royaume- Uni tout entier (1). Ces 97 associations ouvrières comprenaient la même année 18.707 ouvriers sociétaires et avaient embauché 3.403 salariés.

La faiblesse de ce mouvement d’associations apparaît nettement, quand on songe quelle faible fraction de la population ouvrière anglaise représentent les 18 707 membres intéressés par ces associations. Cette production totale de 21 millions est de même insignifiante ; elle équivaut à moins de la moitié de la production des coopératives incorporées et seulement au huitième de la production des Wholesales. Les associations ouvrières de production n’ont encore atteint en Angleterre aucune extension.

b) En France. — En France, les associations ouvrières ont obtenu de moins mauvais résultats ; encore ne peut-on pas parler de succès. Depuis longtemps le mouvement corporatif

(1) Si des 131 sociétés énumérées dans l’Annuaire de la Cooperative Union (Preston, 1907, p. 572-582), on retranche les 34 coopératives incorporées que nous avons indiquées — voir la Production des coopératives incorporées anglaises, p. 116- 117 — on trouve ce chiffre de 97 associations ouvrières de production. De même, ce chiffre d’affaires de 21 millions de francs s’obtient en retranchant de 2.773.976 £ — chiffre d’affaires global des 131 sociétés considérées — les 1.943.561 £ de ventes des 34 coopératives incorporées ; la différence obtenue est de 830.415 £, c'est-à-dire 21 millions de francs.

demeure presque stationnaire ; il n’intéresse que 15.838 ouvriers sociétaires répartis entre 362 associations ; les 297 associations qui ont fait connaître leur chiffre d’affaires, produisent annuellement plus de 50 millions de marchandises (1).

Ces chiffres sont très certainement majorés ; la statistique officielle n’a pas pris soin de distinguer entre sociétés syndicales ou coopératives incorporées et associations ouvrières ; une forte fraction de ces sociétés répartit au prorata du capital ou des achats. D’ailleurs, même si ces chiffres étaient exacts, le mouvement corporatif français ne revêtirait pas une bien grande importance économique : il demeure peu conséquent sur la structure sociale du pays que 15.838 ouvriers français au plus, peut-être 8 ou 10.000 seulement soient occupés à travailler dans des associations ouvrières de production dont ils sont en même temps membres ; il demeure peu important aussi que 30 ou 40 millions de produits sur la production nationale proviennent des associations ouvrières.

Ces sociétés comptent pour la plupart une trentaine de membres seulement et réalisent fort peu de bénéfices (2) ; les bénéfices sociaux dont profitent ces 8 à 10.000 ouvriers, ne majorentque d’une façon insensible leurs salaires ; le seul bien que leur procurent les associations ouvrières est l’indépendance.

Moins de 19.000 ouvriers anglais et 8 à 10.000 ouvriers français vivent sous le régime corporatif : tel est le bilan de 60 ans de propagande corporative : affirmer que le mouvement a échoué revient à montrer une excessive indulgence de langage.

3° Très faible importance des coopératives incorporées. — Les coopératives incorporées ont donné jusqu’à maintenant des résultats assez médiocres, cependant, bien qu’elles ne se

(1) Bulletin de l'Office du travail , août 1907, p. 794.

(2) Ch. Gide, Almanach de la coopération française , 1908, p. 64.

soient pas développées, elles paraissent douées d’une vitalité peut-être un peu plus grande que les associations ouvrières ; elles bénéficient de l’appui financier et de la clientèle des coopératives distributives et des Fédérations d’achat. Constuées en grande partie grâce aux capitaux prêtés par ces organismes coopératifs du premier et du second degré, elles sont pour partie tout au moins la propriété de ces sociétés ; elles écoulent en même temps la majeure partie de leur production auprès de ces coopératives ou Magasins de gros. A ce type répondent par exemple la Verrerie d’Albi et le tissage coopératif de Gand. Commercialement et financièment soutenues par les sociétés coopératives, elles réussissent à se maintenir, sinon à faire des progrès notables.

La production des coopératives de solidarité et incorporées (pour plus de commodité dans les calculs, ces deux catégories ont été confondues) se montait en 1906 à 34 millions de francs pour l’Angleterre, à 15 millions pour l’Ecosse, à 5 millions pour l’Allemagne, à 2 millions pour la Belgique.

Les coopératives incorporées d’Angleterre et d’Ecosse comprenait en 1906, 16.835 ouvriers sociétaires et 4.928 salariés.

Les statistiques françaises sont trop mal établies pour que l’on puisse discerner quelles sociétés sont des associations ouvrières et quelles autres des coopératives incorporées ; toutefois, il est hors de doute qu’une fraction importante des 50 millions de ventes des associations c wrières recensées par l’Office du travail au 1er janvier 1907 ressortit à des coopératives de solidarité ou incorporées.

Les coopératives incorporées ne se sont pas développées beaucoup plus que les associations ouvrières ; mais elles semblent reposer sur une base financière plus solide. Elles ont déçu les espérances que l’on avait fondées sur elles; à tout prendre, elles n’intéressent que 16 à 17.000 ouvriers anglais, 2 à 3.000 ouvriers allemands ou belges ; que sont ces chiffres par rapport à la population ouvrière de nos sociétés modernes ?

4° Extrême rareté des coopératives de solidarité . — Les coopératives de solidarité ont moins bien réussi encore que les coopératives incorporées ; absolument indépendantes de tout organisme coopératif, elles ne trouvent aucun appui financier, auprès des coopératives et des Fédérations d’achat.

Ces sociétés dont les membres se font un principe inflexible d’observer le désintéressement le plus absolu, ont pour unique support, la foi socialiste ardente dont leurs sociétaires sont animés ; ces associations semblent avoir été plus répandues autrefois — avant même la création des premières sociétés distributives — que de nos jours. Les Union-Shops anglaises de 1828 à 1832 ont réalisé une magnifique floraison de coopératives de solidarité ; le mouvement n’a malheureusement duré qu'un instant de raison. Les temps modernes offrent des exemples de sociétés semblables, mais elles demeurent toujours très restreintes et le plus souvent ignorées.

Tendance à l'incorporation et à la fédéralisation graduelle des sociétés coopératives , corporatives ou syndicales d'ouvriers producteurs. — L’échec des coopératives incorporées et des coopératives de solidarité a des causes multiples; toutefois leur insuccès s’explique par une raison principale qui étend en même temps ses conséquences aux associations ouvrières et aux sociétés syndicales de production : une tendance absolument générale s’observe en vertu de laquelle toutes les sociétés ci-dessus étudiées perdent progressivement leur autonomie soit juridique, soit commerciale et se transforment graduellement en de simples dépendances ou ateliers de production des coopératives ou des Fédérations d’achat. Cette tendance générale peut être désignée du terme de loi d'incorporation ou de fédéralisation graduelle des sociétés coopératives, corporatives ou syndicales d'ouvriers producteurs.

Il est difficile d’exprimer par des chiffres, cette tendance à l’incorporation ou à la fédéralisation des sociétés coopératives ou corporatives d’ouvriers producteurs, toutefois quicon-

que est tant soit peu au courant de la vie coopérative sait que les associations ouvrières et les coopératives déjà incorporées n’attendent pour la plupart leur salut que de l’appui financier et de la clientèle des sociétés coopératives ou des Wholesales ; l’incorporation de ces sociétés se prépare — ou s’est préparé — par la voie commerciale ; elle se continue et s’achève le jour où quelques coopératives distributives consentent à commanditer l’entreprise et à souscrire des actions.

Les associations ouvrières et les coopératives de solidarité semblables à celles que les Diamantaires ou les Pipiers de Saint-Claude ont fondées et qui produisent des articles non susceptibles d’être achetés par les coopératives distributives, peuvent connaître la prospérité ; mais elles sont nécessairement rares ; il est douteux que la vie de ces sociétés puisse être bien longue ; pour peu que l’inspiration socialiste et humanitaire qui les soutient vienne à faiblir, les sociétés n’étant pas tenues en haleine par les sociétés distributives se ferment et ne sont bientôt que des clubs de petits patrons capitalistes.

L’incorporation qui commence par être graduelle et progressive, finit par être intégrale : l’incorporation abou* tit à la fédéralisation absolue ; la société est alors rachetée par la Fédération dont elle devint une simple branche de production.

La tendance des associations ouvrières de production à se transformer en coopératives incorporées n’est pas douteuse ; de même la tendance des coopératives de solidarité ou des coopératives incorporées à s’anéantir dans le sein d’une Fédération est hors de doute.

L’incorporation intégrale, la fédéralisation des associations ouvrières et des coopératives déjà incorporées s’observe dans les faits : plusieurs des établissements de production de la Fédération anglaise sont d’anciennes associations ouvrières qui ont été ultérieurement achetées par la Wholesale ; tout récemment, la grande Société coopérative de bonneterie de Leicester qui, jusqu’à concurrence des 2/3 était la propriété

des sociétés distributives, a été cédée à la Wholesale de Manchester, les coopératives propriétaires ont préféré en confier la direction à la Fédération que la garder elles-mêmes ou la remettre aux ouvriers actionnaires qui ne possédaient que le 1/7 du capital (1).

De même, le Magasin de gros des coopératives de France, à peine constitué depuis un an, s’est empressé d’acheter en juin 1907 la coopérative de Cordonnerie de Lillers (P.-de-G.).

Telle coopérative incorporée comme la Société des ouvriers en tabac de Hambourg, est à la veille, semble-t-il, d’une absorption définitive dans le sein de la Fédération d’achat allemande.

Le mouvement d’absorption des coopératives incorporées ou de solidarité, et des associations ouvrières par la Fédération est absolument général ; cette tendance peut s’exprimer ainsi : la loi de développement des coopératives incorporées et des associations ouvrières est leur absorption progressive par les Fédérations d'achat.

L’expérience et le raisonnement concordent ainsi pour montrer que les différentes sociétés qui réalisent dans les faits la théorie individualiste ou autonomiste de la coopération sont soumises les unes et les autres à une véritable loi d’évolution ; la loi de ces sociétés est leur continuelle transformation, leur incorporation d’abord, leur fédéralisation ensuite.

Associations ouvrières et coopératives incorporées sont portées, en vertu de leur mécanisme même, à se dissoudre perpétuellement ; la théorie individualiste de coopération va à l’encontre de la réalité vivante de la vie, elle est condamnée à un perpétuel suicide ; avec elle, tombe le dernier espoir des coopérateurs, apôtres de l’abolition du salariat. Ni le système de la copropriété ouvrière, ni la participation aux bénéfices, ni la mise en pratique de la théorie individualiste de la coo-

(I) Ch. Gide, Les Sociétés coopératives de consommation , p. 176.

pération ne sont pratiquement susceptibles d’écarter le mauvais génie du salariat. Il faut que chacun en prenne son parti : la coopération implique nécessairement le maintien et même l’extension de ce régime économique ; libre à chacun de nous de rester partisan de l’abolition du salariat : il importe seulement de se bien persuader que cette abolition est absolument incompatible avec la théorie coopérative.

Théorie fédéraliste et théorie coopérative sont une seule et même chose ; allons plus loin, la théorie fédéraliste est seule à mériter le titre de théorie coopérative : la Fédération d’achat, véritable mère nourricière des « sociétés de détail » — le terme anglais synonyme de sociétés distributives — est le couronnement nécessaire de tout l’édifice coopératif.

§ 2. — La théorie fédéraliste.

Fonctionnement général du régime coopératiste . — Un pays aura réalisé une économie coopérative puissante le jour où la grande majorité de ses habitants aura coutume de se procurer auprès des différents comptoirs de vente et des filiales des sociétés distributives, la presque totalité des marchandises nécessaires à la consommation. Le territoire entier serait alors couvert d’une infinité de comptoirs de vente, débits de marchandises, agences, dépendant toutes d’un nombre relativement restreint de sociétés distributives ; ces sociétés se chargeraient elles-mêmes d’entreprendre la production des objets d’un usage journalier et d’une fabrication très simple ; tels les articles de boulangerie, de confiserie, etc. ; elles confieraient à une Fédération nationale — secondée par des Fédérations régionales — la tâche immense de pourvoir à l’achat des approvisionnements et matières premières et d’organiser la production de tous les articles qui exigent un outillage ou un mécanisme véritable.

En semblable occurrence, le salariat serait le régime unique par lequel les hommes trouveraient à employer leur force

de travail physique ou intellectuel. Les revenus sans travail auraient tous disparu dans la mesure où les moyens de production et les capitaux, propriétés des coopératives et des Fédérations, auraient été libérés par amortissement de toute charge d’intérêt.

Cette société de l’avenir réalise parfaitement l’idéal socialiste de la prise de possession par les classes populaires de tous les instruments de production : « Si l’on suppose en effet que les sociétés coopératives, s’étendant à tout l’ensemble d’un pays et produisant pour leur propre compte tout ce qu’elles consomment, se trouvent devenues propriétaires de tout ou de la plus grande partie de l’outillage commercial, industriel ou agricole du pays, quels seront donc les véritables propriétaires de cet outillage commercial ou industriel, sinon les

classes ouvrières qui constituent déjà parle fait la grande

majorité des membres des sociétés coopératives (1)? »

En régime coopératif : « Les entreprises de production, au lieu d’appartenir et de profiter à une petite oligarchie d’actionnaires, comme dans les sociétés capitalistes, ou à une étroite aristocratie de travailleurs sociétaires, comme dans les associations ouvrières de production, appartiennent à la démocratie ouverte des coopérateurs groupés en société. Ces entreprises, montées par les sociétés de consommation pour leurs propres besoins et dirigées par elles, n’ont à craindre ni le défaut de capital, ni le défaut de clientèle, ni le défaut de discipline, écueils ordinaires des sociétés coopératives (et des associations ouvrières) de production. Elles ne sont pas des monopoles de producteurs contre consommateurs, des groupes luttant entre eux pour la conquête du profit ; elles réalisent vraiment le type d'une organisation démocratique (2). »

Ce régime « doit servir à modifier pacifiquement, mais radicalement le régime économique actuel, en faisant passer

(1) Ch. Gide, La coopération, Conférences de propagande, p . 97.

(2) Bourguin, ibid., p. 107-108.

théorie coopérative centrale ou théorie fédéraliste 497

la possession des instruments de production, et avec elle la suprématie économique, des mains des producteurs qui les détiennent aujourd’hui entre les mains des consommateurs » (1).

Cette société de l’avenir « n’est-elle pas appelée à opérer une révolution économique par l’abolition progressive du mode de production capitaliste? M. Charles Gide incline à le croire... Il se représente la société coopérative sous l’aspect d’une multitude de sociétés coopératives produisant pour leur propre compte tout ce qu’elles consomment, propriétaires de la totalité ou de la plus grande partie de l’outillage commercial, industriel et agricole de la nation et constituant par leur fédération une véritable République Coopérative » (2).

Le principe coopératif recevra-t-il jamais une extension suffisante pour que la société acquière à proprement parler une économie coopérative ? Il est absolument impossible de répondre avec quelque certitude à semblable question. Les données de l’expérience dont nous disposons sont beaucoup trop fragmentaires et récentes ; mais une constatation demeure absolument certaine : la société coopérative ou bien ne réussira point à se constituer ou bien sera précisément ce régime qui a été si bien baptisé du terme de République coopérative.

La théorie coopérative ainsi délimitée existe ; elle forme un groupe cohérent : une idée centrale constitue son ossature générale. Pour apparaître aussi nette et catégorique, la doctrine coopérative doit être dépouillée de tout ce fatras d’idées antiques sous lequel elle risque trop souvent d’être submergée : elle a besoin d’être considérée en elle-même. Née tout à la fin du xixe siècle, elle est la fille directe des soixante ans de vie coopérative qu’il nous est donné de contempler aujourd'hui ; venue au monde sous la pression même des faits, elle est due à la magnificence des triomphes remportés par le principe coopératif.

(1) Ch. Gide, ibid., p. 105.

(2) Bourguin, ibid.y p. 107-108. L. —

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