sociétaires
Les ventes des sociétés distributives sur le continent comme en Angleterre, ont sensiblement doublé.
Les ventes coopératives demeurent, par conséquent, beaucoup plus importantes en Grande-Bretagne que dans l’ensemble des autres pays d’Europe. En 1895, les ventes des sociétés distributives anglaises égalaient deux fois et demie les ventes des coopératives du continent. En 1906, la proportion avait été ramenée de 2 1/2 à 2. Il demeure vraiment humiliant pour les peuples du continent de songer qu’une population de 44 millions d’habitants effectue deux fois plus d’achats coopératifs que les 150 millions d’habitants qui forment la population globale des huit pays continentaux précédemment étudiés.
De leur côté, les Fédérations anglaises dans la même décade ont doublé leur effectif. Les trois Fédérations coopératives du continent qui existaient en 1895, englobaient une population coopérative équivalente au douzième environ de la population englobée parles huit Fédérations continentales en activité de service, en 1906 ; malgré ce brusque progrès, les Wholesales anglaises comprennent à l’heure actuelle 500.000 sociétaires déplus que les huit Fédérations du continent.
Les Fédérations du Royaume-Uni ont majoré leur chiffre de ventes, dans la proportion de 1 à 2 1/2, de 1895 à 1906. Le chiffre de ventes des trois Fédérations qui étaient établies sur le continent en 1895 équivaut environ au vingtième du chiffre d’affaires des huil Fédérations continentales de 1906 ; malgré ce brusque progrès, les ventes des Fédérations du continent correspondent seulement au cinquième des ventes des Fédérations anglaises : en chiffres absolus comme en chiffres relatifs, le mouvement coopératif anglais demeure plus puissant que le mouvement coopératif des autres pays ; mais ceux-ci font des progrès tels qu’ils rattrapent peu à peu l’avance des pays anglais.
Si nous faisons bloc des résultats fournis à la fois par la Grande-Bretagne et par les pays continentaux, nous voyons que la population coopérative totale et le chiffre d’affaires coopératif global des pays d’Europe ont plus que doublé de 1895 à 1906 : à l’heure actuelle, 4.725.000 sociétaires achètent annuellement 2.350 millions de marchandises à des sociétés coopératives : la courbe de développement du principe coopératif est remarquable ; cependant personne ne conteste que, sous le rapport de son étendue comme sous celui de son intensité, le principe coopératif ne soit encore confiné dans les limites les plus étroites.
Insuffisance du mouvement coopératif , envisagé sous le rapport de son étendue et de son intensité. — En tous pays coopératifs, la fraction de la population intéressée à la coopération est demeurée jusqu’à ce jour assez faible : la population coopérative de la Suisse, du Danemark, de l’Angleterre et de l’Ecosse représente 20, 27, 25 et 33 0/0 de la population générale du pays, à supposer que chaque coopérateur inscrit représente trois autres personnes; en France, en Allemagne et en Belgique, la proportion tombe à 6, 8 et 110/0: l’impression est moins favorable encore (l).
(1) Statistique générale n° 3, p. 160.
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La population coopérative des quatre pays d'Europe les plus avancés varie entre le tiers et le cinquième de la population totale du pays; partout ailleurs, le principe coopératif n’intéresse que le 1/9 ou même le 1/15 de la population générale : la coopération, tout en restant l’apanage, la « chose » des classes ouvrières, peut facilement gagner en étendue.
Envisageons-nous maintenant la consommation coopérative moyenne par habitant du pays? Une impression plus défavorable encore se dégage de cet examen. En Suisse, au Danemark, en Angleterre et en Ecosse, la consommation coopérative moyenne est seulement de 20, 25, 30 et 77 francs. La France, l’Allemagne et la Belgique n’atteignent que le chiffre beaucoup plus faible encore de 5,6 et 8 francs ; le rôle vraiment infime que joue la coopération dans l’économie interne de ces pays apparaît en pleine évidence.
Une si faible consommation coopérative moyenne, alors que le 1/5 ou même le 1/3 de la population générale a fait adhésion au principe coopératif, a lieu de surprendre : la raison doit en être cherchée dans l’insuffisance de la consommation des coopérateurs eux-mêmes. Sans doute, les ouvriers anglais et écossais achètent annuellement aux magasins coopératifs, 729 et 930 francs de marchandises, ce qui représente le tiers ou le quart de leurs ressources globales annuelles, mais que dire des ouvriers français, belges, allemands ou danois dont la consommation coopérative ne dépasse pas annuellement 300 à 333 francs? Leur dévouement à la société dont ils sont membres apparaît comme tout à fait négligeable. Les coopérateurs suisses effectuent des achats annuels pour une somme à peine plus satisfaisante : 411 francs seulement.
Il n’est pas très malaisé de rechercher quel pourrait être le montant des ventes coopératives dans les principaux pays d’Europe, si tous les membres des classes ouvrières de ces pays faisaient leur devoir et montraient un véritable attachement au principe coopératif. La volonté des classes ouvrières de réaliser l’économie coopérative une fois présumée, lemouve-
ment coopératif ne rencontre pas d’autres limites rationnelles de développement que la puissance de consommation des classes ouvrières et l’importance relative de la population ouvrière.
2° L'extension possible de la coopération en étendue et en intensité.
Au sein des masses ouvrières, la coopération peut réaliser une double série de progrès : en intensité et en étendue, ou si l’on préfère en profondeur et en surface ; calculons tour à tour avec la plus grande approximation possible quels progrès le principe coopératif peut réaliser, sous ce double chef. Voyons tout d’abord à quelle extension en surface le principe coopératif peut prétendre.
A. Les progrès possibles de la coopération en étendue. — La population active , industrielle et commerciale de l’Angleterre en 1900 atteignait près de 13 millions (1).
1® Angleterre. — Supposons que les 4/5 de cette population industrielle et commerciale sont composés de salariés, soit d’ouvriers proprement dits, soit de petits employés, bureaucrates, agents comptables qui ont, à l’extension du coopératisme,absolument les mêmes intérêts que les ouvriers et font véritablement partie des classes salariées. La classe ouvrière commerciale et industrielle de Grande-Bretagne se monte ainsi à 10 millions — population active, s’entend — .
Admettons en même temps — ce qui semble tout à fait conforme à la réalité des faits — que les 4/5 des sociétaires de toutes les coopératives anglaises sont de simples ouvriers ; estimons enfin que chaque coopérateur représente deux autres personnes appartenant à la population active ; dans chaque famille ouvrière, intéressée à la marche d’un organisme coo-
(1) Pour tous ces recensements, voir les chiffres rapportés dans Bourguin, ibid., 3e édition, p. 447-449 et les Résultats statistiques du recensement général de la population en France , 1901, t. IV, p. 998.
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pératif, seule, la mère serait exclue par nos calculs, de la population ouvrière active du pays.
L’effectif des sociétés distributives du Royaume-Uni se montait en 1906 à 2.222.000 membres, dont les 4/5, soit 1.777.000, par hypothèse, appartiennent aux classes salariées. Ces 1.777.000 ouvriers coopérateurs correspondent à une population ouvrière active de 5.331.000 habitants; la population ouvrière active de la Grande-Bretagne s’élevant à 10 millions, il se trouve que 53 0/0 environ de la population ouvrière du Royaume-Uni s’intéressent au principe coopératif.
2° Suisse. — En Suisse, les résultats sont moins favorables. La population industrielle active de la Suisse s’élève en 1901 à 900.000 âmes ; les 4/5, soit 640.000 habitants, représentent la population ouvrière industrielle de la Suisse.
L’effectif des sociétés distributives suisses a atteint en 1906,
170.000 membres, dont les 4/5, soit 136.000, sont des ouvriers. Ces 136.000 coopérateurs correspondent à une population coopérative active de 408.000 âmes, soit 63 0/0 de la population ouvrière suisse.
3° France. — En France, les résultats sont bien moins satisfaisants. La population activé commerciale et industrielle dépassait 8.875.000 en 1901 et 9 millions à l’heure actuelle ; elle correspond à une population ouvrière active de 6 millions et demi.
L’effectif de nos distributives française est de 650.000 coopérateurs, dont les 4/5 (et cette proportion est certainementrop forte pour la France qui contient beaucoup de coopératives dites bourgeoises), soit 520.000 membres, représentent la classe ouvrière au sein du mouvement coopératif. Ces
520.000 ouvriers coopérateurs correspondent à une population active de 1.560.000 âmes, soit 24 0/0 seulement de la population industrielle active de la France.
4° Belgique. — En Belgique, des résultats tout à fait comparables s’observent. La population ouvrière active de la Belgique atteint 1.648.000 âmes.
L’effectif des sociétés distributives belges est de 200.000 sociétaires environ, dont les 4/5, soit 160.000, appartiennent aux classes ouvrières. Ces 160.000 ouvriers belges équivalent à une population ouvrière active de 480.000 âmes, soit 29 0/0 de la population ouvrière de la Belgique.
5° Allemagne. — Considérons enfin l’Allemagne. La population industrielle et commerciale active de ce pays s’évaluait à 11 millions en 1900, disons à 12 millions à l’heure actuelle. Les 4/5, soit 10 millions, représentent l’élément ouvrier de cette population.
Les sociétés distributives allemandes comptaient 1.200.000 membres en 1906 ; les 4/5 de ceux-ci, soit 960.000, étaient des ouvriers industriels qui représentaient une population actives de 2.880.000 âmes, soit 29 0/0 de la population générale ouvrière de l’Allemagne.
Conclusion de toute cette étude : En Grande-Bretagne et en Suisse, 53 0/0 et 63 0/0 de la classe ouvrière s’intéressent à la coopération ; dans les autres pays le pourcentage est beaucoup plus faible encore : 24 0/0 en France ; 29 0/0 en Belgique et en Allemagne. Tout compte fait, la fraction de la classe ouvrière, qui est intéressée au principe coopératif est dans l’ensemble assez faible ; il demeure constant que la coopération pourra réaliser en étendue des progrès très importants.
Les pourcentages inverses des précédents 100/53, 100/63 constituent ce que l’on pourrait appeler les rapports d'accroissement possible de la coopération en étendue ou en surface. Recherchons maintenant les rapports d'accroissement possible de la coopération en intensité ou en profondeur.
b) Les progrès possibles de la coopération en intensité. — Chacun des coopérateurs inscrits représente trois autres
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personnes vivant et mangeant sous le même toit ; deux d’entre elles, au moins vraisemblablement les deux enfants, travaillent et procurent au ménage un supplément de revenus assez sensible ; on peut donc supposer qu’une famille ouvrière composée de quatre membres gagne au bas mot 2.500 francs par an ; évaluons à 1.000 francs la part de leurs revenus qui est afférente aux dépenses de transport : chemins de fer, tramways, postes, aux impôts directs et indirects, aux livres, aux journaux, aux services publics d’eau, de gaz, autant de dépenses qui restent nécessairement en dehors des cadres coopératifs.
La fraction de leurs revenus que les ouvriers coopérateurs pourraient apporter aux guichets de la société dont ils sont membres, ressort en lin de compte à 1.500 francs au bas mot. Les coopérateurs anglais (Angleterre et Ecosse : 740 fr.) pourraient donc doubler leur consommation coopérative annuelle ; les coopérateurs suisses (411 fr. par an) pourraient quadrupler leurs achats ; les ouvriers français, belges, allemands, danois (de 300 à 333 fr.) pourraient les quintupler.
c) Résultats généraux de la double extension coopérative en étêndue et en intensité. — La détermination des deux coefficients d’accroissement possible de la coopération en étendue et en intensité nous permettra d’évaluer quelle extension rationnelle la coopération pourrait recevoir sans dépasser le cadre même des classes ouvrières.
1° Angleterre. — Les 1.777.000 coopérateurs ouvriers que compte actuellement la Grande-Bretagne pourraient très facilement doubler leurs achats auprès des sociétés distributives : ceux-ci se montent pour 1906, à 1.268 millions, si l’on attribue les 4/5 des ventes aux ouvriers, qui forment effectivement les 4/5 de l’effectif total. 11 faut supposer en même temps que les sociétés coopératives enhardies par succès, ont augmenté leurs comptoirs de ventes et leurs locaux et possè-
dent toutes les marchandises nécessaires à la consommation journalière des classes populaires. Dans cette hypothèse, les ouvriers coopérateurs de la Grande-Bretagne achèteraient donc pas 1268 millions, mais 2.536 millions de francs de marchandises. Le coefficient d’accroissement en étendue étant égal à 100/53, la classe ouvrière anglaise serait en mesure d’acheter à elle toute seule environ 5 milliards de francs de produits coopératifs.
Cette éventualité ne laisserait pas que d’être extrêmement possible. Les revenus nationaux de la Grande-Bretagne atteignent environ 30 milliards par an ; les revenus des classes ouvrières anglaises sont donc assez importants, pour que 1/6 des revenus nationaux du Royaume- Uni puisse être facilement déversé aux guichets des sociétés coopératives ; il semble impossible d’imaginer quelle formidable puissance le mouvement coopératif anglais aurait acquise le jour où les sociétés distributives de ce pays effectueraient annuellement 5 milliards de ventes.
2° Suisse. — Nous pouvons faire un semblable calcul en ce qui concerne la Suisse Les 136.000 ouvriers actuellement inscrits dans les coopératives suisses pourraient aisément quadrupler leurs achats qui se montent à 56 millions ; dans cette hypothèse, ils se seraient fourni 224 millions de marchandises en 1906. Le rapport d’accroissement en étendue étant de 100/63, nous constatons que la classe ouvrière suisse pourrait^se procurer 350 millions de marchandises.
3° France , Belgique, Allemagne. — Le raisonnement est le même à l’endroit des mouvements coopératifs français, allemand et belge. Les coopérateurs de ces trois pays pourraient quintupler leurs achats annuels ; la population coopérative ouvrière actuelle de ces pays aurait pu effectuer 800 millions, 1440 millions et 220 millions d’achats.
Les taux d’accroissement en étendue de ces différents pays
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sont : pour la France, 100/24 ; pour l'Allemagne et la Belgique, 100/29.
D’où résulte que la population ouvrière française pourrait atteindre au chiffre de 3.250 millions, la population ouvrière allemande au chiffre de 5 milliards et la population ouvrière belge au chiffre de 750 millions.
3.250 millions représenteraient 1 /8 des revenus nationaux de la France ; 5 milliards représenteraient le 6e des revenus de l’Allemagne.
Les classes ouvrières industrielles et commerciales bénéficient dans les pays européens les plus industrialisés, de plus du quart des revenus nationaux ; aussi peuvent-elles assez facilement — nos calculs en font foi — se procurer auprès des organismes coopératifs des marchandises équivalant au 1/6 des revenus nationaux du pays ; le jour où la coopération aurait acquis un semblable développement, il n’est pas contestable qu’elle représenterait dans nos pays européens un des facteurs absolument essentiels de leur économie nationale.
L'organisation coopérative de la production impliquée par la vente coopérative. — Ce chiffre de ventes qui apparaît comme tout à fait formidable, implique par lui-même un développement correspondant de la production coopérative : ce point capital mérite d’être parfaitement mis en lumière. Il ne servirait pour ainsi dire à rien au régime coopératif d’augmenter, dans une proportion aussi extraordinaire, le montant de ses ventes annuelles, si les sociétés coopératives ou les Fédérations n’arrivaient pas en même temps à produire directement la grande majorité des articles débités par elles. Une marchandise qui a été débitée parle comptoir de vente d’une coopérative a, en quelque sorte, reçu le « baptême coopératif »,mais ce « vernis » ne suffit pas ; le coopératisme ne peut se réaliser avec toutes ses conséquences — abolition de toutes rentes et de profits d’intérêt — que pour autant que Fé-
déralions d’achat et sociétés distributives produiront elles mêmes la presque totalité des marchandises vendues.
Quand le régime coopératif aura atteint ce degré de développement, les entreprises coopératives pourront fournir du travail à presque tous leurs propres sociétaires et clients ; les classes salariées seront dispensées de louer pour vivre leur force de travail ; elles seront enfin libérées des cadres capitalistes dans lesquels elles étaient toujours demeurées enfermées ; leur émancipation économique aura fait suite à leur émancipation politique.
§ 3. — L’avenir probable de la coopération.
En conclusion de cette longue étude si souvent laborieuse et aride, est-il possible de se prononcer avec un degré suffisant de certitude sur le développement ultérieur de la coopération ? Pouvons-nous attendre de nos efforts semblable récompense ?
En vérité, il faudrait être bien ignorant de l’esprit et de la méthode scientifiques pour conserver une illusion et pour hasarder à ce sujet une opinion catégorique.
L’extension du principe coopératif dans les pays les plus industrialisés du continent européen promet d’être à l’avenir sensiblement plus rapide que par le passé — notre affirmation ne peut pas aller au delà. — Ces pays sont nés depuis un quart de siècle seulement, à la vie coopérative ; l’avenir semble pour eux plein de promesses.
La Grande-Bretagne, la reine et l’inspiratrice du mouvement coopératif, promet de maintenir dans les années qui suivront le même taux d’accroissement coopératif.
Dans nos prévisions, tenons compte de ce fait que les circonstances sociales et économiques, savoir l’existence d’une classe ouvrière nombreuse et à peu près consciente de ses intérêts et du mécanisme du principe coopératif, aident puissamment à la diffusion de ce principe ; l’importance de ce
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facteur de tout premier ordre si favorable à Tex tension du coopératisme — une classe ouvrière toujours plus envahissante avec le développement de l’industrialisme — ne semble pas pouvoir être exagérée : un développement coopératif intense demeure possible, peut-être probable; — certain ? qui pourrait l’affirmer?
Nul raisonnement, nulle induction ne saurait remplacer la consécration que les faits seuls apportent. Comment affirmer avec certitude qu’un mouvement à si longue portée se réalisera effectivement? Pouvons nous prévoir toutes les influences contraires qui s’exerceront, tous les courants opposés qui se dessineront? Sans doute il nous semble assuré que l’idée éthique, le concept purement moral qui sert de base et de support nécessaire au régime coopératif, conservera à l’avenir toute sa valeur morale et toute sa force de pénétration dans les masses ; mais nous ignorons totalement quelles seront dans un avenir un peu reculé les conditions physiques et économiques de la vie matérielle ; peut-être, dans la société de demain comme dans celle d’aujourd’hui, conviendrat-il, en vue d’augmenter la productivité du travail humain, de sacrifier la justice distributive à l’organisation pratique du travail. Peut-être nos descendants seront-ils contraints — comme nous-mêmes — de laisser à la base du régime de la production, l’intérêt privé avec tous ses monopoles, ses exploitations éhontées et ses gains scandaleux.
La productivité totale du travail social l’emporte nécessairement sur toute considération de justice ou d’équité ; il ne servirait à rien à la collectivité de bénéficier d’un régime de répartition sociale exact et rationnel, si le régime de la production n’était pas assuré d’une façon satisfaisante : mille fois préférable un taux de rendement élevé, même s’il est accompagné d’un système de répartition défectueux.
A l’heure présente — et depuis le dernier quart du xix® siècle — les classes populaires, enfin sorties de leur torpeur, ont, semble-t-il, le choix entre plusieurs méthodes opposées,
pour faire passer les principes démocratiques dont elles s’inspirent,du domaine de la théorie et de l’abstraction dans celui de la réalité vivante.
En cette alternative accorderont-elles leurs préférences au socialisme d’Etat ou, au contraire, au socialisme municipal? Le socialisme coopératif ne l’emportera-t-il pas plutôt?
Est-il même tout à fait assuré que les classes salariées feront choix d’un moyen d’émancipation et briseront enfin les cadres capitalistes ? Est-il tout à fait impossible que les classes ouvrières de demain ne réussissent pas mieux que celles du passé à réformer jusqu’à la structure de la société économique et ne restent dans le giron de la société qui les aura vu naître et les aura élevées?
« Inconscients des destinées de notre race », il ne nous est pas permis de préjuger de l’avenir de nos sociétés modernes ; toutefois ce témoignage peut être rendu, en toute certitude au principe coopératif : parmi tous les principes de rénovation sociale et d’émancipation auxquels les classes ouvrières peuvent avoir recours, il s’en rencontre peut-être d’aussi bons et d’aussi efficaces que le principe coopératif, mais certainement il n’en est point de meilleur ni de plus juste.