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LES ANNEES D'ENFANCE ET D ADOLESCENCE LE SAINT-SIMONISME

Félicien-César David naijuit à Cadenet idéparlenient lit' Vaueliise' le 13 mai 1810. Dès ses premières années il éprouva les ellèls de cette solitude du cœur qui devait assombrir sa vie entière. Dernier venu dans un ménage qui comptait déjà quatre enfants, il perdit sa mère peu de temps après sa naissance. Son père, appelé à Saint-Domingue par lun de ses parents, avait réussi à y amasser une fortune considérable. Chassé de 1 île par la révolte des noirs en 1790, il s'était vu contraint de retourner en France dans une situation passablement précaire. Il se fixa d'abord à Marseille, puis à Cadenet où il mourut en 1815.

Le jeune Félicien put se familiariser de bonne heure avec les sons musicaux. Son père jouait, paraît-il. du

violon d'assez i-einar(|iial)le faron, et lenlaiit s'y montrait sensible. Je suppose que les enthousiastes biographes de notre héros ont dû quelque peu exagérer, en nous le montrant, à peine âgé de deux ans, « se tordant, saulillant déplaisir quand son père faisait entendre quehjue mélodie sur le violon », puis, deux ans plus tard, « debout sur la ta])le. au dessert, les jours de fête, égrenant son petit répertoire » de romances « qu'il chantait avec beaucoup de grâce » ; — et en découvrant là des symptômes d'une vocation irrésistible. Je crois volontiers, d'ailleurs, (jue le père du bébé mélomane en conçut de favorables présages, et j'admets l'authenticité des paroles prophétiques qu'il articulait devant ses autres enfants : « Faites altention à Félicien, il sera bon musicien quelque jour ! »

Quoi qu'il en soit, la petite ville de Cadenet s'intéressait à l'enfant prodige. Parvenu à l'âge de six ans, il fut entendu, interrogé, mis à l'épreuve par un bon musicien, M, Garnier, hautboïste de l'Opéra, qui était venu passer les vacances dans une localité voisine. Le résultat de cet examen avani été satisfaisant, l'on décida de présenter Félicien à la maîtrise de Saint-Sauveur à Aix, où ses dispositions évidentes le firent admettre le 16 juillet 181 S.

Il y eut pour maître lajjbé Michel, homme doux et bon (jui sut bien vite se faire aimer de son élève; en outre musicien solide (|ui l'inilia intelligemment aux principes du solfège, de riiarmonie et du chant. Par la pureté de sa voix, le jeune David émerveillait ses con-

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disciples (|iii l'avaient surnoiiiiné « le roi des cnranls de clionir '). 1^ ('iisoi<:noincnl do Marins lloux sucréda à t'olui d<' ral>l)t'' .Miclicl, cl rélJ'Vo, éjifis du désir de «'récr à son lour, ne larda iiiii're à é» lirc di's motets, des hvnines, xoirc iiiriiic un (|iialii(ir (|u il «'onsidérait plus lard connue « un véritable nil'aiililiauc »). Ce (|ue je n'ai nulle peine à croire.

Sept ans s'étaient passés ; la voix de Félicien mua cl perdit son limhi-e de soprano. Alors àué de ([uin/.e ans, il fui placé, par les soins du chapitre, au collt-j^c de Saint-Louis, dirigé par les Pères jésuites, et où il devait continuer son éducation. En ce qui concerne les humanités, elle ne semble jias avoir été hrillante, et la musi- (|ue tut, là encore, la principale sinon l'unique préoccupation du jeune homme. Ses goûts ne furent point contrecarrés, et on le mit à même d'apprécier les beautés éclectiques du répertoire des révérends Pères. Ceu.\-ci ne tenai«'nl pas à tracei- une ligne de démarcation bien nelle entre le sacré et le profane, et, suivant une détestable pratique dont on peut encore, à l'heure actuelle, déplorer les effets, ils ne craignaient point d'adapter des textes liturgiques cà de la musique d'opéra. Le Don Juan de Mozart et 1' « aimal)le » Stéphanie de Berton en peuvent témoigner !

Néanmoins, Félicien s'initiait à la connaissance des œuvres religieuses de Haydn, de Mozart, de Chérubin i, qu'il s'efforçait à transcrire de mémoire, les jésuites n'en permettant pas la copie. Il était devenu assez bon violoniste pour occuper le premier pupitre, et, entre

Iciujis. ('Iiitliiiil s II II i sain I lient pou rloi'Diinor sa rhétorique. Eu 1828, l'arrêté liouvernemental qui ordonnait la fermeture des établissements de la Société de Jésus, le mit brusquement sur le pavé, et dans l'obligation de trouver immédiatement un gagne-pain.

La place de second chef d'orchestre au théâtre d'Aix, — avec le privilège d'accompagner les vaudevilles, — ne lui rapporta que des mésaventures. Peu encouragé par C(?tte première incursion sur la scène lyrique, il essaya de la procédure, et débuta dans cette austère profession en qualité de petit clerc chez i\P Pellegrin, honnête avoué et homme débonnaire. Mais le manque de vocation était trop flagrant, et notre apprenti juriste eut été voué de nouveau aux plus tristes perspectives, si la maîtrise de Saint-Sauveur ne se fût trouvée, providentiellement, dépourvue de chef. Un des anciens maîtres de Félicien, M. Sylvestre, avait tous les titres à cet emploi. Il s'effaça néanmoins devant son élève et demanda pour lui celte faveur inespérée. On aime à citer un pareil trait de désintéressement, malheureusement bien rare. Ajoutons que, lorsque Félicien David abandonna, avant de se rendre à Paris, son poste de maître de chapelle, il fut assez heureux pour le léguer à son tour à M. Sylvestre.

David put désormais se livrer à la composition et se donner la joie de faire exécuter les nombreux motets (|ui tombaient de sa plume. Il s'adonna également à des tentatives d'ordre moins spirituel, et notamment à l'écriture de nocturnes qui obtinrent les suffrages des

PORTRAIT n E F . D A \" 1 D EX COSTUME DE S A I X T - S I M 0 N I E N"

Au dos du portrait se trouve celle menlion : « Peint à M<5nilmoutaiit en 1S32 par

Raymond Bonheur. Siijné : P. Enfantin. »

Musée de Saint-Germain.)

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aiiiah'Ui's aixois. La iiiiimi|ih'. rr\i'iisr ri a seul iiiicntale » ilail (liLiiii' ili- xtTS coimiic ccux-i-i : je me reprocherais d'cD citer daxaiitaye.)

I^c orèpo do la luiiL eouvre le paysaire.

Du (hanlre dos bosquets on onlcnd le ramage, etc.

On ne la il pas impunément connaissance avec la « gloire (le ce monde! » La maîtrise de Saint-Sauveur et mènu' la cité d'Aix ne lardi-ren! pas ;i sembler insiilfisantes à l'essor du uénie naissanl. Paris exereait tout naturellement sur lui ce pouvoir altiactil" auquel il est bien diilicile de résister. Toutefois, laiiient taisait cruellement défaut. Ln oncle de Félicien, riche et naturellement avare, touché à la longue par les applaudissements (|ui saluaient les essais de son neveu, s'engagea solennellement à lui allouer une pension de cinrjuanle francs par mois lui permettant d'aller \ ivre « dans la capitale ». Il con\ient dajouter (jue ce parent modèle tint sa parole jus([u à concuiience de trois mensualités, après ([uoi se tarirent les sources de la générosité avunculaire. Une fois de plus, la bourgeoisie avait encouragé les arts,

Lorsijue le jeune compositeur partit, plein d'espoir en sa destinée future, « il ignorait », nous dit lugubrement l'un de ses biographes, le bon Sylvain Saint- Etienne, « que celte moderne lîabylone cache des misères profondes sous ses richesses immenses, et que la Morgue recueilb* beaucoup plus de cadavres que le

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Panllléou ». Le Panlliéoii csL assuriMiiciil (Icvcnu boaucoup plus liospitalici- depuis lors, mais non jusqu'au poinUlo recueillir l'auteur du Déscrl, qui n'eût d'ailleurs pas souhaité cette réclame posthume. Paris, en tout état de cause, dut procurer d'intenses surprises au nouveau venu, et il est juste d'observer que débarquer pour la première fois dans la grand'ville au printemps de 1830 n'était point une banale entrée de jeu.

Laissant do côté l'histoire et la politi({ue (|iii ne sont pas de notre domaine, nous nous bornerons à rappeler que Chérubini retenait au Conservatoire et Auber sur les scènes lyriques. Après la Muette de Por/zc/, jouée à l'Opéra en 1829, le public attendait le Dieu et la Bayadère, et afin de patienter, allait entendre à l'Opéra- Comique Fra Diacolo. Berlioz élaborait sa Symphonie fantastique ii{ allait préparer son prix de Rome au fracas des « Trois Glorieuses», en attendant qu'il orchestrât la Marseillaise. La Société des Concerts du Conservatoire interprétait religieusement les chefs d'œuvre de Beethoven, Mozart, Haydn, Weber, Méhul et Chérubini. Au Théâtre-Français se remportaient les victoires éclatantes et pai'fois fugitives du Romantisme : A Hernani, à Ifr/iri III et sa cour, joués l'année précédente, allaient succéder Morion de Larme et Christine à Fontainebleau.

Félicien David s'empressa d'aller, dès son arrivée, faire visite à M. Grégoire, inspecteur de la musique du roi, à (jui on l'avait recommandé et par (jui il fut présenté au directeur du Conservatoire de musique, le célèbn' et irascible Chérubini.

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L'ciilit'N Ut' iiiaii(|ua loiil dalionl <!•■ cdnlialilt'' : Le (lircctcur. jaloux «'I l'acoui'lit' i^ardicii dr la sculaslitjuc musicale, à l'aU'ùl tic la luoinili'c lit''rt''sit', serait-elle tombée de la jdume d'un maître, ne dissimula pas au candidat effaré que ses essais n'atteignaient pas à la perfection :

« Que vous nr savez rien! », lui cria-l-il de sa voix aiguë cl sèche, « Que vous )U' faites (juè des fautes 1 Que ce nest pas de la mousigue ! Que votre maître est oun âne bâté ! »

Après avoir essayé d'expliquer que, n'ayant pas eu, à proprement parler, de maître, il venait précisément au Conservatoire dans l'espoir d'en trouver un, le jeune homme, épouvanté des gestes, des grimaces et des interjections franco-italiennes de Chérubini, lin il par fondre en larmes. Ce fut son salut. Chérubini, dont le cœur était bon et le jugement sain, déclara que les essais à lui présentés n'étaient pas sans mérite, et admit leur auteur à suivre les le(;ons de M. Millaud, répétiteur de contrepoint et de fugue. En même temps, David fréquenta un cours libre professé par Beber, d'après les théories de Reicha, et s'adonna aussi à l'étude du piano, instrument qu'il atfectionna toujours sans jamais j)ar\ enir à le bien posséder.

Il ne laissait point, ce{)endant, de se livrer à la composition, et écrivit notamment un Ave Verum et un Lauda Sion à l'intention de la maîtrise de Saint-Sauveur. Unissant la théorie à la j)ralitjue, il s'essayait à formuler certaines réflexions sur Testhétique de son art :

« A mon avis, ('crivait-il à un de ses amis, l'unité, voilà une des qualités les plus difliciles et aussi les plus importantes de la composition. Il n'est pas malaisé d'entasser pensées sur pensées qui n'ont aucun rapport entre elles; mais faire qu'un morceau ne fasse qu'un tout, qu'une idée principale domine toujours, qu'elle reparaisse sous différentes formes, sans cependant lasser par une trop grande répétition ; joindre à cela les entrées intéressantes des parties, des repos bien ménagés, des imitations surtout, voilà l'art du compositeur, voilà ce qui embellit l'imagination sans l'enchaîner. »

Sans doute, le style d'une telle lettre est médiocre, mais la pensée en est juste, et il serait à souhaiter que tous les compositeurs s'en fussent toujours inspirés, — à commencer par Félicien David,

Des préoccupations d'un ordre plus pratique le harcelaient à ce moment même : La cessation des libéralités de son oncle le mit dans la nécessité de donner, moyennant des pi-ix dérisoires, quelques leçons de musique. Son frère, Charles David, le recueillit provisoirement cliez lui, mais la vie n'en était guère moins rude pour notre étudiant.

Sa persévérance n'en fut toutefois pas ébranlée : après l'étude de l'harmonie, il aborda celle du contrepoint sous la direction de Fétis, puis celle de l'orgue dans la classe de Benoist. Un bon numéro l'exempta de la consciij)li(»n et lui permit de consacrer tout son temps au travail, Mais la « lut te pour la vie » était

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riiilf : « Quanl îi 1 ai'iiciil . lisons-nous dans unr It'llnailrt'sst't' à luii «le ses amis. |tiiis(|iril laiil i-n |iail<'i\ cesl de mal eu pis; cela va toujours |tai- gradation descendante; ce qu'il y a de certain. cCsl «|ue je suis bientôt à bas. J'ai été malade pendant trois semaines; c élaicnl di's maux df icins. la lil-xic »•( un malaise dans tout le corps. Celte maladie a été provoquée par les chagrins que j ai eus. par la mauvaise nourriture des restaurants de Paris et l'humidité continuelle (|ui rèj^ne ici. Aussi, pourquoi ne suis-je pas un peu j)lus riche? Il me semble (|u une aisance raisonnable poui- un artiste me ferait beaucoup de bien. Je ne parle pas du corps, partie de nous-mêmes qui influe cependant beaucoup sur notre intelligence, mais mon imagination s'en porterait beaucoup mieux ; car. comment veux-tu (ju une tète, sans cesse occupée des besoins matériels, puisse agir librement? Ma foi! je dis que la misÎTc lue l'imagination! ))^

Une rencontre inattendue vint l'arracher à cette pénible existence et ouvrir à son esprit et à son cœur de nouveaux horizons. Un peintre nommé Justus, dont il fit probablement la connaissance en 1831, le dissuada sans doute de continuer ses études au Conservatoire,

' Que l'on me permette de citer ici un fragment d'une lettre qu'adressait l'illustre mathématicien Biot au jeune étudiant qui devait deveniil'abbé Perreyve. Les pensées émises par Félicien David y trouvent à la l'ois leur confirmation et leur contre-partie : « ... C'est un malheur que d'être né dans la misère, car la misère entrave l'esprit : l'âme soulTre quand elle doit se mettre au service unique des nécessités du corps ; mais c'est un plus grand malheur d'être né dans l'opulence, car Topulence, c'est le régime du corps, c'est l'esclavage de l'esprit. »

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cl le pressa de se joindre aux paillsaiis de la doctrine Saint-Simonienne dont la révolution de 1830 n'avait pas peu conli-il)ué à augmenter le nombre. La vie du musicien allait entrer dans une phase nouvelle, et son adliésion devait lamener à des conséquences dont il serait difficile d'exagérer la portée.

Le lecteur n'attend pas ici une exposition détaillée du Saint-Simonisme. Rappelons biièvement que l'école de philosophie sociale fondée en 1823 par le comte Claude-Henri de Saint-Simon, ne tarda pas, après sa mort survenue en 182o, à se transformer en secte religieuse sous les efforts de ses disciples, parmi lesquels il convient de nommer Auguste Comte, Augustin Thierry, Micliel Chevaliei-, Olinde Rodrigues, Bazard et Enfantin. Par des conférences, des journaux, des publications diverses, ils s'employaient à l'œuvre de propagande. Toutefois, oportcl luvreses esse, a dit saint Paul, et le Saint-Simonisme devait à son tour justifier cette parole. Bazard, puis Olinde Rodrig-ues se séparèrent du « Père Enfantin ». Le gouvernement interdit la prédication en public. Au printemps de 1832 enfin, le Père, suivi de ses plus dévoués disciples, se retira dans sa maison de Ménilmontant où s'élaborèrent tout ensemble de très sérieuses études économiques et industrielles, et d'impraticables projets d'apostolat dans le détail desquels nous n'avons pas à entrer ici'.

' Les lecteurs curieux de connaître Timpression générale produilc sur la bourgeoisie parisienne par les pratiques Saint-Simoniennes, pourront

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