‹ Félicien DavidChapitre 6 sur 7 · LE DÉSERT. — VOYAGE EN ALLEMAGNE · texte numérisé non relu

LE DÉSERT. — VOYAGE EN ALLEMAGNE

« Si le Désert triompha d'abord par ses propres mérites » a fort justement écrit M. Charles Malherbe, « il ne fut pas sans devoir quelque chose à l'heure même où il païut : l'Orient commençait alors à exercer sur l'imagination des artistes une attraction particulière; il représentait un monde nouveau, malgré son antiquité ; il gardait le prestige du mystère, et laissait deviner plus d'un spectacle inconnu. » Ajoutons que les événements dont l'Orient avait été le théâtre accroissaient ce prestige d'une sorte de curiosité craintive et tout ensemble passionnée. Après les Messéniennes de Casimir Delà-

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viiiiic (''tairiil Ncmit's. 1rs l'aisaiil rapidement oublier, les Orii'/il((/('s i\v Vi.toi- llu-o, sans parler des poèmes de Bvron. D'aulre part, si Yltiiu'i'dirc de Paris à Jéntsalem de Clialeaubriand rcmonlail dt'jà à une trentaine d'années, la i>ul)licali()n laite par Lamartine, en \H:V.'i, île son Vo//(i(/i' l'ii Orif'/it avait eontinué d'attirer vers ces régions l'attention de ses contemporains.

Dans le domaine de la peinture, le pinceau romnalique de Delacroix avait évoqué en d'inoubliables attitudes les plus sanglantes trag:édies, tandis (jue Decamps et Marilliat renilairnt lamilicrs au public les pittoresques détails d'une civilisation qui l'attirail et retlrayait tour à tour par une double et légitime fascination.

La musi(jue avait-elle eu jusqu'ici sa juste pari dans cette imporlatiùii d'oiienlalisme ? Il serait téméraire de l'affirmer, même en remontant plus baut. à moins que Ton ne veuille considérer le Mupliti du Bourgeois Gentilhomme comme un sujet autbentique du Commandeur des Croyants. Certes, la grandeur biblique du Joseph de Méliul est profondément impressionnante, mais ce n'est là qu'une incursion bien limitée dans une si vaste contrée.

On ne saurait prétendre (jue le fameux Rondo de Steibelt soit« turc » autrement (jue de nom, ou que la Marche turque de Mozart le soit sensiblement davantage. Son Enlèvement au sérail, les Deux avares et la Caravane du Caire de Grétry ou le Calife de Bagdad de Boieldieu, quebjue valeur que l'on attribue à ces charmantes partitions, sont absolument dénués de toute « couleur locale », si diluée qu'on la suppose. Toutefois il reste à étudier le

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Beellioven des Ruines, d Athènes, et la iiiarclie, mais plus encore le chœur des Derviches tourneurs prouvent assez que le Maître avait pressenti et même deviné cet Orient mystérieux et farouche sur lequel il ne devait jeter qu'un regard. Il siérait moins encore d'ouhlier VObêron de Weher, dont l'orientalisme si poétiquement gracieux nous introduit dans le domaine des esprits et des fées. Ceci dit, Félicien David n'en demeure pas moins le créateur, ou si Ton préfère, le révélateur d'une sensation nouvelle. Dans le monde des sonorités il fit entrer des formes et des colorations inédites, il mêla, aux notions pittoi'esques, aux légendes, aux contes féeriques, par lesquels les peintres et les poètes avaient étahh et entretenu nos idées sur la nature et l'art de l'Orient, cet inexprimable frisson de l'infini qu'à la musique seule il appartient de faire passer dans nos âmes.

Auguste Colin n'était guère poète, mais il l'était plus assurément que la presque totalité des librettistes passés et présents, — en y comprenant même les rimeurs de profession qui ne dédaignent nullement, comme on sait, d'associer leur muse à celle du compositeur. Ses vers, parfois bien frappés, offrent à maintes reprises des exemples d'une simplicité non dépourvue de grâce ou de grandeur. D'ailleurs, il n'est pas moins libéral que ses émules en « Allons! trottons! cheminons! marchons! wrivons ! » et autres exclamations traditionnelles à l'aide des([uelles les choristes s'encouragent mutuellement à demeurer immobiles.

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l'^'licit'ii l);i\ i(I ne mil (|iit' liois mois à rcrirc sa parlilioii. d'axi-il à jiiillcl ISi'i-. Oiirl(|iit's llit'iiics aialics y lii;ui'aionl, dont Ir plus caradérislicju»' est le clianL du Muvzzi/i. Ajoutons y la lircer'u; du soir, compost'e autrefois sous forme cliorale pour la cliapelJe de Méiiilnionlant, et publiée ensuite coninu' mélodie séparée, avec ce titre : Le Batelier du Nil, (accompagnement de piano par Joliannès) ; — puis deux motifs de la Fantaisie aralic et de la Danse des Aimées.

L'œuxre prête, la salle dûment accordée à l'auteur, celui-ci n'avait plus ([u'à se préoccuper des interprètes à trouver ^sans parler du placement des billets). Il s'assura le concours d'Alexis Dupont et de Béfort. La voix de celui-ci rappelait à s'y méprendre celle des eunucjues du vice-roi d'Egypte, et ajoutait à V Appel du Muezzin un atti'ait sui generis. lîeaucoup d'instrumentistes et de cboristes de bonne volonté s'étaient joints au bataillon professionnel. Quant aux billets c'était plus diflicile ; malgré toutes lesdémarcbes du compositeur, son bureau de location, ainsi qu'il le disait tristement, restait « dans sa poche )>. D'autres ennuis survinrent : le soir même qui précéda le concert, on fut averti que le récitant ne pourrait remplir son office ; il put être suppléé, au dernier moment, par un lecteur de bonne volonté, M. Tliibaudeau-Milon (jui appartenait, non sans éclat, à la troupe de l'Odéon.

Le grand jour arriva, — 8 décembre 1844. La première partie de la séance comprenait deux chœurs : Le Chant du soir et le Sommeil de Paris ; deux mélodies vocales,

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le Çhibouck et les Uiron'Ielles. plus le scherzo de la symphonie en }ni hhnoL Ces morceaux furent poliment accueillis. Mais rien ne pouvait faire présager ce qui tillait suivre. Après un entr'acte, Tilmant, qui dirig-eail: lorcliestre, leva sa baguette et le public sentit, dès les premières mesures de IVeuvre nouvelle, qu'un iiorizon inconnu se déroulait devant lui.

D'abord une note, — une seule — murmurée par les violons et les altos. L'Or du Rhin commence, lui aussi, par une note uni([ue, base primitive de toute l'Iiarmonie qui en va naître, germe d'une vie multiple et prodigieuse dont tous les éléments vont se développer à travers les (juatre parties de ÏAnneaff du Nibelung. Mais ici rien de tel : Si cet ut indéfiniment vibrant symbolise l'immensité, c'est « Timmensité stérile, carde cette note rien ne sort, ou quelques accords à peine, quelques germes de vie, qui rendent })lus sensible encore le néant où ils retombent aussitôt^ ».

En effet les cordes graves de l'orchestre ébaucbent en vain les lignes d'une vague mélopée. La note continue obstinément su \ ibration taciturne, que n'interrompt pas la récitation des stances :

A l'aspect du désert l'infini se révèle...

Ineffables accords de l'éternel silence ! Ciiaqvie grain de sable a sa voix ; Dans l'éther onduleux le concert se balance, Je le sens, je le vois !...

' C. BelldiKue : Xotivelles silhouelles de musiciens.

FUONTISI'ICE UE L .V 1' A UT IT 1 0 N D li Chl'i^loplie Coloiub.

(D'après une lilln>grai>liie de Célcslin Naiilcuil. Hibliotlicque de l'Opt^ra.)

1'i;licii;n david si

Oui. fU \<''nt(''. il;ms ces (|iicl(|in's Irt'ilciiiciils à |it'inr

|K'lCflililili'S (les aicl!r|> flIlriiiJlIll la roiilf. lloilS cillfll-

doiis, nous |ji't'ssciilons plul(U i-c (jur |»<'ul «Hir la " iiiiisi(|ue «lu silence^ ». Cola seiiiljle M'iiir de Irl's loin, fl cepenclaiil la vihi-ation supivnie vient mourir {iiès Je nous et jus(|u"i'n iidUs-iniMues. A lra\'ei's les espaces sans lin la clialfiu' plane ri sirradie, laissant toniher son aceablanle lourdeur sur la jjlaine stérile d'oii semble monter sans cesse ime lamentation inapaisée".

Rendons ùràce à la siuiplicilt'- de l)a\ id et à son peu de science musicale : In des nomhieux; uénies (lui embellissent à 1 lieure actuelle la jeune école Iraneaise. n'eût pas manqué en pareil cas de se livrer à diniiénieux développements soutenus dune orchestration co[)ieusement nourrie, dans linlenlion de nous l'aire bruyannnenl ajjprécier les charmes du silence...

L'intervention de l'homme ne tarde pas à animer limmobile paysage. Les sons lointains des cors annoncent

' « Comment avez-vous pu trouver des sons pour exprimer le silence? » demandait-on à David. « l^n l'écoulant, » répondit-il.

- Le lecteur nous saura gré de citer ici deux fragments qui lui paraîtront le meilleur cummciilaire de lette page musicale :

« Le silence est un dos cliariiies les plus subtils de ce pays solitaire et vide... le silence répandu ^ur les grands espaces est plutôt une sorte do transparence aérienne, ipu rend les i)orcoptions plus claires, nous ouvre le monde ignoré dos iiiliniment petits bruits, et nous révole une élenduo d'iuoxpiimables jouissances. »

i^Fromentin : Un été dans le Sahara\

« Oh! dans cette sonorité de midi, dans ce demi-sommeil fébrile do la sieste, — comme vibre et pleure un chant vague, inconscient, résultat des choses, — paraphrase du silence et de la chaleur, de la solitude et de l'exil. »

iPierre Loti: I.e roman d'un spahi.).

la venue des pèlerins invoquant la protection d'Allah par des chants d'abord solennels, puis s'exaltant joyeusement en un rythme nettement marqué. Les voix s'éteignent, et la Marche de la Caravane commence à se faire entendre.

Léger et allègre au début, l'entraînant mol if va bientôt se parer d'un gracieux contre-chant que fredonne le hautbois et qui voltige gaiement au-dessus des instruments à cordes. Les violoncelles le reprennent à leur tour, et l'orchestre peu à peu redit à pleine voix le thème principal. Les chœurs viennent y mêler aussi leurs chants joyeusementaccentués. Puis l'inquiétude les fait hésiter. L'orchestre aussi s'est assombri. Le refrain, modifié dans sa couleur, soutenu d'un accompagnement menaçant, revient obstinément, mais comme défig-uré par la peur. Alors tout l'orchestre éclate : sur les accords brutalement frappés par les cuivres, de vives fusées chromatiques s'élancent des contrebasses et des violoncelles auxquels répondent les hautbois et les flûtes. Les chœurs y joignent leur imploi'ation désespérée : c'est le Simoun qui passe, soulevant de son aile ardente les flots de sable retombant en pluie de feu sur la caravane éperdue. Les prières, les cris d'angoisse s'entremêlent sous les trémolos des cordes, les sifflements et les râles des instruments à vent. Page magistrale dont on ne saurait trop louer les larges proportions et qui, avec des moyens relativement simples, produit des effets d'une incontestable grandeur.

La tempête s'est calmée. Au loin grondent encore

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ses derniers fréinisscincnts. J^a troupe s'est relevée, oubliant la jiassaiivre aiig-oisse, et de nouveau se met en niarclie, reprenant avec la même gailé inlassablement courageuse le cliœur analysé plus liaul. La première juntie se cbM sur celle impression de \aillance et de joie contrastant si singulii-remcnl avec la mystéi'ieuse gravité du début.

La nuit, lentement descendue sur la jilaine, iii\ ile au repos les voyageurs :

Comme un voile de liancée

La nuit tombe au front du désert...

L'étoile du soir argenté de sa lueur bleuâtre les vagues de sable tout ta l'iicure encore calcinées par le soleil, l ne douceur inellable sexliale de la nuit même, du murmure de l'inx isible, semble à la fois tomber du ciel limpide et monter du sol apaisé. C'est riieure bienfaisante et sacrée, l'beure trop brève de la halte et du repos. Dans l'Inde antique, les Védas, si fertiles en images éclatantes })Our célél)rer Indra, l'archer nomade à la chevelure d'or, le chef de l'armée des rayons incréés, revêtent une tonalité plus calme en invoquant la chute du jour : « Oue les vents nous soient doux ! Que le crépuscule, la nuit, le ciel, l'air... tout soit rempli de douceur! )>

Ce fragment du cantique indien pourrait servir d'épigraphe au début de la seconde partie du Désert'-; sur

' On pourrait aussi rapprocher de celle musique l'admirable Hymne à la Stiil, de Novalis.

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une tenue dos cordes graves le premier cor, puis le deuxième ébauchent un chant rcveur que va reprendre la clarinette : — moins qu'un chant, une sorte d'appel oii alternent deux notes qui se répètent en se faisant écho, — le cor les redit de nouveau en les développant, — enfin les deux instruments dessinent, tour à tour, le thème de V Hi/mne à la Nuit.

En une sonorité transparente que semblent colorer les rayons stellaires, la mélodie épanche sa fluidité délicieuse, oii la voix, se reposant à de fréquents intervalles, laisse la ilùte et la clarinette se jouer en de calmes répli(jues ; tandis que l'accompagnement paisible des violoncelles soutient le chanteur de ses molles ondulations, seml)lables au souille alté-nué dune brise effleurant la surface des sables.

De la Fantaide arabe et de la Da?isc des Aimées (|ui se succèdent ensuite, nous lu.^ dirons que peu de chose. Non qu'elles ne soient dignes d'attention, la seconde surtout avec sa cantilène alanguie oii le hautbois semble soupirer l'aveu d'un amour inconsolé. Le chœur suivant, célébrant la lihcrii' au désert :

Restez dans vos tombeaux de pierre, Pâles habitants des cités, Sans voir du ciel ni de la terre Les majestueuses beautés...

est dune mille et lière allure. Le Saint- Si monien se retrouve ici, jetant son cri de défia la civilisation déprimante qui l'avait cxih'.

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Mais on no sauraiL longleinps s (tcrujx'r de la ciN'ilisalion, lurnio pour la maudire, loi'sijue l'on s'en Irouve si éloienr. Canipc'c dans un repli de sable, sentant autour d'elle 1 insondahle paix des lioi'izons inlinis. la caravane, un moment éveillée par les danses elle sentiment du courage p-andi sous les épreuves de la journée, se laisse encore bercer aux barmonies de la Nuit divine.

L'Hvmne précédent expi'imail à la fois une aspiration et un élan de reconnaissance. Moins pure peut-être , plus indolente, — plus sensuelle à coup sùi-, la Ri'verie du soir "lisse à travers le silence.

D'abord la flûte, le bautbois et le basson essaient. pourrait-on dire, d'en indiquer le motif, en reprennent plusieurs fois les notes initiales, puis s'arrêtent, déjà lassés. Ils se borneront à les redire entre les stroplies, par une lointaine analogie avec le r/hazc! jtersan. et à envelopper de leurs barmonies la voix du cbanteur. Au-dessus vibre, en un dessin rytbnii(jue obstinément attacbé à la même note, le murmure caressant des altos et des violoncelles :

Ma bette nuit, ô sois pliis lonle...

La deuxième stropbe est accompagnée, — les instruments à vent se faisant à peine entendre, — j)ar un cbarmant dessin des violons, dont les pizzicafi étinceU lent comme des gouttes de lumière se reflétant dans l'eau limpide ou se mirant dans les grains de sable :

Voiîue sans bruit, lune éclatante...

Mais la lune s'esl voilée de iiuaj^es et l'obscurité plane de nouveau. L'orchestre s'est aussi estompé de sons plus voilés, et lorsque, pour la première fois, le chœur vient redii'e les paroles de la strophe :

Mais ma paupière languissante Au doux sommcit déjà se livre...

les arpèges des violons paraissent envelopper d'un sombre réseau les voix graduellement affaiblies. Le domaine du rêve s'ouvre pour les chanteui's peu à peu assoupis, et dès (ju'ils ont commencé d'uuir Icurs-^voix, l'obstinée et mourante caresse rythmée par les cordes s'est éteinte languissamment.

Mystérieuse/nent reparaissent la note unitjue du débutetlavague et brève mélopéeébauchée par lesbasses. — Ledésertarepris possession de son domaine illimité, et le silence plane, immobile, au dessus de la caravane endormie...

Les premiers violons munis do leur sourdine font vibrer en trémolo le mi aigu, sommet de l'accord parfait majeur, dont les seconds violons divisés donnent successivement la tierce et la fondamentale. Peu à peu les sourdines tombent, un thème très caractérisé, énoncé d'abord par la clarinette, puis par les autres instruments du même groupe, se déploie progressivement \\x^(\\xi\\\ fortissimo final. Ainsi débute la troisième et dernière partie, en une pittoresque évocation du soleil levant, depuis les premières teintes de l'aube indécise jusqu'à l'apparition triomphale par laquelle

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lasli'o (lu jour Uiivonne loiil à roii|i foniine un liviimc sonore Kl i'oni|ilil le ilrsert île liiniiéri' el d'aninur.

Sans (li)ult' la siiiiplicil»'' des moxciis t'iiiployi'S Icrail aujourd liui souriir ikhiiImc ilr jeunes fort^ en l/ih/ics. Le « Lever du soleil », coninie aussi Inen son eoueher. ou tout autre pliénoniène aslrononii(jue ou niéléoroloui(|ue. est un « article » (|ui se « lait mieux » acluelleinent. et dune nianièie plus éloflée. Ni les instruments, ni le temps, ni la longanimité des spectateurs ne sont économisés. Mais il est douteux que le résultat produit soit en raison directe des efforts mis en œuvre.

Le chant du M/iczzin ne doit (juà lui-même son éti'ange originalité. G est bien la n)élo[iée (jui s'élance du IVèle balcon dont est ceint le minaret en arabe lieu de lumière) et retombe sur les voyageurs encore ensevelis dans le sommeil.

Quant à la conclusion de IVeuvre. elle dépeint le départ de la caravane et ne renlei'ine (jue des Iragments déjà entendus pendant la premii're {)artie.

Nous n'avons pas voulu interiompi-e cette analyse i)ar le compte-rendu de la mémorable séance où le Désert fut présenté au public parisien. — L'attention provO(|uée par les premières mesures se changea bientôt en véritable sympathie. La Marche de la caravane et sj)écialement le contre-chant du hautbois soulevéï'ent des applaudissements. La Danse des Aimées en augmenta l'intensité, enlin le Lever du soleil mille comble à l'enthou-

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siasme dos aiuliLeurs. Félicion David, assis parmi les niiisicions. avait pris le parti, pour dissimuler, ou plutôt pour /i/ii/si'r sou émotion, dassocier sa voix à celles des seconds ténors du clnrur. Réclann^ à grands cris par le pul)li(', il dut se montrer sur l'estrade. Entouré, embrassé, félicité par ses amis, et aussi par ces partisans convaincus, que la gloire subite d'un auteur inconnu la Ncillc lui conquiert toujours à l'improviste, le compositeur sortit de la salle, escorté par ses interprètes el par nombre d'auditeurs (jui criaient son nom à la foule étonnée. Il put enfin rentrer cliez lui, n'osant ajouter foi à ce bonbeur inespéré, et secoué par un rire nerveux (jui ti'abissait la fatigue et l'exaspération de ses facultés mentales.

Les éloges de la presse confirmèrent les applaudissements du public. Rien n'est significatif à cet égard commelenlbousiasme deBerlioz'. L'originalité du plan,

' Voici quol(jues extraits de sou article, publié le 13 décembre 1844, dans le Journal des Débats : « Un orand compositeur vient d'apparaître, un chef-d'œuvre vient d'être dévoilé ! Le compositeur se nomme Félicien David, le chef-d'œuvre a pour titre Le Désert. .. Oui, David, ce que vous avez fait est très grand, très neuf, très noble et très beau... Nous avons été frappés d'admiration, toucliés, entraînés, écrasés... Vous avez fait naître les applaudissements, les larmes et ce trouble des âmes dont le talent peut rider la surface, mais que le génie seul ébranle jusqu'au fond. » Suit une esquisse biographique de David et une ana- . lyse delà première partie du concert, puis enfin le compte-rendu de l'œuvre principale ; — Le chœur glorifiant Allah est a grand et magnifique, les voix y sont groupées de manière à produire une forte et excellente sonorité, les harmonies en sont retentissantes et splendides. y

Le Simoun « est quelque chose de prodigieux. C'est aussi beau que l'orage de la, Pastorale de Beethoven. L'auteur a montré là qu'il connaissait l'orchestre autant qu'homme du monde et qu'il en était maître. 11 est impossible de mieux ménager, accroître et déchaîner la tempête

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la noii\ caiitc' du iicnic. le cliiiniii' di's im'Idilic-;. le coloris (le lorclicsli-atioii. cnliii ! iiiiji'iiiahlf |iot''Sh' (jiii se clégaiicail de 1 <iHi\rt' ciilit'ir. huit coiicouriiil à salisfaii'e à la lois les Icuaiits de la S()])ri»'lé ('lassi(|u(' cl les amateurs de sensations iieuxcs. — Il es! ceiliiin aussi (|ue la carrit-re niouveiucnlt'c du jeune musicien ne inaucjua pas de piquer la curiosité. L'orgueil national ne fut pas sans a^iir sur les espi'ils. En résumé, lauteur du Ih'ser/ connut les cliarmes et les fardeaux de la cr\rhrilt'. Los almanachs comi(jues eux-mêmes parlèrent de lui. l'^nlin. car il nesf point de roses sans épines, son ami S\ Ivain Saint-l'^tienne lui dé-dia une poésie, sorte de complainte dont clia(|ue couple! se terminait par un refrain opniiàtre. Nous ne doinierons. <à titre documentaire, (|u une seule strophe de cette reiirettalde pi-oduclion :

in»ttuiiicnlale. Cet ensemble est fouilroyant sans cesser cfètre liarmonieux. » L'Hymne à la Xuit « est délicieux et ne peut se décrire... Oh! le beau. Tadinirable morceau I ! » Les airs de danses sont des « perles de fOrient cnciiàssées dans lorcliestre le plus savant, le plus gracieusement original qui se puisse entendre »,etc.

Au reste, deux mois après. l'ardent panégyriste dirigeait lui-même rcxécution du Désert et celle d'un chœur de janissaires, dans un concert, au Cirque Olympique. Dix ans plus tard, son exaltation s'était profondément calmée, ^sous lisons dans une lettre à Ad. Samuel len date du do octobre 18oa) : « David a doniié deux com-erts qui lui ont lait perdre 1.800 francs. On trouve maintenant cette musique enfantine... Le temps est un grand maître: je ne sais comment on pourra lutter contre les enseignements de ce maitre-là

Va Je David «-leint rallumer le flambeau. »

On sait que le jugement de Berlioz était sujet, d'une époque à l'autre, à des variations qui n'avaient pas toujours pour cause sa conscience de critique.

Ta lyre, aux champs où nail raurore, Rêva des accords inouïs.

Mais lu voulus les voir éclorc Sous le soleil de ton pavs ; Là. du désert la voie sévère Peint l'effrayante majesté.

Refrain :

Rerois nos chants, toi notre frère, Du seuil de limmortalité.

(iloire à toi !

(iloire à loi !

Félicien David jouit prot'ontléiiient, mais sans en être enorij;"iieilli ni troublé, Je ce triomphe inallendu. Une lettre de lui. datée du 30 décembre de cette même année, contenait ces li^ines :

« Eniin je suis récompensé de mes travaux et de mes luttes. J'ai donné mon second concert au Théâtre Italien. Le succès a été aussi beau, et même encore plus beau que la première fois \ Il y avait dans la salle l'élite de la population parisienne. Cette soirée a consacré mon premier succès. J'ai reçu ces ovations sans enivrement; je sais à quoi cela m'engage. Dieu aidant, j'espère n'être pas intérieur à moi-même dans mes nouvelles œuvres.

» J'ai souvent pensé à jnon pays au milieu de mes lrionij)hes, car il n'y a pas de bonheur pour moi sans celui de mes bons parents et de mes bons amis. »

' Des chefs arabes assistaient à cette audition. Il eût été intéressant de connaître leur impression. En tout cas leur présence dut agir sur l'état d'esprit du public, épiùs de « couleur locale ».

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lOucliaiilcs [taiolrs cl liifii rniilonnrs ;"i n' (|lli' ll(ill> savions dr\l\ du caraclt'it' «le Da\ iil. Au reste sa joie ne |iou\ail inaii(|uer il'rlre m-andenieiil alhMiuée j)ar les (lillii'ullés Miatéiielles de son entreprise : Les irais se montaient à deux mille lianes, la l'ecetle à huit eents. Où liouNtM' les douze cenls IVanes nécessaire? L'embarras lui lieureusemenl de courte ilur»'e; la maison Escudier avant ac(juis, pour la somme précitée, l'entière ])ropi'iété du DrscrL Encore cette somme fabuleuse rapj)orta-t-(dle au musicien de i"à(dieux intt'rèts, sous forme de procès variés. — Arlès-Dufour, iiros industriel rompu aux alFaireset ami du Père Enfantin, nous lient, dans sa correspondance, au courant de ces litiges : « Ces misérables Escudier, écrit-il. ont abusé de l'ignorance et de l'innocence de Da\id; mais celui-ci est impardomiable de ne vous avoir pas consulté. — Pourvu, au moins, qu'Escudier ait menti en écrivant à llaiid^ qu'il a acheté non seulement toute la musique passée et présente, mais encore toute la musi(|ue future de David... Il faudrait remuer ciel et terre pour rompre un pareil traité. »

Arlès-Dufour se faisait évidemment une idée exagérée de la voracité éditoriale. Il constate, (juelques jours après, (jue le Père a, « autant (]ue possible, libéré l)a\id de ses exploiteurs ». ■ — « Il faut, repreiul-il dans une autre lettre, il faut absolument le conduire par la main, sans cela non seulement sa vie matérielle serait com-

' Georges IlainI, alors chef d'orchestre du Grand-Théâtre de Lyon. Il occupa plus lard les luênies foncions à l'Opéra et à la Société des Concerts du Conservatoire.

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promise, mais «mcore son liénie, 11 faut bien que vous le compreniez ainsi pour que, mali^ré vos soulirances de Paris, vous y prolongiez votre séjour. »

Lesdits Escudier s'entendaient à fertiliser « leur » Déscii. Lorsque, en niai ISiT), il esl question de le faire jouer à Aix, ils exigent tout sinij)lement onze cents francs pour deux auditions, et pa}ables d'avance, au cas où la recette n'atteindrait pas ce chilfre. — Il faut tout prévoir, et tout utiliser. Aussi ainioncent-ils un quadrille sur la Danse des Aimées. Pourquoi pas ? On en avait fabritjué un sur le Stabat Mater de Rossini.

Le Père Enfantin, aidé d'isaac Pereire, parvint à limer les dents des ingénieux éditeurs. Mais d'autres embarras, pires encore, provenaient du « poète w Auguste Colin qui, n'ayant pas donné d'autorisation en ce qui concernait son poème, prétendait empêcher les exécutions de l'a'uvre commune, et intentait procès sur proci'S pour rançonner de son mieux l'infortuné collaborateur. Les tribunaux de Paris, de Lyon, de Marseille retentissaient du bruit de ses exploits ou plutôt de ceux de ses huissiers :

.Alessieui's, tous mes procès allaicnl èlre Unis : It ne m'en restait [itus que quatre ou cinq petits...

aurait [tu redire le malheureux David, lors(}u'il s'aperçut (jue les gens de robe lui avaient compb'tement dévoré ses droits d'auteur : « Je vais beaucoup mieux » lisonsnous dans une lettre sans date adressée au Père, « la bourse seule va très mal. Le départ de Sylvain, le loyer,

I'i:lii;ii::n ha vid G3

Cdiiii cl aulrcs pdils cniiiplt's h vv'^lfv m nui (•|iiii.s(''. Voici les lii'os (|ai |»ciivcnl anixcr: il nie lamliail donc deux mille IVanes. Soyez assez l)oii. mon cher Pèi-e, pour me les envoyer diei à demain midi !!! »

J^es amis d'ailleurs ri\ahsaieiil de /.clc [niiif arranger ses allaires, mais sans a i:n" toujours d un ((imiinni accord. Arli'S-Dut'ouj'. \ir el emporlt'-, (jualilic « lami » Sylvain de « fameux emplàli'e (|ui nuira cl ennuiera diablemeni dans laxt-nir de l)a\id ». Il in\cclive à la fois Colin el ses auxiliaires : « Cliien de fou de Colin !1 Canailles d'avoués cl d'avocats 1!! » Le doux et vei'heux Sylvain, au contraire, inonde le Père d'intarissables conseils et remontrances. On sent du reste, dans toute cette coi'respondance, l'allée lion la plus profonde et le dévouement le plus absolu.

La sollicitude de ses amis permettait au compositeur de voyaiier et de s'occuper à faire connaître son œuvre. En avril INl'J. elle fut exécutée à .Marseille. .Mais le succès ne fui pas aussi unanime qu'on l'avait espéré. « Les Marseillais s'attendaient », raconte l'auteur, « à voir ligurer des Arabes el des cbanieaux dans le Dcserf ». et l'absence de ces derniers surtout fi'oissa douloui'eusement leur sens eslht'ti(jue '. Néanmoins ils voulureid

' Los .\lleiuanils furent plus lieuroux à cet égard que nos compatriotes: ou représenta à Aiv-ld-Chapelle, en 1846, \c Désert avec quarante liguranls portant le costume arabe, et deu.x superbes chameaux pourvus de bosses impressionnantes. 11 est vrai que ces ruminants étaient en carton, mais leur majesté nen fut pas amoindrie. Au surplus la France n'a rien à regretter: En 1798. Rouen avait pu applaudir Zoraime el Zulnare, de Boieldieu, drame musical joué au Tliéàtre des Arts, avec le gracieux conruurs de deux cliameaux authenliiiues.

bion, (lès la seconde audlLion, excuser cette regrettable lacune, et Ton bissa le Lever du soleil.

Peu après Félicien partit pour l'Allemagne, muni par rint"atigal)le Arlès-Dufour de lettres qui le recommandaient cluiudement à « deux grands musiciens, amis de Mendelssobn, quoique petits bourgeois. » L'illustre compositeur, ({u'il alla voir à Francfort, lui lit un excellent accueil, et Ion doit regretter de n'avoir aucun renseignement sur l'impression (jiu' lui lii-ent éprouver les œuvres de son ^■isiteur^

Meyerbeer usa des bons procédés dont il était couluniier, à l'égard de David qui lui fit visite à Berlin. Le Désert fut joué à Potsdam en présence de la cour. Avec quel succès '? nous l'ignorons, mais qu'importent les arrêts d'un tel public, dont les yeux, invarial)lement tournés vers la loge royale, en attendent le signal (jiii doit décider de ses impressions « personnelles ».

De gi'andes fêtes eurent lieu à Bonn, en août 184o, pour l'inauguration du monument élevé cà Beethoven. Parmi les Français qui s'y rendirent, nous nommerons Beilioz. Massart, Sax, Jules Janin et Félicien David. On sait qu'il admirait profondément le génie du Maîti-e, et sans doute ces solennités durent grandement l'émou-

' Ce no furent assurément point les doctrines de Félicien David (jui lui valurent la bienveillance de iMendelssoiin, car celui-ci ressentait une antipatiiie marquée à l'égard du Saint-Simonisme. Il écrivit au directeur du Globe qui persistait à lui envoyer ce journal, pour le prier d'en faire cesser Tenvoi, ajoutant que la lecture de cette publication, dont le seul but était de propager la nouvelle religion, avait contribué à l'en éloigner irrévocablement.

fi;li(:[i:n ha vid <i7

\(>ir ; \(tici ce (nTt-crix ail à crth' ncrasimi an I*rrr Eiiraiiliii le v^'liriiienl Arlrs-Diil'niir :

« La (Icsoi'iplion îles IrU's dr IJoiiii ma lail plriucr » s'écriait-1-il. « On iioiiiTail aussi, iioiis aiilics Fiançais, nous rt'unir iiour di' i:iaiult's cIhiscs [iacili(jiit'S : mais on s'en i^arde... .lai \a axcc [daisir (|iic l)a\i(l s'est enlin (léciilé à aller à |{(tiiii. mais les honneurs onl t'It' là pour ce sallimliaiuiuc dr Lis/.l', parée (|u'il a eu le loupelde se les pré})arer soi-même à soi-mrme.ll esl impossible (pit' celte «zrande solennilé n'exerce pas sur David une heureuse influence . Si j'étais musicien comme David, le transport et le désii- musicaux ne me (|uilleraient pas, dût ma vie se liansloriner vingt ans [)lus loi.

)) Lorsque j'assiste réellement ou par la pensée à ces grandes communions d'hommes, je me prends à délester la vie de famille, mon commerce, ma cité. »

Pendant son séjour en Allemagne et en Hongrie, Félicien David donna une série de concerts qui ne turent pas tous favorablement accueillis : Bade, Francfort, Berlin, Leipzig, Breslau, Mannbeim, Munich, Pestb,

' N'abandonnons pas l'autour ilo Chvislusk l'injusto colèro du bouillant Allés. Liszt, non content d'avoir parcouru lliuiope pour donner dos concerts au profit do ces foies, on fut à la fois l'organisateur et le principal acteur; tour à tour pianiste et chef d'orchestre, il avait écrit, on outre, une cantalc en l'Iionnour de Beetiioven. Enfin il donna lu. 000 trancs pour combler le déficit financier. « Les uns », dit Beilioz, « en voulaient à Liszt parce qu'il avait un talent phénoménal et des succès exceptionnels, les autres parce (ju'il était spirituel, ceux-là parce qu'il était gonéreux;. »

Plus excusable, l'auteur de la lettre que nous citons lui on voulait simplement d'éclipser son cher Félicien.

Vienne l'entendirent tour à tour. Fut-il, oui ou non, poursuivi par les obsessions do la fameuse Lola Montes ((ui depuis...? C'est là un point demeuré ol)scur. Il re- \[n[ en France après avoir passé par Trieste et Gênes. Il lit une halte à Marseille et renti'a enlin à Paris. Il rapporlait de son voyage une nouvelle œuvre toute différente de la précédente et sur la conception de laquelle l'esthétique allemande n'était pas demeurée sans inilut'nce, — un oratorio : Moïse au Sinaï.

moïse au SINAI. - CHRISTOPHE COLOMB. - L'£D£/V. - LA PERLE DU BRÉSIL. - HERCULANUM.

Le désir dunir ses tendances religieuses à ses souvenirs exotiques devait amener, et amena etfectivement plusieurs fois Félicien David à s'essayer dans la forme de l'oratorio. Il ne possédait cependant ni la puissance, ni la science nécessaires pour faire se mouvoir à l'aise les masses chorales qui prêtent un tel caractère de grandeur aux chefs-d'œuvre dun Bach ou d'un Haimdel. Il conçoit mieux qu'il ne réalise et souvent s'arrête, comme son héros, sur le seuil de la Terre promise. Les belles pag'es pourtant ne manquent pas dans Moïse au Sinaï : Les plaintes du prophète, Vair à la fois solennel et defière allure par lequel il rappelle à Jéhovah ses promesses, quelques-uns des cris de détresse et d'espérance que le peuple fait successivement

F i: ij c 1 1 : N I ) A \ 1 1 ) Ci)

n'Icnlii'. ces l)riiiil(''s \ ('ni;! Mes iiK'ril;! iriil un .iictinl moins izhicial (|in' crliii ilonl rllcs liirnil I (tlijcl lois de la prciiiitTr aiidil i(tii. doimt'c dans la salit- de I < ^pt-ra. le 28 mars 18i(i. Il <'sl Iduldois assez lacilr dr se rcxpli- (|ii('r : le |iiil)li('. lonjdiirs sim|dislr ci d<''sircii\ de savoui'cr à nouNcaii le mcis (|ui la une lois stMluil, saltondail à revoir les caravanes, les aimées du iJrscr/, el boudail lauleur iravoii- modilié sa première manière. Co ne fui pas d'ailleurs, une brouille délinilive, el \ ini:l el un mois plus lard les Parisiens, non moins inconslauls que les Hébreux, cluuiiit'renl de disposilious à l'égard de Moïse.

Une œuvre plus considérable avail vu le join- pendant cel inlervalle, une deuxit'iue ode-svm[)lionie, donnée au Conservaloire le 7 mars 1847: Chris/op/te Colomb, dont le poème était du à la collaboration de l'inépuisable Méry, qui passait alors pour un poète', de Cbaubet et de Sylvain Saint-Etienne, lequel avail déjà coujuiis le livret de Moïse. L'ode se divisait en (juatre parties : Le Départ, une Nuit des tropiques, la Récolte et le Nouveau monde, et offrait, en somme, de suffisantes ressources au musicien. Sans doute beaucouj) de lieux communs s'y trouvaient, tels l'inévitable clianson du mousse et le cbœur « bacliique » dans lefjuel de surprenants mat(dols affirment ces cboses étranges :

' La muse do Méry était déplorabionicnt prolifique ; on lit dans une de ses lellrcs : « Mon cher ami, pardonnez-moi de vous écrire en vers, mais je suis très pressé. »

Ce vin que nous sablons Double notre délire Et rend à ce navire Le ciel de nos vallons.

C'est lui qui nous console De nos chagrins amers.

Et mieux que la boussole Nous guide sur les mers !

Elonnez-vous donc, après l'exposé de pareils principes, si le récitant, ayant patiemment attendu le refrain de la « chanson connue » (oh oui !)nous annonce la tempête! — ■ Les compositeurs ont réellement al)usé des tempêtes, mais celle-ci était ohligatoire et mérite dètre écoutée. Il n'est pas malaisé d'y relever de nombreux procédés déjà employés dans le Désert. — Le beau temps revient, comme il sied, sur quoi nos incorrigibles marins se remettent à boire, avec reprise de la poétique profession de foi citée plus haut. N'oublions pas le joli chœur des Génies de l'Océan, de tournure quasi Mendelssohnnienne.

Le Uîivire est immobilisé par le calme plat, qu'exprime une sorte de mélopée chromatique respirant la torpeur. Menacé, puis acclamé par son capricieux équipage, Colomb le fait aborder enfin au nouveau monde :

11 voit les hauts palmiers s"épanouir sur l'onde Et dans les vapeurs d'or le soleil du vieux monde Levé sur un monde nouveau.

L'impression causée par la vue de la terre nouvelle avec ses couleurs et ses brises chargées d'arômes, est

i'i;li{;i i:n i».\ vii» ti

Mt'ii rt'iiilur jtar rorclicslrc C t'sl (|ticl(|ui' dinsc d'iii- (l(''liiiissal)K'iiM'nl « jt'uiu' », mais doiil la liaîclieur a son prix. — Les iiirmcs (|ualil(''S se l'elrouvciil. Iciiilc'cs dune onil)re de niidancolie, dans le prrlinlc de la di'UxiJ'ine partie. (|ui loriiK' avec celui-ri un cliarmaiil d\ pti(iui' musical,

L œuvre se lei'mine sui- un chœur général. Les nialelols, auxquels se joignent les sauvages, entonnent en style orpliéonique les louanges du « chef immortel ». — 0 candides et imprévoyants indigènes!

Somme toute Christophe Colomb marque une date heureuse dans Texistence de son auteur. La cour voulut l'entendre, et c'est à la fin d'une audition donnée aux Tuileries que Louis-Philippe remit à Félicien David la croix delà Légion d'Honneur.

Le Midi s'était montré plus défiant que la Capitale. Marseille n'avait point changé d'esthétique : (f Mes honorahles compatriotes demandaient au Désert des chameaux », écrit le compositeur au Père Enfantin, « celte fois ils voulaient des thons, des tritons, que sais-je encore ■? Bref ils ont voulu écraser Colomh par le Désert. Ils adorent ce Désert : ils le demandent à grands cris ; et moi, honne pâte (|ue je suis, je vais le leur donner lundi prochain avec deux parties de Colomh. 3Iais je jure par le soleil qui nous éclaire, que ce sera le dernier concert que je donnerai à mes chers compatriotes, dussent-ils venir m'implorer à g^enoux ! ».

Cet oratorio survécut à répO(|ue qui l'avait vu naître. Vingt-trois ans plus lard il fut exécuté cà Bade, dans

celle nièine salle où Berlioz, luoi-l la même année, avait maintes fois dirigé ses œuvres. David qui, lui aussi, conduisait l'orcliestre et les chœurs, fut triomphalement accueilli, et les parties descriptives de sa musique attirèrent notamment l'attention des auditeurs.

La (( spécialité » de Félicien David ayant "été déterminée, dans l'esprit du puhlic, par les trois précédents ouvrages, il semhla dès lors tout naturcd de s'adresser à lui pour l;i mise en musique d'un sujet oriental. Méry, sur la demande du directeur d'un jardin puhlic nommé le Chdtcau des fleurs, avait écrit, servi par la facilité (|ui lui servait d'inspiration, un « mystère » qui devait être représenté avec costumes et décors, — ceux-ci com Innés à laide d'arhres et de ileurs destinés à évoquer, dans la mesure du possihle, le lieu oii se passait l'action, c'est-à-dire VEden. La ruine du directeur interrom})it ces poéti({u<'S projets, repris par l'Opéra, sauf en ce qui concernait les décorations naturelles. Mais des empêchements survinrent qui ohligèrenl la direction à présenter cet ouvrage dans un de ses concerts, le 2o août 1848. Par malheur les événements politiques détournèrent hien loin de nos premiers parents l'attention de leurs descendants assis aux fauteuils d'orchestre, et la soirée s'écoula sans que l'auditoire eût prêté l'oreille à ce que lui disaient les auteurs. Et cependant l'ieuvre est semée de morceaux remarquahles.

L'introduction, qui se propose de dépeindre « la terre avant l'homme », est empreinte d'une tristesse farouche

FKLICILIN DAVID 75

ri iiraiididst' : |)t'ii à [it'U. «'llr Iml |il,irr aux rliiiinKinlos iriij»rt'ssioii> (|iic laisse une « s\ iii|)lioni(' », assez, naïve sans (loule, mais d une couleur liaiche el pour ainsi (lii'o trans|)ar(Milp. Los clinniis des Heurs, les clianls (lAdam el (l'I'Ac (tllVeiil le iiK'iiie caiartiT»' de (endi-esse el de iiaÏNflt'.

Di's le dt'i)ul lie la seconde j)artie accoui'ent les d(''inons (|ui s'exjninienl avec toute la lerocité désirable en un clneur assez d(''N (dop[»('' el très bien soutenu. En revanche, le (diel des anucs déidnis eni[)loie. |)Our s<''duire iu)lre commune mère, une mélodie assez médiocre adaj)tée à des paroles (|ui ne le sont pas moins. Ce mauvais courtisan est par trop bon diable et triomplie Iroji aisément de la faiblesse féminine. Mais les plaintes du couple exilé ne manquent point de noblesse, el dans le trio final, vigoureusement disposé, Lucifer se fait pardonner, grâce à ses imposantes paroles de baine, la couleur trop bourgeoise de sa « séduction » précédente.

Emprisomu'' justjuici par les circonstances autan! (|ue par son tempérament artisli(|ue. dans le domaine de Iode sympbonique et de l'oratorio, Félicien David ambitionnait assez naturellement d'aborder la scène. Il y j)arvinl. mais, hélas! son coup d'essai ne fut point un coup de maitre.

La Pevlp du Brésil, écrite en i8o0 sur un livret dû à l'obscur dramaturge J. Gabriel et à l'inévitable Sylvain Saint-Etienne, doit sans doute à cette collaboration d'être une double platitude. C'est une sorte de rt''|dii|ue encore ailaiblie de VAfricdi/ie dont le j)oème remonte

à 1846 o( la paililioii à 1849, bien (|ue la première représenlalioii non ait eu lieu qu'en 180^)). On y renconlre un amiral ayant rapporté en Portugal, parmi ses souvenirs (le vovage, la jeune brésilienne Zora. il l'aime cl vcul IV'pouser. Elle ne l'aime pas cl veut épouser le beau lieulenant Lorenz. Au moment oii l'oflieier supérieur va se veniier par la voie biérarcliicjue sur son impertinent subordonné, la tempête classique, oljligatoire et ])rovidentielle engloutit le navire, et « oblige l'amiral », ajoule nn naïf eommenlatenr. « à différer sa vengeance ». Notons, entres autres incobérences, que ce vieux loup de mer avait profité de l'instant où un matelot venait obligeamment l'informer du « grain » pi-écurseur de l'orage, pour dévoiler à l'équipage « le doux secret de son amour ! ! » Par un heureux hasard les naufragés abordent en corps sur la rive brésilienne, au milieu de farouches indigènes qui ne professent ])oinl. au sujet de l'hospitalité, des principes conformes à ceux des montagnards écossais. Chance inespérée : Zora invoque le Grand Esprit, ses compatriotes tombent à ses pieds, et l'amiral, d'abord par grandeur dame et puis jiarcr (juil ne peut guère faire autrement, bénit les jeunes amoureux. Le tout se conclut sur ces \ers renuu'(|uables :

Ensemble :

LORENZ ZUI\A

0 sainte providence, Oui le ciel récompense

Vers toi mon cœur s'élance, Notre vive constance.

Ce jour plein d'espérance Et Dieu bénit d'avance

Vient charmer tous nos cœurs. Nos fidèles serments.

fi:m(:ii;n david 77

(liii' It's iiialt'lots t'I 1rs sauvag'cs ri''[il'|('iit dans 1111 imitucl ('ni\ iciin'iil.

Si inaiiitt'iianl nous (((iisiiItToiis la paiiilioii et quf nous lucllions à {)ait (jui'l(|ut's ♦'Ilots d'cxolisuir d'un as|i('c( [lassaidciut'iil allra\anl, les couplt'ls du MIzo/i, s|>(''ciuit'n assez l'/'ussi d'un iicurt- hirii >u|)frliri«d. un cliœur pimpant do matelots redisant, avec une conviction éj^ale à celle de leurs colii'iiues du vaisseau de Coloml), « le gai lelVain (jui plaît au \ ieux mai"in », à savoir : c Chantons et buvons », je ciains ([ue le reste ne nous semble fort peu intéressant. Ces fantoches ne sont guère plus animés par la musique que par la « poésie ». Ils ne vivent pas, et l'on s'étonnerait si l'on pouvait en ces matières s'étonner de (juel(|ue chose du succès rtdatif que leurs faits et gestes ont pu momentanément provoquer.

Une fois la pii-ce acceptée par .M. Peirin, directeui' de rOpéra-Comique . celui-ci, en homme avisé, demanda au.\ librettistes d' « améliorer » leur poème. Ces messieurs, fort surpris, ne purent admettre qu'un chefd'ceuvre fût susceptible d'amélioration. M. Perrin, honnne obstiné entre tous, refusa de monter leur Perle (|u"ils offrirent alors à M. Seveslre, directeur ilii Théâtre- Lyrique. Pour contraindre Félicien David à les approuver, ils lui envoyèrent quehjues échantillons de ce papier timbré dont la vue lui était fannlière. Le musicien regrettait les interprètes que lui eût fournis l'Opéra- Comique ; en outre, Scribe, moyemiant une somme respectable, s'olfrail à retaper le poème don! il aurait

cerUiinemont, relevé l'intérêt sans parvenir, nialgié tout son talent, à en empirer les vers. Diverses causes rendirent ces propositions inutiles, et le 22 novembre 1831, la Pevle du Brésil lut représentée au Tliéâtre-Lyri(]ue.

Les acteurs étaient généralement médiocres, et la mise en scène d'un goût assez douteux. Le ténoi", que Ton eût pris pour l'agrandissement d'un sujet de pendule, excita une douce gaité. Toutefois la musique, sans doute ap[)ropriée à l'état d'àme du public, triompha de ces imperfections et l'ut chaleureusement accueillie. Mais, une fois encore, les événements politiques se déclarèrent contre David, et le Coup d'Etat nuisit sensiblement à la carrière de son nouvel ouvrage ; il continua cependant à tenir assez fructueusement l'afliche. Reprise au Ïhéâtre-Lyrifjue en 1858, avec M"'" Carvalho, la Perle du Brésil a reparu en 1883 sur la scène de rOpéra-Comique. 11 est peu probable (ju'une nouvelle repi-ise vienne à se produire, et les admirateurs de David se garderont d'en foi'muler le désir.

A la Perle dn Brésil devait succéder un autre ouvrage, d'un mérite bien supérieur, dont la genèse, vraiment curieuse, vaut dètre racontée: David avait écrit, en vue d'un mélodrame ([u'il cro\ait accepté par le lliéàtre de la Porte Saint-Martin : La Fin du jno/ide, de J. Gabriel et Eugène de Mirecourt, une assez importante partition comprenant une ouverture, une marche, des airs de danse, des entr'actes et un grand finale ; ce dernier évoquant le Jugement dernier qui apportait au drame

Fi;i.ii;i i:n david 79

une (•(inclusion assnr(''ni('nl (l(''linili\ c '. f.c (•(mi[t()sit('iir, (lésiranl ne jnis pcrdic le liuil de ses ellorts, s'adressa do nouveau à .M«''rv, le itri.uit de conreclionner un li\ re( (ro|it''ra où tous ces niofceaux ])ussenl, IrouNCi' leur eMi|>l()i. ( ',01 11 nie le dit naï\ cniciil le lion A/evedo : (( L'en- Ireprisc ('lait (dlraxanle; on peul IroUNcr, en cllel, mille roules pour alU'indre un dt'nouenienl ordinaire, mais on en trouve bien peu pour arriver à un dénouement aussi exceptionnel que l'est le Jugement dernier. » « Exce[)li()nn(d )) esl le mol, Mt''rv, iieureusement, ne connaissait point d'obstacles, et sa muse infatigable lui dicta un livret d'opi^'ra dont les premiers actes formaient un veslibule suflisant au tribunal supn'^me. Sur ces entrefaites, rAcad(''niie nationale de musique annonça le /^/// /f/vv//// d'Iïalévy qui, précisément, contenait aussi un Juijement dernier. Un conseil de juristes fut réuni, on dala et signa les feuilles de la partition de David, alin de pouvoir repousser toute accusation de plagiat; c'était d'ailleurs superllu, les deux scènes ne se ressemblant (|ue de nom.

Méry avait intitulé son poi-me : le Dernier amour. M. Perrin, alors directeur du Tbéàtre-Lyrique, re(^mt ce nouvel opéra pour le délaisser ensuite, ainsi (|u il avait

' L'idéo de ce tableau musical devait depuis lon^teiups occuper l'esprit de David, car nous lisons dans une lettre remontant aux environs de 1850 et adresstie au IVtc l-lnfantin : « Llncore de Targentiiue je vous demande, oOO francs. Jai mon loyer à payer et ma provision de bois à faire. Mais voici bientijt, j'espil-re, les recettes qui vont arriver avec les concerts en Hollande, à Paris ; avec le Jurjement dernier et puis ce fameux op(Jra (est-ce la Perle du Brésil '.'), que je mitonne avec amour. »

bO FÉLICIEN DAVID

fait de la Perle du Brésil. Il fallut patienter et chercher une scène plus liospitalirre. Ce fut l'Académie nationale de niusi(}ue ([ui la foui'nit, et la dernière niétaniorphose de l'ouvrage y apparut le 4 mars 18.")'J, sous le litre A' llcrcuhnmin. Le livret devait à ses avatars successifs de revêtir un aspect })lutot hariolé : La Bihie, l'Histoire ancienne, PolijeucU\ Phèdre^ les Huguenots, Tann/idi/ser. sans ouhlier les réminiscences de Chateauhriand et de Victor lliig'O, — j'en passe, et des meilleurs, — avaient contribué à fabriquer cette mosaïque. En voici le dessin général : Olympia, reine d'une vague contrée chaldéenne, est venue, chaperonnée par son frère, le proconsul Nicanor, se faire couronner à Ilerculanum (prohahlemrnt dans le but secret d'être engloutie en un dénouement tragi(iue). Deux époux chrétiens sont amenés en leur présence : Hélios et Lilia. Olympia s'éprend d'Hélios et Nicanor de Lilia. Nicanor, bientôt tué pai' un couj) de tonnerre, est remplacé par Satan qui usurpe à la fois ses traits et son nom. Olympia a subjugué le faible Hélios qui se livre à des orgies folles, mais d'autant ])lus nécessaires qu'elles se donnent carrièrr à 1" « aclf du ballet ». Néanmoins, il se rcpent, iiii[»l()re cl obtient le })ardon de Lilia, et t()us deux, unis dans une extase ^'t dans une foi communes, — soutenus d'ailleurs par le prêtre Magnus, meurent sous la pluie de cendres et de la\es du Vésuve embrasé.

Ce livret, api-t's tout, n'est ni meilleur ni pire que boaucoui) d'antres; et, au sui'plus, il était impossible que la collaboration des prophètes, des apôtres, de

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Col'iit'illr. Kaciiic. Scrihf r\ |-"jiiili' |)('scli;iiii|i^. \\';i:;iirr. etc.. (voir plus liaul avec .Mi''i\ iir [timltiisil pas (|in'|- (jucs scènt'.s (l un rrlid' |iill(»r('S(|Uf <•! il une \ t-rilaijlt'. i;ran<l«'ur. Toutefois, il rsl Iroji aisé tic n'IcNcr une honnc (|uanlil(' de vers dans Irstjut'ls le barde marseillais desceml au-dessous de son propre niveau : 0 Jour d'ivresse, Jour d allégresse, Fuijez, tristesse, Folle sat/esse, Chantofis tour à tour Uacchus et l'amour, etc., etr.

Le nuisieien s'efiorça de dominer le poète et \ parvint souNt'ut. La sobriété du jirt'dude. sui\ i mallieureusenient de plusieui'S romances assez jieu à leur place, annonce et prépare les beautés réelles (jui signalent le premier acte. Toute la scène de 1 extase, saut" un allegro banal, est bien construite, 1 ivresse amoureuse qui peu à peu prend possession d llélios, babilenieiit di-peinle : (Si je note en passant un dessin mélodi((ue ra[)pelant une pbrase du Noyer de Scbumann, c est (ju on le retrouve également dans une des romances de Daviil'. Peut-être est-ce là une réminiscence involontaii'e de son voyage doutre-Rbin?).

Une cbarmante mélodie, vibrante de tendres>e passionnée :

Je veux aimer toujours dans fair que lu respires, Déesse do la volupté !

toi'me le point culminant de cette scène. On y sent passer, connue un cbaud i'risson. lespril «lu paganisme anti(|ue. et surtout à lacté suixant. lorsi|ue cette invo-

' Eveillez-vous '.

cation à rAmoiii- reparaît, accompagnée par les chœurs, on croit ouïr un hymne consacré au cuhe d'Aphrodite. Contrastant avec cette scène, l'apparition du vieux Magnus, que souligne une originale arabesque instrumentale, est hien traitée, et la déclamation n'en laisse rien à désirer au double jxtint de vue de la justesse et de l'énergie.

Dans la scène entre Nicanor et Lilia, comme dans quelques autres, on ne peut man((uer d'observer certaines analogies avec des épisodes de même natui'e traités par Meyerbeer ou Verdi. Moins brutalement robuste que celui-ci, moins puissamment « décorateur » que celui-là, Félicien David comprit ou sentit qu'il fallait pourtant suivre leurs traces. Mais lorsque l'on veut élever très haut la voix, un organe agréable ne suffit pas si l'on manque de poumons solides, et l'auteur d'Herculamon s'essoufflait plus facilement que ses redoutal)les rivaux.

Oserai-je dire que, si ses moyens d'exécution et sa pratique du « métier » sont plus faibles, la qualité de son inspiration est souvent plus pure, moins entachée de procédés ? La mélodie du Credo proclamée par Lilia, le récit de Salan au dernier acte, les airs de ballet curieusement rythmés, joints aux morceaux déjà cités, assurent à cette partition une place plus qu'honorable dans notre répertoire dramatique.

N'oublions jtas une circonstance assez piquante : Herculanum succédant au Dernier amour et à la Fut du monde, avait, en réahté, eu pour cause initiale

fi:li(;ii:n ha vu» 8o

If laiiH'iix lahltMU ilii .lu<i<'iii('nl dernier, (h" ce lui, do Ions les iiKii'ccaux itiôcrdriiiiiinil i'(iiii[)(tS(''S, lo seul (jui ne itarul point dans la jiaililitm dûlinilivc. Lo su<"oès 'X Herculanum lui d'ailleurs des plus salislaisanls, el l'on peul espérer (jue le dernier mot nen csl pas dit \

« C'est ici le pays des roses... » Ainsi (•(•niinenee le li\ rel de [.alIa-HoukIi. Oui, en vérilé, le jjavs des roses, des couleurs tendres, des brises embaumées de parfums subtils. Des voyageurs le parcourent, mais ce n est plus la caravane du Désert, brûlée par le soleil et 11ag'ellée par le simoun, aspiranl. dans la tVafcbeur de la nuit, à un repos péniblement con((uis. — C est un cortèg^e royal, composé de femmes, de musiciens et de serviteurs, qui se diriae à petites journées vers le rendezvous nuptial, r/csl rii\ unie (l amour toul imprégné de senteurs douces et de radieuse lumil-re.

Mais il convient de remonter plus liant ({ue le livrt't établi par llippolyte Lucas et Micliel Carré, et de s arrêter au poème de Moore, doù ils l'ont tiré.

' Berlioz ne se montra point lavoraLile à Ilerculaiitiin. Dans une lettre adressée à son ami ilumljert Ferrand. datée du 28 avril 1859. on lit : « La niusiiiue d'Herculanum est d'une faiblesse et d'un inooloris (pardon du néologisme!) désespérants ». Peut-être est-il bon de se rappeler que Berlioz avait jadis projeté un Dernier Jour du monde, et dépeint dans son Reiiuiera l'écroulement suprèino ■?

Conli'Ui', causeur, chaiiiicLir, poMe enlin, Tliomas iMoorc éUiit vn outre musicien, juste assez pour chanter ce (jue son biographe AYilIis appelle « une sorte de récitatif adniiraltle dans lequel les moindres nuances de ridée sont marijuées avec un sentiment si profond (|u"il vous ])énètre, vous brûle jusqu'aux paupières et vous, arrache des larmes ». Des femmes s'évanouissaient en l'entendant. Au reste, il ne chantait jamais que ses propres vers mis par lui-même en musique. Quelque amour-propre qu'il pût avoir sur ce point, il eût sans doute goûté les mélodies de Félicien David qui, seul entre tous les musiciens, était désigné « par décret nominatif », aurait dit Renan, pour sertir au milieu des sonorités les plus exquises les joyaux de la belle Lalla-Rookh.

La donnée du poème est des plus simples : La princesse Lalla-Rookh (joue de tulipe), iille d'Aureng-Zeb, empereur du Mogol, liancée par son père au hls du roi deBoukharie, le prince Aliris, se met en marche à travers le continent asiatique, vers la vallée de Kashmir où doit la rencontrer son futur maître. Nous n'entreprendrons point de narrer les splendeurs du cortège, complaisauiiiient décrites par Moore, et nous dirons seulement (|ue l'honneur et la responsabilité de conduire la princesse et de commander à sa suite étaient échus, par la g-râce d'Aureng-Zeb, au Grand Nazir (ou chambellan du harem) Fadladeen, qui cumulait ces charges importantes avec celles de Porteur du bétel et de Dégustateur des sorbets de l'Empereur, sans compter les fonc-

FKMCIKN 1» A VI I) 87

lions rxlrriiiniiciil iliMiciiIrs de linrtHi'ii r/i r/tc/ dr lu Cl'inllire r/rs /ir/f/s fnn/n's^.

I)<' pai'eilles l'onclions, — j't'ii apix'llc à lous rcux (|iii les onl exercées , — doivcnl iaiit' paiduiim'r ;i If'urs lilulaires une ceilaiin' ilosc df vanité, voire niéiiic iriiit'alualioii. Kadladct'ii en t'-lail non moins pourvu (jue de religieuse soumission à son empereur et maître. Il avait pris pour maxime celle du |)0<'t<' Saadi : « Si le prince, à midi, déclare (ju'il lait nuit, al'lirme (|uclu M>is lirillcr la Innc cl les étoiles. » Du reste, sa compétence sélendait, pensait-il. à toutes les régions des connaissances humaines, depuis la préparation des conlitures de feuilles de roses jusqu à la composition d'un poème épique ; aussi voyait-il à ses pieds tous les cuisiniers et tous les poètes de Delhi.

Cependant le voyage se poursuivait. Le paysage était merveilleux, mais la princesse finit, au bout de quel([ues jours, par le trouver monotone, el ni les habillages de ses femmes, ni la conversation de Fadladeen ne parvenaient à v apporter beaucoup de variété. Heureusement le mensuraleur des houris se rappela tout à coup la présence, au nomlire des serviteui's envoyés par le prince de Boukharie. d'un jeune poJ-te désigné pour charmer, par des contes agréables, les

* La besogne de ce haut fonclionnairc consistait à mesurer, de temps à autre, la taille des dames du harem, au moyen d'une ccinluro-type. dont il était considéré comme malséant de dépasser les limites. Lorsqur ce regrettable événement venait à se produire, la sultane dont l'embonpoint avait franchi l'alignement oliiciel était soumise ;'i un régime d'abstinence jusqu'au jour où elle se déci.iail à récupt'rcr le format réglementaire.

88 FKLICIEN DAVID

loisirs (le sa ruUii'e souveraine. II le fit mander siir-Ieeliamp.

Lalla-Rookli, bien que leiianl en médiocre estime les membres de la société des gens de lettres, né put se défendre de remarcjuer la cbarmante figure et la taille élancée du jeune Feramorz, et conçut aussitôt de son talent poétique les plus favorables augures.. . '.

Le cortège arrive enfin au terme de son voyage. La riante vallée de Kaschmir, avec ses forets émaillées de minarets et de coupoles, ses grottes, ses fontaines murmurantes, ses maisons dont les toits sont couverts de feuillage et de Heurs, déploie ses splendeurs aux yeux de la princesse. Voici les faubourgs de la ville où se doit célébrer le mariage. Des arcs de Iriompbe que festonnent des guirlandes de roses épanouies^ des feux d'artifice, de bizarres lanternes d'où tombent des lumières colorées, tout annonce aux arrivants l'accueil d'un peuple en liesse. Seule, la princesse dont la pensée s'attaclie uniquement au souvenir de l'inconnu qu'elle aime, demeure insensible à cette bienvenue. L'instant solennel approclie : amenée devant le trône qu'elle doit partager tUec le jeune roi de Boukliarie, elle lève les yeux vers

' Disons dès à présent que les contes récités ou chantés par Feramorz constituent le principal objet du poème de Moorc; ils sont au nombre de (|uatre ; Le Prophète voilé de Khorassan, le Paradis et la Péri, dont le nom évoque la musique aussi délicieuse que peu orientale de Schumann, les Adorateurs du feu et la Lumière du harem. L'e.xanion n"en rentre pas dans le cadre de cette étude, il suffît de noter que chaque récit soulève les vives et savantes critiques du chef des eunuques, professionnellement peu sensible à la véritable poésie, et, en revanche, continue Tœuvre commencée par la beauté du chanteur sur le cœur de Lalla-llookh.

'ORTRUT DE F ri 1. 1 C I E N D \V II) , V E K S I8G0

FI' i,n;ii:.N it.wii) 9J

lui cl rt'coim.iil d.ins Ir iiriiirc Aliiis If clLiiilciir I-'ciMiiiniv..

El ce fui loujoiU-S (|r ce (jfiiiirr IKMII ([U rllc cnn t in lia

(le lappi'lt'i".

C l'sl \c Jeu (le l amour ol du luisnnl. dircz-NOUs sans doute. C (Ml t'sl au nidiiis une xanaiilf. cl [icul-rlrc j)(UiiTait-on siunalrr (|nrl(|ut' aHinit»' fiilir la |»(»t''sic de Mooi'c t'I la j»i-os(' de Maia\ aux.

Tel L'sl. en ses lij^ues pi'iuL'ipuk'S, !•' cadre des (jualre poèmes dont nous n'avions à citei" ici fjuc les lilres. Cadre et taldeau reeurent la plus enviable i-écouipense que put souhaiter leur auteur : Lalla-Hookh fut traduite en laniiue persane et eliantée dans les rues dTspalian. Nul doute (jue Saadi, s il lavaitpu entendre, n"\ eût pris un plaisir extrême, et ([u il neùl tail place à celle lleni' dans son Jardin des Roses.

C'est (ju'en ellet la louange de la rose émane comme un parfum de tout l'ensemble du poème : « Il y a un bosquet de roses auprès du ruisseau... Maintenant la lumière du crépuscule repose d(3ucement sur la terre des roses... Voici les vierg^es du jardin du Nil, aussi délicates que les roses... Qui n"a entendu parler de la vallée de Kashmir, parée des roses les plus belles de toute la terre '? » Et c'est aussi de leur parlum que toute la musique de Lalla-Houkh semble imprégnt'e.

Les auteurs du livret se sont ell'orcés de rendre scénique un poème (jui lU' s'y prêtait guère. Leur trouvaille la plus originale fut de transformer le nom de Feramorz en celui de Xouieddin. el Fadladeen, à son tour, s'entendit apptder Baskii-. Il est presque superllu

(l'affirmer que rien ne transparaît dans leurs vers de la fluide et mélodieuse poésie de Thomas Moore '.

Celle-ci, au contraire, semble avoir passé tout entière dans la musique de Félicien David. Non moins délicatement colorée, mais empruntant au monde des vibrations sonores de plus chaudes couleurs sinon de plus subtiles nuances, elle exprime tous les mouvements de l'amour, depuis ses premiers émois jusqu'à sa tendresse la plus passionnée. Plus souvent encore, elle traduit ce mélange d'ivresse et de langueur par oi^i la nalure, complice de l'humaine créature, vient ajouter linliniàses désirs en l'enveloppant de ses caresses et en l'enivrant de ses parfums. — Ce sont alors des vibrations tout ensemble ardentes et voilées, d'ineffables murmures balbutiés à travers l'enchantement vertigineux d'un rêve.

La meilleure partie de l'ouvrage nous transporte dans un vé'i-ilablc décor de féerie. Les premières notes de l'ouverture, le <*hœur du début, la cantilène de Lalla- Roukh sont empreints d'un charme langoureux. Plus <l(>uce encore est la sérénité qui plane sur les voix à la tombée du jour. Est-ce une mélodie qu'elles soupirent, ou n'est-ce pas plutôt une sorte d'ondulation mollement rythmée, tandis que les instruments répètent leur refrain monotone scandé par d'étranges frissons ? Toute

' Le poème de Moore a inspiré d'autres compositeurs : Sponlini écrivit une suite de di\ pièces pour Lalla-Rookk découpée en tableaux vivants. Rubinstein a composé un opéra en deux actes intitulé Feramorz. 11 en existe un sur le mr-ine sujet, du compositeur anglais G.-E. Horn. Nous avons nommé plus iiaut le Paradis et la Péri de Schumann.

FKLICII'.N DAVID

la poésie cl aussi loulc la xdliiiili' dr la iiiiil Nrùlaiilc t'inaiit'iil (If cfllr iiiiisi(|ii<' : cl la loiiiaiici' de Noiirediliii. mais siirldul la preiiiiiTe |iailie de s(tii duo a\cc la princt'sse. ainsi (|iie I eiili'acje d I air (|iii le siiil. sont (li|iines de I adniiiahle |ia\sai:e év()(|ut'' par le |)(»rlf. r| (lonl la niaiiie des voix et île I oi-clieslic \ieiil encore l'chausseï- le lumineux coloiis.

Ari'èlons-nous nn momeni sur ces pajics : i)i'ul-ètre sonl-»dles uni(|ues. (Tesl ([n'en ellel . comme dans la chanson du roi Henri, u la jtassion parle làloulcpuro» el sans (|ue nulle cause exlériem'c la \ieime modifier ou dt-l'ormer. en la (iranial isant . Elle a pénétré ilans un cieur cl hienlot le remplil lonl entier, domptant sans ellm'I. — ou j)resi|iie. — les obstacles (|ui s \ jMtui'raienI opposer. C'est un peu la fatalité du théâtre grec, mais si adoucie, et à laqu(dle Théroïne c«Mle avec un tel abandon!... Le souci de sa « gloire ». dans le sens où 1 entendait le \vn'' sii'cle. aji[)arail bien pi-ndanl (|uel(|ues instants, mais si lugitil'. si proniiilenienl nové dans 1 harmonie troublante ([ni de toutes parts s élève des toulies de Heurs et de l'ombre attit'die. . .

L'orchestre est ici intimement expressif dans sa sobriété. Une simple i-itonrntdle des violons dessine la fine silhouette de Lalla-Houkli \enanl deiuiinder à la nuit l'apaisement vaiiu'ment cherché. Lue mélodie soupirée par le hautbois pi'éci'de son appel : « Chai'mante vallée )) qui se déroule en un cahue apparent, à travers lequel les chuchotements des clarinettes semblent marquer les battements fiévreux d'un co-ui' éjx'idu...

'J4 FELICIEN DAVID

La sérénité de la iiiiil ri'gne de nouveau sur le prologue instrumental do l'acte suivant. La llùte fait jaillir ses notes limpides qui retombent ensuite comme des gouttes d'eau pure en une vasque de cristal. Puis les violons chantent leiii- phrase lente et douce qui, en se répétant, semble contempler dans un miroir la grâce de sa démarche séduisante.

A cette voix inconnue (jui s'exhale des massifs de llcuis et des eaux murmui'antes, celle de l'amante vient s'unir à son tour :

0 nuit d'amour, nuit parfumée !

Nuit d'ivresse et d'enchantement...

3Iusique enivrante, musique enchantée, — pourraiton dire, — musique d'oii se dégagent de subtils arômes, où d'ineffables sonorités s'entrelacent dans l'ombre : le timbre brûlant de la clarinette, momentanément calmé par la fraîcheur de la flûte, imite les inflexions de la voix. Et au-dessus de ce cri d'amour si tendrement et si éperdûment jeté, plane, comme un écho douloureux, le iVémissement d'une plainte immortelle... Quia fortis csl iil ?nors dilectio, dit le Cantique des canti(jues. Après dix siècles Félicien David a trouvé la musique digne d'accompagner les ardentes paroles de la Sulamite et de son bien-aimé...

Dans le reste de la partition il faut faire un triage : un (juatuor charmant, une ronde de nuit, un chceur de jeunes filles et quelques morceaux burlesques méritent d'être applaudis; c'est là de bonne musique pour un

opéra-c»»mii|ii(' iloiil I aclioii se passciail « si»(''cial('m('iib) dans lune (iii<'l((iii(|tn' des ciiK] pailit-s du moiidc. {]ii el là, Ud dt'lail dOrclicsIi-c laisse suiprnidr»' (•(iiiiiiic im vague |iarl"iiiu d'orienlalisme, mais au lieu de s'élever de loule la ualure ambiante, il a plulùl lair de sortir d un vapoiMsaleui'.

Ce (|ui deuieui'e ensuite — heureusement rimj)oi-tance en est restreinte — paraît assez médiocre. Apiès avoir soupiré les choses délicieuses dont nous parlions tout à l'heure, Xoureddin, se rappelant soudain (juil est premier ténor à l'Opéra-Comique, s'élance à pieds joints dans un allegro digne des plus mauvais jours d'Adolphe Adam :

Je ne suis liélas ! qu'un pauvre poète...

Nous n'y contredisons certes pas, mais combien ce « simple aveu » eut gagné à moins de développement !

h'allegrctto (jui suit l'invocation à la Nuit est certes bien supérieur', mais on sent (|u"ll esl au moins inutile, et que l'auteur ne l'a écrit que pour salistaire aux exigences de l'interprète et du public. Après une telle page il aurait dû — il aurait peut-être voulu se souvenir des paroles suprêmes du prince Hamlet : le reste devait être « silence. »

Le finale est honorable. Des choristes (jui saluent

' Par une coïncidence singuliùro, on on retrouve le motif dans une ariette de VEleocle e Potinice de Legrcnzi. donné à Venise en 1675, et dans lt> finale du Ivio en ut mineur {op. 66) de Mendelssolin. dont l'apparition à Paris remonteà 1846. Féli(:ienl)avidaflirnia(|u'il n'avait eu connaissance de cette rencontre ijue longtemps après avoir écrit son allerjvelto.

It'ui" roi K\u"iliin(' If font avec aulaiil d'aiHlcur (juils en mellaienl, un acte auparavant, à célél)rer « le bon vin , rexcellenl vin divin.)) — Quanta Lalla-Roukh et à son royal poète, ils deviennent insignifiants, selon la coutume des anianls heureux ([ui n'ont plus d'histoire.

Le succès de Lalla-Roiihh fut éclatant, en dépit d'une interprétation (|ui n'était pas irréprochable. La première représentation avait été donnée à l'Opéra-Comique le 12 mai 1862: moins d'une année après — le 9 avi'il ISOH — on célébrait la centième.

YII

LE SAPHIR. — LA CAPTIVE- - HONNEURS OFFICIELS. — LES ANNÉES DE DÉCLIN. — LA MORT

« L'honnue ne vit pas seulement de pain )> mais le pain lui est cependant nécessaire. — Félicien David était dès lors assuré de n'en point manquer. Depuis 18o8, M.NL Emile et Isaac Pereire, ses frères en Saint- Simon, lui avaient assuré une pension annuelle de 1200 francs. Deux ans plus tard Napoléon III lui en accordait une autre de double importance. Le succès de Lalla-Kotikh, outre qu'il servit ses intérêts pécuniaires, lui valut la j)romotion au grade d'officier de la Légion d'Honneur.

Sur ces entrefaites des amis — ou des ennemis — offrirent au compositeur un livret d'opéra-comique (à moins qu'il ne Tait demandé lui-même, le cas est

KKLICir. N i)A Vllt 9'.»

inccriaiii , iloiil Ir sujcl dillV-rail lotalrmcnl dv ct'ux (juil st'-lait jus([u'ifi réservés.

Le nialiciriix Aiihri- axait ilrjiuis IdiiLîlciiips dt'-jà laissé loiiibtM" ct's paroles im|iii(''laiili's : «Jf vmulraisle voir ilosceiidre de son chameau. » C/étail l)ien là le propos tout sucro et tout fiel d un confrère — f.e lait est (ju en Mietlanl pied à tei're. le son^'eur oriental se trouva dépaysé.

Trois libreltisles, dont l'un avait déjà « travaillé » Moore, s'étant d'un connnun aceord précipités sur Tout es/ hieii qui liinl bien de Sliakesjieare, y axaient dt-coupé une sorte de comédie, d'ailleurs assez diveilissante, mais complètement dénué-e de poésie.

Le Sa/j/iir. ainsi fut intitulé le résultat de cette autopsie dranialitjue, ne pouvait unère inspirer un musicien dont le rêve était le domaine propre, et (|ui ne savait comment se mouvoir au milieu des coquetteries et des intrigues que le grand Will avait librement puisées dans Boccace, mais que ses dissecteurs avaient naturellement ramenées aux dimensions du cadre traditionnel.

Représenté à TOpéra-Comique le 8 mars l8(io, le Saphi)' n'y brilla pas longtemps d'un vif éclat. Non (jue l'u'uvre fût mauvaise, on y pouvait même signaler de jolies pages; mais le « genre » était en llagranle contradiction avec le talent de David, et il n'employait (ju'assez gauchement les procédés de rigueur en paicil cas et dont maint rival se serait joué à sa place.

Ce fut sa dernière apparition sur la scène. Il avait cependant écrit un opéra en trois actes dont le livret

était dû à Michel Carré; et cet ouvrage, destiné au Tliéà- Ire-Lyrique, y entra en répétitions: mais, peu de jours avant la date fixée pour la première représentation, les auteurs le retirèrent. La Ca/y/Z/T renfermait pourtant de remarquables parties; le musicien avait retrouvé des souvenirs d'Orient (juil avait pu inlerfolier à travers les pages d'une action assez peu intéressante, mais à laquelle ne manquait nul des accessoires obligés d'un mélodrame romantique; échelle de soie, bague dont le cbalon renfernie un « étrange poison... » etc. Au surplus les chœurs y continuaient de proférer les inéluctables paroles : « Chantons tour à tour le vin et l'amour. » — Seul le Désert n'en porte pas trace, de quoi nous rendons grâces au sage Mahomet qui interdit à ses fidèles l'usage de la boisson trop chère aux matelots, aux « nobles seigneurs » etaux librettistes.

En 1867 l'Académie des Beaux-Arts décerna à Félicien David le prix biennal de 20.000 francs que l'empereur avait fondé atin de récompenser « l'œuvre ou la découverte la plus propre à honorer le pays, et produite dans les dix dernières années ». C'étaient les partitions à' hercidanum ei àe Lalla-Boiik/i (|ui motivaient ofbciellement le vote de l'Institut, mais, ainsi que le disait judicieusement le rapport de M. Lefuel, président de la section des Beaux-Arts : « La personnalité d'un artiste ne se décompose pas; et si l'on sépare ses œuvres à l'aide des dates, on ne peut détacher de lui ni le reflet des succès de sa jeunesse, ni le souvenir des inspira-

FKLICII'.N DAVID hJl

lidiis t'rlalimlrs ijiii (Hit nAt'Ii' S(m lalrnl cl cniist il m'- sa uloirt'. .N(iiisc(tur(mn''i()ns(lii iiiriii('coii[) Iduif laça ni» to (le.M. l-Y'licicii David, ri ou fil Irouvria iicii oïl !<• Mit'-riU' de larlisU' sdit iiiiciix irliansst'- par la ii(ddt'.ssc du caracli'ic. [tar la (•(•nslancc dans 1 ad\ t'i-silt'-. jiar l'amour désiiili'ressé du licau. |)ar le n'spoct dr soi-nirnic, cl par if respect de la diiiuili'- df 1 a ri. «

L luslilut (|ui lui pavail un liiluil déluges d'aillruis si uit'-rilt'S. Ut' uidlail ct'jx'udaul aucuu t'Uiprt'sst'Uit'iil à se ladjoindre. (^)ualre fois di'-jà Félieien David avail sans succès posé sa candidature. D aljord en 18o3 après la mort d"l>nsloN\". Mais alors un })roct'dé candide lui avail ])eut-ètre nui : il s'était borné, pour abréger les fornialitt's jtiéliniinaires, à dresser la liste de ses compositions, et à en l'aire remettre une copie à cbacun des académiciens dont il ambitionnait de partaii:er l'innuortalité. Reber fut élu. — De nouveau il tenta la cliance en 1854, 18oG et 1866 et vit successivement sortir les noms de Clapisson, de Berlioz et de Gounod. — Seize voix lui avaient été données contre dix-neuf à ce dernier, cluludement soutenu par lierlioz (|ui disait : « Quand Gounod n aurait écrit ([ue le prélude de Fausf. je volerais pour lui. » Kiilin Beilioz lui-même mourut en 18G9, et Da\id cette lois triompba de façon éclatante, en recueillant l'unanimité des sulfrages de trente-deux votants. 11 rédiuea, selon l'usase, une courte notice sur son glorieux prédécesseur et le caractérisa sans éloquence, mais avec une justesse non dépourvue d'indulgence : « Il fut, dit-il, le grand justicier de son épocjuc —

102 FÉLICIKN DAVID

deux iiraniles qualités assureront à Berlioz le suffrage des musiciens, et, je l'espère, du publie à venir. Tandis que, par la recherche de la mélodie, il manifestait une invincible répugnance pour les idées banales et les formes convenues, dans son orchestre il se montrait inventeur hardi et puissant, il se plaçait au rang des maîtres. » Puis, avouant que l'impartialité n'était pas la vertu cardinale de son héros, il terminait par ces mots reconnaissants : « C'est à moi moins qu'à tout autre, (ju'il appartient de faire ressortir les sévérités de sa plume: car je ne puis oublier qu'au lendemain de l'exécution de la première œuvre (|ue je soumis à rai)préciation du public, ce fut du redoutable et puissant critique du Journal des Débats que me vinrent les plus indulgentes paroles et les encouragements les plus précieux. » — Evidemment David avait lu l'enthousiaste article rédigé par Berlioz au lendemain du Désert, mais non la lettre écrite dix ans plus tard àllumbert Ferrand. A quoi tiennent les éloges académiques !

Il n'hérita pas seulement du fauteuil de Berlioz à l'Inslitut, mais aussi de sa place, — je n'ose dire de ses fonctions, — de bibliothécaire du Conservatoire de musique. Si Berlioz ne s'en était guère occupé, Félicien David s'en occupa moins encore, et laissa au laborieux Leroy, commis à la bibliothè({ue, le soin de la gérer à son gré, sans prétendre gêner en rien son initiative ^

* On raconte que Leroy ayant un jour supplié son chef d'emploi de venir au moins une fois à sa bibliothèque alin d'en constater l'heureux aménagement, David parut d'abord extrêmement surpris de cette étrange requête : « Cette idée ne me serait pas venue », répondit-il

FELICIEN DAVII» 103

I'\it-cf en l"honueur de ces iKuiiliial ions (|iic la diicclioii (lu (loiiservatoire inscj'i\il au jtioi^raiiiuie tic la (lisliihutioii (les |H"ix. le G aoùl de la iiièiiie année, le duo tlu dcuxif'iiK' acle iV Hcnulimiiin'^. — Peul-rtre. Mais, eeci mis à j>ail, nous ne rcli'ouvons plus Irace de Tceuvre de David dans les ai-tdiives de la maison (jue le 28 avril 1878, avec Vadar/io du trio en si bct)wl exéculé à l'Exercice des élèves. Ajoutons que l'auteur fut nommé membre de la Commission inslituée le 2 avi-il 1870 pour reviser le règlement du Conservatoire et, le 1 1 novend>re 1871, membre du conseil d'Enseignement des éludes musicales.

Ces liens officiels étaient dt'soriiiais les seuls par lesquels il se rattachât au monde de la musique. Ses dernières tentatives à la scène l'en avaient à tout jamais détourné, et il s'éloignait sans regret, ou (ont au moins sans plaintes, de la société de ses semblables. Depuis longtemps déjà — dès les glorieux lendemains du Disert, il habitait un petit pavillon, rue La Rochefoucauld, seul avec une vieille servante, recevant de rares visiteurs, encore trop nombreux à son gré, — travaillant par intermittences, rêvant sans doute à cet Orient lumineux de sa jeunesse, maintenant voilé sous les brumes du soir. On songe à lui appll(juer les paroles de Cari vie sur Mahomet, se retirant pendant le mois du Ramadan « parmi la solitude et le silence; connnunianl avec son

enfin, « maisj(^ n"ai rien à vous refuser et je vous promets ma visite ». Promesse qui lui tenue, au grand ébahissement du personnel et des habitués.

lOi FELICIEN DAVID

])ropro cœur; silencieux kii-inème, attentif aux voix qui murmuraient clans la brise. » Ce que lui disaient ces voix. David le gardait pour lui-môme et ne conliait môme plus à la musique le soin de le traduire.

Le déclin de ses forces le trouva résigné. Toutefois il se sentit moins fort contre cette solitude, et la compagnie de

léli'angor vêtu de noir

(Jui lui ressembiuit comme un frère

parut insuffisante à son cœur. Il se fit conduire à Saint- Germain-en-Laye, où la veuve d'un de ses plus chers et plus anciens amis, M"^ Tastet, lui offrait l'hospitalité dans sa maison de campagne.

Là, il aimait se livrer à des travaux de jai'dinage et particulièrement à la culture des roses. Les fleurs qu'il avait chantées dans Lalla-Roukh^ étaient chez lui l'ohjet d'une prédilection singulière.

La \illa//^/io, avec sa terrasse dominant un immense horizon, convenait à ce voyageur lassé (|ui touchait au port su|)rème.

« La veille du jour où sa maladie, qui avait semblé jusque-là peu dangereuse, prit tout à coup un caractèie si alarmant, « raconte un de ses amis^ « la vieille bonne qui gardait son petit })avillon de la rue La Rochefoucauld vint le voir à Saint-Germain et lui appor-

' Il les a célébrées également dans une charmante mélodie : le Vieillard et les 7-oses, où le refrain ramène une pensée consolatrice associée à l'image de ces Heurs.

- Luuis JourJan.

TOMREAr PE F. D.VVID, PAU CllAPT, KRIGÈ l'AIi SOfSCRIPTIOX NATIONALK EX 1803 AU CIMETIÈUE DL" l'ECO

l'KLIClKN DAVID 107

ItT (les Icllics (It'post't's clic/, lui |»ciiil;iiil s<»ii ;il)scnr'e.

— (( Ah ! iiioiisicur. lui dil-cllc. il csl arrixt' (|ucj(|uc «'liosc (le bien cxlraoïdinaiic clic/, nous, allez!

— « Qu csl-il airi\f. Marie? dciiKunla le luusicien. (lime V()i.\ (l(''j;i Iri-s allaiblic.

— « J'avais laissé la luiil tuules les fenêtres ouvertes à cause de la chaleur. Voilà qu'hier matin, en venant l'aire le salon de .Monsieur, j'aperçois sur le cadi'e du iirand itoiliait qui csl au-dessus du j)iano (c'était le portrait du Père Eid'autin), un gros oiseau me icuardanl avec îles yeux énormes. J'eus j)Ciii" et j'allai chercher la concierge qui vint et fut elfravée comme moi... L'oiseau étendit ses ailes, puis rc|iiit son immobilité, en nous regardant toujours... C'était un hibou ([u un voisin emporta. »

Après que la servante eut cessé de parler, David resta quelques instants pensif, puis il dit ces mots :

« C'est l'annonce de ma luort. c'est Enfantin ((ui m'appelle ^ »

Il serait difficile d ap})récier l'influence que ce fait exerça sur la marche de la maladie. Toujours est-il que celle-ci ne tarda point à s'aggraver et que le dénouement fatal s'approcha rapidement. Il se produisit le '2\) août 187G, après une agonie brève et peu douloureuse. Les dernières paroles du mourant témoignaient de sa reconnaissance envers la femme dévouée dont les soins maternels avaient adouci sa lin.

' Enfantin était mort le 31 mai 18Gi. On songe involontairement, en lisant ce récit, au Corbeau crEdgar Poë.

Les funérailles furent célébrées le 1^'" septembre. Du lit mortuaire jonciié de roses, le musicien fut porté au cercueil et enseveli parmi les roses. On y joignit une branche de buis, bénit le joui- même de son baptême, qu'avait envoyée une de ses compatriotes, puis (juelques pétales de roses mystérieusement enclos dans une lettre venant d'Angleterre, et que peut-être avait effleurés une lèvre amie...

Selon le désir formel de David, fermement attaché aux doctrines du Saint-Simonisme, les obsèques furent civiles et donnèrent malheureusement lieu à des faits regrettables : l'officier commandant le détachement chargé de rendre au défunt les honneurs militaires attribués à son grade dans la Lég-ion d'Honneur, lit faire demi-tour à ses soldats. Quant aux «amis» et collègues appartemanl au monde artistique officiel : MM. Meissonier, président de l'Académie des Beaux-Arts ; Ambroise Thomas, directeur du Conservatoire de musi(jue : Halanzier, directeur de l'Opéra; Ludovic Halévy, représentant la société des Auteurs et Compositeurs; — ils eurent le triste courag^e de ne point prononcer — je ne dirai même pas un discours (plusieurs cependant en avaient préparé), mais une simple parole d'adieu. Gounod, Bazin, le baron Taylor et un certain nombre d'autres braves étaient simplement restés chez eux. Plus de deux mille personnes cependant suivirent le char funèbre, parmi lesquelles Reber, Perrin, Jules Simon, Charles Garnier, Emile Réty, Sylvain Saint-Etienne,

ri:Li(;ii;N david 109

Jules ( llarct ic. ('iiiiritml. Maniioiilcl. IJoiiri^cal, clr . . . a [.es nÏn nuls », (lisait pai l'ois {•"•'■licit'ii l)a\ id. « soi il le \'t'i-i table loiiiheaii (les iiioits». — (jcu.v (iiii 1 axaient aimé devaient roiulie témoignage à la vérité de cette parole.

(jlloi(lue • — ou parce (|ue — |>ii\ée de r('lo(|utmce oflicielle, la cérémonie demeura très toucluuile et très digne. La pierre funéraire, dès iju'on l'eut scellée, fut à son tour recouverte d'une jonchée de fleurs épanouies, et sur le tombeau du poètt' endormi refleurit une dernière fois « le pays des roses... »

Mil

Le joui' même des funérailles, M. Ernest Rêver, alors éloigné de Paris, écrivait au directeur du Journal des Débats une lettre que nous croyons devoir reproduire in extenso, d'abord parce qu'elle constitue un hommage spontané rendu par l'esprit d'un musicien et le cœur d'un ami, mais aussi parce (ju'elle donne un croquis, assez complet dans sa simplicité, de ce que furent chez David l'homme et l'artiste :

« C'est hier seulement (|ue j'ai appris la moil de

Félicien David. Nous nous connaissions dt'puis de longues années et j'aimais en lui non seulement le musicien poéti(jue et charmant, mais aussi Ihomine lo\al

IdO FELICIEN DAVID

et bon, l'ami sincère et dévoué. Sa mort et celle d'Eugène Fromentin, survenues à si peu de jours d'intervalle ', m'ont atteint dans mes plus vives sympathies et dans mes plus chères alï'ections. Tous les deux avaient pris au ciel bleu de l'Orient l'éclat île son soleil et la molle langueur de ses nuits étoilées. Tous les deux étaient poètes à leur manière et avaient conquis, dans la manifestation de l'art dont ils étaient épris, une incontestable individualité. On reconnaissait un tableau de Fromentin comme on reconnaissait une mélodie de Félicien David. Mais j'oublie qu'il ne m'appartient pas de juger le peintre, en même temps que je sens combien il me serait impossible aujourd'hui de parler du musicien. Permettez-moi donc de me recueillir avant d'analyser comme il convient l'œuvre de l'auteur du Désert eld'Herculamim. La grande phice qu'il a occupée dans l'art contempoialn aurait puèlre plus grande encore si on ne lui eût fait payer si ciier, du moins jusqu'au succès de Lalia-liou/ih, l'éclatant triomphe de son premier début. « Qui sait si chez lui aussi, musicien de race et inébranlable en ses convictions, l'amertume de cer-

' Fronienlin était mort le il août à Saint-Maurice, près La Rochelle, son pays natal. Le rapprochement que M. Reyer établit entre les deux grands artistes qu'inspira l'Orient, trouvera son meilleur commentaire dans ce passage d'une lettre datée de Biskra, 2 avril 1848, et adressée par Fromentin à Armand du Mcsnil, (le peintre revenait avec un de ses amis d'une evcursion dans les oasis du sud-ouest de Biskra) : « ... Nous sommes revenus à chameaux. 11 faut essayer de toutes les montures. C'est une habitude à prendre et, quoi qu'on en dise, il n'y a pas de mal de cœur à craindre. Nous avons fredonné le Désert de Félicien David au pas mesuré de nos hautes montures ».

(Je suis redevable de la communication de cette loUre inédile il l'obligeance de M. Jacques-André Mérys).

FKLICIEN DAVID 111

lains (k'l)oires n"a pas all'aiMi I»' coi'jis par li-.s louriiicnls dv ràine ? On nous ilit (lu'à ses derniers moments, dans ses accès de délire, il croyait commander à des orclieslres fantastiques. Hélas ! il en est plus d'un parmi les musiciens de notre temps (|ui ont eu les mêmes lialkicinalions, ([ui ont lait le iiième rêve tout éveillés I »

« E. Rf.yer. ))

L'auteur de Si/juri/ a dé-liiii en un seul mot Félicien David. C'était en eliet un « poète », par la douceur et la tendresse de son accent, par la spontanéité de son coup d'aile, par ce qu il y a dinexprimablenient délicieux dans le jaillissement de sa pensée. Elle semble parfois provenir dune source profonde et, liiii|iiile. couler devant nos veux. Je crois bien que, de toutes les sensations artistiques, c'est de celle-là — n'est-elle point la plus rare? — que l'on se lasse le moins.

Mais s il fut un profond poète, il ne le fut (jue dans une seule direction. Les yeux tournés vers l'Orient, il ressemblait au sapin exilé sous les froids climats du Nord, et que Henri Heine nous montre, rêvant au palmier solitaire qui dresse sa couronne de feuillage sous le soleil resplendissant des tropicjues. Différent en cela de Fromentin, dont l'àme plus large embrassait dans la même sympatliie admirative le génie oriental et celui des « maîtres d'autrefois », il n'a senti, compris, chanté que l'ardente lumière «lu soleil ou l'accablement sensuel des nuits étoilées.

112 FKLICIEN DAVID

De là vient le contraste frappant ({ui s'établit entre le Désert,, les bonnes parties de Lalla-Roukh, de YEden ou à'Hercidamim, — et les œuvres s'écartant de ce genre particulier. Dès qu'il faut marcher avec l'action dramatique, accompagner l'intrigue et en doubler les effets, le pauvre musicien s'évertue vainement : « C'était avant tout un rêveur et un extaticjue. Or la lèverie et l'extase sont ])récisément antipallii(jues au théâtre, qui vit avant tout de mouvement et de précision, d'action et d'énergie \ »

En d'autres termes, dont je prie le lecteur d'excuser la technicité un peu barbare, la musique destinée à la scène doit être « dynamique ». Or celle de David était éminemment, pour ne pas dire uniquement « stati(]ue ». Son immobilité ne nuit sans doute ni à sa grandeur ni à sa noblesse, non plus qu'à sa sérénité; mais on ne saurait contester qu'il n'en résulte à la longue une certaine monotonie. En outre, une telle musique, plus propre à faire naître des sensations ou à évoquer des paysages qu'à engendrer des sentiments ou des pensées, doit peut-être, et comme fatalement, paraître insuflisante à nos esprits complexes, et certains peuvent la juger indigne d'eux. Qui sait pourtant si ce n'est pas nous qui sommes indignes d'elle !...

Candeur des premiers ans, qu'ètes-vous devenue ? « Chaque aitiste », a écrit un maître illustre ", « a une

' Aiihur Poucin : Article nécrologique sur Félicien David. * G. tJaint-Saëns : Harmonie et Mélodie.

tV ;3a

K È i. u: 1 E x D A \' n> ET SES i*: c V n e s (Composilion de Muiiii, exlraile du Monde illustre. \

Fi;i. ICIKN DAVID H5

(jualitr Miailicssc (|iii ildiiiir à ses (i'U\i'<'S leur |»ilii('i j)al caraoU'fc. I)a\ id [losst'-dait la [tins laïf ilc hiiilcs : la naïvt'l»'. C osl ;i Cflle (juaiilé (juil doiL If succi'S drlonncmt'iit (|u"il a irncontré avt'C Lallalioukh cl le Drscrt. Lf piihlic lu' s"all»'iul pas à cela; il est prépai'»!* à tout, aux grands çH'cts. aux petits çilots, aux nn-lodio pniiiaiites, aux grandes phrases passioi»nées, aux orchestrations jjruyantes, aux harmonies Unes et distinguées ; mais il est sans (h'fense contre une àme i\m s'ouvre et dit simplement ce ([u elle a à dire. »

Sans doute 1 Toutefois le puhlic se fatigue assez vite de cette naïveté qui d'ahoid l'avait su concjuérir, et « si charmante que soit l'inspiration de l'auteur du Désert, si rêveuses que soient ses mélodies, si ingénieuse que soit son orchestiation, si puissante (jue soit par échappées la déclamation dans Hercnlanum. il faut hien avouer que ses mélodies, le plus souvent très courtes, sont pres(|ue toutes de même caractère, et que son inspii'ation comme ses procédés d'instrumentation se répètent toujours à linlini sans heaucoup varier. Aussi l'effet de charme et de ravissement qu'on éprouvait à l'audition du premier de ses ouvrages allait-il satténuant à mesure qu'on en écoutait de nouveaux'. »

« Ma sœur ». disait la honne Dinazarde à riiahilc Scheherazade, la compagne de cet ingénieux sultan Schariar qui avait si originalement résolu le triple prohlème du mariage, du divorce et de l'assurance contre

' Adolphe JuUien : Article nécrologii|uo sur Félicien David.

l'adullère, en faisant étrangler chaque malin la sultane épousée la veille ; — « ma sœur, devant qu'il fasse jour, contez-nous donc un de ces beaux contes que vous contez si bien ». Sur quoi Scheherazade, (jui savait sa tête enjeu, se hâtait de narrer une merveilleuse histoire, appelant à son aide depuis le glorieux calife Harounal-Raschid jusqu'à l'empereur de Chine ou au sultan de Casgar.

Mais aucun danger ne menaçait Félicien David, et après avoir conté, lui aussi, son épisode des Mille et une Nuits, il se laissait endormir, paisiblement mélancolique, dans son rêve étoile. Et peut-être, au surplus, était-ce agir en sage !

D'ailleurs, ne soyons pas injustes à force d'impartialité : les essences rares ne se multiplient point jusqu'à remplir des bouteilles ou même des amphores, et un seul flacon d'or enrichi d'émaux et de ciselures suffit à contenir le plus délicat des parfums.

Injustes ! Ne le serions-nous pas, si, après avoir sonnnairement apprécié les principales œuvres du musicien, nous ne disions quelques mots des autres ? Nous avons parlé des symphonies et de la musique de chambre, et il n'est guère nécessaire d'y insister. De ses morceaux pour le piano, on pourrait former la matière d'un recueil (jui ne serait point à dédaigner : thèmes orientaux, tendres ou gaiement rythmés, fugitives impressions dont la sincérité s'impose à l'auditeur. Une autre anthologie pourrait se rassembler en

FKLICILN DAVID 117

|iiiisaii( jiainii ses iimoiiiltraltlfs iiirlodics \(><'airs : Lr Vieillard ft les liose^ (<l<''jà inciiliormét'), ÏOcran, la nêcerie, dune li-islosso ex(iiiise, la Vengeance des fleurs, le Chihoui k, le Jour des Mnr/.<. Je n \ joimlrais. je l'avoue, ni Ifs Hirondelles \ ni ce H/iin allemand dont la niai'liale l)analilé assurait' succl's. mais ijui dut. après réllexion. affliger son auteui'.

Le défaut de ces phrases mélodiques i;it dans leur habituelle hrièvelé. Elles s'élèvent en suivant une courbe éléiiante et gracieuse, mais ne savent guère se soutenir et retombent trop vite sur la terre, — je veux dire sur la tonique, — terrain assurément solide, mais (ju'on aurait souhaité retrouver un peu moins vite. Y peul-on voir leiret il un smlinifiil de lassitude et presque de découragement ? (lela nest jjas invraisemblable :

Ainsi, parfois, quand iàine est triste, nos pensées Senvolcnt un moment sur leurs ailes blessées. Puis rclomltent soudain !

Cette chute a lieu, au sujplus, sur un soi bien aplani et qui ne les saurait meurtrir; caries accompagnements de ces romances sont, sinon suflisamment variés, en tous cas soigneusement et souvent même originalement écrits. Il aurait fallu, la plupart du temps, un peu, — fort peu de travail pour donner à ces mêmes compositions ce qui d'aimables les eût rendues charmantes.

' La vogue de celte mélodie fut ininionse. Elle servit même de timbre pour d'autres paroles, signe évident de popularité. Les Oc/et funambulesques de Théodore de Banville contiennent un « couplet, sur Tair des Hirondelles, de Félicien David », daté daoùl 1S4T.

Mais que peut tracer la main on Europe lorsque l'àme voyage à travers l'Orient !

Ce n'en est pas moins un intéressant et captivant examen que celui <le toutes ces feuilles éparses, avec leurs dessins maintes fois demeurés à l'état d'esquisses, mais oi^i néanmoins l'on seni, cà quel(}ues traits, qu'ils furent crayonnés par un maître. Je ne voudrais, pour rien au monde , que le lecteur vît dans cette citation une épigramme, mais en vérité je ne puis m'empêcher, lorsque je lis le passage d'il ne faut jurer de rien dans lequel le bon abbé apprécie Jocelyn, de l'appliquer à l'œuvre entier de Félicien David : « Il y a là certainement du génie, beaucoup de talent et de la facililé. »

Mais encore ! — si nous nous efforçons maintenant d'étudier la teclmique, les procédés, la « manière » enlin, de Félicien David, plus d'une fois nous nous arrêterons, perplexes, bésitants.

Certes, les faiblesses qui déparent son œuvre n'ont été, au cours de cette étude, ni dissimulées, ni atténuées. Mais si nous tentons de remonter aux causes, nous serons forcé de nous écrier, avec le juge excellent fjue nous citions tout à llieure : « Sa manière est singulière et déconcerte la critique par ses irrégularités. Avait-il réellement, comme on l'a prétendu, fait des études incomplètes? On le dirait à certaines défaillances qui laisseraient croire par moments qu'on a sous les yeux de la musique d'amateur ; mais comment expliquer alors cette finesse de touche quil a montrée tant de

i'i;f.I(:ii:n david iio

/"o/s", celle drlicatesse de coloris, celle élégance de idmne (jiii se révèle loul à coup, el ce charme firofond </ui ne se Irouve que dans les mallres ? Ce n'est pas ainsi (lu'écriveiil les ignorants; on ciuirail [diilol à des accès de faiblesse j)liysi({ue. à des inleiiiiiltem-es maladives '. »

Berlioz, dont lopiiiion a du poids loi'squil s'agit d'apprécier le pitloresijue de l'orchestration, écrivait, dans l'article dont nous avons déjà cité quelques passages relatifs au DrsrrI : « Linsliunienlation (du5c//e/':;o «le la symphonie en /ni héniol) se fait remarquer par sa force contenue, par un goût exijuis dans le choix des timbres. » Plus loin : « Je n'ai pas besoin d'ajouter que David écrit en maître ; que ses morceaux sont coupés, développés, modulés avec autant de tact que de science et de goùl et qu'il est grand /tarmo/tisle ; que sa mélodie est toujours distinguée, et qu'il instrumente extraordinaire ment bien. »

Lorsque trois grands musiciens s'accordent ainsi pour en juger un quatrième, il semble juste d'estimer (jue leurs arrêts sont motivés. Quelques réserves ou corrections que l'on y veuille apporter, il n'en demeure pas moins que David fut véritablement un maître.

Il fut aussi un initiateur, et, si l'on me permet cette expression ipit' le sujet justilie. de son retour d'Orient date une hégire nouvelle.

'C. Sainl-SaOns. loc. cit. On peut joindre à cette appréciation celle (le M. Reycr : « Au senliment do la couleur, au ciiarme mélodique de l'inspiration, Félicien David joignait une très grande pureté de slyle, une habileté exceptionnelle dans lart de manier l'orchestre et de l'aire chanter les voix ^Notice sur F. David) ».

Nous avons tlil quel role, en généi-al aussi faux qu'effacé, avait joué avant lui l'orientalisme en musique. Mais depuis lors, que de musiciens sont allés demander, — directement ou non, — aux mystérieux pays du soleil levant, des inspirations neuves traduites par des procédés nouveaux ! C'est principalement parmi nos contemporains que l'on peut citer des témoignages de xette ardeur à partir en croisade pour rapporter quelques mélodies indigènes dont la nudité se pare — quelquefois même se dépare — d'harmonies inconnues aux musiciens de llslam.

La Statue de M. Reyer et la Djamilch de Bizet chantent dans toutes les mémoires. La Reine de Saba de Ciounod, la Lakmé de Léo Delibes, V Aida de Verdi, le Roi de LaJiore de M. Massenet, s'érigent en bonne place dans ce musée exotique. Enfin, M. Camille Saint-Saëns a, en maints chefs-d'œuvre, parmi lesquels nous nommerons la Nuit persane, la Suite algérienne et le cin- (juième concerto pour piano, allié l'originalité tendre ou farouche des thèmes à la science incomparable des développements. Plus loin, et jusqu'en Extrême-Orient, M. Bourgault-Ducoudray est allé recueillir les motifs de sa belle Rapsodie Cambodgienne.

Tous, d'ailleurs, n'ont pas apporté à cette œuvre de colonisation musicale le même talent ni la même délicatesse, et plus d'une route traversant le désert est venue aboutir à la « rue du Caire ». Pas plus que le décor, les acteurs n'ont échappé à cette loi de déformation, cl le doux songeur dont nous esquissons la physio-

F Kl- ICI KN I) \ VII) li>l

noiiiic. fùl (liriicilcinciil laiss('' rxilmirr par ses aliiiôes les dansos ullra-alxlnininalfs de luis Saloim's di' la Sal- ]>rlri(TO.

Mais, tliia-t-on, (|Ufllt' esl, v\\ tout ceci, la pari exacte (le r(hiciil ? l)énonil)rc/.-nous 1rs inclodics, les r\ llimcs aiilliciiliinics (loiil esl coiisliliK'' son apport? El (ju en resle-l-il lois(iue nos coniposileurs les onl niodiliés, Iraduils — li-ahis peul-ètre ?

A cela je répondrai (ju'il n'iniporle guère. En arl. un docunienl ne \"aul (|ue iiai' liisage (jue l'on en fait el par l'impression qui en résulte. « Quelle vérité peut contenir le chant oriental le plus lidèlenient noté "? Une vérité relative, je le crains... Vérité relative, cette vérité documentaire est également infV'rieure... 11 nous plait (ju"à la nature de là-has s'ajoule l'homme d'ici, l'homme de partout, riionune universtd ([u'est toujours et j)arlout le grand artiste '. »

Une évocation n'est point nécessairement une description, et, à C(dui qui sait nous suggérer des sensations et des images se détachant en traits lumineux sur le fond incertain du songe, nous n'irons point chercher querelle sur l'inexactitude de quelques détails secondaires.

Aussi bien, lors(ju'il s'agit de l'Orient, de ses horizons, de ses poèmes, de ses monuments ou de sa musi- (jue, n'oublions pas (jue nous nous trouvons en face d'un monde féerique dont le charme risquerait de s'at-

' C. Bi'llaigue : De l'Exotisine en musique.

ténuer sous des transcriptions trop précises : « Architecture du désert », s'écriait Chateaubriand, « enchantée comme les oasis, magique comme les histoires contées sous la tente, mais que les vents peuvent anéantir avec le sable qui lui servit de premier fondement ! »

Sans doute. Mais un autre caprice des vents peut remettre au jour les architectures ensevelies, plus poétiques peut-être en leur mélancolique beauté ; il suffit d'une source jaillissant du sol pour faire refleurir les oasis, cependant que les générations se seront transmises les histoires contées sous la tente. Sachons gré à Félicien David d'avoir su contempler l'Orient, en traduire le langage et en évoquer le décor.

Peu impoiii' après cela que le sable ait, de place en place, recouvert de ses flots les palais et les jardins magiques édifiés par le musicien du rêve, si quelquefois un chant d'amour soupiré par une voix lointaine en fait tressaillir les échos endormis, et si, dans le miroir des harmonies, se reflète encore le flamboiement de l'azur splendide ou hi paix infinie des nuits d'étoiles planant sur l'immensité du désert.

CxVTALOGLE DE L'OEUVRE DE EELICIEN DAVID

i^ OEL'VUES LYRIQUES ET DRAMATIQLES

C Û M IMl S î T 1 0 N S V 0 C A LES

Le Déseut. ode-sviiiphonie en Irois parties, paroles dWugusle Colin, 1844.

Moïse au Sixa[. oratorio en iI-.mix parties, paroles de Svlvain Saint- Etienne. 1846.

Chiustoi'HK Coi.omij. ou la Découverte du nouveau monde, odesymphonie en (juatre parties, paroles de Méry, Chaubet et Sylvain Saint-Etienne, 1840.

LÉdex, mystère en deux parties, paroles de Méry, 1848.

La Pehle uv Mrésil. opéra en trois actes, paroles de .1. Gabriel et Sylvain Saint-Etienne, 1851.

IIercl-lanl'M. opéra en quatre actes, paroles de Méry et lladot, 1839.

Lalla-Uoukh, opéra-comique en deux actes, paroles d Ilippolyle Lucas et Michel Carré. 1802.

Le Sapuih. opéra-comique en trois actes, paroles de De Leuven. -Michel Carré et lladot, 1803.

La Captive, opéra en trois actes, paroles de Michel Carré (onivre posthume' .

Ménilmontant, chants religieux, 1833.

La Huche hau.moxiel'se, 30 chants à quatre voix dhommes.

Chant dl' sont, chœur avec accompagnement d"orchestre.

Motets avec accompagnement d'orgue.

Nombreuses mélodies vocales avec accompagnement de piano.

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