‹ Félicien RopsChapitre 10 sur 20 · LE MASSAGE · texte numérisé non relu

LE MASSAGE

beauté si on la compare à la laideur péjorative et au grand style populo d’un Lautrec, aux guenuches maigrichonnes et fripées de cet étonnant ironiste, Forain, aux petits nus blets, tripotés et canailles de Legrand et de

Faivre.

Je crois qu’au fond, che? les vieux civilisés, toute décantation intellectuelle aboutit à cette nuance de classique qui est le sens même de la race, expérimenté par la durée. Mais toute chose, par un indice irrécusable, se révèle toujours de son temps et si le corps a des gestes éternels, le visage a des grimaces variables comme la cuisine ses fumets et qui les différencient du passé. Le masque, avec ses stigmates, avec la griffe et l’estampille de la vie, avec l’empreinte spéciale de l’animalité du siècle, voilà tout de même la part de la modernité dans le tréfond classique de Rops. Cache^-le, ce masque, en tirant jusqu’en haut le flot des jupes et mettant le corps à nu : c’est l’harmonie plastique païenne des Phryné et des Aspasie. Mais faites retomber les linons et les soies en sorte que le visage seul demeure visible et c’est alors, comme là-haut aux tours des cathédrales, la stryge des gargouilles, toute la bête d’une fois remontée au pli agressif d’une grimace maquillée de fille. Et cette fois, nous sommes bien che? nous, aux sources mêmes de notre morbide érotisme.

Nul artiste d’aucun temps n’exprima comme lui ce qui se pourrait appeler le mal vénérien des âmes si on ne craignait rechercher une ambiguïté un peu subtile. Au point de son œuvre où nous touchons, un pessimisme noir Va l’emplir d’un sardonisme tragique. L’amour, sous le masque de la luxure et de la mort, Y aura des traits spéciaux et définitifs. 11 les manifestera avec la Véhémence d’un homme que l’amour aurait lui-même mené aux portes du tombeau. La colère enflammée des ermites, la scolastique envenimée d’un théologien, le ?èle sombre d’un inquisiteur torturant de la chair vive sur des grils semblent se confondre alors dans les accents terribles de la souffrance et de la perdition. L’acide bouillonne et mord le cuivre en profondeur comme un poison, comme le virus de l'amour. 11 semble que l’émanation sulfurique qui s’en volatilise dût ressembler à la fumée d’un sortilège et sentir le roussi.

C’est qu’en effet c’est ici la cuisine du Diable lui-même avec les curre^s et les poivres longs et toutes les épices des ragoûts les plus salaccment condimentés. On est bien dans l’hôtellerie des péchés capitaux, avec ce péché plus gros qui est la folie de la chair pour la chair, et auquel prennent feu tous les autres. Sous le réchaud où mitonne la lubrique mixture, la braise pétille, attisée par la bouche invisible qui souffle du fond de l’ombre. Tout est imaginé pour fourgonner l’antique gourmandise du plaisir. La faim libertine est titillée et tantalisée par les excitants diligents du désir, de l'effroi et des damnablcs délectations.

L’Œuvre entier du grand artiste est ainsi dévolu aux Puissances maléfiques : il dégage une odeur de soufre et il est plein de vertiges. C’est sa grandeur et sa monstruosité de surplomber notre notion moderne de la décence et de la moralité. Il projette par-dessus ce temps la grande ombre aux cornes de bouc et aux pieds griffus, redoutée des âges. 11 perpétue la conception théologique et médiévale du mauvais rôdeur des ténèbres, liais en donnant à l’Esprit du

mal la femme pour émissaire et pour complice, c’est elle, la velue et l'impure, qui assume le rituel de l’église maudite, chante les psaumes de la damnation et qui est elle-même l’autel. Vous aile? voir, dans cette œuvre impie, blasphématoire et magnifique, la Tentation de saint Antoine (1878), s’accomplir le mystère qui, sur la croix de la mort de Jésus, l’étend, nue et ébraséc, appelant les races de son rire et prête à la farce du sacrifice, la même où le martyr tendit les bras à la rédemption des hommes.

La page est capitale : elle couronne les litanies du péché par une des plus sacrilèges parodies où aient sombré les dieux. Au stade final du calvaire elle oppose l’offrande orgiaque et l’agonie du plaisir; par-dessus le sang séché du Christ pleut la sève rouge des baisers sadiques. C’est bien la liturgie des messes noires, scs rites obscènes et la dérision de la mort offerte en holocauste.

A la voir sous ce jour, la Tentation doit apparaître certes aux catholiques comme une profanation exécrable et celui qui la conçut comme une de ces âmes mornes, investies du pouvoir redoutable de la négation. Cependant Rops n’affecta jamais d’être un libre penseur dans les libertés de son génie : son diabolisme est bien plutôt un arrière-faix des casuistiques dont il fait le ragoût de ses recherches d’art; il confine aux perversions catholiques, mais pour en extraire une plastique. En artiste à l’envergure immense et qui, d’un coup d’aile comme il n’y en eut guère avant lui, plonge au plus profond de l’abîme humain, il en tire l’essence de sa conception d’humanité. 11 ne fut donc pas à proprement dire un négateur non plus qu’un blasphémateur : il avait gardé de sa première enfance la notion catholique du Bien et du Mal; et peut-être, en généralisant, on pourrait dire que ce fut même la base de la philosophie de son art.

U paraît vraisemblable qu’en cette terrible Tentation, comme il arrive che? tant de grands artistes en qui l’effet plastique, le concept linéiste et colo-

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