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riste l’emportent sur l’idée pure, Félicien Rops pensa d’abord à grouper autour d’un beau nu une ordonnance mordante, satirique et contrastée. On en pourrait déduire alors cette finalité philosophique, le retour à la vie élémentaire et brute, ch e? les humanités à terme, manifesté par le triomphe du ventre, en opposition avec le principe sacré des religions. Le Christ à demi submergé déjà dans l'ombre vers laquelle il penche, apparaîtrait, en une telle conjecture, comme le règne du divin s’effaçant devant l’ironique prévalence de la matérialité et de l’instinct impur.
Rops généralement ne se charge pas de ses exégèses ; il lui suffit, à force de travail âpre et patient, en simplifiant à mesure et faisant tomber les parcelles négligeables de manière à ne garder que l’essentiel, de dégager un rythme, une émotion, un sens général de la vie. Il laisse Volontiers ensuite aux autres la liberté de produire leurs gloses. Nais ici, il est précis : il semble s’inquiéter qu’on puisse se méprendre sur le secret de ses intentions, et en février 1878, à l’occasion de l’envoi de l’œuvre à Bruxelles, il écrit à son « cher Vieux », comme il l’appelle, à l’ancien « enfant de chœur » de la chapelle aquafortiste, au bon peintre François Taclemans, resté son confident et son ami : « Le sujet est facile à comprendre; le bon saint Antoine, poursuivi par les Visions libidineuses, se précipite vers son prie-Dieu, mais pendant ce temps-là, Satan — un drôle de moine rouge — lui a fait une farce; il lui a ôté son Christ de la croix et l’a remplacé par une belle fille, comme les diables qui se respectent en ont toujours sous la main. Tout cela au fond n’est qu’un prétexte à peindre d’après nature une belle fille qui nous faisait manger, il y a un an déjà ! des œufs à la tripe, à la mode de Touraine el qui, pour la première fois et après bien des instances a bien voulu poser pour son vieux Fely, comme la princesse Borghèse a posé pour Canova. Je n’ai changé que les cheveux... »
Il prie son « Vieux Frant? » de s’occuper de placer la Tentation ; et alors
il lui fait cette recommandation où il dit le fond de sa pensée, si avec lui on est jamais assuré de connaître sa pensée entière : « Surtout éloigne de la tête des gens toute idée d’attaque à la religion ou d eroticité. Lorsque Goya fait enlever le Saint-Sacrement par Lucifer, il n’a pas plus d’idées antireligieuses que moi... » Tout un Rops prudent et avisé, donnant le coup de bêche au bon endroit, en paysan de Wallonie qu’il est un peu, apparaît là.
Cet extraordinaire Golgotha aristophanesque remua l’art : par comparaison à un tel étiage, l'esprit de la farce et de la caricature du temps fut soudain singulièrement abaissé. On commença sérieusement à parler du génie de Rops. Cependant cette révélation tentait, sans trouver tout de suite d’amateurs. On admirait, mais on avait peur. Ce qu’il Y avait du diable en elle laissait craindre qu’il ne prît pied avec l’image dans la maison. 11 fallut l indépendance et la passion d’art d’Edmond Picard pour la remettre à sa place dans la libre acceptation du monde. Le grand avocat habitait alors ce fastueux hôtel de l’avenue de la Toison-d’Or que Paris connut aussi bien que Bruxelles même. Par les antichambres, les salons, le cabinet du maître se déroulait une moisson d'art où ce semeur d’idéal lui-même avait pris une part initiale et continue. Sitôt le seuil franchi, on était là au cœur même de la race et du pays, magnifiés par les beaux peintres et les grands sculpteurs de Flandre et de 'Wallonie. Ce fut certes la maison de Belgique où les novateurs et les séditieux, le plus continueraient trouvèrent un réconfort : elle leur fut un foyer.
Picard, au surplus, n’aVait pas attendu d’acquérir la Tentation pour témoigner à Félicien Rops son admiration fraternelle. 11 posséda longtemps et peut-être bien un des premiers, un choix de ses eaux-fortes où ce grave esprit, parmi son grand labeur de jurisconsulte, cherchait une détente d’art et de beauté. L’artiste, par surcroît, était l’ami personnel de la maison : on aimait à y voir son air de joli homme aux narines spirituelles et frondeuses
comme un ligueur de la cour des Valois. 11 s’y rencontrait avec Eugène Smits, Baron, Vergée, Van Camp, Sacré, les signataires des toiles accrochées un peu partout et cpii, autour des tables chargées de vins rares, très à l’aise, comme des compagnons de qui l’on tolère les boutades un peu rudes, contro- Versaient d’art ou dévidaient en joyeux récits leur bonne humeur de peintres.
Avec la Tentation, Rops fut là désormais comme à demeure che? lui. Je revois le soir où, sous les lampes, dans son cabinet, Edmond Picard lui-même, du geste cérémonieux dont on fait sauter le fermoir d’un évangéliaire, découvrit pour moi la glorieuse peinture. Elle occupait le fond d’une sorte de petit meuble, pareil aux légers et pieux autels portatifs du XV' siècle. Un double vantail imitait la fermeture d’un triptyque et se refermait au moyen d’une serrure délicate dont jalousement, et peut-être aussi pour dérober à des yeux profanes la beauté secrète de l’œuvre, le possesseur du trésor gardait la clef.
La Tentation, sous la haute clarté égale, m’apparut. Ce fut, comme marquée au signet qu’y eût mis le Malin en personne, la page d’un missel écarlate que, dans l’odeur de soufre de sa cellule, avec de corrosives et mortelles blandices, eût peinte un très vieux moine, lui-même tenté par les sorcelleries de la femme, les fibres réticulées sur les chevalets du désir et du remords. Je l’ignorais encore et elle était soudain devant mes yeux comme un joyau noir, noir sous la toison rousse de la pécheresse et le capuce enflammé du Mephisto, de tout son noir d'oeuvre impie, trempée en des bénitiers d’encre.
Elle nous révéla un Rops nouveau, mixturant comme par le passé le tragique et le bouffon, mais par surcroît, comme dans le chaudron des sorcières de Macbeth, faisant cuire à la fois toutes les herbes de la Saint-Jean du péché d’hérétisme et de luxure. Pour le surplus ce n’était plus de l’eauforte, non plus que du dessin pur, si ce n’était pas tout à fait de la couleur oléagineuse, Un esprit peintre, comme l’était Rops, devait subir, lui aussi, sa
tentation de saint Antoine, mais d’un saint Antoine de la belle couleur maniée d’une volupté de péché. Ce furent des blondeurs de pastel sur des dessous légers de crayon, des matités de gouache et d’aquarelle s’égalant presque à la fraîcheur d’une miniature et, au total, l’illusion d’un espalier de roses vives, gouttes du sang divin transfiguré et devenu, aux bras de la croix, le sang et le rire de la chair en folie. Quand plus tard il fera sa Crucifiée, basse des reins et comme une grande chauve-souris, déployant de toute la largeur du patibulaire les ailes d’une mantille, il lui donnera une force souple et ramassée, mais dénuée de la glorieuse plastique de sa Madeleine irrepentie de la Tentation.
De là-bas cependant, de ce Paris de toutes les tentations de l’art, de la gloire et de la vie, Rops ne demeurait point sourd aux sirènes de la contrée natale. Chaque année il arrivait, vers l’automne, demander au fleuve et à la montagne une trêve aux agitations de la vie parisienne. 11 y retrouvait sa jeunesse, le souvenir des compagnies joyeuses et son vieil amour charmé de peintre-paysan pour le grand air de Meuse qu’il aimait entre tous. Le sac au dos et le bâton à la main, il s’en revenait alors, du pas de sa quarantaine, par les routes aimées qui le menaient à la Lesse. C’était chaque fois le beau départ, le départ heureux comme d’un Jason cinglant Vers un mirage de Colchides. Aussitôt atterri, il portait la main à son cœur et le sentant battre sous ses doigts comme aux heures jeunes, il pouvait s'illusionner de l’espoir que la Vieillesse ne Viendrait jamais.
de faubourg qui, par un pierre laines.
Quand on a dépassé les dernières maisons de Dinanl, un énorme bloc, bifurqué en une double aiguille, laisse passer la grandïoule, comme par un porche aux hautes parois déchiquetées, C’est la Roche à Bavard, de laquelle sauta dans le fleuve l’illustre « rosse Bavard », ce coursier fabuleux des quatre fils Aymon, paladins valeureux et chevauchcurs de pa^s formidables dont un peu partout les grands rocs mosains gardent ta trace, mesurée à la toise des antiques gigantomachies. On est ici, en effet, dans le c^clc de l’épopée, bien qu’on n’ait plus sous les ^eux que la simple ruralité d’une pointe poudreux, se relie aux bourgades loin-
Ansercmmel On enfile une rue aux maisons hors d’équerre, festonnées de verdures et étoilées de lichens, et qui monte, longeant des fosses à purin d’où s’essore, au passage des piétons, la fuite apeurée de canards bedonnants et d’oies cacardantes. C’est ensuite le gros du village, boutiques et petites bordes, dans l'odeur des « caboulées » cuisant à la porte des logis sur des feux de bois. Un drelin bruit à la porte des boutiques, on tue un cochon che? le boucher et, sur tes seuils, les petits enfants barbouillés mangent des quignons de pain beurrés de poiré. Une transparence d’air bleu, l’air 'Vallon qui semble se brillanter de cristaux, rend tout frais, cordial, limpide et avenant. Quelques pas encore et au tournant de la route, un joyeux panonceau peinturluré, Au Repos des artistes, signale l’auberge où, malgré l’exiguïté des chambres, on trouvait le mo^en de s’empiler à la douzaine et qui était le relais où, en petites bandes, des ateliers de Bruxelles on arrivait se mettre au Vert.
Ce sont là des souvenirs déjà lointains; mais en les consignant, je crois voir encore les barbes hirsutes et les joues boucanées qui, de dessous les parasols, se levaient par delà les clôtures à l’apparition d’un visage inconnu. Et je reconnais les silhouettes, je retrouve les gestes, je me plais à reconstituer la camaraderie enjouée autour de la grande table où, dans la chaleur du midi, à l’heure terrible des mouches, fumait la garbure de la mère Bousingault. Nais combien sont partis et ne sont plus que des ombres: hantais, Lambrichs, Heurteloup, Fontaine, Dando^, Anneesscns, Vander Hccht et Rops lui-même, le prodigieux vivant qui, à l’entendre évoquer les dieux et les âges, semblait lui-même un dieu païen, Venu du fond des humanités.
Comme les mains que les chemineaux appliquent au mur et qui sont le signe maçonnique par lequel se commémore leur passage, eux aussi, presque tous, à ce rendez-vous de l’art, de la joie et de la jeunesse, laissèrent, sous la
forme de gais et truculents caprices, raclures de palettes, trucllages et pochades, gratins recuits aux fournaises de leté, fonds de lie des grands crus vidés, l’empreinte de leurs mains de peintres sur le panneau des portes et l’échauclage des cloisons.
Rops, une après-midi, débarquait au village avec un appareil compliqué, comme un chef de tribu amenant ses tentes, ses trophées et ses armes. Il fallait atteler l’âne ou le roussin d’Ardenne pour le transport de ce matériel qui émerveillait les riverains. A voir les malles et les caisses de tous formats qui passaient, faisant fléchir les essieux, on savait tout de suite que c’était « môssieu Fely » qui s’en revenait au pays. Sitôt que la nouvelle s’était répandue, ta colonie allait l’attendre aux limites du bourg et quand enfin il apparaissait, déjà guêtré de ses houseaux de campagnard, mais gardant encore l’allure d’un gentilhomme de la Ville, c’étaient des hourrahs et des poignées de mains. Ces joyeuses entrées, comme un dimanche de Rameaux pour rire, ne déplaisaient pas à l'humeur un peu fanfaronne du Belge parisianisé ; à peine il avait parlé, l’écho autour de lui répétait le petit barytonnement de la gorge qui le spécialisait. 11 ne descendait pas à l’auberge où il eût été trop à l’étroit avec ses nombreux bagages ; il préférait louer à l’hôtel Bricart une chambre qui lui donnait plus de champ. Une fois installé, on le revoyait dans un des costumes Variés qui l’amusaient d’un air de déguisement et où il alternait la piaffe du citadin, la crânerie du sportman, la rondeur bon enfant du peintre de nature et la narquoiserie du campagnard.
En camisole dero^ing, bras nus et son canotier en travers de sa mèche, ou en sarrau bleu de contadin coiffé du tapabor, ou bien encore en culottes courtes de pedestrian sanglé dans son gennesey collant à la taille, il avait un aspect de beau gars qui faisait se retourner les femmes et dont on le soupçonnait de tirer quelque vanité. Fin, souple, les reins cadencés et l’œil appuyé, toute cette petite vanité de parade tombait le jour où le goût du travail le repre-
naît a Mes jours de pluie quand je ne sors pas », disait-il. Enfermé dans sa petite chambre, il restait à dessiner cl à graver, tripotant ses résines, essayant ses acides, faisant ses cuisines. Toute la pièce était encombrée d'outillages, avec une planche au mur sur laquelle s’alignait un harem de petites fioles. La table, poussée contre la fenêtre, s’éclairait au jour cru des vitres, sans transparent pour tamiser la lumière. 11 se moquait des Visières et des châssis; il déclarait qu’on n’y voyait jamais asse? clair pour graver, et l’œil nu, grattait ses cuivres dont le miroitement, à la longue tout de même, lui brûlait les Yeux. Au travail, les biceps à nu sous le retroussis des manches et le tablier du pressier à la ceinture, dans le costume et l’attitude où, à l’époque de la rue de Grammont, devait le camper, sous la coulée claire d’un lanterneau, le peintre TTathey, il était bien alors, parmi ses tampons, ses encres, ses fioles et scs filtres, l’artiste tout entier pris par l’œuvre en train, les nerfs crispés, une flamme de vie noire sous la barre tendue des sourcils.
Les non initiés, entrés là par fraude ou par faveur, cherchaient dans les coins des cornues, des alambics, des allu nielles, des réchauds, le soupçonnant adonné à des pratiques secrètes d’alchimiste. Comme il était friand de mauvaise réputation, il laissait entendre, aux femmes surtout, avec une vraie malice diabolique, qu’il commerçait parfois, le Vendredi particulièrement, avec le diable. J’ai pour ma part recueilli d'une bonne dame bruxelloise un peu simple, attachée d’amitié à la famille du terrible railleur, l’aveu candide quelle avait sollicité de son directeur spirituel la faveur d’une entremise sacrée pour l’exorcisation du réprouvé. Cette excellente personne, d’ailleurs, n’avait jamais voulu pénétrer dans les réduits où, d’après elle, il vivait parmi des grimoires et des livres de Kabale, livré à des pratiques de magie.
Elle ne fut pas la seule à le suspecter de sorcellerie, surtout à lepoque de ses « Messes noires » : son diabolisme parut si nettement résulter de l’immensité de ce qu’un critique appela son cynisme qu’il passa Véritablement
pour un sorcier cl que, meme dans ses apparences extérieures, avec l’air de gouaille de son visage, sous la double corne de ses cheveux en brosse, on voulut voir la ressemblance satanique qu'on cherchait aussi che? Baudelaire. En causant, d'un petit rire auquel on se défendait de paraître trop crédule, on l’appelait TTcphisto et pour les catholiques surtout il évoqua si bien le diable que lui-même dans sa Tentation et ailleurs avait mis en scène, que le nom finit par spécialiser le sombre caractère de son génie.
A Anseremme, toutefois dans la compagnie des peintres, ses amis, personne n’était plus simple ni meilleur enfant; s’il se montrait hâbleur et craqueur, selon la coutume même du pays, c’était si naturellement qu’il avait tout le premier l’air de croire à ce qu’il disait. A l’auberge, il était le beau parleur infatigable qui, d’une enfilée et sans jamais tarir, entremêlait le grave et le badin, parlant de tout avec une abondance et une sûreté qui étaient le perpétuel étonnement de tous ceux qui ne le connaissaient pas encore.
On n’échappait pas à la séduction de sa verve, de son esprit, de son savoir sans façon, car cet homme qui se piquait de n’avoir le temps ni de dessiner, ni même de lire un livre, pris par la multiple aventure de la vie compliquée qu’il aimait laisser conjecturer, pouvait dérouler, en causant, les feuillets d’un véritable répertoire vivant. Peut-être au fond ne savait-il bien qu’un nombre de choses plus limité qu’il ne paraissait, mais avec sa malice d’esprit et son sens des ruses de la conversation, il donnait l’illusion d’une vaste perspective intellectuelle et d’un panorama d’idées. Ce qui est certain, c’est qu’il n’ignorait pas les lois générales du monde et qu’il connaissait la terre comme un voyageur qui a accompli des périples réitérés. Les fleurs, les plantes et jusqu’aux herbes et aux lichens surtout lui étaient familiers. Son père, le vieux fabricant d’indiennes, avait eu le goût vif des jardins, versé également aux secrets du monde végétal, et peut-être ce fut che? l’artiste l’origine de ses aptitudes et de sa meilleure science.