‹ Félicien RopsChapitre 19 sur 20 · LA MESSAGERE DU DIABLE · texte numérisé non relu

LA MESSAGERE DU DIABLE

voulu rester jusqu’au bout. Ce fut en 1894, à l’occasion du monument que l’édilité ixelloise élevait à la grande mémoire de Charles De Costcr. 11 avait Voulu être présent : d’un bel élan de sa vieille affection, il était Venu de Paris, l’œil brillant, avec son air de jeunesse parmi les anciens de sa génération. N’était-ce pas un peu sa fête à lui-même après tout? Ne fêtait-on pas, à travers le frère d’art et le compagnon d’armes, cet Uylenspiegel auquel leur génie à tous deux avail donné la forme des définitives résurrections?

Au gala qui eut lieu le soir au musée de la commune, il eut vraiment sa pari de l’apothéose. Sous les lumières, se pressaient en foule l’art, la beauté, les poètes. L’heure à la fois sembla promettre à l’immortalité la vie spirituelle de celui qui n’était plus et glorifier d’un hommage anticipé celui qui vivait encore. La musique, les sourires, les parfums, cette caresse d’amour qui est dans l’empressement des hommes et le murmure charmé des femmes, l’enveloppèrent. Une cour ardente et timide palpitait, battait près clc son cœur qui avait tant battu. De jeunes muses, fleurs de grâce et de rythme, se balançaient, s’inclinaient sur son passage. 11 put goûter l’illusion de les avoir

possédées toutes une seconde. On marchait, on s’arrêtait avec lui pour le regarder et l’écouter vivre sa vie d’un dieu des âges.

Je fus moi-même touché de son calme magnétisme vital. Nulle pose ; ses prunelles chaudes s’égalisaient dans une joie tranquille; tout alliage trouble dissipé, il sembla revenu à sa propre nature, à cette nature d’homme cordial et simple qui, sous les arabesques, était foncièrement la sienne.

Je le revis l’an d’après. 11 était venu m'attendre à la gare de Corbeil avec sa voiture, une tapissière de campagne, attelée d’un gros cheval rouan. Guêtré, la cloche en paille sur les ^eux, sans gilet, en veston de jardin, il avait bonne mine, gras, rougeaud, à peine grisonnant : le geste seulement s était alenti. 11 prit les rênes, cria hue! en boule sur le siège, à la paysanne. On dut arrêter che? le boulanger : des convives, la veille, avaient vidé la huche. La provision faite, on roula d’un trait.

— Tel que tu me vois, me dit-il, je suis Vigneron : j’ai ma vigne. Bon an, mal an, je me fais six à huit feuillettes de petit vin de pays : tu goûteras. Et pointant son fouet, il énonçait à mesure :

— Moulin-Galant... Pressoir-Prompt... Demi-Lune... Che? moil Des roses par touffes, des arbustes, des sentiers bordés de parcs soignés, et par de là, sur une pente descendant jusqu’à l’immense coulée moirée de la Seine, un verger vigoureux, riche en abricotiers : c’était son domaine. Sur l’autre rive, en face, le versant remontait, stylisé comme un passage de Puvis. Entre le verger et le jardin, le type étrange et pittoresque d’une habitation composite, faite d’une ancienne gare de chemin de fer

changée en corps de logis el d'un vieux four à chaux transformé en atelier.

Son existence s’était arrangée là en ordonnances volontaires et libres; s’étant voulu hors cadre, il y vivait sa vie et toute la vie à la mesure de sa conscience, sans feinte, avec droiture et franchise, comme il avait voulu son art. Le grand orageux d’autrefois s’était fait un intérieur aimable, souriant et calme d'homme de la nature.

J’ai gardé précieusement la mémoire de la chaude après-midi et du déjeuner plein de rires qui lavait précédée. Autour de la nappe à ramages, fleurie de gros bouquets, la beauté blonde et brune de deux visages de femmes, la grâce éveillée et joueuse d'une jeune fille, celle-là même qui devait devenir la femme d’Eugène Dcmolder, la bonne camaraderie empressée et spirituelle de Henry Detouche, qui venait d’écrire les Propos d’un peintre, s’accordaient avec le charme vermeil de l’heure. Par la porte ouverte, en clartés et en odeurs, entrait tout le jardin. D’ardentes guêpes faisaient saigner dans les corbeilles la plaie des fruits d’or. Ce fut vraiment, sous l’août triomphant, la fête de la sympathie et de l’été.

Lui buvait, riait, se laissait vivre : une âme apaisée flottait aux sensibles lumières moites de ses prunelles. 11 nous conla l’histoire de son « gourbi », la rencontre du notaire providentiel, l’achat de la Demi-Lune. 11 parla de son art aussi : il avait toujours sa même Voix de gorge, grasseyée et brusque. Mais quelquefois le mot se dérobait à sa r .cherche : il fallait l'aider. Alors une petite ombre passait, légère, vite dissipée dans la clarté- égale, tranquille et sérieuse de sa vie. Comme là-bas, à Bruxelles, dans le soir de musique et de gloire, je restais frappé de sa bonhomie, de sa résistance et de son naturel.

Quand on eut quitté la table et qu'on fut au verger, dans le vent frais du fleuve, toute sa vie, une second, e. amollie à l’heure du café, remonta. 11 se pendait aux branches lourdes, grimpait aux échelles, Voulu! nous cueillir les

beaux abricots murs, pour en emplir une bourriche. Merveilleusement le soir clair nous enveloppa. 11 passa lui-même le licol au cheval et nous ramena à la gare où il était venu nous prendre au matin. Paris! cria remployé. Le train arriva, grondant et patinant sur les rails. Mous nous embrassâmes, et tandis que la vapeur m’emportait, un pressentiment, à travers l’impression de la joie, de la paix et de l’été, ne s’en allait pas tout à (ait.

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