‹ Félicien RopsChapitre 18 sur 20 · RED — BLUE — YELLOW · texte numérisé non relu

RED — BLUE — YELLOW

Instantaneously ! ! U

« Voilà 1

« J’ai rencontré à Syracuse — pas l’ancienne! la Ne^ Syracusa! — le dernier des indiens loNVas. 11 est prêtre svîedenborgien de la NevJ-Jerusalem, porte un complet du Bon Marché et un pince-nej bleu! Un bison mal peint sur la joue gauche. 11 « fait évêque » à Savatoga et est amoureux de Sarah Bernhardt.

« Ce bison mal peint me suggéra l’idée d’appliquer au tatouage les formules de l’Ecole impressionniste.

« J’avais trouvé ma voie!

« Je me suis converti au SNVedenborgisme et sa Grandeur, dans un moment d’épanchement, m’a autorisé à orner le nombril de Sa dame des portraits de François Coppée et du général Boulanger, ses grands hommes préférés. C’est fait! en trois couleurs (red, blue and yello^).

« Mm< l’évêque compte aller à l’exposition de Paris en 1889. Cette prélate manquant tout à fait de tenue. — l’Académie sera f...ue et déshonorée.

« Voilà, mon cher VJ... ce que c’est de voyager trop jeune et les désagréments qui s’ensuivent.

« Je faisais des frontispices, je fais des culispices (mettons des culispipis... pour dames!)

« Bien des amitiés à tous nos amis de la Jeune Belgique.

c N’empêche pas que je vais vous envoyer pour elle un joli tatouage,

« Tatouinger de S. G. l’évêque (Ne\V Jérusalem) de Chalanoga City. »

Le caprice funambulesque de cette épître reparaît dans celle qu’il envoie, lors de son second voyage, au bon Frant? (Taelemans). 11 l’écrit d’ « un coin perdu de l’Amérique, sur les grands lacs du Nord », sous le

couvert d'une enveloppe datée très authentiquement de Buffalo (24 octobre 1887). « Je fais un voyage fantomatique, entraîné comme dans un rêve par un cornac métis espagnol-indien, et éditeur malgré cela, qui veut absolument faire avec moi un livre intitulé Strange America... » Cet éditeur avait été longtemps « bandit aux montagnes Rocheuses, banquier « mobile » dans le Far "West, fabricant de faux dollars-paper en bon graveur sur bois qu’il avait été à Boston, fabricant d’élections aussi, ce qui rapportait plus, et député au Dominion à Torento, au demeurant le meilleur fils du monde ».

A en croire l’hilarant humoriste, il y avait dans la « band » d’artistes et de littérateurs que trimbalait ce singulier manager, quelques assassins de l’amabilité desquels il n’eut personnellement qu’à se louer. On ne s’ennuyait jamais avec ces gens-là. On dînait même fort gaiement et au dessert, les revolvers sur la table, on faisait une partie de pocker, une sorte de trente-et-quarante américain, ou, explique-t-il, on peut tricher sans parfaire à l’honneur; seulement le partner, s’il Vous pinçait, avait le droit de vous faire sauter la tète. On savait donc à quoi s’en tenir.

11 finit par un trait à la Marck T^jaine : « Je pars tout à l’heure sur le The Mammouth qui m’emporte au lac supérieur à 300 lieues d’ici. Et je suis déjà à 200 lieues de NevJ-York. Que la terre est petite! Avec l’aimable compagnie qui est la mienne, j’espère bien que l’on pillera le bateau et que nous mangerons le capitaine. »

Cependant la vie matérielle du grand artiste, parmi tant de témoignages d'un art exceptionnel, devait demeurer longtemps inquiète et difficile. Il comptait des amis passionnés ; il en comptait d’autres qui, à gros intérêts, s'offraient à jouer auprès de lui le rôle de providences secourables, à l'heure sombre des échéances et du terme. Son œuvre pendant vingt ans fut la proie de rapaces sournois et diligents qui, moyennant de louches trafics, lui enlevaient à mesure des dessins et des états de ses plus belles pièces.

Toute une juiverie de Sh^locks, en le rémunérant de quelques louis intermittents, s’appâta des morceaux de sa chair spirituelle. Lui, prodigue de son génie comme de son cœur et de tout, consentait à leur véreuse industrie et donnait sans compter. 11 Y eut ainsi toute une part de son labeur et de son existence qui s’en alla aux crocs des exploiteurs. 11 fut vraiment l’Enfant prodigue de sa propre destinée; à poignées il la semait par toutes les routes du caprice et de l’aventure, munificent comme un grand seigneur qui ne doit pas arriver au bout de ses trésors et dénué parfois jusqu a la besace.

Rops ne pouvait résister au don de lui-même; il se donnai! à la vie telle qu’elle lui venait; il donna des morceaux de son art, non seulement à ceux qui les lui payaient, mais à tous ceux qui lui en demandaient et même ne lui en demandaient pas. Que d’histoires de modèles qu’il désintéressait par l’offre d’un dessin, d’amies pour lesquelles il gravait des lettrines, des tètes de lettres, des devises, des attributs, de légères et galantes armoiries guirlandées de vols d’amour et de papillons sous des cœurs de roses épanouies comme des lèvres! Tout le monde ambitionna ses menus et en obtint. 11 dépensa la plus spirituelle fantaisie en dessins de firmes, d’enseignes, d’estampilles. 11 multiplia les frontispices et ce qu’il appela les culispices. 11 fut l'inépuisable vigne qu’à menus et à gros coups de bec, les moinelles grignoteuses et les grands merles pilleurs s’en donnaient à cœur joie de grappiller. Le grand Fely fermait les Yeux et souriait comme le faune butiné par les baisers de la bacchante.

Tous ni toutes n’eurent pas la piété du beau trophée qui se garde en reconnaissance d'un aimable abandon. Les mains s’ouvrirent, les écrins se vidèrent et par le inonde se colportèrent des essais de « collections complètes» qui d’ailleurs ne furent presque toujours que des commencements. La vente naturellement se ressentait de la dispersion de l’œuvre.

A la bourse des valeurs d’art, l’artiste avait une cote irrégulière. On savait que ses prix dépendaient de la circonstance. Même les collectionneurs sérieux,

les fervents de son art n’osaient se risquer et comme les autres attendaient tout de l’aubaine. En 1886, on avait encore des épreuves pour cent sous. Un peu plus tard l’éditeur Deman les lui achetait un louis pièce ; elles se vendent maintenant cinq et dix fois autant. Toute l’échelle des fluctuations tint dans l’intervalle.

Cependant les admirateurs sincères ne désespéraient pas. 11 en fut un qui, d’une foi continue, proclama la beauté de cet art, concentra l’attention et finalement soumit la fortune. Erastème Ramiro en 1887 inaugura ses publications sur Félicien Rops; un des premiers, il indiqua la merveilleuse ligne d’art de son Œuvre. A force de recherches et de patience, il clarifia ce que celui-ci, dans ses classifications, avait gardé d’obscur, tl mit l’ordre et la symétrie dans la confusion des dates, des titres et des suites. On eut soudain l’aspect d’une des existences d’artistes les plus logiques, les plus harmonieuses et les plus abondantes.

Ramiro fut le propagateur providentiel et décisif. 11 mit dans les mains la clef de l'initiation véritable. Son effort fut d’autant plus admirable qu’il fut désintéressé. Le Catalogue de l’œuvre gravé se Vendit mal ; l’auteur ne se rebuta pas et coup sur coup donna l’Œuvre lithographié et le Supplément où il repéra une mise à jour minutieuse. Quand, en 1905, dans la série des Études sur quelques artistes originaux, parut, avec l’Eritis similes Deo du frontispice, le Félicien Rops, celui-ci était mort: mais comme en un riche coffret, son essence spirituelle y revivait, indéfectible, pour les postérités.

Rops ne devint une affaire pour les autres qu’après 1890. C’est alors que la concentration s’opère: son Œuvre tâche à se fixer, mais déjà la spéculation avait singulièrement fatigué les cuivres. Eugène Rodrigues (Ramiro), du moins, connut encore les belles épreuves et ce qu’on pouvait appeler la virginité de l’art de Rops avant les déchets. Il réunit deux collections qu’il repassa à Deman et que celui-ci vendit partiellement ensuite. Deman, du reste, depuis 1882,

n’avait cessé d’acheter à mesure, souvent à l’artiste, même ses meilleurs tirages, ses aquarelles et nombre de dessins de sa grande époque : il sut réunir ainsi près de 400 originaux à la fois. De son côté, Maurice Bonvoisin (Mars), qui les avait devancés tous deux, posséda, en nombre considérable, des états précieux et des variantes d’épreuves rares. Particulièrement les pièces antérieures à 1880 mirent sa collection très en Valeur et constituèrent une documentation inestimable, s’il n’eut pas toujours dans ses choix le goût sûr d’un Rodrigues ou d'un Dcman. C’est encore, parmi l’élite des acquéreurs, MM. Le Barbier de Tinan, Delafosse, Henri Saffrey (Paris), Schuk (Marseille), Lord CarnarVon (Londres), et en Belgique MM. Olin, Picard et Francottc.

Depuis lors, la hausse ne s’arrêta plus : même les petites pièces eurent leur prix; et Rops connut enfin cette stabilité de la vente qui toujours l’avait déçu. Sa grande production, du reste, virtuellement se clôt vers cette époque; il ne renonce pas au travail, mais il ne donne plus rien d’aussi parfait que ce qui constitue sa grande manière, les Diaboliques et les Sataniques entre autres. En 1893, il écrit : « Les Baisers morts seront ou plutôt sont mon dernier frontispice. » Et c’est en 1895 qu’il fait ses dernières pointes sèches (la Muse de Rops pour le Supplément de Ramiro et la Centauresse). Il est allé au fond de l’amour de son art; il a épuisé toutes les sensations de l’eauforte et celles-ci ne dépassent pas pour lui lage de sa maturité. La fièvre d'inconnu qui avait toujours été son tourment et sa jouissance, le travail du cuivre ne la lui donne plus. L'mtellectualité l’emporte alors sur les sensualités du doigtée! du beau métier manuel ; une plus âpre soif le possède et il fait ses grandes figures de vie éternelle. Son existence à ce moment s’est canalisée : de calmes et splendides affections finalement ont eu raison de ce cœur un peu sauvage et resté primitif dans son effrénement de civilisation morbide.

Le culte d’art et d’amitié qu’Armand Rassenfosse garda toujours pour le grand séducteur fut partagée par tous ceux qui le connurent un peu

intimement. Nys, son « pressier » fidèle, me disait ce mot charmant : « Je l’aimais comme on aime une maîtresse et j’aurais su qu’il me trompait, je l’aurais aimé tout de même. » Leur compagnonnage dura tout le temps que Rops fit de l’eau-forte. Nys pour lui fut un auxiliaire et un confident. Ensemble ils essayaient des secrets de tirage, tous deux mystérieux et sûrs l’un de l’autre, jusqu’au moment où Nys apprenait que son terrible ami avait ébruité en divers sens le mystère qu’ils s’étaient juré de garder. Nys, du reste, toujours oubliait, d'une foi douce et tenace.

« Malheureusement M. Rops devenait toujours plus difficile, m’écrivit un jour cet excellent homme avec un accent de vieille amitié candide, quand moi, par tous les moyens possibles et impossibles, je cherchais à le rendre heureux. Aussi une fois m’inspirai-je d’un truc de Félix Buhot qui, pour les épreuves, m’apportait du vieux papier trempé dans de l’essence de térébenthine : Vous saVe? que celle-ci sert à vider les planches quand on a fini d’imprimer. Je tirais donc sur son papier, mais en m’avisant d’utiliser, au lieu de la térébenthine, une eau de cendres de charbon de bois brûlé comme on faisait sous Louis XIV. Le papier, malgré tout, laissant à désirer, je pris pour M. Rops du papier Creswck qui est du papier jaunâtre Watman ; je le badigeonnais légèrement avec un blaireau trempé dans de l'essence de lavande et ensuite je le passais à la presse et donnais le tour de roue. J’avais ainsi tout ce que l’impression peut donner : M. Rops en était très content. »

Nys fut une sorte de famulus pour le maître, comme le Wagner de Goethe le fut pour Faust. 11 avait tiré, parmi ses pages difficiles, l’Incantation, le Semeur de Paraboles, les Cythères parisiennes, le frontispice de la Jeune France, celui des Chansons de Collé, Ma fille, M. Cabanel 1 la Dame au Cochon, le Coup de la Jarretière, le Vieux Faune, Femme lascive, Mors Syphilitica, Satan semant l’ivraie, la Dame au Carcel, cet extraordinaire ragoût, Celle qui fait celle

qui lit Musset, la Foire aux amours, la Tentation de saint Antoine, l’Experte en dentelles, le Grand Sphinx, Peuple, etc.

Quelquefois Nys arrivait imprimer sur la presse de l’atelier de la place Boieldieu. On chômait rarement; surtout les jours où l’amateur donnait, il fallait abattre ses dix heures de travail, Mais, malgré la consigne, il venait toujours des visites. Alors c’était le mouvement et l’adulation d’une petite cour autour du maître. Nys vit ainsi défiler tout un Paris de célébrités, d’esprit et de beauté. C’étaient aussi des élèves, des débutants avec leurs cartons sous le bras, desquels ils sortaient des épreuves. Rops ne demandait qu’à causer; tout s’oubliait à l’écouter parler son art. Lui-même, un peu grisé par ses paroles, oubliait l’heure s’envolant en fumées de cigarettes.

Ensuite il fallait récupérer le temps perdu. La presse gémissait, Rops se remettait à son procédé pour ses morsures de fond, à la fois légères et brillantes, dessinant sur ses vernis mous ou retouchant au crayon noir, à la couleur, à l’estompe, à la gomme les épreuves d’après les photogravures que lui faisaient Dujardin et Evely. On avait ainsi des épreuves d’états expressives comme de la peinture. Ce fut vers ce temps aussi qu’il innova ses plaques d’ivoire : il en fit trois qui ne furent que de petites études et donnèrent un résultat flou. Comme, en outre, il avait imaginé un procédé d’argentoyure, on s’amusait à le regarder travailler sur le cuivre ainsi métallisé, avec le petit point brillant de l’argent reflété dans son oeil. Afin d'obtenir une forte tangente visuelle et de pouvoir ainsi graver plus sûrement les petits travaux, il portait la plaque claire près de la fenêtre et, la tenant inclinée asse? bas, d’une main sûre et sans appui il gravait. 11 obtenait par ce procédé, au lieu de traits en clair sur fond noir, des forces de valeur sur fond clair.

Le vernis mou, mort avec Marvy, ressuscita vraiment à travers la

passion dont, entre 1875 et 1881, Rops commença à s’éprendre d’une cuisine onctueuse, chaude et nourrie. « Enfin je m’y suis mis, dit-il à Hannon à propos du frontispice des Rimes de joie, et je ferais du vernis mou sur un trottoir ». Son habileté, en effet, ne tarda pas à y être considérable, et son âme de peintre y trouva des joies que le travail de l'eau-forte ne lui avait pas données à un même degré. 11 a alors des heures confiantes où il s’abandonne, où il prend foi en lui-même, où il croit qu’il va « pouvoir faire enfin quelque chose », 11 se sent plus près du génie de sa race et de son propre génie. On pourrait dire qu’à ce moment il ne dessine plus, mais qu’il peint. Ce qu’il n’a pu faire autrefois avec le pinceau et le couteau, il le fait à travers les libres, souples et grasses manoeuvres d’un procédé manié comme de la couleur et de la brosse. Ses vernis mous ont l’accent, le volume et le fond des huiles d’un tableau.

En 1887, il écrit pour la Notice que le maître imprimeur Auguste Delâtre publia sous le titre Eau-forte, Pointe sèche et Vernis mou, une lettre datée de la Roche-Noire, par Moulin-Galant, et dans laquelle, à la prière de l’auteur, il énonce ses procédés. C’est là un précieux document et naturellement le plus renseigné qui existe sur ses alchimies.

Les dernières ardeurs de son feu pour l’eau-forte simple s’en Vont à travers l’amour nouveau qui, avec son visage d’inconnu, lui propose la joyeuse aventure. 11 s’y abandonne désormais de toute sa seconde jeunesse qui sera aussi la fin de sa Vie.

Aux Œuvres badines de Grécourt, aux Folies bergères, au Riddyck, à La vieille gouge, à l’Amante du Christ, à l’Initiation sentimentale, au Vice suprême, au frontispice pour Mallarmé, aux Masques modernes de Champsaur, aux Notes d’un Vagabond de l’ami Dom se sont ajoutés, parmi cent autres, la Messagère du Diable, le Médecin des fièvres, Venus milita, le Vieux

Faune, le Coup de la jarretière, la Pudeur de Sodome, Messaline, la Dame au Carcel, la Cantinière des pilotes, la Dame au cochon (Pornocratès), les dix Vernis mous des Diaboliques et les cinq des Sataniques. La Muse de Rops qu’il fait pour le catalogue de Ramiro et qui servira de frontispice au numéro de La Plume consacré à son oeuvre, la belle muse plastique au visage sensuel sous son large chapeau à plumes, avec la grasse chair de péché de son corps nu détaché en valeur sur un manteau moelleux, la jambe haut jarretée d’une bouffette, va devenir comme la musagètc de la théorie.

Ce numéro de La Plume (1896), généreux, nourri, et qui le montre aux différents âges de son génie, fut une contribution éclatante à sa gloire. On put l'y suivre comme à travers un raccourci de son immense production. 11 y apparut l’homme des grandes lithos de la période des Trappistes, de la Peine de Mort, des Diables froids, de l’Ordre règne à Varsovie, de la Vieille garde, le dessinateur de la Buveuse d’absinthe et d’innocence, le frontispicier de l’Initiation sentimentale, du Vice suprême, des Epaves, des Baisers morts, le peintre de la Vieille AnVersoise, de la Messaline, de la Toilette, de la Femme au canapé, de la Tentation, de la Femme au cochon. 11 y apparaît surtout le casuiste de la démonialité passionnelle, le créateur d’une apocalypse de la bête, et par surcroît un prodigieux ensorcelé d’art.

Un peu de son extrême notoriété finale lui vint des jugements qui firent de la livraison une sorte de manuel ropsique. Huysmans, sous le titre ; l’Œuvre érotique de Rops, y écrivit une étude coruscante et médullaire. Pradelle y parla du Rops naturiste et féministe, « entré bravement dans la fournaise, les cycles étourdissants de l’Enfer, là où l’Inquisition de la Bête allume ses fourneaux, attise le feu grégeois de la concupiscence et fait hurler d’amour les Sainte Thérèse de la chair». Péladan osa dire: ((Devant le nu, Rops, comme Michel-Ange, est chaste. » Et ailleurs : « 11 a restauré la grande figure de Satan... » Eugène Demolder, en un portrait vivant de l’homme, répétait son

mot : « Je n’ai qu’une qualité : un idéal mépris du public. » Champsaur appela son œuvre « le missel du diable ». Henri Detouche qualifia l’artiste d’ouvrier d’éternité ». Des études encore de Rodrigues, U^anne, Mirbeau, Maillard, Pica, Zilcken, Alexandre et un Rops intime, où le maître lui-même raconte comment un providentiel notaire lui fournit les moyens d’acheter sa maison de la Demi-Lune achevèrent de fixer ses traits essentiels.

Rops eut à un degré inégalé la science de la femme et de tout ce qui se rapporte à la femme. 11 les connaissait toutes, aussi bien « celles qui ont le gouffre » comme il disait, que les autres, encore à l'éveil du sexe, comme l’exquise petite Eve de Bonne Volonté, d’innocence, de Ma fille, M. Cabanel, de Nubilité. Sur la structure de la femme, le mécanisme de ses grâces et ses différenciations ethniques, il discourait d’une précision rigoureuse. 11 pouvait suivre les origines et la croissance de la notion de la beauté en ses graduations à travers les âges jusqu’à l’efflorescence et l’épanouissement de l’apogée qui pour lui était la jolie femme contemporaine. 11 aimait dire qu’en aucun temps la femme n’avait été plus absolument désirable, l’accent moderne de la beauté comportant un rythme intérieur qui lui semblait autrement intéressant que le simple rythme plastique. Cependant il n’admettait pas que la femme, l’être morbide, passionnel, tout en nerfs et en sensualité, avec ses dessous dame, de corps et de toilette, pût exister en dehors de Paris. Une seule femme, à son gré, savait s’habiller d’une grâce aussi redoutable qu’elle se déshabillait : c’était la Parisienne. Elle lui apparaissait aussi plus fine, plus flexible, plus dépouillée de l’appareil lourd de la chair en son Volume réduit de tissus et de graisse qui finissait par ne peser plus que le poids de ses cheveux, de ses robes et de ses plumes. Rodin, justement, pour ne t’avoir point traitée en « femme à statues » et, d’une caresse d’art et d’amour où le statuaire mettait son génie à s’oublier, lui avoir donné la matière

immatérielle, s’imposait comme le parfait génie de la féminéité moderne.

11 était curieux, au surplus, d’entendre ce ballon-flamand, à qui parfois les Parisiens reprochaient ses musculatures trop saillantes sous des peaux trop remplies, dénoncer la suprématie latine de la gorge, cette fleur vive de la beauté féminine, sur le Mord. « Regarde bien, me disait-il : che? la Parisienne, le sein est haut, petit, près des aisselles, comme désanimalisé par cette loi de la vie supérieure qui fait remonter la race affinée vers les centres cérébraux. Che? elle, presque pas de Ventre ni de jambes, tandis que che? la femme du Mord et notamment che? nous, en Belgique, ou le Ventre et les jambes sont Volumineux selon la vieille tradition de Rubens, le sein est bas, pesant et gros, avec des aréoles trop charnues, » 11 dissertait pareillement sur le dessin des hanches, le volume du bassin et la qualité des attaches, qu’il ne jugeait parfaits que che? la femme de Paris. 11 partait de là pour discourir de la toilette, chapeaux, coiffures, robes et dessous avec Part consommé d'un Paquin, d'un Doucet et d’un Worth. C’était, apres tout, son art à lui-même qu’il détaillait ainsi, jugeant que la femme est aussi bien dans le pli d’une jupe et le choix d’une nuance que dans le rythme de son anatomie générale. Des dames du monde le consultaient comme un maître des élégances : il était avec elles réservé, charmant, d’une grâce galante et spirituelle.

On ne peut dire que ses types de femmes soient très nombreux : des modèles lui en fournirent les traits essentiels ; mais il les achevait d’après le modèle qu’il portait en lui-même. Comme la plupart des artistes absolus, il ne copiait pas la nature et lui demandait plutôt des indications qu’il rapportait au type idéal et idiosyncrasique. « La nature, disait-il, ne donne jamais de modèle complet. Les déesses furent des parties de belles femmes rapportées et juxtaposées : il n’existe ni une Vénus ni une Victoire. C’est un article que le bon Dieu ne tient pas. Le génie d’un grand artiste seul peut en mettre sur pied le détail en prenant à celle-ci ses reins et sa gorge, à celle-là ses bras et ses jambes et en rassemblant le tout d’après un dessin logique et harmonieux. »

Et ce qu’il disait, il le faisait pour lui-même. 11 retira un jour du tiroir de sa table une suite de dessins poussés, représentant des seins, des jambes, des bouts de nuques et une merveilleuse petite main gantée tenant un éventail. « Tu Vois, me dit-il en riant, je suis Jack leVentreur : je coupe des femmes en morceaux. » Quelquefois aussi, c’étaient des griffonnis sur le cuivre, petites pointes sèches déliées comme des fils de lin et desquelles se levait en abrégé le

lrcsor des multiples beautés de l'être sexuel. Un protoplasme d’art dormait là en réserve pour des constructions d’images. Comme sa mémoire était prodigieuse, il savait toujours où trouver les éléments dont il avait besoin pour se repérer. Il en obtenait la cohérence par de patients ajustages et des soudures qui lui prenaient souvent des semaines. Le caractère, le jeu de l’arabesque, l’intensité de l’expression surtout le requéraient. 11 lui eût été impossible, au surplus, de mettre d’aplomb, au moyen de ce dessin en parafe qu’ont les jolies mains faciles, « une petite femme à la Grévin », comme il le disait lui-même.

Rops constamment visa à la simplification et par là à ce style large qui, che? lui, s’accommodait si étonnamment du chiffonné et de l’animation de la vie moderne. 11 utilisait, pour y atteindre, un procédé qui fut aussi celui de PuVis de Chavannes. Par-dessus les linéaments brouillés de la notation initiale, il posait un papier calque où il resserrait et massait la forme essentielle; puis ce calque à son tour était décalqué. 11 lui arrivait de recommencer ainsi plusieurs fois jusqu’à ce que le dessin, sorti enfin de ses limbes successifs, eût l’adéquation souhaitée. Ce n’est qu’après ces graduelles poussées qu’il opérait enfin le report sur le cuivre ou le papier. Tandis que pétillait la braise intérieure, attisée de génie et de folie, la main, comme en une parade d’escrime, demeurait calme, pointant l’outil et fouillant le point Vulnérable par où la nature à la longue se rendait.

Le nombre des préparations de Rops fut infini; elles s’amoncelaient dans ses portefeuilles et ses tiroirs en attendant l’heure d’être reprises. Parfois l’heure n’arrivait que dix ans après ; il les retirait alors des petites « morgues » où elles étaient restées ensevelies, les mettait au calque avec la pensée de les utiliser, en obtenait la grâce d’un trait ou l’esprit d’un contour qui à tout autre eût paru négligeable.

Pendant les sept dernières années de sa vie, on peut dire qu’il vécut surtout sur ce fond. Ce fut comme une épargne qui se trouva à point pour

aider à la Veine ralentie. Dujardin ou Evely s'employait à obtenir d’après l’original un bon photo sur un cuivre préparé. L’artiste ensuite procédait comme pour l’eau-forte, prolongeant ou précipitant le bain, et à chaque épreuve comme pour des états, retouchant, nourrissant, grattant, mettant des accents de crayon, de pastel, de gouache, comme il l’entendait. Rien de plus savoureux comme cuisine : on avait ainsi le mordant à la fois de la gravure el l’onction du morceau peint, avec des effrités de crayon, des gras de touche, des encres d’empâtement, des porosités de couleur à l'huile et tout le feu triomphant des deux métiers réunis. « Pourquoi me donner un mal inutile, puisque le procédé me fournit mes dessous et qu’ensuite c’est moi qui donne à la planche sa vie définitive ? » C’était sa réponse quand on exprimait devant lui le regret qu’il ne fit plus d’eau-forte pure.

Rops, qui avait clé l’ouvrier magnifique de sa renaissance, sembla vouloir l’entraîner avec lui dans sa propre disparition prochaine. De toute manière, il la laissa mutilée, frappée au coeur, et presque méconnaissable, sous les altérations que devait lui faire subir un art mitigé d’industrie. Le doigté léger, la fleur d’improvisation firent place à des aspects estompés de fusain, à des approximations onctueuses de peinture en pleine pâte. Mais Rops ne fut-il pas toujours un peintre, qui seulement avait changé de métier, et cc qu’on perdit avec l’aquafortiste des vives, claires et nerveuses morsures de sa manière première, ne le regagna-t-on pas avec celte modalité nouvelle qui créait un genre cl fut tout un art sous une pareille main?

A travers le grand labeur et l’usure de la vie, Rops longtemps avait gardé un air de jeunesse éternisée. A quelqu’un qui s’étonnait, Théodore Hannon un jour lui entendit répondre de son rire narquois : « Cinquante ans d’inconduite, mon chéri »

11 garda le vertige de la vie par delà les limites de l’âge :

a bien près de soixante ans, on la sent mousser encore, comme un vin nouveau, dans son mot charmant au doux et tranquille Rassenfosse :

« Je suis ivre de jeunesse. »

El il ajoutait : « Si jamais tu vieillissais, je prendrais des amis plus jeunes que toi et t’abandonnerais. » Parfois il lui écrivait : « J'ai le désir de voir ta bonne figure calme. Viens passer un jour. » Et il le gardait deux semaines.

Son cœur lui valut de sûres et durables affections, modelées sur celles où il se donnait lui-même. Cependant elles ne lui suffisaient pas toujours. Par un don et un besoin d’illusion, il s’était créé un monde d’amitiés chimériques et qui demeurèrent après lui, comme des formes vivantes, quand elles n’étaient que le brillant mensonge de la plus active imagination.

Les lettres qu'il écrit à tous ces amis, fictifs ou réels, sont le calendrier vivant à travers lequel on peut le suivre et dont les dates sont pour lui marquées de croix blanches ou noires. Quand c’est le tour des croix noires, le masque lui tombe des joues et parfois on a l’impression d’une amertume profonde. Ses périodes de découragement, d’ailleurs, sont nombreuses. La vieille gaité, celle de la « Battle for the life », comme il disait si joyeusement à Liesse, alors l’abandonne. 11 a le sentiment qu’il n’a rien fait et que peut-être il ne fera jamais rien. « Je suis une brute. 11 faut que je me renouvelle entièrement ou je suis fichu. Besoin de changement de carapace,

comme les crustacés 11 va falloir encore chercher, lutter pour tâcher de

bien faire, cl rien n’arrivera encore. » (En 1884).

Il a relu les lettres de Flaubert et il s’écrie ; « J’ai passé par tout cela et je connais, plus qu’artistc au monde, ces affres et ces colletages avec les foetus monstrueux des créations qui ne peuvent prendre vie. »

Et ce cri admirable : « Je ne sais ce qui adviendra de moi, et de cette œuvre ratée qui est mienne. Mais je sais que je suis une probité artistique et que, même en faisant mal, j’ai essayé de faire bien. »

En 1886, il se plaint à l’ami fidèle, à Fr. Taelemans. « J'ai été éprouvé

gravement; j’ai été pris d’un accès de diabète phosphoreux. » Cependant il lui annonce qu’il travaille aux Châtiments ; peut-être l’espéra-t-il.

On sent sa force entamée ; une défaillance fait osciller sa tète entre scs épaules. Quelque chose a passé qui ne s’en ira plus. En 1891, on l’envoie au Midi : les médecins ont exigé le repos, l’oubli du labeur acharné, le retour au lait clc nature. Quand il revient, il parle de la « fièvre étrange qui ne le quitte plus » et lui donne des transports au cerveau comme s’il dût perdre la raison. « Four moi, tout cela, c’est la fin de la « crise », de cette terrible crise « artistique » que je traverse depuis l’année dernière. La crise dont est mort mon pauvre maître et ami Fromentin. Plus heureux que lui, j'en reviens! Mais je sens que je reviens de loin. Que Voulez-Vous, mon bon Rassenfosse, on est un artiste ordinaire ou quelque chose de plus, et pour passer par cette porte qui mène au « quelque chose de plus » et qui est gardée, comme par les fièvres, par des enchanteurs et des monstres, il faut livrer au seuil de grands combats. Je suis resté au seuil, mais il faudra bien l’enfoncer cependant, cette porte. »

Considérez pourtant que son œuvre, à celle époque, comptait un peu plus de 700 pièces gravées, environ 200 lithographies et une centaine de toiles et d’esquisses. Considérez que, rien qu’en frontispices, il Y a, à l'eau-forte, à la pointe sèche, au vernis mou et à tous les procédés qu’utilisa son inlassable curiosité, cinquante-six morceaux d’un art filigrané, gras, coloré, mordant, nerveux, l’art le plus inventif, le plus cérébral et le plus élevé au sens du style et de la probité. Considérez qu’il avait fait la Buveuse d’absinthe, La Tentation de saint Antoine, L’Attrapade, Pornocratès, La Cantinière des pilotes, La mort au bal, La Vengeance d’une femme, La pudeur de Sodome, La Dentellière, les neuf grands dessins des Diaboliques et les cinq planches des Sataniques. Considérez qu’il existe parmi tout cela une trentaine au moins des plus éclatants chefs-d’œuvre d’un siècle et des siècles. Considérez enfin

que c’est bien là l’oeuvre fulgurant d’un génie comme il n’en fut point avant lui. Et relise? alors la désolante fin de lettre : « Je suis resté au seuil, mais il faudra bien l'enfoncer, cette porte. »

Il a vécu toutes les voluptés et toutes les affres de l’humanité qu’il s était choisie ; et à cette heure tragique de doute traversé d’un suprême espoir, il sanglote, il tend les bras, il pousse vers le ciel le cri des héros torturés. Quel fut donc le rêve de beauté et d’art d’un tel homme pour que, rayant enfoncée cent fois, cette porte idéale qu’il voit encore et malgré tout se dresser entre sa chimère et lui, il espère d’une dernière poussée des épaules la renverser!

Etais la mort continue à le tâter, ne sachant encore où frapper cette maturité puissante et qui se retient d’un si volontaire effort. Ah! certes, la sinistre rôdeuse qu’il avait si rudement bafouée, sous les travestis ridicules et les funèbres oripeaux où il la parait d’un air piteux et grimaçant de tocasson et de louche entremetteuse, dut ressentir quelque joie à le voir entamé en sa vitalité de belle vigne rouge, par les graduelles décompositions qui frappent aux sens et aux moelles les prodigues comme celui-là. Une ou deux fois le jour, ses yeux se troublent et l’obligent à rester « les Yeux demi-fermés pendant une heure ». Son cœur à son tour se prend. La mort est désormais en lui comme elle était déjà dans son œuvre. Il ne peut remuer scs portefeuilles sans la voir, avec ses orbites vides et son rire aux dents, se dresser comme les squelettes que le moyen âge plaçait aux angles de ses tombeaux. Sa devise, c’est encore elle sous le bonnet de la folie avec la banderole Aultre estre neveulx; elle porte la marotte et elle est bien, en effet, sa marotte à lui qui ne cessait de ta défier et la tenait, comme une femme, couchée dans son lit.

« Ah! ce cœur a bien le droit d’être malade, écrit-il le 12 novembre 1894. Depuis soixante ans, il tressaille à toutes les émotions comme une harpe éolienne et ce qui le tue, c’est que ce n’est pas fini! » Son émotivité est vive

et Va jusqu'aux larmes : il pense à l'amitié, au passé, aux torts qu’il eut parfois envers tes autres. 11 parle souvent de sa famille, de celle aussi cpii est sous la terre, « la brave et honnête famille de sa mère qu’il aimait mieux que tout. » C’est toute une humanité séculaire qui se réveille autour de lui. « Bonnes gens, nobles et grands caractères dans leur simplicité et dont les bonnes figures me restent dans l’esprit et dans le cœur. »

11 aspire à vivre dix ans encore. « 11 me faut ces dix ans pour mettre en lumière les belles imaginations que je sens danser en ma cervelle. Je travaille trop. Serait-ce comme un pressentiment de ma fin prochaine? » C’est le cri de tous les grands intellectuels, et il lutte, il se ramasse. « Je n’ai pas la croyance à une complète guérison, car je me sens atteint aux sources mêmes de la vie, mais je pense, qui sait? Vivre encore quelque temps peut-être, et, en me soignant bien, prolonger cette vie à laquelle je demande encore la possibilité de faire quelque œuvre méritante. »

En 1892, il lui survient un accident; il écrit à Liesse : « Tu sais que je n’aime pas à geindre, mais j’ai passé un mois et demi atroce... J’ai cru perdre la vue. En gravant, je me suis flanqué du bichlorate de potasse dans l'œil et, sans Camuset, je crois que je devenais aveugle comme Homère, car je ne voyais plus rien de l’un ou de l’aulre œil, ce qui me paraît remplir les conditions d’une bonne cécité... Enfin cela est parti : j’ai pu revoir les beaux Verts bouleaux des grands rochers à Montigny. »

11 se remet au travail ; il grave deux frontispices, celui des Baisers morts pour le livre de Verola qui « a failli me donner à nouveau une congestion à l’œil », et l’autre pour la plaquette de Jean de Tinan, Un document sur l’impuissance d’aimer. Et puis ce sera tout ; l’outil à jamais lui tombera de la main.

Avec mélancolie, Rops voit arriver l’automne de 1894, « qui lui fait trop penser aux amis absents. C’est qu’en novembre c’était la rentrée ». On dressait la table, on allumait les lampes; on évcntrait, pour en semer les bouquets sur la nappe, les bourriches fleuries rapportées des jardins saccagés, un peu partout. Quelquefois il fallait mettre une rallonge à la table et c’étaient « Filleau, le bon docteur, qui commençait toujours par raconter les dernières âneries des officiels savants, Camuset et ses Sonnets du docteur, Clapisson,

le premier décoré de nous tous, mais, lui, pour faits de guerre, Carlicr et Louis

Dubois envoyés par la Belgique pour soutenir la réputation de bonne beuverie du pays qui les vit naître, Louis Artan qui était déjà le grand peintre qu'il a toujours été, Schaunard, l’illustre Schaunard de Murger, un ancêtre... Puis encore, précédé de la fanfare de son rire et de son inaltérable joie, Armand Gou^ien, rapportant dans ses poches des chansons faites là-bas, pendant les vacances..., le typographe Malassis..., souriant comme Voltaire, impavide, préparant ses dernières belles éditions, avec le mot faisant balle, un des derniers spirituels qui aient eu de l’esprit..., le sculpteur Godexoski et sa femme, cette délicieuse, exquise cl savante Mathilde Gode\eska dont le souvenir chante éternellement dans le cœur et la tète de ceux qui l'ont connue. Et ils sont tous partis pour le pays du rêve. » Tout un cimetière de petits tertres sous lesquels l’un après l'autre, étaient allés dormir Mathilde GodeNVska, Schaunard, Malassis, Filleau, Camuset, Clapisson, Dubois, Gou^ienl En 1895, c’est le tour d'Alfred Ver\vée, lame splendide des Flandres. Et il écrit : « Cela me fait grand’peine. C'était le dernier de la pléiade Dubois, Rops, Artan, le plus solide et le moins souple, mais celui qui gardail le mieux les primordiales qualités de la race... Us vont vite, ceux de Burger 1 »

Cependant il ne perd pas courage. « 11 va falloir se retaper moralement et physiquement » écrit-il vers la même date. 11 lui vient alors une belle Vaillance souriante devant les embûches de celle qu'il sent rôder autour de lui. 11 la brave comme au temps où, d’une si terrible ironie, il la regardait danser son menuet de ridicule squelette à falbalas. Pour un peu, il lui offrirait d’être son cavalier.

Peut-être on le sent qui s’en occupe trop : elle le frôle, elle le touche, elle l'essaie; à chaque pas qu’il fait, elle en fait un avec lui. Elle est l’ombre qui, à ses côtés, s’engraisse de sa vie.

J’ai le souvenir d’une fête où, l’une des dernières fois, il apparut le beau Rops qu’avec son adonisme fringant et son goût de donjuanisme, il eût

Page 1