LES CARTES
on ne sort pas de la plaisanterie de cabaret ou de la gaminerie de potards en goguettes.
C’était le temps où, à Bruxelles, dans la rue des Sols, vis-à-vis de l’Université, un petit estaminet enfumé et noir, à lui seul faisait plus de bruit
que tous les autres cabarets de la ville. Sa physionomie se caractérisait asse? bien par le nom qui lui avait été attribué, « le Trou ». Tous les étudiants de l’époque passèrent par là : on descendait, en sautant deux marches à la fois, par les escaliers de la rue Villa Hermosa ou de la rue Ravenstein, insérés entre d’anciennes et héraldiques façades. Une porte s’ouvrait; on entrait, à la sortie des cours, lamper un « capperke »
de faro, ou s’humecter
d’un « trois cens » de genièvre. En ce Bruxelles soiffard où la taverne n’avait point encore pris racine, Saint-Ferréol proscrit plus tard constata que des ministres eux-mêmes le soir arrivaient faire leur partie de cartes dans les petits cabarets des vieux quartiers, réputés pour les vertus nationales de leurs
bières. Sans doute ils avaient commencé comme les autres par « le Trou » ils Y avaient pratiqué l’art des « guindailles » au commandement des vrais « ?igs », passés maîtres dans la connaissance de ces rites absconses et compliqués.
Des peintures en manière de fresque illustraient les murs du sombre bo^au et retraçaient des sujets facétieux. La jovialité en était épaisse, mais flattait che? cette jeunesse le goût traditionnel pour la farce. Une des légendes se rapportait à un buveur inconsidéré : « Le père Guiller^ avait raison de dire que le contenu était plus grand que le contenant ». Le père Guillery était un médecin renommé du temps, professeur à l’Université. Une autre légende goguenardait : « Je vous présente le dernier de la famille », et soulignait le geste dont un père exhibait un fœtus marinant dans un bocal. C’étaient bien là des parodies pour carabins : elles n’auraient pas eu besoin d’être parafées; leur drôlerie caricaturale à suffisance eût fait reconnaître la verve bouffonne du rieur « crocodilien ». Cependant les dou^e lettres, de la grande signature diabolique, avec l’F et l’R comme des pièces de feu d’artifice, caracolaient dans un des coins. Ce furent d’ailleurs les seules peintures murales de Rops et elles ont disparu avec « Le Trou » même dont elles faisaient la gloire.
Le Crocodile trépassa sans bruit, mais avec l’Uylenspiegel, qui parut le 7 février 1 856, la gaîté ressuscita : elle était un des aspects de l’esprit national. Quand, un quart de siècle plus tôt, Bruxelles avait fait ses barricades, on avait eu l’exemple d’une vaste kermesse civique. D’un entrain jovial et bourru, les petits métiers et tout ce qui avait un fusil partaient faire le coup de feu. La journée finie, après avoir tiré jusqu'au soir sur les Hollandais massés derrière les clôtures du Parc, on descendait en bande peler des œufs et lamper des demi-litres de faro dans les petits cabarets de la Grand’place. Cela s’appela les Quatre glorieuses : on eût pu tout aussi bien les appeler les Quatre joueuses. Hommes, femmes, jeunes gens, enfants même allaient à la mort comme à une partie de plaisir. Derrière eux, les femmes rechargeaient les fusils.
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Ce fut la gaîté des heures héroïques : on ne les recommence pas à chaque tournant de l’histoire. Bruxelles, qui avait été superbe de belle humeur tranche-montagne et de crânerie batailleuse, rependit le fusil et se mit au travail dans le pays devenu une des forges du continent. Cependant, tandis que la vieille ville s’écroulait dans une débâcle de moellons et faisait place à la capitale actuelle, tirée au cordeau, passée à la ripe et rebâtie à neuf, la bonne humeur locale ne mourait non plus que le goût de la bombance et des beuveries. Mais, comme une frappe que démarque le billon rejeté à la fonte, on sentit bien tout de même que l’esprit nouveau était en train de démonétiser les mœurs du bon temps.
L’Uylenspiegel marque la fin d’une époque. Toute la grosse malice luronne qui avait fait le renom des « Joyeux », des « Cosaques, » des « Agatophèdes », plaisants cénacles du temps, n’était pas épuisée. Le bonhomme Madou peignait toujours ses petits sujets qui l’avaient rendu populaire : Victor Lefèvre, sous le nom de « Coco Lulu », rimait des chansons maroliennes; le peuple et même la bourgeoisie parlaient un patois dit « vache espagnole », vraie galimafrée composée du résidu de toutes tes langues imaginables. C’était la part de lame antérieure. Cependant Charles de Coster écrivait sa Légende d’Ulenspiegel ; Leys, d’une large sève populaire, renouvelait le romantisme démodé du tableau d’histoire; tout un groupe, revenu aux qualités de la race, débutait dans une peinture qui sentait la nature et la vie.
La feuille était hebdomadaire, paraissait sur huit pages, avec deux lithographies et portait au sous-titre : « Journal des ébats artistiques et littéraires ». Madou avait dessiné la vignette de tête ; on y voyait le héros légendaire, menton dans la main, complotant quelque farce copieuse près de l’enfant geignant dans sa chaise percée. L’anecdote était célèbre, mais sans rapport avec les Visées du journal : le brave homme de peintre ne s’était pas mis en frais d’invention. Néanmoins il suffisait que le sacripant fût représenté, sa
plume de coq au chapeau cl la trique au poing, pour dénoncer l’esprit qui, avec un pareil éponyme, allait signaler le périodique.
Ils étaient là, au surplus, jouant de l’escopette et brûlant leur poudre aux escarmouches de l’actualité, une guérilla de gens d’esprit. Un dessin figurant une carte de visite, les aligna, dans le numéro inaugural, en grosses tètes comme des poupées de carnaval, tous les dou?e, Rops compris. Le rire mène à tout; il y en eut qui devinrent fonctionnaires, chefs de banque et même procureurs du roi. Un, simplement demeura homme d’esprit jusqu’au bout, le bon Halaux de la Chronique. Un autre devait être l’homme de génie de toute une race, ce Charles De Coster qui sut si bien ressusciter lame joueuse et rude des ancêtres. « Sire, répondit Ulenspiegel au roi de Bohême, flamand je suis, du beau pays de Flandre, gai compagnon, coureur d’aventures, rimeur, peintre, sculpteur, manant et noble homme, le tout ensemble. Et par le monde ainsi je me promène, louant choses belles et bonnes et me gaussant de sottise à pleine gueule ». Ce fut la légende même qui, un peu plus tard, figura en manchette sous le titre.
Rops, dès le premier moment, fut chej lui comme il l’avait été au Crocodile, comme il devait l’être partout; il put, tant qu’il voulait, donner carrière à sa verve satirique ; il s’attesta du même coup un des maîtres de la lithographie et de la farce caricaturale. Celle-ci, sous son crayon à mesure assoupli, s’amplifia : des séries naquirent; il s’habitua à tirer de ses sujets tout ce qu’ils comportaient. On admira que, dans cette production continue, il fût rarement inférieur à lui-même.
Sans doute il s’y attestait influencé par les grands artistes de France : la large manière d’un Daumier, ses constructions puissantes, sa couleur grasse et veloutée, aux noirs profonds, dégradés parmi les blancs réservés de la pierre, surtout particularisaient sa cuisine de peintre-dessinateur. Par ailleurs,