‹ Félicien RopsChapitre 3 sur 20 · U ENTRACTE DE MINERVE · texte numérisé non relu

U ENTRACTE DE MINERVE

il n’était pas insensible aux élégances déliées d'un Gavarni, à l’arabesque de ses silhouettes au trait, à l’esprit nerveux et joli de sa composition. Rien, toutefois, ne sentait le décalque et la contrefaçon; il n’Y avait que des analogies dans les moyens d’expression et dans l’accent comique, comme par l’effet d’une cérébralité sensible et répercussive, sans subalternité. 11 fut visible qu’il leur avait demandé simplement leurs secrets et qu’il Y avait ajouté ceux qu’il ne devait qu’à son ingéniosité personnelle. Un génie de peintre flamand perce dans ses jeux d’ombres et de clairs, en rapport avec le sens coloriste de la race. Nulle part it n’est linéaire, découpé, fil à plomb; son dessin est estompé, macéré et peint : il voit et dessine en coloriste pour qui la couleur est une sensualité.

Le Bruxelles qu’il a sous les -yeux surtout alimente sa veine, un Bruxelles bourgeois et provincial, aux travers et aux ridicules spécialisés par l’habitat, et qui n’en demeuraient pas moins nuancés de quelque chose de la caricature de Paris. Rien que nuancés, car on ne peut s’y tromper : dans ce panorama de la grimace humaine, les masques, hures, groins, mufles et trognes, sont bien à lui et gardent le stigmate local. Quant aux sujets, généralement ils visent des particularités ou des événements de l’époque ; Costume de la magistrature proposé pour 1 857 ; Envahissement de l’armée belge par la crinoline; M. Borsari soupçonné de porter la crinoline; La traite des blanches; En Ardenne, la saison des travaux, etc. Cela se subdivise en séries qu’il poursuit ou qu’il abandonne à mesure : il Y a les Crinolithographies; les Etudes bruxelloises; les Actualités; les Bourgeois; le Faubourg de Cologne; les Faillites de Cupidon; l’Age de fer; le Château des fleurs; les Menus propos; lesFramboisY; les Choses constitutionnelles; la Galerie d’Uylenspiegel. C’est, sous ce dernier titre, un défilé de portraits — charge des écrivains, des poètes, des peintres, des comédiens, des chanteuses, des princes et des princesses de l’actualité bruxelloise. Voici, parmi bien d’autres, très vivante sous la déformation du raccourci, la

spirituelle ressemblance élégante, nerveuse et sentimentale de Ch. de Coster; la tcte artiste et blagueuse du chansonnier Bovie; la belle graisse flamande du peintre Wappers; le Gcvaert lauré et porte-lyre, en figure de bas-relief; le Fétis grimaçant comme un monstre japonais. Voici la muse illustre, Ristori, et voici les grandes voix du trio longtemps fameux, Wicart, Carman et Depoitiers. Voici encore Jean Rousseau, Léon Jouret, Nadar « aux comètes pareil », tenant dans scs mains des jambes en pattes de homard. Quelquefois, quand c’est un acteur, le masque incarne tout un rôle, comme l'Edouard et le Tautin, d’une Vraie intensité comique. Une bonne dizaine, au surplus, parmi ces portraits, sont des morceaux accomplis. Le crayon y a massé, en déliés et en pleins, de la vie colorée et charnue avec l’accent gras de la peinture.

Un même art de peintre s’observe dans les sujets d’un ordre différent. La Traite des blanches, signée R. et Draner, avec ses noirs moelleux, légers, profonds s’opposant aux blancs égratignés d’un étonnant châle des Indes, est fait comme un tableau, avec cette légende : « Pristi, Maria, quelle toilette sévère! » — « Tiens, je suis baronne! Connais-tu mes armoiries? » — « Oui, comme les miennes, deux lions éreintés sur fond d’or ». Dans En Ardenne, saison des travaux, le blanc du parasol du peintre devant le blanc vierge de la toile au chevalet, plaque une large valeur unie sur un ton fort de paysage. C’est de la couleur encore, Juif et Chrétien, et de la couleur vivante, nerveuse, modulée, en ses jeux de pénombres filtrées. Et la belle main fraîche qu’il y a dans ce plein -air, Le Poète guerrier, un tourlourou madrigalisant avec une gagui porteuse d’un poupon, tous les deux détachés en tons chauds sur le guillochis ramusculé d’un fond de parc! Et toujours la note peinte, la coulée coloriste dans cette Sotte Marie Josèphe dont je vis un exemplaire détaché à la Bibliothèque royale de Bruxelles, avec, au bas, l’admirable petite estampe au vernis-mou, Dimanche.

Comme on en peut juger, l’inspiration est Vagabonde : elle court la rue et les routes; elle subit le caprice du moment : elle trahit un esprit mobile, fertile et flaireur. Personne ne compose mieux, ni n’équilibre plus adroitement sa mise en page ni ne campe d’un jet plus libre l’ordonnance des personnages. C’est de l’art poussé et qui semble improvisé : il n’est pas une planche qui ne soit venue à travers des recherches et des retouches, chiquet à chiquet, avec la poussée lente, sûre, difficile, continue de la notation définitive. Rops jamais ne sera un illustrateur spontané : il crayonne, il se démêle à travers des griffonnis; il se dépouille à mesure, trouvant toujours qu « il Y en a trop», et visant à la simplification : ce sera là une des Vertus de son art. Quand enfin il tient sa silhouette, quand il est parvenu à fixer la belle ligne souple où s’enserre la palpitation d’une forme vivante, il se sent moins mécontent, liais les belles dames qui, d’une si aimable étourderie, lui demandaient des figurines pour leur papier à lettres, ne se doutaient pas que ce petit dessin exigeait parfois de lui le travail de toute une journée.

Rops n’eût pas été de la souche d’U^lenspiegel si, comme lui, à sa manière il n’avait pris part à la mêlée sociale. 11 n’a ni le goedendag qui assomma les chevaliers du Lys, ni le gourdin du grand gueux; il n’a que la pointe de son craYon, mais, celle-là, il s’entend à lacérer en la passant sur la pierre lithographique, de façon à en faire une arme de fronde et de malice qui égratigne et blesse, si elle ne tue pas. Un beau jour sa comédie des moeurs tourne à la comédie politique; il gouaille les gouvernants; il daube sur le pouvoir. La politique est pour lui le spectacle d’un carnaval où pitres, histrions et masques sont aux prises. La foi, l’âme farouche des délateurs lui fait défaut; sa caricature est un tréteau et non un pilori; il lui arrive de manier les Verges dont on fesse et il ignore le fouet armé de clous qui laisse l’immortel stigmate. 11 a surtout le rire. Exemple : un chasseur tire sur un phœnix tenant en sa serre une carte avec l’inscription : « Liberté de la Presse ». Ailleurs ; « Rapporte! Rap-

est à vous. » On menaça de chambarder la petite maison où l’exil lui avait fait chercher un abri : il fallut mobiliser la garde civique ; dans le soir du faubourg, le tambour battit des rappels saccades. Et Rops y était aile de sa caricature, bafouant les deux larrons, les accouplant dans sa conjecture d’un complot clandestin, donnant corps ainsi à la légende du pamphlétaire acheté par l’Empire. C’était mal connaître l’irréductible conscience du philosophe, probe jusqu’à la besace. Peut-être, comme tant d’autres en Belgique, Rops crut à sa duplicité; peut-être aussi ne vit-il là qu'une amusante parodie. Elle lui fut moins reprochée que la Médaille de "Waterloo, cette bouffonnerie macabre, pullulante de spectres et de larves, et qui piqua si avant aux moelles le Vieux parti cocardier que son auteur dut aller sur le pré : il s’y comporta bravement.

La farce et la satire, cette fois, marchèrent de compagnie et on le vit recommencer, par un autre bout, dans cet extraordinaire morceau de maîtrise, Che? les Trappistes. On sait le sujet : des moines copieux et rebindains sont en train d’initier un jeune frère convers, niais et cocquebin, les cheveux plats, sa soutane ramassée dans les mains comme une robe. L’un d’eux, vu de dos, le cou ourlé de plis gras et les lombes saillants, tient ouvert avec la main un vaste in-folio titré : Démolition de Sodome, et dont les feuillets, d’un blanc frais de plumail, semblent déployer le vol de l’Esprit Saint parmi la noirceur des chapelles maudites.

Le plat, pulpeux, essentiel, lié comme un coulis, est d’un maître-queux au courant de toutes les recettes : on ne peut imaginer une plus grasse et ragoûtante Venaison. Les noirs de fond sont moelleux et légers, en demi-teintes décantées ; la vêture du gros tonsuré, éviclée et guillochée au grattoir, a la splendeur des orfrois de chasuble; les tons crémeux du Vélin, poudrés d’un frottis d’ombre, émerveillent. Aucun des prédécesseurs n’a fait plus coloré, ni Nanteuil à la main de velours, ni Mouilleron ni Deveria, ni même

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