MATURITE
d'âge qui régnait entre nous m’inspirait plutôt de la réserve vis-à-vis de cet aîné déjà éclatant. Mais sa cordialité bientôt me mit à l’aise : il avait un charme d’accueil auquel personne ne résistait. Nous parlâmes longuement de De Coster : je n’aVais lu que fragmentairement la Légende d’Ulenspiegel. Spontanément il m’offrit l’unique exemplaire qu’il en possédait et qui est celui où, en relisant les merveilleuses pages de vie et d’humanité écrites par le grand écrivain, je crois revivre à la fois un vieux compagnonnage d’art et le grand cœur héroïque de la Flandre.
Qu’il me soit permis de m’attarder un instant sur ce souvenir puisqu’il m’est ainsi donné de rapprocher une suprême fois leurs noms et leurs esprits à une date où la mort ne les avait point encore matériellement séparés. Ce fut à peu près vers le même temps que je les approchai l’un et l’autre. Charles de Coster avait encore sa beauté ardente et mélancolique, bien que la maladie l’eût touché déjà. C’était un causeur tout d’élan et de trouvailles, avec un cœur candide, émerveillé, spontané et qui se livrait dès le premier abord. 11 avait des habitudes simples, fières et pauvres ; sa culture était vaste; il avait fait du professorat, du journalisme, du théâtre; un emploi qui l’institua paléographe l’adjoignit aux Archives du royaume. Je le revois encore avec son joli air de cavalier à la Van D^ck, mais un peu pâle et tiré déjà sous sa moustache effilée, me disant entre deux quintes de toux :
— le ne puis pas placer ma copie et j’ai le travail difficile. Si je n’avais pas mon cours à l’Ecole de guerre, je ne saurais comment vivre.
C’était ce cours en effet, qui lui assurait le pain : il avait pourtant écrit l’un des plus beaux livres des littératures vivantes et comme dans un sarcophage, il v avait couché la vieille âme des Flandres. Sa vie avait été toute d’art, de songe, de piété filiale, d’abnégation et d’amour, Et voilà, une après-midi de
mai qu’il pleuvait, on le descendit lui-même dans la fosse. 11 nous sembla, au moment où s’enfonça la longue bière, que le génie de la race retournait à la terre. Là-bas, dans la plaine flamande, les moulins partout tournaient, les voiles s’enflaient au vent, le paysan rayait sa terre : personne n’eut l’air de s’apercevoir qu’il y avait un peu de lame d’un peuple qui était allé rejoindre les grands ancêtres.
« Est-ce qu’on enterre Uylenspiegel, l’esprit, et Melle, le cœur de la mère Flandre? » C’était la grande parole et comme le thème immortel du livre; et comme pour lui donner raison, il arriva tout de même un jour, longtemps après, où proche de l'étang de l’ancien vallon ixellois, sous le saule qui l’avait vu rêver lui-même tout jeune homme, un pieux édifice, œuvre du sculpteur Samuel, en mêlant aux figures de grâce et de fierté de la Légende le médaillon de l’écrivain, associa ainsi l'homme et son œuvre à l'hommage reconnaissant de la patrie. Et je me souviens : les oiseaux chantaient dans le feuillage; le soleil de juillet animait la pierre d’un frisson; tous les petits enfants des écoles avec des palmes étaient venus, toute la vie de demain confondue avec celle qui était du présent ou du passé. On V vit l’ami fidèle ; malade, touché déjà, Rops fut là de tout son cœur, de toute sa vie déclinante.
Un jour le canon de Sedan tonna; ses roulements à dix lieues nettement m’arrivaient dans l’entonnoir des monts mosains où, non loin de Namur, j’habitais alors.
Un élan nous emporta, le peintre Eugène Verdun, mon parent, et moi ; nous entrâmes dans Bouillon comme le soir tombait. Sous la pluie qui ne cessai! pas, la débâcle tourbillonnait, chevaux éventrés, sans selle ni cavaliers, rouges fourgons d’ambulances, débris de bataillons, attelages de paysans, le tout cahoté pêle-mêle et roulant comme un fleuve. Une odeur d’écurie et de charnier resuait. Des soldats sous des portes s’affalaient, harassés, grelottants, dormant là un sommeil stupide sous la botte du passant. Et partout la vision horrible du massacre et de la défaite. ‘Nous-mêmes, après avoir pataugé tout un jour dans des labours sanglants, étions exténués. Nous cherchâmes un gîte : plus
une chambre. Nous demandâmes une chaise : plus une chaise. Nous espérâmes une botle de paille : la paille servait de litière aux blessés et buvait le suint des agonies.
Quelqu’un soudain, en houseaux, le sac au dos, traversa.
— Rops!
— Vous!
Un des premiers, il était parti, devançant le flot qui, de partout en Belgique, s’était porté vers Bouillon, la Chapelle, GiVonne, Sedan. C’était le deuxième jour après la bataille : tandis que nous arrivions, il revenait déjà, emportant au cœur l’horreur fraîche de l’hécatombe. Je ne l’avais plus revu depuis Bruxelles et il était là, devant moi, crispé, nerveux, souillé, ayant pataugé depuis le matin dans de l’urine, des viscères et de la terre pourrie, tout couvert de la puanteur du champ de bataille. Lui et l’ami Léon Dommartin qui l’accompagnait avaient marché comme de la troupe, les godillols gauchis, recrus de fatigue, portant leurs sacs d’artiste comme un fourniment militaire. Je dis notre détresse.
— J’ai votre affaire, fit-il. Vene?. C’est à vingt pas.
Nous vîmes une humble boutique de modes avec la Thérèse en carton affublée d'un bonnet à rubans verts. On montait trois degrés, on poussait une porte : il y avait là deux vieilles demoiselles, comme des portraits d’un autre âge. L’une, dans le saisissement de la guerre qui bouleversait tout, avait oublié de défaire ses papillottes depuis l’autre samedi, et la seconde toujours frappait ses mains l’une dans l’autre, s’exclamait :
— Est-ce Dieu possible !
Elles nous crurent blessés et s’attendrirent. Far malheur, il n’y avait qu’un réduit là-haut sous les toits et qu’occupaient depuis leur arrivée, les deux routiers. Bah ! en se serrant un peu...
Je n’oublierai jamais le placard en lequel, tassés tous les quatre sur un
vieux châlit, nous dormîmes un long sommeil harcelé de cauchemars où
tantôt l’un, tantôt l'autre nous réveillait de cris inarticulés, où il (allait secouer le dormeur pour l’arracher à des visions de cadavres, où alors, pendant des
heures, personne ne pouvait plus se rendormir et où, assis en travers du matelas, genoux au menton, on se remettait à parler des chevaux qui couraient sans tomber, se vidant à mesure les entrailles dans lesquelles ils se prenaient les fers, des moribonds en hâte enterrés dans les tranchées avec les morts et toujours de l’épouvantable relent de décomposition qui entrait dans les Vêtements, imprégnait les cheveux, adhérait si bien aux poils des moustaches qu'on ne cessait plus d’avoir de la charogne sous le ne?, même en mangeant.
— Quel livre on ferait là-dessus! disait Rops. Oui, toute celte plaine qui grouille de cervelle humaine, les morts à fleur de ga?on et qui vont faire de l'engrais pour le blé de demain, la puanteur presque voluptueuse du vaste pourrissoir, jusqu'à donner l’idée de la terre en amour... Et illustrer ça, comme une vaste fresque de cimetière, avec les rictus funèbres et cocasses des macchabés... Vo?e?-vous, c’est l'effet de notre vieille sensiblerie de ne pas nous laisser voir ce qu’il 9 a de comique dans la mort, un comique froid, pincé, terrible. Tene? : j’en ai vu là-bas trois à la lisière d’un bois, tombés le ne? en l’air, avec le trou noir des narines dans leur pâleur Verte de pierrots faisandés et qui, tout disloqués, leurs jambes sous eux, la paume des mains retournée, ressemblaient à des clowns macabres bouffonnant dans une farce de cirque. Et tout de même, mes enfants, en Vous le racontant, j’en ai la chair de poule... Ah oui, faire un livre avec toute cette fantocherie prise suite vif, au naturel!
Les Visages retombaient et avec cette force de vie sur laquelle rien n’aVait prise, il continuait à parler. Des projets se déroulèrent. 11 était à la piste d’un procédé avec lequel il allait pouvoir enfin sérieusement travailler. Tout le leste n’était encore qu’apprentissage. Ce fut là aussi qu’il me parla pour la première fois de sa Société d’Aquafortistes.
Six heures sonnèrent à une pendule, dans la maison. Nous nous habil-
lâmes en hâte. Il nous semblait que la mort là-bas nous appelait. En bas, sur la table, dans la salle à manger, des petits pains chauds fumaient à côté de nos bols de café.
Rops, un peu mystérieusement, comme toujours, nous quitta, et nous poussâmes vers les fonds de Givonne. Pendant trois jours, Verdyen et moi, nous vécûmes parmi des morgues. Et puis la Vie reprit son cours : j’écrivis les Charniers qui s’appelèrent d’abord Sedan; Rops était reparti pour Paris. Quand un jour nous nous rencontrâmes, il me dit :
— Je te montrerai mes croquis. Nous pourrions faire quelque chose ensemble.
Des années se passèrent et il n’oubliait pas son idée.
— 11 faudra que nous pensions à faire ensemble une édition illustrée de ton bouquin. Mes carnets sont remplis.
Jamais je ne vis les croquis. Existèrent-ils seulement? Personne ne croyait à ce qu’il disait comme ce grand artiste d’une invention si persuasive qu’on ne pouvait se défendre d’y croire comme lui.
Le livre ne se fit donc pas, non plus qu’un autre dont il me parla en 1876, et qu'il eût voulu que nous fissions ensemble ; celui-là se fût appelé Félicien Rops, simplement. Pendant quelques mois, il mit un certain ?èle à m’envoyer de la documentation graphique. Puis il pensa à autre chose. Moi seul, à travers le temps, gardai le regret du projet délaissé et voici que, trente ans après, grâce à un éditeur sincèrement épris d’art, il m’est donné enfin de réaliser l’idée qui lui tenait au cœur. Mais il n’est plus là pour connaître mes louanges et moi seul y trouve du plaisir.
La Société enfin s’était constituée, une Vraie société à façade décorative, avec une présidence d’honneur illustre, celle de S. A. R. la comtesse de Flandre, artiste elle-même et des plus adroites dans le maniement de la pointe. Le comité de patronage comptait des Valeurs mélangées, hommes politiques,