V. Hugo, E. Deschamps
A. Barbier, A. de Musset,
Barthélemy, Protat,
G. Nadaud, de Banville,
Baudelaire. Monse-
let, etc.; Deux g
Quatre petits poèmes libertins ; et toujours la mention de «frontispices révoltants, sacrilèges ou fangeux », du susdit S. P. Q. R.
Ce sont les messes basses dans les petites chapelles en attendant les grandes Messes noires devant le maîtreautel. Le diable, en costume d’abbé galant, le loup d’arlequin sur le n e? , y confesse les nonnes du gentil péché d’amour dans des sacristies où ne pend point encore au mur la terrible Tentation de saint Antoine. Attende? que la mort, plus puissante que l’amour et que le diable
même, fasse par-dessus la grande kermesse son geste de ménestrel et la priapée battra son plein.
La mort! elle sera bientôt la figure burlesque et effrayante de l’œuvre de Rops. La Voici qui, sous un suaire en loques, debout près de l'objectif où M. Prudhomme (en attendant N. Mourais) photographie son temps, se campe au frontispice des Bas-fonds de la Société. Le bonnet de la folie sur son crâne à bosses et à trous et tenant sous le bras la marotte grimaçante, elle semble prononcer le sacramentel : « Bougeons plus » et lève l’obturateur, tandis que l’élève de Brard et Saint-Omer recule, épouvanté, devant la Vision macabre qu’elle lui fait Voir.
Au-dessus de l’appareil, un soleil misérable, entre ses poings crispés, pleure des larmes de catafalque. Ce îr’cst pas encore la grande mort luxurieuse, bouchant cl’une poignée de terre les baisers fous par allusion à la seule éternité possible : une étiquette qu’elle porte au flanc, Gaîté française, ironiquement la spécifie. Et cependant c’est déjà mieux qu’une rencontre fortuite. Regardera bien ; toute la philosophie de plus tard est soudain là, dans ce rire et cette silhouette macabre, en raccourci cl comme à l’état d’indication.
Le concept pourra s’amplifier à travers le sarcasme et l’effroi ; il prendra une ampleur mystique qui s’égalera au sombre génie du moyen âge théologique : il sera la conjecture des perversions glacées, sous le vol tournoyant des mauvais anges. Mais déjà cctle simple vignette, cursive comme une page de carnet, est le mémorandum où tout à coup et irrémédiablement, il fixe de sa main sa ligne de vie spirituelle. Eut-il conscience, en traçant l’image, qu’il allait prendre la mort pour collaboratrice de son énorme fresque érotique et quelle conduirait sa main avec l’ombre de sa main à elle et qu’ensemble ils écriraient le livre rouge de la Kabale de l’amour? Eut-ce prescience réfléchie ou brusque instinct qui, sur la toile de fond de son
subtil et profond esprit, la fit, comme aux clartés d’une incantation, darder, sinistre marionnette dansante en haillons ou en falbalas et bien autrement terrible que les Danses de mort de Lucerne et de Bâle et que même la harcelante camarde du germanique Rethcl? Tout, en cette exceptionnelle cérébralité ropsienne, est prompt, lucide, sans presque de tâtonnements et tient comme entre deux éclairs. 11 suffit que la mort lui ait fait signe pour qu’il la suive. Comme en ces farces de carabins jouant au spectre avec un petit flambeau sous un suaire, elle éclaire sur son passage les parois de la spirale ténébreuse où il touchera le fond même de la désespérance humaine. C’est elle qui pour lui allumera la funèbre lampe qui sera le fanal de sa plongée aux cryptes où se lamente un éternel sanglot.
II s’est lié avec Alfred Delvau; il termine pour lui les Cythères parisiennes en attendant les Cafés et cabarets de Paris. Cet observateur malicieux et avisé avait plus d’un trait de ressemblance avec Rops. li devint le commensal de la grande maison provinciale où habitait encore le jeune ménage. Ses Amours buissonnières furent écrites à Namur, et il les offre à Mmt Félicien Rops dans une dédicace affectueuse : « Vous m’aVe? fait la terre natale visible, et, de ce jour-là, j’ai cessé de me croire étranger... Je suis heureux, Madame, de vous en remercier dans votre propre maison, où, comme me l’écrivait votre cher Félicien pour m’encourager à Venir, les hirondelles suspendent si volontiers leurs nids... »
On voit l’artiste à cette époque se multiplier dans le Théâtre gaillard, les Quatre métamorphoses de Népomucène Lemercier, les Bons contes du Sire de la Glotte, le Tableau des mœurs du temps, les Jeunes-France de Théophile Gautier, le Grand et le petit trottoir, le Gaspard de la nuit, l’Ànandria ou Confession de ht"" Sapho. A pleines mains, à pleines lèvres, la coupe des blandices païennes Y circule et s’y boit. C’est la vigne-folle aux grappes d’ivresse charnelle et que foule, dans l’écumante cuve du péché, la démence amoureuse du monde. La mort Y Vendange bien pour son compte, Vigneron sournois, mais sans trop se montrer encore. Quand elle reparaîtra, ce sera dans le champ maudit des Épaves où, comme un pommier engraissé de cœurs pourris, un grand squelette écharné éploie des bras ramusculés et qui finissent dans un crépuscule de feuilles et de fruits.
Nous sommes bien là cette fois dans le jardin de la mort même : d’un geste éperdu, elle semble proposer aux races l’ivresse du péché. Sous l’ombre noire de l’arbre du bien et du mal, le paradis terrestre s’est transformé en ossuaire, et voici, comme la fleur et la pestilence du charnier des âges, parmi la colère hérissée des végétaux, le grouillement des larves et la fuite d’un hippérion finissant en tarasque ; voici le bouquet des sept péchés capitaux autour d’un médaillon ironique où, sous l’exergue : Virtus durissima coqnit, une autruche s’efforce d’aValer un fer à cheval.
C’est pourtant le même homme de qui jusqu’alors on avait admiré de plaisantes images se recommandant du libertinage de l'esprit plus que de la philosophie. Une malice spirituelle cl anacréonlique, un penchant latin à la licence amoureuse caractérise toute son œuvre légère. 11 semblait avoir appris che? Gravclot, Cochin, Eisen, Moreau, l’art pimpant de la chair et du péché, si peu qu’avec un don de tout savoir naturellement comme le sien, il ait eu besoin d’apprendre! Je crois bien qu’ils lui montrèrent surtout à n’ètre point graveleux en exprimant les abandons de la nature. Lui-même s’Y aban-
donna en croyant ne s’abandonner qu’à son art, mais sans abdiquer une tenue qui sut éviter, même dans l'oubli du reste, la salauderie et la vulgarité.
Est-ce à dire qu’il ne poussa pas à l’extrême le goût friand des curiosités galantes? Tant d’illustres esprits collaborèrent à ce Théâtre de la rue de la Santé, où ils laissèrent paraître l’ivresse nue de Noé sur le chemin des vignes, qu’on
ne peut se défendre envers lui d’une certaine indulgence secrète pour la tentation trop facilement obéie : la plupart, il est vrai, péchèrent sous le manteau avec ce génie subtil de l’hypocrisie qui, sitôt après, rattache les cordons du masque tandis qu’il y allait franc jeu, lui, d’une indépendance qui, dans toute cette gaillardise, demeura une de ses vertus natives.
Je Vais dire une chose qui étonnera : la licence trop appuyée qui si souvent fut reprochée à Rops lui vint de son pays meme, pays naturellement hon-
IO
acte et peu enclin au dévergondage de l’esprit, mais dénué du sens de la mesure et du goût. Pense? à ce qu’un Jordaens, un Teniers, un Bosch eussent fait de la jolie comédie érotique d'un Fragonard et à tout ce qu’il fut possible à celui-ci, sans tomber dans la crapule, d’exprimer de grivois, de fripon et de scabreux! 11 arriva que le grand artiste qui, alors, se cherchait encore, en marge de sa maîtrise définitive, dut en partie à la France la forme élégante et plastique de son art, alors que par les poussées sensuelles de l’instinct et le fond indiscipliné clc la nature, il restait bien de che? lui. Ce devait être, d’ailleurs, jusqu’au bout son caractère d’art de rester géminé, avec ces deux parts d’un génie qui dut autant à la culture qu’à la race et qui s’accomplit dans une plénitude où tout de même et par-dessus tout, se démêlera toujours l’apport originel.
Rops, en son aspect composite, ne fut jamais ni un génie tout à fait wallon ni un génie tout à fait français cl peut-être la greffe française, en l’assouplissant et lui communiquant cl’abord des aptitudes au rythme latin et badin, ne troubla-t-elle pas sensiblement le cours profond de sa sève natale. 11 sc manifeste, dans un état de civilisation suraiguë, le produit d’une admirable mentalité générale d'art che? un peuple de peintres puissants et matériels, et qui, au contact de la mentalité déliée des artistes de France, va se dédoubler dans une formation d’artiste par excellence expressive d’une époque. 11 ne s’ensuit pas que celle-ci, comme il fut trop enclin à le croire lui-même, fût exclusivement parisienne.
Rops donne l’idée d’un aboutissement de l’art et de la psychologie morbide d’un temps. Sous l’uniformité mensongère d’un état des mœurs apparentes, se dissimule une sorte dame secrète des peuples et c’est celle-là justement qui, à côté de l’imposture de l’autre, propose 1 ’étiage appréciable de la moralité générale. Eh bien! il établit cette moralité d’après ses rapports avec
la loi des sexes, estimant, selon la notion moderne des facteurs sociaux, que la faim et l’amour son! les deux grands mobiles de la vie humaine. 11 refait à sa manière, sur un point déterminé, l'enquête qu’ont faite les romanciers, les sociologues et tous ceux dont c’est le métier de tâter le pouls à la société, et il y apporte la vision lucide et forcenée d’un tempérament du Mord aux chaleurs concentrées et recuites et d’un esprit nourri de latinité classique.
Tel qu’il est, et quoi qu’on ail dit, il n’est pas, au sens ethnique, le grand artiste parisien de l’amour. Le terreau natal demeure aux semelles du Belge : il peut s’épanouir ailleurs par la cime, mais il ne se déracine jamais entièrement. Le cas s’était déjà vérifié chc? Alfred Stevens. Ses admirables mains de peintre furent malhabiles à modeler l’ÈVe parisienne : il fit la parisienne en se souvenant de la chair blonde et grasse de son pa^s. 11 fut, lui qui pourtant V vécut toute sa vie, un grand passant de Paris et qui là-bas, sans cesser d’être de l’immédiate lignée d’un Jordaens, s’affirma l’un des parfaits manieurs de belle matière de son temps, liais on ne devient pas, en art, ce qu’on n’est pas déjà par la vertu des origines. Un Chéret, dans son art aimable et pimpant, apparaîtra toujours plus parisien que même un SteVcns et un Félicien Rops.
Tous deux furent d’admirables artistes de leur race poussant la probité du travail jusqu’à ciseler le détail de leurs œuvres avec le même soin rigoureux que le personnage qui en faisait l’objet essentiel. Us cédaient visiblement ainsi à la pensée que rien n’esl négligeable dans la vie de l’œuvre d’art par la raison qu elle csl elle-même de la vie el que celle-ci est faite de juxtaposition et d’équilibre dans toutes les parcelles qui en constituent la totalité. Tout le champ du cuivre che? Rops à mesure se couvrait de petits traits réticulés où jouait la lumière et où circulait le magnétisme vital, de même que che? SteVens, la toile entière Vibrait et palpitait.
On ne songe pas, du reste, à les comparer ici entre eux : leur mentalité d’art qui tous deux les porta Vers l’amour de la femme, fut différentielle sur tous les autres points. Rops, aux jardins du péché, devait cueillir l’étrange et mortelle orchidée. Stevens, même dans ses fièvres, jamais ne transgressa la commune moyenne des passions normales. Tandis que le premier obtenait en ses cornues les pires précipités de la perversion amoureuse, le second presque toujours eut pour la femme le gros cœur sensible d’un bourgeois de son pays qui, par surcroît, eût été un peintre admirable.
Alfred Stevens, dans sa comédie amoureuse, est presque un moraliste et qui ne prend du siècle que les licences permises. 11 n’emprunta à l’Empire qu’un certain type général d’élégance, de frivolité et d’égarement amoureux. L’homme, sans doute, n’est jamais loin : mais il ne faut le chercher ni dans le lit ni dans le placard : il est bien plutôt dans le cœur de l’amante. Si une ou deux fois il entrevit « le monstre », comme le lui écrivait Alexandre Dumas fils, peut-être il y fut porté par un modèle exceptionnel, liais sa région n’est pas aux enfers : il séjourne aux intimités paisibles du gynécée. 11 fait des femmes de foyer, épouses et mères, et qui, même à travers les curiosités de l’amour, gardent un tranquille parfum d’honnêteté. Ce sont des sentimentales comme che? Musset et qui n’ont rien de commun avec les femmes damnées d’un Baudelaire qu’évoquera surtout Rops. Ensemble, pourtant, elles proposent les deux aspects de l’amour dans une société qui s’est donné la femme pour idole, et eux-mêmes sont aux pôles opposés de l’art qui les exprima.
Moi qui les connus tous deux, je puis dire qu’ils s’estimèrent sans s’aimer. Stevens s’effarouchait d’un art morbide qui Violentait sa grosse sensualité sanguine et conforme. Rops, tout en admirant sa maîtrise de peintre, lui contestait la cérébralité.
Toutefois, si antipodiques qu'ils soient, ils eurent en commun, dans le travail et la manière, un certain sens rationnel et méthodique des qualités classiques de l’art, clarté, précision, pondération. L’un et l’autre possédaient à un degré extrême l’art de la construction, l’arabesque dans la ligne et un génie coloriste harmonieux. Us sont bien par là tous deux d’un pays de grands peintres honnêtes : ils pratiquent jusqu’à la sainteté les probes vertus du beau métier avec une égale horreur du chiqué et de la peu près.
Même les petits sujets galants que Rops fait pour Poulet-Malassis, ont, dans leur chiffonné léger, une Valeur de composition qui les égale à de grandes planches. Sa verve et son invention inépuisablement y sèment la vie, la grâce et la folie : personne ne met plus d’esprit ni d’ingéniosité à nouer des guirlandes de nus ni à varier les images de la Volupté. Ses ordonnances de priapées ont le rythme et le nombre des fresques païennes. 11 dénonce un sens des callisthénies qui n’est qu’à lui et qui, par-dessus les imaginations les plus scabreuses, fait planer, comme une excuse à la démence humaine, le triomphe ensorcelant de la beauté de la femme.
Il est le plus lascif et le plus industrieux des peintres du plaisir ; et clans le risque d’une production hasardeuse, il ne cesse pas de demeurer un loyal artiste assujetti à exprimer avec pureté l’impur. Il semble qu’il lui ait été assigné de plonger au fond des bourbes humaines pour en extraire la parcelle divine qui, même souillée, n’en reste pas moins l’aspiration incompressible à l’amour réglant la loi du monde.
L’heure est proche, d’ailleurs, où son oeuvre orgiaque et parodique portera le signe indélébile de la douleur et de la mort. C’est par là que la terrible éthopée se projettera bien au-dessus d’un simple concept luxurieux. Elle aura la beauté maléfique et sombre du mal de l’absence d’amour et qui inutilement se tourmente de la soif amère de la délivrance par les charités de l’amour. Elle sera enfin le cri de toute une humanité appelant à soi les
effrayantes blandices des paradis artificiels par impossibilité d’égaler à son monstrueux désir celles qu’il ne lui est point permis d’attendre des autres. S’il n’était irrévérencieux de comparer le profane au sacré, on pourrait dire que comme les cercles des enfers catholiques où éternellement se lamentent les âmes frappées de la peine du dam, elle aura désormais ses damnés torturés par le martyre voluptueux de la chair à jamais irrassasiée.
L’inconjurable espoir d’échapper aux fatalités originales n’est-il pas déjà tout entier dans le frontispice des Épaves? Rops, en croyant sardonique mais qui accepte la fable biblique, y promulgue l’arrêt d’un Dieu vengeur, punisseur des péchés dont il mit la source aux lombes memes de la créature. Je ne sais s’il est, dans les livres des théologiens, un commentaire plus terrifiant de la loi qui fait dépendre de la mort la connaissance de la vie et de ses amoureux mystères. 11 faudra Voir souvent, en ce Rops adonné à la folie sacrilège, des clartés qui, comme ici, d’une trajectoire d’éclairs vont illuminer au loin, par delà la Somme et le Dogme, l’âpreté aride des hauts sommets scolastiques. Aucun père de l'Église n’eût dépassé dans ce commentaire des défenses édéniques, l’expression du courroux et des châtiments d’un Dieu.
Sur le fumier du monde, la mort, gorgée des moelles pourries de l’humanité, règne triomphante et totale, devenue elle-même le fabuleux pommier violé. Rops fut là soudain le scoliaste d’une théologie inconnue et qui soulignait les versets sacrés d’une glose ampliative et hérétique. On croit entendre le rire meme de l’Esprit négateur ruinant, en ayant l’air de l’accepter, l’exécrable légende biblique; et alors c’est bien encore l’éden, mais un éden saccagé par l’illogisme et tout grouillant des larves de la putréfaction, comme si le Maître universel de la vie, reconnaissant son erreur, tout à coup replongeait aux limbes le monde.
M’abandonne? pas trop Vite cette redoutable image; elle est irréligieuse;
elle met fumer dans les cassolettes liturgiques une pincée de braises diaboliques; elle est l’un des feuillets de l’énorme pamphlet où graduellement s’est assombri le crépuscule des dieux. Elle prend là, pour un artiste comme l’est de Rops, une importance liminaire qui en fait le frontispice, non point d’un livre déterminé, mais de l’Œuvre entier de la damnation, avec la mort debout au seuil, symbole ironique et suprême. Celle-ci sera désormais un des comparses assidus de qui, sous des masques divers, héroïques et bouffons, il requerra l’office de protagoniste dans la prodigieuse tragi-comédie érotique et macabre qu’il laissera après lui. On l’y Verra, histrionne fardée en falbalas ou Vestale impudique attisant la marmite de Satan, vieille sorcière s’ébrasant aux fornications, goule et vampire, pierreuse et princesse, toute la chiennerie des carrefours et la théorie des pauvres archanges aux ailes rompues, parader en personne sur les tréteaux, faire le boniment et tenir les rôles bas et grands, les lubriques, les torturés, les hilares, les diaboliques, si bien que, sous tous les déguisements et toutes les grimaces, c’est toujours elle, la camarde, avec son ami le diable, qui emplit la scène de ses cabrioles, de ses fureurs, de ses grincements de dents et de ses simulacres d’agonie où elle se raille et se dupe elle-même. Sur les grils, sur les chevalets et sur les divans, vous l’entendre? se lamenter et hurler et râler avec la bouche de l’amour, dans des attitudes qui sont un défi à l’amour. Ainsi l’aura Voulu le caprice du maître, de ce maître en qui il y eut, à un degré vertigineux, le goût des baisers, de la perdition et de la mort et qui fit si bien les affaires du diable qu’en semant par les chemins du monde l’ivraie maudite, il parut être lui-même de sa parenté Personne n’eut au même degré le sens du terrible et de l’impur. Son œuvre est comme un cirque où belluaires et fauves s’entre-battent, où sous la dent des tigres et des lions, s’agenouillent les âmes martyres et où là-haut, sur son trône fait d’ossements, hiératique et droite, domine la grande femelle impu-
clique, la ténébreuse Astarté nourrie des péchés du genre humain et ellemême pareille à l'amour el à la mort. Ensemble, une et trois, il les bafoue d’un culte ironique; il semble triompher de l’idole éternelle, mais pour mieux s’asseoir à elle, il ramasse, pour l’en fouailler d’un geste qui finit en caresse, les roses sanglantes et noires germées à ses pieds dans la nuit des tombeaux. A mesure, c’est comme un envoûtement où il ne s’appartient plus et où il lui faut renoncer à la joie des êtres et de la vie. On n’a pas vu asse? quelle âme triste se cache sous le rire aride et glacé de scs bacchanales et de quel poids lourd alors la désespérance des âges l'inclinera Vers un nostalgique retour au temps des « Danses de morts ». C’est qu’on ne joue pas impunément avec la mort el que peut-être, après l’avoir narguée cent fois et avoir fait d’elle le spectre ridicule aux tempes couronnées de fleurs en papier et qu’on fait danser à la corde, il subit le sort par lequel elle se Venge de ses téméraires contempteurs. Lui-même est envoûté : il est le possédé de toutes les possessions : dans le diable-au-corps de son art génital et tragique, il extravase le diable qu’il porte en soi. 11 est le propre officiant de ses Messes noires. 11 est bien le dernier grand artiste catholique du rituel impur.
Il Y a dans l’Art flamand de M. Jules du Jardin, un discours charmant où Félicien Rops raconte ses débuts dans l’eauforte. « Je faisais, dit-il, l’eau-forte tout seul en Belgique et cela m'ennuyait d’en faire mal. Devers 1862, je vins à Paris pour apprendre « mon art » avec l’homme ou avec les deux hommes qui ont le mieux compris l’eau-forte au XIX' siècle : Bracquemont et Jacquemart. Je travaillais che? Jacquemart qui venait de fonder la Société des Aquafortistes. Je publiais che? Cadart des planches aujourd’hui perdues ou effacées, mais qui m’attiraient, je crois, l’estime des artistes, puisqu’au bout de six mois, j’étais nommé membre du Comité de la société et qu a la fin de l’année je remplaçais comme membre du jury le peintre graveur Daubigny. Cela n’était pas si mal pour un petit Belge, venu de Bruxelles, ne sachant
pas égratigner un cuivre! Des commandes cl offres suivaient. J’avais un vrai succès (l’édition épuisée en six jours) avec les Cythères parisiennes et j’illustrais avec Courbet, Flameng et Thérond les Cafés et cabarets de Paris, de Dclvau.
« Malheureusement pour moi, je reviens en Belgique où j’avais déjà publié les Légendes flamandes avec Charles de Coster. Ma bonne âme de Belge s’émeut de l’état piteux dans lequel se trouve la gravure en Belgique : je rêve toutes sortes de choses nobles, patriotiques et grotesques : la rénovation de l’eau-forte en Belgique, la création d’une Calcographic et je me fourre dans la tète de faire de cette petite Belgique, si bien placée entre l’Angleterre, la France et l’Allemagne, un centre clc publications comme Leipzig, ce qu’avaient rêvé aussi les éditeurs Schnée et Het?el. Me voilà à l’œuvre et je commence le travail — énorme quand on connaît les dessous de la publication, de la Société internationale des Aquafortistes. »
On est en 1870 et c’est une page d’autobiographie : on y voit bien ce cerveau toujours en travail et qui comme une meule moud le grain du pain futur. 11 y apparaît sous son double aspect d’artiste et d’homme d’action, avec une ardeur conquérante et juvénile qui correspond aux portraits du Rops d’alors, narrine moussante et croquée d’un retroussis passionné, yeux Vifs, lèvres au pli frémissant. Par surcroît s’y dévoile un Rops émoustillé de patriotisme et qui devait rester belge jusqu'au bout, d'une âme de vrai fils qui, au rebours clc tant d’autres presque honteux de la mère-patrie, jamais ne résigna la vieille tendresse pour la double contrée ballonne et flamande qui lui donna la vie et le génie.
Peut-être même ce fut là une des sensibilités profondes de son être. Lui qui eut tant à se plaindre d’un pays où les pouvoirs violemment l’ignorèrent et qui, dans un délire de pudibonderie sinistre, lui infligea le cautère du mépris public, n’eut jamais à son égard que des mots bienveillants et émus
qui attestaient les attaches restées vivantes entre ses fleuves, ses monts, ses plaines, son fond de bonne humanité cordiale et lui-même.
Je me rappelle d'un matin de mai où, étant allé le Voir à son atelier de la place Boieldieu,je fus accueilli par un empressement plus vif encore que de
coutume. 11 fit deux pas rapides vers moi et me prenant les mains, avec le tutoiement qu'il avait si Vite pour tout le monde et qui, du moins, entre nous demeura jusqu’au bout le signe d’une locale amitié :
— Tu viens de là-bas? me dit-il. Tu m'apportes la bonne odeur de la terre où nous sommes nés tous deux?
Une clarté jeune mouillait le ciel lilas à travers le lanterneau et sans desserrer les doigts, il la regardait couler dans l’air mat de la pièce.
— Vois-tu, reprit-il, c’est surtout par ces matins de renouveau que je pense à elle. (11 en parlait comme d’un rivage lointain un fils parle de la maman restée à l’attendre dans le silence de la maison.) Va, c’est bon d’avoir un pa^s, je t’assure; ça vaut bien tout le reste.
Le reste ? Peut-être les joies d’art qu’il avait trouvées dans sa patrie d élection et que sa vraie patrie lui avait refusées. Une seconde il rêva, l’œil parti, et puis, tournant le dos :
— Bah! n’Y pensons plus.
Je vis le bras nu sous la manche de la chemise retroussée se lever, d’un mouvement qui porta la main à la hauteur des paupières, et ce fut fini, nous ne parlâmes plus que d’eau-forte. Mais il avait suffi pour que d’un cœur à l’autre quelque chose entre nous eût passé, une de ces communions où, dans un bref instant de la durée, tient la petite part d'éternité qui nous vient du sentiment d’appartenir à la race antique d’un même coin du monde.
Je l’avais connu à Bruxelles : il Y occupait alors, rue de la Loi, une asse? grande maison près de la tranchée du chemin de fer ; tout en haut, l’atelier, aux murs nus, s’ajourait sur une Vaste perspective de banlieue. Le cercle de la famille s’était élargi pour faire place à la mère, une bonne dame simple et un peu effacée, qui discrètement gardait les paisibles habitudes de la province.
Je ne faisais encore que débuter dans la critique d’art et la différence