L'IMPRIMEUR -GÉRANT: G. COUS T AL
ÉLICIEN ROPS! A ce nom, c'est dans la mémoire toute une nuée d'images qui se lève et qui bourdonne comme un essaim d'abeilles; c'est, hors la poussière de la mémoire, comme une fuligineuse colonne qui se dresse, s'approdie, se tord, accourt avec des vitesses de trombe et jette sous le regard du souvenir des grappes d'êtres aux formes nobles, aux yeux fixes, et des cortèges violents, comme ceux des damnés de l'enfer du Dante, plus douloureux, plus tragiques, plus lamentables encore, puisqu'ils descendent sous le vent furieux du désir, sous le fouet de la passion charnelle, toute la spirale sans fond de la lassitude humaine. On entend des rdles et des rauquements, et des halètements et des murmures, des rumeurs d'orage et des cris de bêtes en folie. On entend aussi des rires et des tintinnabulements de clochettes, car sur le passage des grands protagonistes de son drame multiple, Rops a disposé ses fous; les grelots de leurs bonnets et de leurs marottes s'éveillent au moindre rire qui secoue la panse et agite les carillons sans fin de ces bouflFons. Quand on discerne mieux, et que le tourbillon des formes que l'artiste a suscitées de son impulsion s'apaise, le paysage que Rops vous a laissé dans l'esprit, qui s'y crée d'une synthèse de son œuvre, apparaît, enfermant des villes aux rues populeuses, des beffi*ois, dans lesquels le diable s'agite, et à côté, dans la banlieue maudite de ces cités de débauche, ce sont des coins sinistres et désolés. Cette forme blafarde, c'est l'échafaud sur les montants duquel une femme exaspérée ulule et pleure ses morts; cette autre, c'est un sphinx de basalte noir aux yeux de feu, au flanc duquel se tord une femme qui lui demande vainement son secret. Un frôlement vous épouvante et des ombres puissantes passent à votre droite et à votre gauche, souples, silencieuses, rapides comme de grands vols d'oiseaux de nuit; se sont des monstres qui tombent à côté de vous. Satan, en traversant le fleuve d'une enjambée, les lance dans l'espace parmi les toits de la ville; ils y trouveront bon accueil; si la nuit n'était si profonde, ou si l'œil humain pouvait concevoir l'irréel, vous le verriez, luimême, Satan et ses jambes maigres et ses lourds sabots, ses longs bras décharnés, ses yeux de feu sous son large chapeau noir; mais si
vous le voyiez, vous croiriez que c'est une image de votre rêve, une ébauche de votre spleen, comme vous attribueriez à votre mémoire le flamboi de ces vitraux d'un laboratoire de savant. Pourtant s'ils s'empourprent, et si à leur rougoiement succède une pdleur comme sulfureuse, c'est que du grand miroir placé en face du vieil et calme incantateur, vient de surgir, ardente et paie sous le hennin, détachant son manteau qui se dentelle comme les ailes membraneuses de la chauvesouris, une reine de la nuit et du passé, une admirable Ysabeau, aux yeux profonds comme ceux d'une Hérodiade et qui dresse, vivant, le charme nivéal d'un corps qui est resté superbe malgré qu'elles soient lointaines, les neiges d'antan que de son vivant, en attendant que montât vers elle l'amour des beaux cavaliers, elle regardait tomber de la verrière d'une tourelle, en un palais magnifique et décrié. Si ces diableries vous étonnent et que vous refusant à regarder vers ce ciel xle mauvaises féeries l'air lourd et noir de la cité se remplir de chimères, vous tenez les yeux obstinément fixés vers la terre, les reflets des trottoirs polis vous paraissent luisants d'une pareille lumière, bizarre, à la fois crue et sourde. Et si vous voulez voir d'où tombe cette lumière, vous verrez que des milliers de lampes éclairent de sombres corridors, où grimacent des masques paies ; et le pas automatique des promeneuses des ryddedis, leurs yeux vagues dans le masque blafard, le rire muet des lèvres trop rouges, le sourire maniaque, les yeux trop luisants au regard mort, les démarches onduleuses et sèches à la fois, comme de mannequins qui seraient gracieux, et les bruits de musiques enfantines et barbares, les gros chants sentimentaux vous rendront plus acres les paroles violentes, qui comme des oiseaux noirs, volètent lourdement, croassent et se cognent aux murs, bruyamment, au fond de ce cloaque, le pourrissoir de la cité. Vous fuyez et non sans avoir heurté le calvaire emblématoire où une femme est crucifiée, que tient vivante la force du désir, vous vous trouverez au bout d'une allée silencieuse, sur une vaste échappée d'air, parc, place ombreuse, bois sacré et vous verrez la statue d'un merveilleux androgyne dont les doigts errent sur les cordes d'une grande lyre; et les cordes de cette lyre semblent monter jusqu'au ciel. Cette admirable
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personnification de la poésie, est-ce donc la divinité de cet endroit tumultueux? est-ce cette forme que vénèrent ces buveuses d'absinthe, appuyées contre la porte de ce bal public, les yeux cernés, l'air minable, la bouche hébétée, dans un pauvre costume qui semble de l'oripeau de carnaval, tant la monomane qui le porte est absente du lieu et de l'heure? Détrompez-vous! Voici le cortège de Pornocratés qui vient. Incarnant la beauté et la force de la bestialité, souriante, sereine, les yeux bandés comme la fortune, la déesse passe; elle suit tranquille le cochon qui la guide et qu'elle tient mollement en laisse. Elle est nue, sauf des bas bien tirés, des gants bien ajustés, une ceinture légère, un collier, et des tulles frissonnants à son chapeau. Elle est la déesse et la personnification de la luxure, et c'est elle qu'on vénère dans la cité. La forme blanche qui tient la grande lyre, seuls la discernent et l'entendent les poètes pieux ennemis du sommeil, ennemis aussi de la bêtise au front de taureau qu'a chantés cet ami de Rops, qui fut un peu son maître, Charles Baudelaire.
Cette cité de cauchemars et de luxure cache dans ses faubourgs d'autres statues, et des monuments adressés à d'autres divinités. Voyez ce dessin: la Pudeur de Sodome. La Muse de Rops, cette robuste figure, dont il orne la nudité de ceintures et de bracelets, à qui il jette si bizarrement, au-dessous des reins, le masque de velours de l'hypocrisie, écarte les voiles d'un singulier sanctuaire. Devant un horizon de tours phalliques, de sphinx énigmatiques et mitrés à l'équivoque beauté, la statue de Joseph Prudhomme se dresse, épaisse, mammaire; comme la statue de la Vénus de Milo, elle est sans bras; un tiare bizarre, un gorgerin d'un goût égyptien sertissent cette face lourde, aux lignes impérieuses quoique fléchissantes, aux yeux fixes sous les lunettes bonasses. La poitrine trop gonflée se continue en un corps gras et lourd qui s'achève en pattes de faune. Qu'y-a-t-il parmi ces hautes tours, parmi ces allées de sphinx, sinon la route du palais d'hypocrisie? Ailleurs, c'est l'acceptation plus tranquille de l'amour et de la vie. Les amants de la Messe de Gnide s'avancent fiers de la beauté de leur corps, manifeste parmi les bandelettes légères et les voiles transparents qui sont leurs uniques, seuls vêtements, vers l'autel de la Vénus Païenne;
des enfants de chœur les suivent, joviaux et joyeux, gourmands, espiègles, curieux comme de petits clercs émancipés. L'homme couronné de fleurs, présente d'un geste grave l'Eve de son désir à la déesse étendue sur un grand lit triomphal, sculpté de colombes. La déesse est indolente, elle ressemble un peu à cette beauté qu'a forgée dans son rêve Baudelaire. Elle hait le mouvement qui déplace les lignes, mais elle n'a point aux regards les grands éclats qu'y voulait voir le poète. Elle garde ses yeux clos, et sa main tient d'un geste coquet la branche fleurie qui est son sceptre. La tranquillité des allures est ici libertine mais point luxurieuse.
Dans la cité de Rops, il y a les bouges et les boudoirs, et voisinent tous les autels.
Il est bien peu d'artistes à propos de qui, en établissant les filiations et les points de contact avec les prédécesseurs, il faille inscrire d'abord un nom de poète, et ici, non seulement l'occasion est bonne, mais la vérité l'impose. Alors que Rops, jeune et inconnu, rencontra Charles Baudelaire, celui-ci avait déjà publié les Fleurs du Mal; les longues conversations que le poète et le peintre graveur eurent ensemble, à Bruxelles, alors que le poète s'y exaspérait de ses ennuis et de son inaction forcée, alors que s'exacerbant de la vie si lourde et si difficile il causait plus à cœur ouvert et à avec moins de personnes que dans sa vie de Paris, ces entretiens furent pour Rops, pris en affection par Baudelaire, une série d'horizons brusquement dévoilés. Les dialogues devant les pintes d'étain, dans cette taverne, noire et enfumée à l'enseigne du Prince de Galles, où firéquentait Baudelaire, rendirent sans doute, au jeune artiste à qui Poulet-Malassis commandait quelques vignettes grivoises, le service de la mise en contact avec un génie pareil au sien et déjà tout développé. Sans doute, le terrain était merveilleusement préparé. Rops, très lettré, bon humaniste, élève des jésuites, farci d'une certaine érudition, curieux des littératures dites de décadence, était tout apte à comprendre le Fransiscae meae laudes de Baudelaire, comme son tour d'esprit ironique et voluptueux le mettait de plein pied avec les pièces des Epaves; il était très capable d'en dégager tout de suite le rayon de tristesse. Mais eût-il cherché
L'EXPERTE EN DENTELLES EINE SACHVERSTÀNDIGE IN SPITZEN AN AUTHORITY ON LACES