UNE CATHOLIQUE RÉPUBLICAINE
La journée était fort avancée lorsque après avoir erré avec le dernier tronçon de la manifestation républicaine,
jusque sur le pont de Pirmil, mes deux camarades et moi nous pensâmes à rentrer chez nous. Nos estomacs sonnaient la retraite. Nous n'avions déjeuné que de deux guillarés saisis à notre départ de la Fosse, chez le fouacier en renom, par le positif Btiissonnière. Pour celui-ci, le retour au logis était tout naturel ; il n'était absent que depuis le matin. Mais nous, nous avions, pour la première fois de notre vie, découché !
Camille se rappelait la joie enthousiaste de son père, nous reconnaissant à la portière de la malle-poste. Il était sûr que les reproches de sa mère seraient sans gravité.
Moi, je ne craignais pas non plus grand'chose, puisque maman n'était pas là. Elle avait été, dix jours auparavant, rappelée à Paris, pour lever elle même la seule difficulté qui, d'après son avoué; s'opposât encore à l'arrangement sans crise de nos affaires commerciales. Et elle était tombée au milieu d'une révolution !
Comme d'habitude, la garde de notre maison et de ma personne avait été confiée à Louise. La pauvre (( Suzon » — nous l'avions surnommée ainsi — avait dû être bien inquiète de son Félicien. Je n'osai affronter ses larmes en me présentant devant la caisse où elle était assise. Je me glissai par le passage d'Orléans dans notre appartement, au lieu de rentrer par le magasin.
Je signalai ma présence à notre vieille bonne ahurie et je lui fis annoncer par l'escalier intérieur :
— Monsieur est là ! Le dîner est servi !
Quand Louise et les commis arrivèrent, j'étais à table.
Je reproche gaiement à la société d'avoir failli me faire attendre. Mademoiselle Première ne réussit pas à prendre l'air sévère. Son visage s'épanouit à ma vue.
Je ne lui donne pas le temps de m'interroger; je la mets au courant par un récit rapide, qui ne souffre pas d'interruption et se termine par ce toast :
— J'ai été chercher la République. Je Tai ramenée. Nous
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saurons la garder envers et contre tous... Buvons à la République française !
— A la République, si tu veux! réplique Louise, puisque te voilà!... et que nous avons de bonnes nouvelles de ta mère.
— Ah! maman a écrit, dis-je un peu honteux de ne m'être pas tout d'abord inquiété d'elle.
— Elle va on ne peut mieux, c'est l'essentiel ; elle n'a couru aucun danger, quoique confinée quarante-huit heures dans sa chambre de Fhôtel de France, rue Coq-Héron, entre les Halles et le Palais-Royal, au cœur de la bataihe.
— Que Madame a dû avoir peur ! s'écria la bonne.
— Pas tant que ça, Annette ; Madame est devenue très brave. Elle est ravie de messieurs les citoyens des barricades. Ils l'ont conquise en lui tendant galamment la main pour franchir les tas de pavés, pour la faire entrer dans l'église Saint-Eustache, où elle a entendu une messe terminée par un sermon patriotique !...
— Vraiment?... maman républicaine! Oh! que je suis content!... Montre-moi donc ce qu'elle écrit !
Louise me passa deux lettres, l'une arrivée le matin par mon courrier, l'autre qui venait d'être apportée, avec quelques heures de retard, par une seconde malle-poste. Elles n'avaient pas moins de huit pages de fine écriture, elles contenaient un résumé des événements jusque dans l'après-midi du 25 février. C'était vivant, ému.
Je jetai une exclamation admirative lorsque je tournai la première page.
— Monsieur le rhétoricien, dit Louise, s'aperçoit que sa mère a de la rhétorique ? Elle en a autant que toi ; la plus forte de son pensionnat, une enfant prodige..., mariée trop jeune... plongée dans les comptes, quand elle eût aimé à rêver des romans ! usant son éloquence à faire l'article à des imbéciles !
— Pauvre renjmo ! Comme elle eût mérité un autre brt ! répond Mainviel, qui entrait à ce moment.
Il venait tous les soirs régulariser les écritures courantes et achever ûe dresser le compte général de la succession de mon père.
Je le salue d'un geste ; je poursuis ma lecture, que Louise l'empêche de troubler.
Arrivé à la fin, je lis haut :
(( C'est à n'y pas croire, mais je le vois de mej yeux. Il y a encore du sang dans les rues ; et tout le monde s'embrasse, municipaux et gardes nationaux, bourgeois et ouvriers. Le dernier coup de fusil que j'aie entendu était tiré au pied de l'arc de triomphe du Carrousel, au moment où, avec le cousin Armand, nous nous approchions pour voir le château des rois aux mains du peuple. On venait de fusiller un misérable qui n'avait pas pris au sérieux' ces mots tracés sur la muraille des Tuileries : (( Mort aux voleurs !... » Nous avons touché des gens en haillons, noirs de poudre, qui portaient à la Banque de France les diamants de la couronne... Honnêteté ! Fraternité ! C'est sublime... »
— Bon ! la voilà comme son fils, affolée ! murmura le teneur de livres au comble de l'étonnement. Quels enjôleurs, ces Parisiens ! Attends un peu, mon petit, tu verras où elle te mènera, ta République des ouvriers...
— Mon cher Mainviel, répondis-je avec vivacité, vous êtes en colère comme si vous veniez d'être détrôné ! Je ne vous savais pas prince, ô brave ancien sergent-major et très expert comptable !
— Il me blague, ma foi!... Et où as-tu passé la nuit, polisson?... Et qu'as-tu fait des ramoneurs, avec lesquels tu as épouvanté la ville entière ?
Louise et la bonne, qui desservait, se tordaient de rire comme moi. Mainviel parcourait de long en large la salle à manger, gasconnait sur les affaires pubhques et nos affaires privées, sur la révolution et sur notre liquidation, y mêlant son passé, son présent, l'avenir de ma mère et le mien.
— Si je n'ai pu être que sergent-major, expliquait-il.
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ce n'est pas, certes, faute d'aptilude militaire..; Mes parenis n'eui'cnt pas le sou pour m'envoyer à Sairit-Cyr et m'en faire sortir sbus-lieutenant avant d'avoir des moustacties !
Je lui objecte :
— La République vous aurait fait générai à vingt-cinq ans !
— Ah ! si je lavais été, cj'é nom ! mes troupes n'auraient pas levé la crosse en l'air, j'aurais joliment fusillé cette canaille...
— Devant laquelle s'est trouvé impuissant l'invincible - maréchal Bugeaud !
— Bugeaud ! mon Bugeaud, d'Isly !... J'y étais avec lui... II n'était pas à Paris.
— Pardon, et chargé du commandement en chef par Louis-Philippe !
— Trop tard!... La fatalité
— Ou la Providence !
,. — Tout ce que tu voudras ! Montre-moi donc les lettres de ta mère que j'y voie si elle s'occupe d'autre chose que de la politique, qui ne la regarde pas.
Il y avait en post-scripium ceci :
(( — Nous avions assemblée de créanciers le 24 chez l'avoué; on l'a remise à huitaine. Ne pas s'embarrasser pour les échéances fin du mois ni 15 mars, si les fonds ne sont pas prêts. On va décréter un ajournement général. )^